AVERTISSEMENT
J'étudie dans le présent livre quelques-uns des écrivains qui par leur âge et par la tournure de leur esprit appartiennent à la nouvelle génération, à celle qui pendant l'espace de ces dix dernières années est arrivée à la vie littéraire. Certes, je ne prétends pas avoir groupé ici les noms de tous ceux qui méritent de fixer l'attention ; je ne l'ai même pas essayé. J'espère néanmoins avoir au cours de ces études indiqué les principales tendances qui se sont fait jour dans les écrits des plus jeunes entre nos auteurs contemporains.
Un mouvement littéraire se fait toujours en
réaction contre un autre. Les théories positiviste et naturaliste ont longtemps pesé et pèsent encore lourdement sur notre littérature. Les écrivains qui sont aujourd'hui dans la plénitude de leur talent, MM. Brunetière, de Vogue, Paul Bourse t, Jules Lemaître, Anatole France, avaient déjà, chacun à sa manière, travaillé à nous en affranchir. C'est ce mouvement qui se continue, en se modifiant, à travers les jeunes.
Ce qui a caractérisé les écrivains de la période naturaliste, c'a été leur inintelligence. En partie parce qu'ils étaient d'esprit médiocre, en partie parce qu'ils n'avaient pas une suffisante éducation intellectuelle, ils ont été incapables de comprendre tout ce qui dépasse la réalité immédiatement aperçue dans une observation à courte vue. Ils ne se sont pas doutés que la vie extérieure n'a de signification qu'en tant qu'elle traduit la vie de l'aine, qu'au-dessus de la réalité des faits il y a la réalité supérieure des idées, et enfin que l'humanité depuis qu'elle existe travaille sur quelques grands problèmes, dont sans doute la solution lui sera éternellement refusée, mais dont le tourment fait la noblesse et la dignité de la pensée humaine. Cette inintelligence ou cette
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insouciance a fait son temps. C'est le mérite des jeunes écrivains — et c'est leur honneur — qu'ils s'efforcent de faire rentrer la pensée dans les œuvres de la littérature et qu'ils se montrent soucieux des idées.
Le terme d'idéalisme est celui dont on se sert couramment pour désigner la tendance dominante de la littérature d'aujourd'hui. Le terme est juste, mais à condition qu'on l'entende au sens le plus large et même le plus vague. Une littérature s'inspire toujours d'une philosophie, quelle qu'elle soit. C'est des théories de M. Taine — combien défigurées d'ailleurs! — que se recommandaient les écrivains naturalistes. La philosophie de M. Renan a été le point de départ du mouvement actuel. Sans doute on en a répudié certaines parties. Le dilettantisme n'a été qu'une mode passagère. L'optimisme n'avait guère chance d'être accueilli dans un temps tel que le nôtre, où la vie est devenue si difficile, où la société est si inquiète de son lendemain. Mais la pensée de M. Renan est par essence idéaliste. De plus, M. Renan ne s'est jamais débarrassé de ses origines ecclésiastiques. Il a conservé jusqu'à la fin le goût des choses religieuses. Il a ainsi rouvert
la voie à toute une série d'idées, à tout un ordre d'émotions. Comme il est de la nature de la pensée de ne jamais s'arrêter à mi-chemin, mais d'aller toujours jusqu'au bout d'elle-même, nous la voyons aboutir aujourd'hui au mysticisme.
En constatant cette tendance idéaliste, il faut se hâter d'ajouter qu'elle est sans profondeur comme sans vigueur, toute superficielle et du reste contrariée par les tendances les plus opposées. Cette littérature soucieuse des problèmes de l'âme a continué d'être une littérature brutale et plus curieuse que jamais des problèmes de la chair. Elle est imprégnée de religiosité ; mais, — il est à peine besoin de le redire, car cela crève les yeux, — elle n'est pas chrétienne. Les jeunes écrivains sont au point de vue religieux profondément incrédules : c'est ce qu'il ne faut pas oublier, quand on affecte de leur tenir compte de certaines velléités et de les revendiquer pour l'Eglise de demain. Cette littérature a fait accueil à Févangélisme; cela est exact; mais parallèlement elle a inventé une vilaine chose appelée d'un vilain nom : la rosserie. Pour ce qui est enfin du mysticisme, si on voit quelques jeunes gens y incli-
ner, c'est qu'ils y trouvent une satisfaction à leur sensualité maladive et triste.
De là cette diversité d'aspect de la littérature d'aujourd'hui, et cette mobilité d'humeur des jeunes écrivains. Ils cherchent de tous côtés d'où leur viendra la bonne parole. Ils s'enquièrent des littératures étrangères; ils ont raison et pour notre part nous n'avons cessé de les y pousser. Encore faut-il le remarquer, si légitime que soit la curiosité pour les littératures étrangères, elle se manifeste surtout lorsque la tradition nationale commence à s'affaiblir. On s'est d'abord pris d'enthousiasme pour les «littératures du Nord »; et ce qu'on désigne par ce terme collectif, ce sont deux littératures d'inspiration non seulement différente mais opposée et contradictoire : celle des romanciers Russes, qui sont humanitaires et socialistes ; celle des dramatistes norwégiens qui sont hardiment individualistes. On nous annonce maintenant une « renaissance latine ». Jamais on n'avait vu les modes littéraires aller plus vite. Jamais les théories n'avaient été plus diverses et plus violemment hostiles. C'est proprement l'anarchie.
De ces faits se déduisent quelques-unes des
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causes qui ont jusqu'ici entravé la jeune littérature dans son développement. J'en indiquerai trois principales.
L'absence d'un courant général. — On a coutume de célébrer ce qu'on appelle la liberté de l'art, de prendre la diversité pour la vitalité, et de protester contre la tyrannie pédantesque des doctrines et des écoles. C'est qu'on ne cessera jamais de s'en laisser imposer par les grands mots. La vérité, telle que l'enseigne l'histoire des littératures, c'est qu'il faut pour porter les œuvres fortes et durables un courant nettement déterminé et généralement ressenti. La littérature de ce siècle a été d'abord romantique, puis réaliste. Elle souffre aujourd'hui de ne savoir ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle veut être.
Le manque de communication avec le public. — Ce défaut d'unité que nous constations dans la littérature vient en partie de ce qu'il n'y a parmi les personnes qui lisent ni cohésion, ni communauté d'origine et d'éducation, partant d'idées et de tendances. Rien de plus difficile aujourd'hui que de savoir pour qui on écrit. Et d'ailleurs, dans notre société démocratique et dans notre monde affairé, si le nombre des gens qui lisent aug-
mente tous les jours, on voit pareillement diminuer chaque jour le nombre des lecteurs capables d'une lecture sérieuse et qui demande quelque effort. De là chez l'écrivain le mépris du public. De là un désir de s'isoler. Mais en littérature comme ailleurs l'isolement est funeste. Il mène à la bizarrerie, à l'exagération et au paradoxe. La diminution du sentiment de la forme. — Cela me semble tout particulièrement grave. Artistes incomplets, médiocres artisans, les jeunes écrivains vont jusqu'à se faire gloire d'ignorer leur métier. Ils dédaignent l'exécution, lâchent le style et trahissent la langue. Auteurs dramatiques, ils laissent se perdre toute la valeur d'une pensée parfois originale, par la gaucherie et l'insuffisance des moyens scéniques. Poètes, ils rêvent d'on ne sait quelle sorte de vers sans rythme, sans cadence, sans règles et sans lois. Pour ce qui est des jeunes romanciers ils se divisent en deux catégories : il y a ceux qui écrivent mal, et il y a ceux qui n'écrivent pas. — Ce défaut vient en partie d'une réaction contre la rhétorique trop étroite et trop artificielle des écoles naturaliste et parnassienne. Il tient ensuite à ce que l'ancienne éducation classique perd chez nous chaque
jour du terrain. Ce ne sont pas seulement les auteurs grecs et latins, ce sont les classiques français qu'on étudie de moins en moins dans les collèges. On est en train de renoncer à un héritage national. Aussi bien les études proprement littéraires ne sont pas seulement suspectes au plus grand nombre, mais en outre leur cause est désertée par ceux qui ont le devoir et qui devraient tenir à honneur de les défendre. Le résultat est que des écrivains, dont quelques-uns avoisinent la quarantaine, ont fait des tentatives curieuses, intéressantes, sans peut-être avoir fait une œuvre.
Une génération inquiète, désireuse de se créer un idéal et qui n'y arrive pas ;
Une génération très intelligente et très peu artiste ;
Telle me semble être la génération actuelle.
Les écrivains dont il est ici question sont loin d'avoir dit leur dernier mot ; quelques-uns d'entre eux n'ont même pas encore donné leur mesure. Je n'oublie pas qu'on peut et qu'on doit beaucoup en attendre. Je n'ai voulu que fixer un moment de leur développement.
On me permettra d'ajouter un mot sur l'esprit
dans lequel ont été conçues ces études. Très persuadé qu'une littérature ne peut vivre qu'à condition de se renouveler sans cesse, j'ai suivi avec attention et sympathie toutes les « nouveautés » qui m'ont semblé avoir quelque signification et quelque portée. J'ai pensé d'autre part que le devoir du critique est de dire toujours ce qu'il croit être la vérité, dans tous les cas, à tout le monde — et même aux jeunes.
Le 15 octobre 189;
Il s'est fait, au cours de ces quinze dernières années, une brusque révolution dans notre littérature. Le naturalisme et le positivisme y sévissaient encore aux environs de 1880. On n'était attentif qu'à l'extérieur et aux choses plus qu'aux êtres. On ne tenait compte que des faits, sans chercher à en pénétrer le sens. On écartait les problèmes dont la solution n'est pas contenue dans les données de l'expérience. On ne voulait rien voir, ou peut-être n'apercevait-on rien, audelà de l'immédiate réalité. Ce système étroit autant que factice ne pouvait s'imposer longtemps. Peu à peu on a vu rentrer dans la littérature tout ce qui en avait été indûment banni. On s'est remis à comprendre que les faits ne sont rien sans le support des idées qui les produisent et les expliquent, et dont ils ne sont que la réalisation incomplète. On a rétabli dans ses droits la
vie intérieure qui seule peut donner à l'autre son prix. On s'est avisé que nous avons une âme. On s'est intéressé au jeu des phénomènes de conscience. On s'est repris à croire que notre activité intellectuelle a un but et qu'elle ne saurait se développer en dehors de certaines règles dont les formules changeantes composent la morale qui est de tous les temps. Même on s'est demandé si cette morale, pour avoir toute sa solidité, ne doit pas reposer sur quelque fondement surnaturel. C'est dire qu'en un court espace de temps on a fait précisément à rebours tout le chemin parcouru dans l'étape précédente.
Ce travail qui s'est opéré dans les esprits et dont les hommes qui ont aujourd'hui dépassé la quarantaine ont été les utiles ouvriers, on pourrait le suivre à travers les livres de M. Edouard Rod. C'est un premier élément d'intérêt qu'ils nous offrent ; mais en outre ils valent par euxmêmes et indépendamment des tendances dont ils sont les signes. Laborieux et fécond M. Rod a déjà beaucoup écrit. Il est très jeune. Sa pensée va chaque jour en s'enrichissant. A mesure qu'il acquiert plus d'idées nouvelles, il prend d'autre part une conscience plus nette de son originalité propre. Son talent, qui n'a cessé de progresser, est aujourd'hui pleinement formé et maître de soi. Le moment peut donc être bien choisi pour esquisser la physionomie de l'écrivain.
M. Rod nous présente quelque part un excellent ami qu'il a et qu'il appelle Jacques, afin de ne pas nous livrer son nom véritable. « C'est un homme grave, nullement facétieux, d'an esprit plus solide qu'aimable... Ayant à un haut cl le goût de la vérité, et toujours sincère avec luimême, il ne s'exprime jamais sur rien qu'avec de prudentes réserves. » Cette sincérité et cette simplicité font qu'on est tout de suite attiré vers Jacques. Pourtant au premier abord on sent qu'il y a de lui à nous quelque distance. Da tour d'esprit et dans la façon de conduire sa pensée, il a des habitudes un peu différentes de celles qui sont le plus répandues chez nous. 11 a passé sa ieunesse dans un pays tout voisin de la France, mais qui tout de même n'est pas la France. Il a étudié dans des gymnases où les met], d'enseignement ne sont pas absolument les mêmes que dans nos collèges classiques. Lui-même a professé là-bas. Il a occupé la chaire de littérature étrangère à l'Université de Genève. C'est un universitaire suisse. Et c'est un protestant. Certes il n'est pas resté attaché au dogme. Même il n'a gardé nulle tendresse de cœur pour la religion où il a été élevé. Il raille, chaque fois qû'U en trouve l'occasion, ou qu'il la peut faire naître, « cette religion ratiocinante, toute de compromis entre le dogme et le sens commun, dont la dialectique et l'exégèse sont d'une si lamentable
pauvreté, dont le culte glacial n'est qu'un interminable discours... débité d'une voix dolente, avec des gestes faux et des intonations pleurardes, cette religion qui ergote au lieu d'aimer. » Mais si tyranniques sont certaines attaches qu'on se flatte en vain de les avoir complètement brisées : nous restons pour la vie prisonniers de la religion qui a d'abord façonné nos âmes. La foi se perd, non la discipline de l'esprit. L'exemple d'Edmond Scherer, pour n'en point citer d'autres, le prouverait assez pertinemment. Ayant quitté Genève pour Paris, Jacques s'y est fait tout de suite une province à l'image de sa ville natale. Il vit très retiré au milieu de ses livres et de ses rêves. Il fuit les réunions bruyantes et ne recherche pas les salons où l'on cause. Sa conversation, plus riche d'idées fortes que de mots heureux, est tout unie. Il a l'horreur du paradoxe, l'ironie l'inquiète et la fantaisie l'étonné... Ce Jacques, qui ne ressemble ni à un boulevardier, ni à un mondain, ni à la plupart de nos hommes de lettres, ressemble-t-il très exactement à M. Edouard Rod? Il est tel en tous cas que nous aimerions à nous représenter, en conformité avec le caractère de son œuvre, l'auteur de la Course à la mort, des Idées morales du temps présent et de la Vie de Michel Teissier.
Ce qui fait la supériorité de l'œuvre littéraire par-dessus tous les travaux où nous pauvons
appliquer notre intelligence, c'est que les facultés les plus diverses y trouvent leur emploi. Certains écrivains sont des peintres ou des musiciens composant des symphonies avec des mots, comme on fait avec les couleurs et les sons. Ils sont des artistes. M. Piod n'est pas de ceux-là ; ou plutôt il en est exactement le contraire. Le sentiment de l'art, à tous les degrés et sous toutes ses formes, est celui qui lui fait le plus complètement défaut. L'harmonie des lignes ou les effets de la lumière dans la nature le laissent indifférent. « Ce n'est pas la beauté des paysages qui me saisit : le monde extérieur n'est pas mon maître et ses aspects en eux-mêmes ont peu d'attrait pour moi. » Les chefs-d'œuvre de la peinture ne provoquent pas davantage son enthousiasme. Il est d'avis que « les plus sublimes d'entre eux ne valent pas la plus humble idée qui germe dans notre propre cerveau, le plus léger sentiment qui fait palpiter une minute notre propre cœur. » Entre les œuvres peintes, celles-là seules lui donnent un frisson qui laissent transparaître la pensée, la couleur et le dessin n'y servant qu'à composer des symboles presque immatériels. C'est le cas pour les préraphaélites anglais ; aussi en a-til parlé avec une entière sympathie et en toute chaleur de cœur. De môme ce qu'il recherche dans les livres des écrivains, c'est moins l'expression et le rendu crue ce n'estle contenu intellectuel.
Encore ne se place-t-il pas au point de vue du psvcholojue curieux du jeu des idées et des sentiments. Il ne lui suffit pas qu'une sensation soit rare pour qu'elle lui semble digne d'être étudiée. Les curiosités de l'analyse ne le tentent pas. Il ignore aussi bien le désintéressement du savant que l'insouciance du dilettante. Mais il y a en nous certaines notions d'après lesquelles nous jugeons qu'un acte est bon ou mauvais. Cette notion du Bien et du Mal, d'où nous vient-elle ? Comment s'est-elle formée, quelles interprétations diverses reçoit-elle, et comment voit-on se comporter les hommes dans la façon dont ils l'appliquent? Cette vie qui nous a été imposée vaut-elle d'être vécue? Quel en est le sens et qu'est-ce qui en fait le prix? Quelle satisfaction pouvons-nous donner à l'instinct qui nous incline vers la recherche du bonheur? Comment concilier cet instinct avec lïdéal de la moralité? — Telles sont les questions qui ne cessent d'être présentes à l'esprit de M. Edouard R.od. Ce sont elles qui mettent sa curiosité en éveil. C'est pour y trouver une solution et pour nous en faire part qu'il écrit ses livres. Il est par essence un moraliste.
On ne s'en serait guère douté en lisant son livre iti Palmyre Veulard est dédiée à
l'a teur de Naria ; cette dédicace n'est que le juste hommage du disciple à son maître. Une fille de joie, l'heure approchant du déclin, sehâte
de tuer de plaisir et de fatigue un phtisique milaire afin d'hériter de la forte somme ; puis, après avoir brûlé quelques dernières cartouches, elle devient la femme d'un souteneur en habit noir qui la ruine et qui la bat : telle est l'histoire édifiante dont M. Rod avait fait choix pour son premier récit. Dans le vaste monde aux spectacles variés jusqu'à l'infini, le coin de monde où se passent ces jolies choses lui avait semblé valoir la peine d'être décrit d'abord et avant tous les autres. îl l'avait décrit suivant les procédés recommandés par l'école. Il s'était montré consciencieusement brutal et malpropre avec application. A vrai dire, cette erreur ne nous déplaît pas : elle n'est pas sans grâce. C'est un bel exemple de ferveur littéraire. M. Piod était à peine au sortir de l'enfance ; il se lançait dans la carrière avec cet enthousiasme que la jeunesse de nos jours a désappris; il cédait à cette fureur d'imitation qui est le premier symptôme par où se traduit le besoin d'écrire. Gentiment il se rangeait derrière le maître qui lui semblait le mieux doué, sans se demander s'il avait avec lui aucune svmpathie détalent, et par nécessité toute pure d'avoir un maître. Cela prouve assez bien la déplorable contagion que peuvent avoir certains succès littéraires et comment l'exemple de telles renommées bruyantes suffit à dévoyer pour toujours des hommes de talent. Pour ce qui est de M. Rod,
il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé. Toute sa nature protestait contre les tendances qui se sont épanouies dans le naturalisme. Aussi bien, des secours lui vinrent d'ailleurs, qui l'aidèrent à se ressaisir. De cette première influence d'autres influences le débarrassèrent, mieux en accord avec la tournure de son esprit. Il est curieux d'en faire le compte, parce que ce sont celles qui ont également agi sur la plupart des écrivains du même temps.
Ces influences ont été surtout des influences étrangères. Dans Genève, ville cosmopolite, M. Rod était placé mieux qu'un autre pour en subir l'atteinte. Leopardi et Schopenhauer lui enseignaient à réfléchir sur les conditions générales qui s'imposent à l'existence des hommes. La musique de Wagner, les théories et les œuvres des préraphaélites, la poésie anglaise agissaient dans un même sens, lui révélant une forme d'art où le sentiment serait suggéré plutôt qu'exprimé, où l'idée ne s'enfermerait pas dans un contour trop précis. Les romanciers russes, par la sincérité de leur apostolat, lui rappelaient les hommes qui, dans les premiers temps du christianisme, prêchèrent une religion d'amour et de charité. D'ailleurs pour le mener à ces façons nouvelles de s'exprimer et de sentir, il trouvait chez nous des guides excellents. C'était M. de Vogué, de qui il salue justement le livre sur le Roman russe com-
me un livre révélateur. C'était M. Paul Bourget, qui dans ses Essais de psychologie, analvsait avec tant de pénétration et mettait à jour quelques états encore mal définis de l'âme contemporaine. Ce travail d'esprit le conduisait à concevoir une sorte de roman dégagé de ce qu'il en appelait les scories, terme qui de tout temps a désigné les beautés qui ont cessé de plaire. Plus de ces «descriptions» minutieuses et inutiles, fastidieuses et illusoires, qui tiennent beaucoup de place et n'expliquent rien. Plus de ces «récits rétrospectifs » devenus des clichés sur l'enfance, l'adolescence, l'éducation, et qui marquent trop les lignes. Point de «scènes» artificielles et théâtrales. Ni les personnages n'auraient une physionomie trop individuelle, ni les faits avec lesquels on les mettrait aux prises ne seraient trop concrets. Ce serait un roman tout intérieur, d'où les circonstances contingentes seraient exclues, et qui se passerait dans un cœur. L'écrivain regarderait en soi, mais non pas à la manière des égoïstes qui n'aiment qu'eux seuls. En littérature, l'observation n'a de valeur qu'à proportion qu'elle dépasse l'individu pour s'appliquer à un plus grand nombre d'hommes; ou plutôt, c'est la double loi de l'observation intérieure, qu'elle doit s'exercer sur un cas particulier pour y découvrir ce qu'il contient de général. M. Pvod le dit avec un rare bonheur d'expression : « On perd son temps à
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compter les battements cle son cœur, on ne le perd pas à en écouter vibrer l'écho dans la suite infinie des cœurs étrangers. » Cette méthode, qui consiste à s'étudier soi-même, non pour se connaître ni pour s'aimer, mais pour connaître et aimer les autres. M. Rod essaya de la baptiser du nom d' « Intuitivisme ». Le mot ne fit pas fortune, quoiqu'il fût en isme, qu'il eût été proposé dans une préface, etimprimé en lettres capitales. C'est qu'il ne suffit pas, pour qu'un terme d'école réussisse, qu'il soit pédantesque ; celui-là avait le défaut de n'être pas clair. C'est peut-être aussi que les œuvres auxquelles il devait servir d'étiquette n'eurent pas un succès retentissant. Mais le système était bon. Le roman dont on esquissait ainsi la théorie, ce n'est en somme que le « Journal intime », mais sans cette prétention, cette vanité et cette puérilité aussi, qui de coutume le rendent insupportable. Ce sont les «Confidences», mais sans ces détails piquants et ces particularités anecdotiques où s'attachent les faiseurs de confidences et leurs lecteurs se complaisent. Dans l'histoire que nous trace ici l'historien de son âme il ne relate rien que les aspects sous lesquels, succesnentj la Vie lui est apparue. C'est dans ce système qu'à été composéela trilogie de La Course à la Mort, Le Sens de la Vie, Les trois Cœurs, triple étape d'un voyage à la recherche d'une raison de vivre.
La Course à la mort date de l'époque où les doctrines pessimistes retrouvaient chez nous une faveur contre laquelle protestèrent à l'envi tous les partisans de la vieille g aï té française. C'est un commentaire en trois cents pages du mot ae PEcclésiaste. La vie est monotone, toujours pareille à elle-même et pareillement décevante. Toutes les récompenses que nous enattendonsne valent pas la peine qu'on les poursuive. Les objets vers lesquels tend notre activité ne valent pas l'effort qu'ils nous coûtent. Qu'est-ce que la gloire ? Un bruit de paroles qui ne durera qu'un temps, destiné à périr avec la parole humaine. Ou'y-a-t-il de réel dans le bonheur, sauf peut-être les déceptions dont il s'accompagne? D'un bout à l'autre de l'humanité, depuis qu'il y a des hommes et qu'ils pensent, un même cri de douleur se fait entendre qui remplit l'espace et grandit à travers les temps. Toutes les sociétés et toutes les civilisations se sont plaintes de la souffrance de vivre. C'est que le Mal est au fond de tout, seul réel et seul vrai, tandis que le Bien n'est qu'une conception de notre esprit. Encore si on pouvait augmenter la somme du bien, diminuer celle du mal ! Mais avec ce qu'on appelle le progrès, cette souffrance va sans cesse en s'aggravant. L'âme humaine ne s'élargit qu'afm d'offrir à la douleur un champ plus vaste ; à mesure qu'elle se complique et qu'elle s'affine, l'aiguillon s'enjO ice plus avant et fait sur plus de points ses
blessures subtiles. Aussi la tristesse ne sauraitelle être une disposition passagère, et nos inquiétudes n'ont pas une cause accidentelle. Ce n'est pas tel épisode de la vie qui nous tourmente, mais c'est elle-même, la vie. — Rien ne manque, on le voit, à cette profession de foi désespérée qui aboutit, comme à sa conclusion logique, au souhait de l'universel anéantissement.
M. Rod aime à répéter qu'entre tous ses livres celui-là est demeuré son livre de prédilection. Je n'en suis pas surpris. C'est d'abord qu'entre les émotions par lesquelles nous nous souvenons d'avoir passé, les plus douloureuses nous restent les plus chères. C'est aussi que l'expérience, en venant, a bien pu rendre plus d'équilibre à son âme et plus de sérénité : sur le fond des choses ses idées n'ont pas changé. En fait, le pessimisme, qu'on retrouve au fond de toutes les grandes œuvres et auquel se sont ralliés tous les esprits clairvoyants, le pessimisme est le vrai. On en conviendrait aisément. Mais on a coutume de croire que pour avoir accepté cette doctrine on se trouve rmé dans le combat de l'existence. C'est une erreur. Les pessimistes vivent la vie comme les autres hommes; ils n'en diffèrent que parce qu'ils L'ont jug
De mêm ! 01 conteste aux jeunes gens le droit d'être pi s. On demande quelle est cette
lassitude de voyageurs revenus de tout avant
d'être allés nulle part, quel est ce découragement de lutteurs qui n'ont pas lutté. On en appelle au témoignage de ceux qui ont de la vie une expérience plus longue et on constate que de coutume leur déposition est moins accablante. Or, c'est bien dans l'âme du jeune homme que le pessimisme doit éclater, avec la violence d'une crise, le jour où celui-ci, qui ne connaît encore que ses rêves et l'image du monde faussement embellie dont on a cru devoir le duper, aperçoit brusquement, le voile s'étant déchiré, la réalité toute nue. Certes, une telle découverte est, entre toutes, celle qu'on n'oublie plus. Mais ceux qui pour l'avoir faite sentent leur énergie brisée à jamais, c'est qu'ils n'étaient pas capables de devenir des hommes; ils ne doivent accuser que la médiocrité de leur caractère et que leur volonté défaillante. Ceux qui ont de l'intelligence avec l'aptitude à vouloir, inventent des motifs pour s'attacher à cette vie, et, par une libre création de leur esprit, luiajoutentun sens et un prix. C'est cette méthode du « divertissement » que déjà recommandait Pascal. Il n'y en a pas d'autre. Et peut-être à force de s'attacher à l'objet qu'on s'est soi-même proposé, et à mesure qu'en s'y attachant on en augmentera à ses propres yeux l'importance et la valeur, arrivera-t-on à donner à toutes ses facultés un emploi. C'est cela même qu'on appelle le bonheur. En ce sens, on peut dire que chacun
est l'artisan de son bonheur, et que la première condition pour être heureux c'est de le vouloir.
C'est quand on ne vit que pour soi, qu'autant vaudrait ne pas vivre. Cependant on hésite à lier une autre existence à la sienne. On a peur du mariage, de ses servitudes et de ses engagements. On craint d'aliéner son indépendance, quand on devrait avoir hâte plutôt de faire cesser son isolement. On se défie de la paternité jusqu'au jour où pour en avoir éprouvé les angoisses on en découvre le bienfait. Alors il se trouve que pour toutes choses le point de vue est changé. Parmi les avantages que nous déclarions indignes d'un souhait, aucun ne nous paraît plus méprisable, depuis que nous les souhaitons pour d'autres. La mort, que nous n'aurions pas écartée d'un geste, nous devient redoutable depuis que nous voulons l'écarter des têtes qui nous sont chères. Nous nous surprenons à être jaloux de notre propre ervation parce que des existences précieuses en dépendent. Ces mots de devoir et de droit que nous torturions en vain sans leur trouver de contenu prennent tout de suite une signification très claire. D'autres ont sur nous des droits, ceux-là mêmes que nous leur avons faits. Et nous avons le devoir précis de n'être pour eux cause d'aucune souffrance. Malheur à celui qui est seul! Car nul ici-bas n'est à lui-même sa propre fin. Santé, gloire, richesse, quand nous les recher-
chons pour nous, autant de vanités. II suffit que nous en appliquions à autrui les mérites pour que ces faux biens et ces vaines jouissances deviennent une réalité concrète et tangible. Cela est le point fixe, et ceux qui s'y tiennent ont trouvé le repos. Hélas! le repos n'est pas dans notre condition; et ceux-là en sont le moins capables pour qui la nature s'est montrée plus prodigue de ses dons. L'âme humaine rêve sans cesse de s'élargir. Comme Ariel, elle demande plus d'espace. Elle veut, comme le poète mourant, plus de lumière. Le cercle des affections de famille est borné. Xe serait-il pas possible de le dépasser? Le dévouement à quelques-uns est une forme supérieure de l'égoïsme ; n'atteindrons-nous pas aux joies désintéressées de l'altruisme? Nous sentons bien que nous ne serons pas allés jusqu'au bout de notre rôle d'hommes, si nous n'avons pas été en sympathie avec tous les hommes. Certains l'ont pu faire, qu'on a appelés des apôtres, des martyrs et des saints. Ils avaient la foi. A défaut de la foi que nous avons perdue, ne pourrions-nous trouver parmi les lois que la science a formulées, ou parmi les conceptions dont s'est enrichie Parce moderne, la base qu'il nous faut pour nous élever à l'amour de l'humanité ?On parle du progrès de l'espèce. « Mais le progrès de l'ensemble reposant sur la souffrance des individus, cela me naraît un de ces lieux communs que des esprits peu
subtils inventent afin que d'autres, moins subtils encore, les imposent à la bêtise humaine. » On invoque le principe de la solidarité. Mais il se commet chaque jour par le monde des actes dont je ne me sens pas solidaire; et ce n'est pas seulement l'âme du criminel, c'est l'âme de tant d'autres, ignorants de mes inquiétudes, indifférents à mes soucis, qui me reste étrangère. A la date la plus récente on s'est avisé qu'il y a une religion de la souffrance. Mais cette religion n'est pas davantage à notre portée. Ses dogmes nous sont egalementinaccessibles.il ne suffit pas d'ouvrir les yeux sur les maux des autres pour que le désir s'éveille en nous de les soulager. Cette pitié à laquelle on nous convie et à laquelle nous ne nous refusons pas, reste tout de même inefficace. Car il lui manque le levain de la religion. C'est à quoi tout aboutit: à constater tout à la fois la nécessité et l'impossibilité de croire.
Aux dernières pages du Sens de la vie et en manière de conclusion, M. EdouardRod a transcrit les paroles de l'oraison dominicale que son héros murmure des lèvre s. Mais il les murmure des lèvres seulement. Cela marque exactement la place où s'arrête l'écrivain dans le moderne mouvement de renaissance spiritualiste. Xe pouvant s'accommoder des négations de l'époque précédente il se prête sans doute à ce « courant positif » qu'il a lui-même contribué à déterminer et qu'il travaille
à renforcer. Mais il ne s'y abandonne pas. il sait les limites qu'il ne peut dépasser. S'il a des amis parmi ceux qui s'intitulent les néo-chrétiens, il n'est pas l'un d'eux. Sa raison est trop exigeante pour qu'il se contente des effusions du sentiment. Son intelligence est trop éveillée pour qu'il consente à se payer de mots. Il s'arrête au désir, à l'aspiration vers une foi qui ne sera jamais la sienne.
Reste l'amour tel que les poètes l'ont chanté. Il peut si bien être pour la vie un objet qui la remplisse, que ceux qui l'ont connu ont perdu le goût de tout ce qui n'est pas lui et qu'ils ont souhaité de mourir. Encore faut-il pouvoir le rencontrer, et rien ne diffère plus de l'amour que tant de contrefaçons médiocres qu'on décore de son nom. On s'épuise à en poursuivre l'ombre à travers des aventures banales. Mais où sont les joies qu'on s'en promettait, les extases d'où l'on attendait un agrandissement de son être, les voluptés où l'on avait rêvé de s'anéantir ? On est resté très maître de soi, très clairvoyant, et l'esprit, qui n'a cessé de veiller, a mesuré toute la distance qui sépare l'idéal qu'il concevait de la réalité qu'il lui a été donné d'étreindre. C'est peut-être que les poètes ont menti en nous imposant un mirage de leur imagination, une illusion née du jeu des mots et de la musique des rythmes. Ou peut-être est-ce que le temps est passé de l'amour, et qu'une hu-
manité trop réfléchie et consciente d'elle-même est devenue incapable de s'y oublier. « Les sentiments se transforment comme les idées, et l'amour d'aujourd'hui ne ressemble pas plus à celui d'hier que nos formes politiques ne ressemblent à celles du passé. L'intelligence l'atténue e. l'embellit, le baigne de teintes neutres, lui enlève ses violences, ses excès, ses scories. Elle le cultive comme une fleur rare, raffinant sa forme et son parfum; elle disserte et raisonne avec lui, ajoutant aux charmes qu'il possède celui des belles pensées dont elle le décore... » Cet amour, tel qu'il est décrit, où l'intelligence est de moitié pour 1j moins avec le cœur, où les sens n'ont presque point de part, ce n'est qu'une affection très douce, très tendre, plus voisine de l'amitié que de la passion. Apparemment faut-il que nous nous en contentions pour être venus trop tard dans un siècle trop vieux. Sous un double aspect le mal est au fond le même et provient des mêmes causes: nous ne pouvons plus croire et nous ne savons plus aimer.
Tel est le chemin que parcourait la pensée de M. Edouard Rod, sans qu'il eût encore osé s'attaquer à la réalité vivante. Il réfléchissait sur les conditions de notre destinée et sur les états de l'âme d'aujourd'hui, et sa méditation se tenait dans l'abstrait. Les idées que nous avons essayé de résumer ne lui sont pas toutes personnelles, et plusieurs lui sont venues des livres qu'il a lus.
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M. Rod a beaucoup lu; comme un de ses héros, il pourrait dire : « Mon cerveau est plein de livres. » Le même personnage déclare avec une négligence qui effraie un peu notre paresse : «J'ai apporté mes livres favoris, les cinq on six cents volumes où se trouve résumée l'histoire de la pensée humaine et qui peuvent suffire aux curiosités de toute une vie. » Cinq ou six cents volumes ! cela fait beaucoup de livres de chevet. Mais peu importe. On plutôt il est bon que nous ayons laissé d'abord la pensée d'autrui éveiller la nôtre. Surtout il est singulièrement profitable pour l'esprit qu'il ait d'abord embrassé de larges horizons et qu'il se soit étenduaux considérations générales avant de se fixer dans l'étude des cas particuliers. Ses travaux de critique et de moraliste un peu dissertant ont été pour M. Rod une excellente préparation à son œuvre propre de romancier/Dans cette œuvre une originalité va nous apparaître qu'on ne s'attendait peut-être pas d'y rencontrer. La Sacrifiée, la Vie privée de Michel Teissier, la Seconde Vie de Michel Telssier, le Silence, sont des « livres de passion», les seuls peut-être qu'on puisse trouver dans la littérature de ces derniers temps, si fertile soit-elle en histoires amoureuses.
Ici toute la nouveauté consiste en ce qu'on a rompu avec le personnel ordinaire des romans d'amour. Ce sont, quand on y songe, d'assez
médiocres types et Je pauvres exemplaires de l'humanité que ceux dont les romanciers d'aujourd'hui ne se lassent pas de nous présenter l'image. C'est d'une part le don Juan bourgeois qui s'est assigné pour seul emploi de ses facultés de chercher l'amour ; mais parce qu'il le cherche il ne peut le trouver et la liste de ses conquêtes n'est que le bilan de ses déceptions. C'est d'autre part celle qu'on appelait jadis la femme incomprise, qui est devenue la curieuse ou la névrosée, etdont lesperversités semblent l'énigme toujours attirante et jamais déchiffrable. L'énigme n'est-elle pas beaucoup moins obscure qu'on n'a intérêt à le dire, et ces inquiétantes perversités ne sont-elles pas faites d'éléments assez simples et fort grossiers ? Toujours est-il que la passion échappe à ces professionnels de l'amour. Mais il est des êtres qui pour avoir évité la souillure du plaisir ont gardé intactes des énergies qu'euxmêmes ils ignorent. Doués d'une véritable noblesse d'âme ils sont incapables des compromis qui protègent les autres contre les grandes catastrophes. Ils ne savent pas faire de leur existence deux parts et respecter les convenances en violant les devoirs. Ils comptent pour rien la satisfaction des sens qui laisse le cœur inoccupé, et dédaignent de s'attacher par des liens gui pourraient se relâcher. Trop généreux pour se réserver ils s'engagent tout entiers et
n'exigent pas moins qu'ils ne donnent. Ce qu'il y a de meilleur en eux, leur désintéressement, leur sincérité, leur vertu est justement ce qui fera leur perte. Ils seront désarmés contre un danger auquel ils ne s'étaient pas préparés et qui les heurte àl'improviste. Ce qu'il faut souhaiter à ceux-là, c'est qu'ils emportent avec eux les trésors insoupçonnés que leur cœur enfermait. Car ils ne s'arrêteront pas à mi-chemin. Mais ils iront jusqu'au bout, jusqu'au bout du chemin bordé de beaucoup de ruines et qui s'achève en calvaire.
Le docteur Morgex, dans la Sacrifiée^ aime Clotilde Audouin qui est la femme de son ami. 11 n'y a rien entre eux qu'une jolie intimité d'âme ; la pensée même de la faute ne leur est pas venue. Mais les circonstances ont d'ironiques tentations; elles tissent autour de nos volontés des pièges inextricables et subtils. Audouin est de complexion sanguine, mange plus que de raison et boit d'autant. L'apoplexie le frappe ; la paralysie terrasse et torture sonpauve corps. Morgex le soigne avec le dévouement le plus actif et la prudence la plus scrupuleuse. Un jour, entraîné peut-être par une aberration ou peut-être cédant au conseil secret de l'être caché en lui, il a 'ministre au malade autant de morphine qu'il en désire et juste autant qu'il en faut pour le tuer. Au bout de quelque temps il épouse Mme Audon:::. Va-t-
il être heureux ? Jouira-t-il de ce bonheur acheté au prix d'un acte que sa conscience lui reproche comme un crime ? Le remords commence à ne plus lui laisser de repos. En vain il essaie de Técarter et il appelle à son secours des sophismes qui auraient été pour d'autres de suffisantes excuses. Pour se délivrer de son secret il se confie à un magistrat qui n'hésite pas à le déclarer innocent. Mais les consciences délicates ne relèvent que de leur propre tribunal ou, ce qui revient au même, du tribunal de Dieu. Au regard de la justice absolue, Morgex est coupable. Il doit expier. Il quitte sa compagne, la sacrifiée. Et il achève tristement une vie qui pouvait être facile et douce. Michel Teissier est marié ; il a la meilleure des femmes et deux filles qui sont charmantes. II occupe dans le pays une situation considérable. Chef du parti catholique, il est l'éloquent défenseur de la religion, de la morale, l'avocat de tous les intérêts supérieurs et de toutes les grandes causes. Il est universellement respecté, et chacun s'accorde à reconnaître que ce qui fait sa force c'est l'accord de ses actes avec ses idées, c'est la dignité de sa conduite et c'est l'unité de sa vie. M songe des apparences ! Cet admirable chef de parti, cet orateur intègre et aussi ce père de famille diligent et cet époux modèle, Michel Teissier, n'est qu'un pauvre homme amoureux d'une jeune fille... Fais-en ta maîtresse ! lui crie la
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morale du monde, Qu'est-ce qu'un épisode sentimental dans la vie d'un homme public ? A peine un incident. Nous avons pour ces incidents-là des indulgences et des complaisances et même, tant qu'il n'y a pas eu scandale, des sourires... Ce sont précisément ces complaisances qui répugnent à Michel Teissier. C'est pourquoi, et parce qu'il est un honnête homme, il va se comporter exactement à la manière d'un misérable ou d'un imbécile. Il divorce, condamnant sa femme au désespoir, ses enfants à l'abandon. Il renonce à son rôle politique et social. Il porte à la cause qu'il défendait un grave préjudice. A la satisfaction de son propre désir il sacrifie les intérêts de beaucoup de personnes. Son action est de celles qui retentissent très loin et dont les conséquences ont d'infinis prolongements. Un jour viendra où ce grand amour s'étant apaisé, il ne lui restera qu'à faire le compte de tant de pertes irréparables qu'a causées cette passion, — la passion dont c'est l'essence de ne pas durer.
Est-ce à dire que l'amour n'ait en soi d'autre force qu'une force de perdition? L'instinct le plus énergique qu'ait mis en nous la nature est-il aussi celui dont nous devons réprimer le plus violemment les suggestions ? Faut-il s'applaudir que les arrangements sociaux, les usages et les préjugés fassent autour de lui si bonne garde? Ne peuton concevoir au contraire des cas où l'amour nous
élevant au-dessus de nous-mêmes nous serait l'aide la plus puissante à réaliser les fins supérieures de notre nature ? L'auteur du Silence nous conte l'histoire de deux êtres qui se sont aimés purement et silencieusement. Le monde n'en a rien su, le soupçon ne les a pas effleurés, la curiosité les a épargnés. Eux-mêmes se sont devinés sans s'être expliqués. Cet amour qu'ils avaient en eux, qu'ils cachaient à tous les regards, qu'ils défendaient contre toutes les surprises, c'a été pour eux l'autel intérieur où ils ont porté avec le sacrifice de leurs désirs l'offrande presque divine de leurs pensées immatérielles et de leurs rêveries idéales. « Hélas ! conclut l'auteur, dans ces délicates choses du cœur, qui marquera L'exacte limite du bien et du mal ? Oui dira quand l'amour défendu par les lois humaines l'est aussi par ces lois supérieures dont nous pressentons quelquefois la divine indulgence? Oui dira quand la faute par la souffrance est expiée ou peut-être changée jusque dans son essence ? » C'est là le dernier terme de cette analyse de la passion telle qu'elle peut se développer dans des cœurs choisis. Elle met son suprême effort à se renoncer elle-même. Mais peut-être alors, éprouvée par la lutte, affinée par la souffrance, l'âme devient-elle capable de comprendre plus de choses et de pénétrer dans Tordre des sentiments àc'es profondeurs où le regard des autres hommes n'atteint pas.
Dans une ascension mystique l'être arrive, porté par l'amour, jusqu'au plus haut degré de perfection.
Nous n'avons guère besoin de faire ressortir ce qu'il y a de noble et de généreux dans cette conception de l'amour, telle qu'elle se dégage des livres de M. Rod. On n'y dissimule pas les difficultés de la lutte ; mais on y montre du moins que la lutte est possible et quel en est le prix. Cela en fait la valeur morale. Ce sont de bons livres. Qu'y manque-t-il pour qu'ils soient tout à fait les beaux livresque nous souhaiterions? Rien peut-être que certains mérites d'exécutio!. Nous emportons le souvenir très précis des problèmes moraux qui y sont agités ; l'image est moins nette des personnages entre lesquels ces intérêts se débattent. De même il semble que l'analyse des sentiments pourrait avoir plus d'acuité, leur expression être plus choisie et plus rare. C'est dans ce sens qu'il reste encore à M. Rod à se développer. Certes, nous ne lui demandons ni le relief auquel atteignent des écrivains soucieux surtout de l'extérieur, ni les prestiges du style plastique, et nous n'exigeons pas qu'il ciselle ses phrases. Ce qu'il doit nous donner, c'est quelque chose de plus serré dans la forme, plus de précision dans la délicatesse, plus de force dans la sobriété. Le souci de la forme est en train de se perdre parmi les jeunes écrivains
d'aujourd'hui. Ceux dont la pensée est médiocre, peu nous importe comment ils l'expriment. M. Edouard Rod a beaucoup à nous dire et des choses qui valent d'être dites. C'est pourquoi il serait inexcusable de ne pas soutenir par l'expression une pensée qui d'elle-même est forte, honnête, courageuse et qui mérite de faire son chemin parmi les hommes.
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Transportons-nous à quelques années en avant... Les tendances qui commencent à se faire jour en matière d'éducation ont définitivement triomphé. Les lettres ont été enfin bannies de l'enseignement. L'étude des langues mortes a été délaissée par une société qui n'a pas de temps à perdre. La littérature classique a été répudiée par ceux-là même qui avaient eu jadis pour mission d'y initier la jeunesse. L'Université a réalisé son désir d'être « moderne ».Elle s'est réformée suivant les vues des penseurs du Conseil municipal. Elle marche avec son temps. On a allégé le présent des lourdes entraves que lui mettaient les traditions du passé. Pour tout ce qui est de l'art ou de la littérature, les jeunes générations entrent dans un monde où leur regard n'est plus attristé par les vestiges de choses anciennes : tout y date d'hier. Ce n'est pas d'ailleurs que les temps soient
venus de l'ignorance. Bien au contraire. Les hommes n'avaient jamais été si savants. Ils savent tout depuis le collège. Les programmes sont plus chargés qu'à l'époque où on craignait déjà de les voir craquer sous la charge. On y a inscrit toutes les sciences, car il n'est pas de science inutile. Chaque année ils s'enflent au prorata des découvertes nouvelles. Le cerveau de tout citoyen français est pareil à une encyclopédie : c'est un répertoire de formules, un magasin de notions positives. L'humanité a franchi une importante étape. Elle entre, toutes voiles déployées, dans positiviste et utilitaire, franchement démocratique et résolument scientifique...
Dans une société ainsi constituée sur ses véritables bases, continuera-t-on à faire des livres? Cela et à craindre, car la perfection est un idéal vers lequel les pauvres hommes peuvent bien tendre de tout leur effort, ils n'y atteindront jamais. La vanité littéraire a encore devant elle un bel avenir. One seront les livres qu'on écrira dans ce temps voisin du nôtre? Supposons des écrivains doués de belles facultés, capables d'observation, pourvus d'imagination, laborieux, respectueux de leur plaine, hantés de rêves généreux. Admettons qu'ils composent des romans. Que seront ces romans? La question n'est pas oiseuse. Et pour la résoudre nous ne sommes pas réduits à nous contenter d'hypothèses. Nous avons un moyen aisé
d'y répondre avec quelque précision. C'est de consulter les romans de M. J.-H. Rosny.
Il y a un peu moins de dix ans que M. Rosny publiait son premier livre : Nell Horn. Rappelezvous quels mouvements d'idées, quels courants de sensibilité, quelles influences ont fait à la littérature de ces dix années son atmosphère. Le naturalisme était sur son déclin. Il périssait par l'excès même de son étroitesse et de sa vulgarité. On se reprenait de goût pour les problèmes de l'âme, et c'est par sa complexité que l'âme moderne attirait en les inquiétant les analystes les plus subtils. On scrutait avec un mélange de hardiesse et de raffinement l'éternel problème, éternellement décevant, de l'amour. Venu de tous les points du monde de la réalité et de celui du rêve, un vent de tristesse avait desséché les cœurs. On était sans élan pour l'action, ayant perdu tous les appuis de la foi. On s'essayait à tout comprendre par désespoir de ne plus croire à rien. On s'amusait au jeu des idées, au spectacle infiniment nuancé de leurs contradictions. Mais scepticisme et dilettantisme ne sont que les formes de la lassitude, passagères comme elle. Rajeuni, renouvelé en se trempant aux vieilles sources de l'évangélisme, l'esprit contemporain se pénètre encore une fois de tendresse, de charité, depitié... M. Rosny est resté en dehors de toutes ces influences; elles ont été pour lui comme si
elles n'étaient pas; elles n'ont mis sur son œuvre aucune trace. Il est aussi loin des psychologues que des dilettantes, et des néo-chrétiens que des esthètes. Tout ce qui préoccupe, tout ce qui charme, tout ce qui torture nos âmes de lettrés eC *[>our lui non avenu. L'atmosphère où nous vivons n'est pas la sienne. La nature et l'éducation l'ont rendu comme imperméable aux infiltrations de notre sensibilité. Inversement, quand on vient de lire ses livres, on a la sensation, et, pour tout dire, la courbature d'un voyage fait en pays étranger. Les types qu'on y rencontre, les questions qu'on y voit soulever, les façons de penser et de sentir, le langage nous y déconcerte. On a l'impression très aiguë, et qui ne laisse pas d'être douloureuse, de la distance qui peut séparer les hommes d'un même temps. On est venu à un même moment du développement intellectuel, on habite la même ville, et on est si loin !
M. Rosny, quoiqu'il ait déjà beaucoup écrit, est peu connu, et ses livres, tout pleins qu'ils soient de talent, ont peu de lecteurs. Quelques fervents de son œuvre estiment que cette demiindifférence du public est une des grandes injustices de l'époque moderne et accusent notre frivolité. 11 n'est que juste de reconnaître que M. Rosny n'a fait aucune concession au succès facile : il ne s'est abaissé à employer auciz'i des
moyens assurés qu'ont certains auteurs de ce temps pour faire vendre leurs livres. Et puisque la probité est redevenue un mérite qu'il faut signaler quand on le rencontre dans le monde des lettres, nous louerons M. Rosny de sa probité. De même il a dédaigné de tirer parti des derniers perfectionnements de l'art de la réclame. Il ne se raconte pas dans les journaux. Il ne nous régale pas d'indiscrétions sur sa personnalité. Tout juste sait-on que cette personnalité est double. J.-H. Rosny est un seul auteur en deux personnes ; ses livres sont le produit de la collaboration de deux frères arrivés à un tel degré de pénétration intellectuelle, qu'un sujet étant donné et les idées étant arrêtées en commun, ils peuvent se mettre au travail : chacun de son côté écrit la même page . Auprès de cette fraternité celle des Goncourt était, comme on voit, une fraternité de frères ennemis. Cette réserve est trop respectable pour que j'essaie de percer l'espèce de mystère dont s'enveloppe M. Rosny. Je me contenterai de chercher dans ses livres ce qu'ils nous révèlent sur sa formation intellectuelle.
Ce qui saute aux yeux d'abord, c'est que l'auteur de ces livres a, je ne veux nullement dire le tour d'esprit scientifique, mais le goût de la science. Presque tous les personnages qu'il met en scène sont, sinon des savants, des demi ou des quarts de savants. Celui-ci est physicien,
celle-là étudiante en médecine, d'autres vaguement chimistes. Ils ont écrit, qui un travail considérable sur L'élimination du type Northman dans la famille aryenne, qui une Histoire des migrations modernes. S'ils ne rêvent pas de quelque Métaphysique des bêtes, c'est qu'ils sont absorbés par un projet de Législation transformiste. Chacun suivant ses aptitudes et suivant ses goûts, ils ont essayé de s'approprier quelques bribes de l'universel savoir. L'un d'eux, mieux doué ou plus téméraire, tente de s'assimiler à la fois tout le savoir moderne. C'est le jeune télégraphiste Marc Fane. Il n'a encore reçu qu'une éducation professionnelle quand il conçoit le projet de faire le bonheur de l'humanité. Persuadé que tout se tient dans l'histoire des idées et que pour faire accomplir à l'humanité le plus mince progrès il est nécessaire de connaître tous les besoins du monde moderne, il entreprend de compléter ses études. Il se trace à lui-même un programme auprès duquel celui de Pic de la Mirandole n'était qu'un jeu d'enfant. Toutes les sciences y sont représentées et chacune a sa ration de temps. « La ration de telles branches n'alla qu'à cinq minutes par semaine : dessin, astronomie, musique. Graduellement cela s'élargissait jusqu'aux dix heures de la politique, aux vingt heures de la sociologie. » Comme il est naturel, les sciences qui attirent de préférence Marc Fane
ce sont les moins avancées, Jes moins faites, celles ^]ui ont le moins la certitude de la science et qui en ont davantage l'appareil. Marc Fane acquiert ainsi tous les éléments du savoir, sans guide, sans critique, sans ordre, pêle-mêle, avec précipitation et opiniâtreté. Il s'applique consciencieusement les bienfaits de ce système où la méthode est remplacée par la bonne volonté. Au bout d'un certain temps il en arrive à un état d'esprit qu'il n'est pas indifférent de noter. Certains jours, « il mâchait d'instinct une petite balle élastique pleine. Des ordres de pensées s'attachaientaumâchement de cette balle et qui partaient de l'élasticité. L'élasticité, en effet, le préoccupait beaucoup, tellement liée à la vie, à la chair humaine, à la lutte de l'organique et de l'inorganique, bientôt le ramenait au gouffre de l'ontologie... Le télégraphiste eut des curiosités intimes de sa personne, le désir exact de se classer, non plus simplement comme puissance, mais comme forme exacte, idiocrasies caractéristiques. Aspiration d'abord confuse, il la satisfaisait en étudiant en détail sa structure physique : orographie du crâne, cubages, chiromancie, assoiffé d'analogies avec tels grands hommes. Son angle facial atteignait-il celui de Cuvier? le poids de son cerveau celui de Cromwel? » Tels sont les effets du surmenage.
Je n'ai garde de confondre M. Rosny avec ses
personnages et de croire qu'il leur fabrique une biographie avec des fragments de la sienne. Je remarque seulement que toutes les sciences inscrites au programme de Marc Fane ont laissé d'ellesmêmes quelque souvenir dans les romans de M. Rosny. L'astronomie y tient une grande place. Constellations, planètes, étoiles y sont nommées par leur nom. Un rêveur songe-t-il aux caprices de la femme qu'il aime ? il n'oublie pas de nous dire que R:gel et Procyon glissent au firmament, la Vierge près delà chevelure de Bérénice, et que les arctiques tournent autour de l'axe du monde. La géologie, la paléontologie, l'anthropologie, l'ethnologie, la zoologie et quelques sciences annexes, sont pour M. Rosny le répertoire ordinaire de ses comparaisons. Ces comparaisons sont pour nous si imprévues et elles jaillissent si naturellement sous la plume de l'écrivain, que nous sommes par là renseignés sur ses préoccupations habituelles. Veut-il nous parler d'une chambre où un homme qui va mourir se souvient d'avoir médité? cette chambre lui donne l'impression d'être « contemporaine d.s origines, sœur des grottes où l'on trouve des squelettes d'animaux préhistoriques, comme ici des squelettes de méditations. » Rencontre-t-il un rebouteux par les champs, une soudaine association d'idées évoque devant lui « les siècles très anciens, le chaos géologique où les plésiosaures et les iguanodons
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se mêlent à des haches taillées, à l'homme des cavernes et des palaffites. »
Familier des temps préhistoriques, M. Rosny se fait sans effort le contemporain de l'homme des cavernes. Tandis que notre regard s'enferme timidement dans un coin de société ou dans un coin d'âme, pour lui il évolue à l'aise dans une période de temps qui remonte à plus de vingt mille ans en arrière et qui dans l'avenir n'a pas de limites. Médiocrement intéressé par les individus, il s'attache avec passion aux questions d'espèce et de race. Un mari regarde dormir une femme aimée. Que pensez-vous qu'il fasse? Il lui mesure le crâne.
La physiologie et ses théories les plus récentes sont mises à contribution. Voici le petit discours que s'adresse un moribond, parlant à sa personne: « Déjà tes cellules sont prises d'assaut, déjà four* milient les parasites victorieux, déjà tout est ren. versé au profit des myriades d'infiniment petits. L'hypothèque est prise. Chaque goutte de sang acquitte le tribut aux vainqueurs atomiques. » Les personnes qui ont le goût plus que l'habitude de la science ont une tendance à en prendre les formules pour des explications, et se complaisent au mystérieux de sa terminologie. Voici la loi de la « réaction égale à l'action » le droit du « soi parce que c'est soi » la philos or: hie de l'erreur, le jeu des probabilités, la règle de la moindre
chance. Elles se réjouissent àconstater telles analogies lointaines qui échappent au regard des ignorants. Un morceau de pain n'est pour nous qu'un morceau de pain. Regardez-y de plus près. Vous apercevrez : « des pertuis, de petites fossettes ovalaires, des abîmes irréguliers, un tunnel, une caverne en dôme aux murailles d'ivoire, où parfois se profile une stalactite capillaire. C'est tout le travail d'un monde, un système de cavités opéré par l'expansion vigoureuse du gaz intérieur alors que la pâte était molle encore, une origine analogue à celle de notre croûte terrestre en somme. » Que de choses dans une bouchée de pain! Il n'y en a pas moins dans une tasse de café. « Penché sur sa tasse, il examine la giration des globules, leur ramassement en nébuleuses et les accélérations de vitesse des aérolithes accourant vers les centres. » C'est le triomphe de la leçon de choses.
C'est du même point de vue que M. Rosny envisage les questions sociales : droit naturel, division du travail, répartition des richesses, héritage, famille, malthusisme, population, dépopulation et repopulation. La science enfin lui présente la question de l'adultère sous un aspect qui, pour n'être pas l'aspect sentimental et passionnel où se confinent d'ordinaire les romanciers, n'en a que plus de chances d'être le véritable aspect. Ce que nous appelons adultère,
amour coupable ou tout simplement amour, ce n'est enfin de compte que « l'indomptable instinct qui veut un renouvellement de la sélection. » Partant de ce principe, un mari en train de tromper sa femme se posera ainsi le problème de son innocence ou de sa culpabilité : « Où est le crime de chercher ce que la nature a si âprement voulu, d'obéir à l'irrésistible, magnifique et féconde polygamie ?» Et tourmenté malgré tout du vieux préjugé qui fait que l'époux infidèle n'aime pas à être payé de réciprocité, il examinera sa femme avec l'inquiétude de découvrir chez elle le sens net, « le sens violent de la polyandrie. » J'avoue que cela est un peu déplaisant et que ces mots sonnent mal à notre oreille. Mais c'est que nous n'avons ni l'habitude ni le goût de la vérité.
Ce culte de la science est chez M. Rosny essentiel et fondamental. C'est à quoi toutes ses théories se rattachent ou se subordonnent; c'est par là qu'il est arrivé à la littérature et de là que procède son esthétique. Ce qu'il se propose en effet, c'est de trouver « dans le domaine général du progrès humain, dans les acquêts delà science et de la philosophie, des éléments de beauté plus complexes, plus en rapport avec les développements d'une haute civilisation. » Il croit « que les grandes découvertes de notre fin de siècle sont susceptibles au plus haut degré d'être trans-
muées en matériaux littéraires. » Dégager de l'œuvre scientifique de ce siècle les éléments de littérature qu'elle contient, telle estla tâche qu'il s'est assignée et à laquelle il essaie de plier la forme du roman.
Comme ses théories littéraires, ses théories morales sont aussi bien à base de science. Cette base solide est ce qui manque à la morale chrétienne : aussi faut-il se détourner résolument d'un idéal qui a fait son temps. Il ne faut plus faire résider la vertu dans l'humilité. L'idéal nouveau doit procéder d'une notion plus complexe de la vie et de l'évolution. L'évangélismc doit être remplacé par une forme plus rationnelle de l'altruisme. Dans cette morale complète, le bien doit être un moyen pour développer plus pleinement les êtres supérieurs. Les idées d'intelligence, de force, de lutte, y entrent dans l'idée même de bonté. A la conception abstraite d'un bien absolu succède celle d'un bien organique, expérimental, en voie de formation. Telle est la « morale d'espèce » qu'essaie de créer la philosophie contemporaine. Cette morale indépendante des dogmes, élaborée hors des sanctuaires, a pourtant son enthousiasme sacré : « Avec ses mysticismes, ses beaux et subtils moyens, ses récompenses, son harmonie supérieure, la bonté tentera les forts esprits de notre époque et s'imposera aux médiocres. Impérieuse, elle ne
sortira pas d'une épouvante hiératique, ni d'un nihilisme de vaincus, elle ne prêchera pas l'anéantissement des bons au profit des méchants, elle n'admettra pas plus ici-bas que là-haut la victoire des mauvais ; elle sera stoïque pour la joie hautaine du stoïcisme, modeste pour les souples puissances de la modestie, mais toujours active, créatrice, dominatrice, heureuse...» Sans rien devoir à aucune religion, elle sera par ellemême une religion. Seulement, au lieu de situer son paradis dans un au-delà, dans quelque région supra-terrestre, en dehors de la vie, elle le placera dans la progressive amélioration de cette vie. Au culte d'un Dieu elle substituera le culte de la Bonne Humanité.
Il y a dans tout cela bien du fatras. Je n'ai pas à faire le jour dans ces ténèbres. Et j'ai d'autant moins à discuter ces idées, qu'elles n'appartiennent pas à M. Rosny. Il les a récoltées au cours de ses lectures. Au surplus en art les théories n'importent qu'autant qu'elles sont le support des œuvres. De même en passant parles âmes les doctrines se teintent de nuances différentes. La science elle-même se plie aux interprétations les plus oppo ées ; suivant le penchant de notre nature et l'inclination de notre esprit, nous en tirons une leçon d'orgueil ou de modestie, un conseil d'optimisme ou l'arrêt du désespoir: et suivant les ressources de notre imagination elle
est pour nous le sujet le plus aride ou une matière d'une éblouissante magnificence. Avec la sèche doctrine d'Epicure, Lucrèce écrit un poème d'enthousiasme, de colère et de pitié. Quels que soient les moyens qu'un auteur a mis en œuvre, il en faut toujours revenir à chercher quels sentiments il a su traduire et quelles parties il a su découvrir dans le mouvant tableau de la vie.
Peindre les mœurs, étudier les milieux, mettre sous les yeux du lecteur des tableaux copiés d'aussi près qu'il est possible sur la réalité, c'est ce qu'a fait M. Rosny, non sans succès, dans la première série de ses romans. Nell Hora est une étude de la vie à Londres. Les aventures de l'héroïne Nelly, la fille du détective Horn, servent surtout de prétexte à l'auteur pour grouper ses croquis de mœurs londoniennes. Tour à tour nous assistons aux réunions de l'Armée du Salut, nous entendons des prédications presque éloquentes, nous apercevons des dessous lamentables. Nous pénétrons dans l'intérieur tumultueux des Horn: c'est un tapage fait des brutalités du père affreusement ivrogne, du délire hystérique de la mère, des gémissemets deXclly,des cris effarés des enfants. Puis c'est le long séjour à l'hôpital, les nuits d'angoisse passées aux prises avec la mort, la guérison, la lente convalescence. C'est la vie de l'atelier, la vie des rues, la vie du home. Et c'est enfin la descente à travers les cercles de la
misère anglaise. — Dans ce décor errent de pâles figures, des êtres de passivité, flottant au gré de toutes les influences extérieures. Entre Juste et Nellv, presque malgré eux et par l'effet d'on ne sait quelle force inévitable, se déroule le drame de l'abandon, avec ses phases et ses conséquences toujours pareilles. Juste s'est bien promis qu'il ne ferait pas de Nelly sa maîtresse, qu'il n'encourrait ni cette responsabilité ni ce remords. Donc il devient l'amant de Nellv, il la rend mère, il quitte la mère et l'enfant, comme on les quitte d on est d'ailleurs sans perversité, la mort dans l'âme. Nelly avait fait le rêve d'être fidèle à un seul amour. Elle est foncièrement honnête, elle est courageuse et laborieuse, elle voudrait vivre misérable et digne d'estime. De tous les cotés lui viennent les mêmes conseils qui dissolvent son énergie, mettent à bout ses scrupules et ses résistances. Etre jolie, faite pour l'amour, et se retrancher derrière une austérité farouche dont on est la première victime, quelle duperie ! On a beau s'être bouché les oreilles, il faut bien finir par entendre la voix de la raison. Ces choses mélancoliques sont contées avec une sorte d'émotio.i contenue et de tristesse voilée. Un peu de la tendresse de l'auteur de Jack a pénétré le disciple de M. Zola.
Avec le Bilatéral nous revenons de Londres à Paris, dans le Paris des faubourgs, des quartiers
excentriques et des boulevards extérieurs, du Lion de Belfort à la salle Graiïard et de Montroiige à Montmartre. Le monde où l'on nous iPtroduit est ce milieu populaire que hante le même désir d'une grande refonte sociale. Utopistes, rêveurs de félicité universelle et immédiat -, prometteurs d'édens pour tous, détenteurs panacées ou d'explosifs, partisans de la propagande parla parole ou par le fait, ceux qui poussent à la révolte et ceux qui conseillent le calme, les révolutionnaires et les évolutionnistes, politiciens d'extrême gauche, socialistes, anarchistes, les miséreux, les haineux, les fanatiques, tout ce personnel défile devant nous, troupe obscure et menaçante. Les théories s'entre-choquent d-ns l'intimité des arrière-boutiques ; elles se déroulent fumeuses dans l'atmosphère enfumée 'es salles de réunion. L'auteur a le don de manier les masses. Il les anime ces masses populaires en quelques scènes d'un puissant relief ; il nous les montre violentes, terribles, soit qu'il s 'agi se d' « exécuter» un faux frère ou de tenir la police en échec dans l'échauffourée du Père-Lachaise. Réformateurs ou simples émeutiers,ce qui caractérise tous ces pauvres raisonneurs, c'est qu'ils n'aperçoivent de chaque question qu'un côté. Le personnage qu'on appelle le Bilatéral aperçoit les deux côtés des questions. Son surnom lui vient de là. Et c'est ce qui fait qu'on le tient pour suspect.
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Même atmosphère dans Marc Fane, mêmes discussions, mêmes scènes qui se répètent d'un livre à l'autre. Seulement, tandis que tout à l'heure l'intérêt était dispersé, réparti également sur une foule de comparses, il est ici concentré sur quelques figures de premier plan. On nous dé voile les rivalités des chefs. On nous fait assister dans une monographie aux débuts, aux études, aux épreuves, aux alternatives de grandeur et de décadence de l'orateur du parti praticabiliste. On nous dit les rêves, les erreurs, les croyances de Marc Fane : « Marc croyait que le collectivisme révolutionnaire reculerait vers sa position perspective à l'arrière-plan jusqu'à l'heure très distante où l'homogénéisation d'Etat des intérêts matériels ne se dresserait pas en obstacle à l'originalité, à l'hétérogénéité des êtres, indispensables à une haute civilisation. » Il croyait cela, Marc Fane ! Apparemment c'est qu'il y comprenait quelque chose.
Tous ces livres sont d'un bon élève de l'école naturaliste. On en dirait autant de Y Immolation, étude de paysans qui fait songer à telles des plus brutales entre les nouvelles de Maupassant ; du Termite, étude de mœurs littéraires, le plus franchement détestable, je pense, des livres de l'auteur, tout à la fois prétentieux et lourd, encombré de théories que les personnages sont impuissants à exprimer, et qui nous mène, à travers un fouillis
de dissertations furibondes, à cette conclusion médiocre : « Nous sommes tous de petits poissons, de très petits poissons... » Et Vamireh, roman préhistorique, en dépit du titre et du sous-titre, n'est pas autre chose qu'un roman composé suivant la formule et parles procédés ordinaires de l'école du document. C'est la même fureur de description. C'est la même manière de mettre en œuvre les notes recueillies à travers les manuels et les ouvrages spéciaux. Peu importe qu'il s'agisse ici d'un «milieu» d'il ya vingt-mille
les Pzânns, des Dolichocéphales d'Europe, des Brachvcéphales d'Asie, des mangeurs de vers et des Tardigrades. Ce n'est qu'une autre pâte coulée dans des « gaufriers » toujours les mêmes. La discipline naturaliste a lourdement pesé sur M. Rosny. Elle s'était imposée à lui de toute nécessité lors de ses débuts; car, dépourvu d'une suffisante éducation littéraire, et l'horizon se bornant pour lui à la production contemporaine, il était forcé d'écrire suivant les méthodes qu'il voyait employer autour de lui sans soupçonner qu'il pût y en avoir d'autres. Pour la même raison il a eu par la suite beaucoup de peine à s'en
fer. et en dépit d'une éclatante rupture il ne s'en est jamais affranchi complètement. Jusque dans ses derniers livres on retrouve la même
ière de présenter les personnage , de décrire, de « faire le morceau. » Les écrivains
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naturalistes sont restés ses maîtres à écrire. Néanmoins les romans de la dernière série, Daniel Valgraive, l'Impérieuse Bonté, P Indomptée, le Renouveau, l'Autre femme, sont d'une espèce asez différente. Ils sont à la fois plus à notre portée et d'une portée plus générale, d'un intérêt plus humain, d'une forme plus accessible, d'une allure moins rébarbative et, comme dirait l'auteur, moins horripilante. L'exécution a beau y être encore de la plus fâcheuse insuffisance, on y aperçoit cependant se dessiner l'idéal moral du romancier. Il a sa grandeur et je ne sais quelle poésie dans l'austérité. Daniel Valgraive apprend qu'il est condamné par les médecins, qu'il lui reste une année à vivre. Ce court espace de temps, il va, sans vain apitoiement sur lui-même, sans attendrissement, sans défaillance, le consacrer à réaliser le plus de bien qu'il lui est possible. Il veut assurer le bonheur des siens, avoir en partant cette amère consolation de songer qu'ils seront heureux sans lui, presque contre lui. II met auprès de sa femme un sien ami, Hugues, afin qu'il s'en fasse aimer et que cet amour nouveau étouffe, en se développant, celui qu'elle a eu jadis pour son mari. Il voit peu à peu, au prix de quelles tortures de jalousie ! son plan réussir. Il lui reste à dompter dans son cœur souffrant les dernières révoltes, jusqu'au jour où il peut, maître de lui et sans tremble-
ment dans la voix, se désister en faveur d'un autre de ce qui lui est plus cher que la vie. « Je te donne, Hugues, ma femme et mon enfant, afin que tu sois leur abri dans ce monde, afin que ton amour préserve Tune de la misère des chutes et l'autre de la destinée des orphelins. » Cette ferveur de vertu stoïcienne, cette ombre de la mort planant sur toute l'histoire, la fermeté de dessin, la sobriété de détails dont M. Rosny s'est trouvé pour une fois capable, contribuent à donner à ce livre une place à part dans l'œuvre du romancier et à en faire véritablement un beau livre. Ailleurs on arrive bien à deviner quelles sont les idées qu'a voulu exprimer M. Rosny : c'est que la bonté doit être faite d'intelligence et d'énergie, c'est que la vertu ne doit jamais se décourager, c'est que la vie réserve à ceux qui n'en ont pas désespéré des revanches imprévues. Ces idées ne sont ni vulgaires ni banales. Le malheur est qu'il les faille deviner. Nous touchons ici à ce qui, dans le cas de M. Rosny, est tout à fait grave et sur quoi il n'est pas possible de passer aisément condamnation: c'est la complète absence du sentiment de la forme et c'est l'espèce de monstruosité du style.
Que la forme ait sa valeur propre, que la beauté soit un élément irréductible, que Fart ait en lui-même sa raison d'être, qu'il contienne en soi quelque chose de durable, qui triomphe de
tous les changements et survit à toutes les ruines, il ne s'en doute même pas. «Aucun sujet, dit-il, aucune méthode, aucune langue ne résisteront à l'épreuve du temps. Chateaubriand, Balzac, Hugo et nous tous qui écrivons aujourd'hui serons un jour des Barbares... Nous n'avons pas encore abdiqué le vain orgueil de faire l'admiration de tous les siècles, de bâtir indestructiblement. C'est cet orgueil-là qui fait repousser le novateur... C'est lui, sous mille formes, au nom de mille sentiments plus sacrés les uns que les autres, lui qui déterre Homère, Racine et Shakespeare... » Et il est hors de doute qu'en littérature la loi s'impose d'un perpétuel renouvellement. Mais personne ne parle de recommencer Homère et Shakespeare. On dit seulement qu'ils ne cesseront pas d'être admirés tant que l'esprit humain n'aura pas perdu ses titres. Ce défaut de sens esthétique se fait cruellement sentir dans la façon dont M. Rosny compose ses romans. Ce sont des merveilles de décousu. Tout y va à la débandade. Le sujet, ou l'un des sujets, n'apparaît que pour être aussitôt abandonné. Nous sommes à peine engagés sur une piste, nous reconnaissons que c'est une fausse piste. Les épisodes se succèdent au petit bonheur, sans lien, sans raison, sans utilité appréciable, et développés au rebours de leur importance. Ni ordre, ni proportions, ni choix, ni goût. L'insistance chaque fois qu'il eût fallu
ne pas appuyer. Une profusion de détails. Un luxe de digressions. Un amoncellement de matériaux à peine dégrossis. Des romans qui recommencent à chaque page, en sorte qu'on craint qu'ils ne finissent jamais et que les plus courts semblent interminables. Une gaucherie de primitif, qui n'est nullement, comme chez tels de nos contemporains, le dernier mot de l'artifice et de la rouerie, mais véritablement un mélange de la naïveté et de la maladresse.
Chaque fois qu'on reproche à un écrivain de mal écrire, il ne manque pas de répondre qu'il a le droit de se créer sa langue et que des sensations nouvelles exigent un mode de traduction nouveau. L'argument est trop commode pour que M. Rosny ne l'emploie pas, lui centième. « A de nouveaux ordres de sensations correspondent des torsions nouvelles de la form^-.. Termes de science ou d'architecture, physique ou peinture, qu'importe ? C'est le même procédé à travers les siècles: enrichir l'art de tout ce que produit le temps, élargir les éléments de beauté en les cherchant dans tous les domaines de l'activité humaine... Où cala clarté française? Rabelais, si obscur et si diffus, si savantasse, et qu'aujourd'hui tous les cuistres adorent? Racine, où chaque phrase est un modèle de contorsions et d'images extraordinaires?... » Admettons donc le principe et ayons l'air d'en comprendre le développement.
Tenons Rabelais et Racine pour des génies de même ordre, et dont l'exemple peut être invoqué pour une même démonstration. Passons à M. Rosny ses termes scientifiques. Laissons-le parler d'idiosyncrasie et d'entéléchie, depalingénésie, d'adynamie et d'osmose, puisque aussi bien il éprouve à user de ces vocables un visible contentement et que leurs syllabes lui procurent d'intenses jouissances. 11 sera convenu seulement que pour ses romans on devra tenir à portée de la main le Dictionnaire universel des sciences. C'est le moins qu'on paie son plaisir d'un peu de peine. Passons-lui l'emploi de termes rares: pertinace, abstème, coupetées... Acceptons telles façons de parler que lui ont enseignées les Goncourt: « Tout l'occulte des nocturnités lui travailla l'âme et s'intimisa dans sa souffrance... Toutes ces raisons après avoir paru se classer, fuyaient dans sa mentalité.,. Il éteignit les fanaux de la ratiocinatio:i.. » Ne nous demandons même pas ce qu'il faut entendre par « l'extravase documentariste. » Feignons d'être sensibles au charme secret de l'adjectif « soiral ». Admirons comme il convient ces images extraordinaires dont Racine lui-même ne s'était pas avisé: «Sa tête de Shoshone, son oeil d'éclaireur, sa lèvre autocratique avaient sous la parole de Fougeraye la détente des ravins torrides quand revient l'automne... Ils furent pénétrés de la ténèbre comme d'une parabole à la fois
stellaireet microbienne. » Prenons pour une gentillesse et non pour un coq-à-1'âne cette remarque : « Quand elle se levait d'une chaise, la grâce se levait avec elle. » Pourquoi faut-il que nous nous heurtions parmi les néologismes de M. Rosny à des mots tels que « ressurgissement », qui, quoi qu'il en dise, n'existent pas et pour cette seule raison qu'ils ne peuvent pas exister ? Pourquoi emploie-t-il les mots à contresens ou prend-il les uns pour les autres, et dit-il par exemple: son aventure peut s'abréger^ quand il veut dire : se résumer ? Pourquoi voit-on fleurir dans son style ce qui, en dépit de tous les noms pompeux et de toutes les appellations emphatiques, n'est que la vulgaire incorrection'? M. Rosny écrit couramment : Ils dissolvèrent, ils poignérent, ils bruissèrent. On peut dire de même, pour peu qu'on en ait la fantaisie : « je me cassis le bras» ou « je me prendais la têteentreles mains. » Les étrangers qui savent de français ce qu'on apprend en vingt-cinq leçons n'y manquent pas. Seulement ils ne prétendent pas par là enrichir la langue. Ils l'écorchent, tout bonnement.
M. Rosny, familier avec lessciences, saitmieux que nous qu'une langue est un organisme dont on ne dérange pas impunément les lois. S'il viole ces lois, c'est qu'il ne les connaît pas. Cela nous met en garde. Cela nous rend moins indulgents à tant de bizarreries auxquelles nous étions prêts à nous
résigner. Décidément, si ce style est incohérent, s'il est rocailleux, hérissé, embroussaillé, ce ne sont pas là autant de mérites. Ces défauts tiennent sans doute au tour d'esprit de M. Rosny. Mais ils viennent aussi de ce qu'il a négligé de s'initier à la tradition de notre littérature. Ses écrits font songer à la conversation d'un homme à la parole lente et pénible dont la pensée, mal débrouillée, se traduit en une langue à la fois incertaine et violente. Les ténèbres d'une pensée confuse y sont épaissies par 1 impropriété de l'expression.
Je me hâte de remarquer que ces défauts se font plus rares dans les derniers livres de M. Rosny. A mesure qu'il prend une conscience plus nette de son idéal, il trouve pour le traduire une forme plus appropriée. Je répète, — pour le cas où je ne l'aurais pas assez dit et afin qu'on ne se méprenne pas au sens de cette étude, — que je tiens son talent en haute estime. Je ne lui fais pas l'injure de le comparer avec tels romanciers mieux achalandés pour qui le succès est la récompense de la médiocrité et d'une adresse complaisante. J'insiste sur ses mérites: la sincérité, la bonne foi, l'enthousiasme de la conviction, la noblesse et la richesse des idées, le souci de la moralité, une sorte de vigueur et de puissance trouble. Ses qualités lui appartiennent bien, tandis que sans doute il n'a pas dépendu de lui d'avoir une autre formation intellectuelle. Il se peut qu'il
arrive à dégager sa pensée des entraves qui rembarrassent et à écrire des livres que rien ne nous empêchera d'admirer pleinement. Mais même telle qu'elle est aujourd'hui, son œuvre a sa raison d'être et sa signification. Elle serait encore un ornement pour une époque où sombrerait ce qui fut jadis la haute culture intellectuelle. Le poème d'Abbon surgit comme un essai d'art brutal dans un siècle barbare. C'est cela même que nous avons suivi avec une curiosité sympathique dans les romans de M. Rosny: c'est l'avenir du roman dans une barbarie éclairée où Part et la littérature auront battu en retraite devant la sociologie triomphante.
Juin 18 ;3-
Élégant, d'une élégance un peu anglaise et d'une correction quasiment diplomatique, causeur précieux, à la parole lente, au son de voix demivoilé, au geste rare, au regard inquiet, qui tantôt semble rêver, et tantôt se pose avec cette acuité pénétrante et froide qu'ont parfois des yeux bleus très doux... ceux qui rencontrent M. Paul Hervieu, après avoir lu ses livres, lui savent gré de n'être pas trop différent de l'image qu'ils se faisaient de lui, mais d'être assez bien « l'homme de son œuvre ».
Dans Athènes, ville éminemment spirituelle, vécut un philosophe que ses façons de vivre firent surnommer « le chien » ; cela lui valut de devenir un homme à la mode. Sa philosophie consistait dans un mépris sans nuances pour l'humanité et dans la haine de la société civilisée, cette haine au surplus n'allait pas sans affecta-
tion, et dans ce cynisme il y avait déjà un peu de dandysme. C'est l'histoire deDiogè/ie le chien que M. Hervieu imagina de nous conter pour ses débuts, voilà tantôt dix ans. Il la contait avec un soin qui témoignait de sa piété, mais sans commentaires et en s'abstenant de ces réflexions saugrenues par lesquelles se traduit souvent le zèle des hagiographes. C'est ainsi qu'il fit son entrée dans le monde des lettres, par une sorte de provocation tranquille.
Les hasards de la villégiature l'amenèrent en Savoie et en Suisse. Il fut frappé par l'as pect méchant de cette nature et par l'air d'hostilité de ces masses énormes. Et il écrivit, dans VAlpe homicide, le récit de quelques-uns des crimes que commet la montagne. — Cependant Edgar Poë commençait à exercer sur nos jeunes écrivains cette influence à laquelle bien peu ont échappé. Le romancier se tourna vers l'étude de ce monde mystérieux que l'hallucination et la folie peuplent d'angoissantes chimères. Il se plaisait à suivre les associations d'idées des fous; et il se souvenait, non sans une secrète satisfaction, qu'au dire des aliénistes la limite est imperceptible et à peu près imaginaire qui sépare l'homme raisonnable et le fou ; en sorte qu'on n'est jamais bien sûr si on est en deçà ou au delà (Les Yeux verts et les Yeux bleus, VLiconnu, l 'Exorcisée). — Puis le roman mondain avait
repris faveur, grâce au beau talent de Paul Bourget. M. Hervieu a donné dans ce genre deux études, dont l'une, FI irt, est plus légère, eî, l'autre, ce roman dernier paru de Peints par eux-mêmes, est un exemplaire très réussi de « littérature cruelle ». — A travers ces influences se dessine la personnalité de l'écrivain, et telle que je n'en vois pas une autre, parmi les écrivains nouveau venus, qui soit marquée de traits plus particuliers.
M. Paul Hervieu est d'abord un misanthrope. Je crois bien que cela est son fond. L'humanité lui semble ne mériter que beaucoup de dédain. On parle de vertu ; et on n'a pas tort : il n'y a que les sots pour dire que la vertu n'existe pas. Mais outre qu'on la rencontre assez rarement, on voit qu'elle n'est guère prisée par les hommes et qu'elle tient dans le monde un pauvre état. M. Hervieu aperçoit de la vie surtout le côté tragique, ces drames beaucoup plus fréquents qu'on ne veut bien le dire, drames que nous coudoyons, où nous jouons notre rôle de héros ou de victime, mais dont nos yeux se détournent comme d'euxmêmes et que nous nous hâtons d'oublier, parce que nous sommes insouciants, et aussi parce qu'on perdrait le goût de vivre si on réfléchissait trop aux motifs qu'on aurait de haïr la vie. — De là vient chez l'écrivain ce tour d'ironie qui lui est habituel. Qu'il y ait en effet beaucoup
de mal dans le monde, et beaucoup plus de mal que de bien, tous en conviennent. Mais de cela, suivant leur humeur, les uns plaignent les hommes et d'autres les raillent. Il n'est que de savoir de quelle étoffe nous a fabriqués la nature. M.Hervieu n'est ni pitoyable ni tendre. Et comme il est d'ailleurs très clairvoyant et remarquablement doué pour observer, sa connaissance des hommes lui fournit des raisons toujours nouvelles de les mépriser.
Un autre trait de son esprit, et qui n'est pas moins essentiel, c'en est la distinction. On a fait de ce terme d' «écrivain distingué, » un tel abus qu'on ne l'a pas seulement dépouillé de toute signification, mais qu'on en a changé le sens : en gratifier un écrivain, c'est précisément avouer qu'on renonce à trouver par ou il se distingue des autres. Rendez au mot son véritable sens. Il s'applique à Paul Hervieu, au point que celui-ci en remplit entièrement la définition. Un écrivain distingué aura d'abord l'horreur de tout ce qui est banal dans les idées et dans leur expression. Ce dégoût de la banalité le mènera jusqu'à la recherche du rare, qui est parfoi s l'exquis et d'autres fois le bizarre. Jamais grossier, il saura faire entendre tout ce qu'on ne doit pas dire. Jamais brutal, il aura dans ses violences des airs de n'y pas toucher. Point de ces insistances qui sont de mauvais goût et déno-
tent un défaut d'éducation. Rien qui sente son pédant. Rien non plus qui trahisse l'émotion personnelle de l'écrivain. Il évite de se mettre en scène. Il ne s'indigne pas, ce qui est bourgeois. II ne déclame pas, ce qui est peuple. Il se garde des éclats de voix, et de ceux du rire comme de ceux de la colère. Il ne s'abandonne pas et ne perd jamais la possession et l'entière maîtrise de soi. « L'honnête homme est celui qui ne se pique de rien », a dit quelqu'un qui avait qualité pour le dire. Tel est pareillement le signe où on reconnaît chez un écrivain cette gentilhommerie de l'esprit qu'on apporte comme l'autre en naissant. — C'est au sens que je viens d'indiquer que Paul Hervieu est un écrivain distingué.
Ces tendances de l'esprit de l'auteur, on les retrouve dans son style précieux et précis, très pénétrant en sa sécheresse alambiquée. Mais on va voir comment, en se combinant, elles lui ont servi pour nous présenter de la vie mondaine un aspect dont la traduction est l'œuvre propre de M. Hervieu.
On sait combien sont rares chez nous les peintres de la vie mondaine, j'entends ceux qui l'ont représentée autrement que ne font les romanciers de romans-feuilletons. Les gens du monde de M. Hervieu ont l'allure, le langage, les façons de sentir et d'agir des gens du monde... Ce monde
n'est pas tout te fait celui qu'avait peint le héraldique Octave Feuillet ; car la vie, et la vie mondaine elle-même, se retire du faubourg défunt. Il habite les quartiers neufs. Mais comme son premier souci est de se façonner aux belles manières et aux sentiments titrés, cela revient au même, ou à peu près... Ce que l'écrivain aime dans ce spectacle de la vie élégante, c'est qu'il y trouve le dernier effort de la civilisation, le dernier mot de raffinement et de la complication de la créature, un état violemment artificiel et pour autant dire paradoxal, où l'on ne met en commun que ce qu'on a en soi de plus noble et de plus délicat. Tout de même cette culture n'a pas modifié le fond de l'être. Sous l'échafaudage des bienséances comme sous l'édifice lui-même de la morale, subsiste l'être de nature que son instinct emporte vers la satisfaction immédiate et brutale de son désir. La laideur humaine se cache sous le joli décor de société. Le drame court sous cette surface unie. Nous nous figurons toujours le mal avec l'accompagnement classique des angoisses, des tortures et des remords. Nous personnifions le crime dans les chenapans de la Cour d'assises ou dans les traîtres du Boulevard du Crime. Tous les drames ne se dénouent pas devant les tribunaux et ils n'arrivent pas tous à ce qu'on appelle, — si improprement ! — le grand jour de l'audience, Il est de ces drames silencieux dont les
acteurs sont d'exquises et de nobles créatures, dont les victimes ne se plaignent pas, dont les témoins ne parlent pas, où la trahison, le suicide et le meurtre gardent le respect des convenances. C'est la « tragédie » dans le monde.
Ce contraste entre la surface qui est si polie et le fond qui est trouble, c'est ce que M. Hervieu a su rendre à merveille, grâce à la nature de son talent qui est tout à la fois âpre et raffiné. Entre gens bien élevés, ce n'est que politesse, ce n'est que déférence et ce ne sont que respects. Mais ces respects mentent, cette aisance est convenue, ce calme n'est qu'apparent. Au voile artistement tissé, il arrive que quelque déchirure se fasse qui laisse apercevoir de tirs vilaines choses. Un frisson passe, aussitôt réprimé. Personne n'a rien vu. Les lèvres continuent de sourire... Il en est ainsi, et c'est ainsi que cela doit être. Car, du jour où les hommes renonceraient à l'hypocrisie, c'en serait fait de la société. Et il faut pourtant que la société vive...
Juillet 1893.
Un vent de conversion passe sur la littérature. De grandes grâces ont été accordées aux écrivains en ces derniers temps. Ceux-là de préférence ont été touchés qu'on s'attendait le moins à ^oir rentrer dans le giron de l'Eglise. Car l'Esprit souffle où il veut. Le théâtre d'abord a été sanctifié. On a vu paraître sur les planches tant d'abbés, tant de nonnes et tant de dévots personnages, on y a entendu sonner tant de cloches, ouï réciter tant d'oraisons, qu'en vérité les vieux anathèmes n'auraient plus aucune espèce de sens. Afin que la réconciliation fût éclatante, un homme de théâtre a été élu pour porter la bonne parole. L'un des joyeux auteurs de Durand et Durand a été suscité pour nous révéler la Philosophie du xxe siècle (i). Et voici le spectacle auquel M. Albin
(i) Albin Valabrègue, la Philosophie du XX9 siècle, i vol.; librairie Villiers.
Valabrègue nous convie, non sans en avoir d'abord fait ressortir la signification: «Le même siècle qui a vu un prêtre, un homme de génie, son plus grand écrivain, sortir de l'Evangile et s'écrier : Jésus n'est pas le fils de Dieu! le même siècle voit un juif, un ignorant, un vaudevilliste entrer dans le même Evangile et s'écrier : Jésus est le fils de Dieu! » C'est qu'il manquait à Renan la forte préparation du théâtre. Il ne s'était pas aperçu que « l'Evangile est en trois actes » et que « le xixe siècle fut un siècle d'entr'acte. » M. Valabrègue en lisant le Sermon sur la Montagne a senti son âme « comme portée sur un torrent de feu. » C'est pourquoi, empruntant le ton des grands inspirés, il proclame l'évangile nouveau, qui n'est au surplus que l'ancien, légèrement retouché. Cela ne manque pas de piquant. Le roman ne devait pas être en reste. Déjà, sous l'influence des écrivains russes, il s'était beaucoup amendé. Il avait accueilli les idées chrétiennes et copieusement appliqué aux petits épisodes de l'adultère les mérites de l'Evangile. Il y avait mieux à faire. De nos jours, où on a fait entrer dans le roman tant de choses, depuis l'histoire et l'érudition jusqu'à la philosophie et l'économie politique, pourquoi n'y pas introduire aussi l'hagiographie? Quelle histoire plus attirante que celle d'une âme qui reçoit les premiers attouchements divins? quel drame plus émouvant que celui
du pécheur luttant contre l'esprit du mal? Le roman de la grâce n'avait pas encore été écrit. Cette tâche a tenté l'auteur des Sœurs Vatardet de En ménage.
Les amis de M. Huysmans depuis quelque temps n'étaient pas sans inquiétude. Ils s'étonnaient de la bizarrerie de ses allures. On savait qu'il fréquentait les églises. Il déambulait de Saint-Sulpice à Saint-Séverin et des offices mondains de la Madeleine à ceux des chapelles privées. lise mêlait aux pauvres gens pour assister dès l'aube aux premières messes; il était auprès des autels le soir à l'heure où, sous les voûtes envahies par l'ombre, s'éteignent les dernières veilleuses. Il assistait aux vêtures, et, pareil à Jean Racine, il y goûtait le plaisir des larmes. Même on apprit qu'il s'était enfermé dans un couvent de trappistes. Allait-il prendre le froc? Le bruit en courut, et déjà les reporters se plaignaient qu'il fût perdu pour les lettres. Il n'en était rien. Au contraire tous ces exercices de dévotion devaient tourner à la plus grande gloire des lettres. M. Huysmans se documentait. Ce n'est pas en vain qu'on a passé par l'école naturaliste. On peut bien en avoir répudié bruyamment certaines tendances, on en garde de saines méthodes de travail. Comme M. Zola prend soin de visiter les lieux qu'il veut décrire et de se renseigner dans les manuels qui font autorité,
M. Huysmans étudiait le monde clérical, faisait 1a différence du clergé régulier d'avec le séculier, comparait les sanctuaires et les maîtrises, dépouillait les ouvrages spéciaux. De cette laborieuse enquête est sorti son nouveau roman: En route (i). Ce très curieux et très remarquable livre est un livre d'édification. Il s'adresse aux personnes qui, lassées de la vie du siècle, s'en voudraient aller à l'ombre de murailles pieuses faire une cure d'âme et goûter la paix du cloître. Il leur prépare les voies, il leur indique le chemin, il lève les premières répugnances. Les matérialistes, les positivistes etles voltairiens y sont en maints endroits traités comme ils le méritent. On réfute en passant certaines de leurs objections, qui sont des plus redoutables étant des plus saugrenues. Ils feignent de considérer le mysticisme comme une des formes de l'hystérie; mais justement un des signes distinctifs des mystiques est l'équilibre absolu, l'entier bon sens. De même c'est par erreur ou par malice qu'ils prétendent que les mystiques ont le crâne en pointe ; M. Huysmans déclare, après expérience, que plusieurs l'ont aplati. Ailleurs il invoque à l'appui des vérités de la foi telles preuves dont on ne s'était pas encore avisé ; et par exemple, il prouve la présence réelle par le spiritisme. C'est ainsi que M. Valabrègue
(i) J.-K. Huysmans, En route, i vol. ; Tresse et Stock.
découvrait dans l'usage de la bicyclette un argument en faveur de l'Eglise. Il n'est que d'avoir l'esprit tourné vers une savante interprétation du dogme*
Le grand service que rend M. Huysmans à ses lecteurs c'est de mettre à leur portée des auteurs généralement peu connus du public frivole. Il a recensé à leur intention tous les écrivains qui exposent les principes et les théories de la Mystique : saintDenysl'Aréopagite, saint Bonaventure, Hugues et Richard de Saint- Victor, saint Thomas d'Aquin, saint Bernard, Angèle de Foligno, les deux Eckarf, Tauler, Suso, Denys le Chartreux, sainte Hildegarde, sainte Catherine de Gênes, sainte Catherine de Sienne, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Thérèse, sainte Gertrude et sainte Mechtilde. J'en passe. Il a étudié surtout Ruysbrœck l'Admirable, qu'a traduit Hello et que Maeterlinck a obscurci. Voilà des ouvrages qu'on demande peu chez Flammarion et dont les cabinets de lecture sont mal approvisionnés. M. Huysmans se les est assimilés. Grâce à lui la pensée des cénobites et des voyants s'en va, émigrée du cloître et des in-folio, habiter nos âmes indignes de journalistes, de gens de club et de gens de salon.
Ce qui nous détourne ordinairement de lire les livres de piété, c'en est d'abord le style. Vies de saints, essais d'histoire, traités de dogme, ils
sont tous écrits d'un même style uniforme et douceâtre dont la fadeur nous dégoûte. Il y traîne une écœurante odeur de sacristie; rien n'y arrive des parfums du siècle. Cela est sans couleur et sans relief; point d'imprévu, nulle gaieté. Avec M. Huysmans on n'a pas cet inconvénient à redouter. Son livre tranche violemment par le ton sur la littérature habituelle des librairies de la rue Saint Sulpice. Il y est parlé couramment du « chlore des prières », du « sublimé des sacrements », du « tournebroche des chapelets », du « bouillon de veau pieux » des homélies, de la « graisse et de la vaseline » de l'éloquence sacrée. et du clergé séculier qui est la « lavasse des séminaires ». La musique qu'on fait dans les églises a tout particulièrementledonde mettre M. Huysmans en fureur et en verve. Pour nous en montrer le caractère profane il a des trouvailles de mots d'une impayable drôlerie : « Après le Kyrie eleison et les invocations du début, la Vierge entrait en scène comme une ballerine sur une mesure de danse... C'était autour d'un harmonium enrhumé, une troupe de jeunes et de vieilles oies qui, dans une musique de foire, faisaient tourner la Vierge sur ses litanies comme sur des chevaux de bois. » Durtal, le héros de En route, n'a pas les mines contrites, les regards baissés et le son de voix dévotqu'on enseigne dans les séminaires. Au moment où il suit une procession, un cierge
en main, il réfléchit à part lui : « Ce que je dois avoir l'air couenne ! » Il adresse au clergé des critiques inattendues, comme par exemple de fermer les églises de trop bonne heure et de « coucher Jésus aussitôt que la nuit tombe. » Il a dans l'examen de conscience de subites exclamations qui en rompent la monotonie : « Non, mais je suis tout de même étonnant !... » Lafaçon dont il discute avec lui-même les objections traditionnelles n'a rien de pédantesque. Il s'agace, il s'énerve, il s'invective plaisamment : « La liberté de l'homme ! elle est jolie, oui, parlons-en! Et l'atavisme, et le milieu, et les maladies du cerveau et des moelles ? Est-ce qu'un homme agité d'impulsions maladives, envahi par des troubles génésiques, est responsable de sesactes? Mais qu'estce qui dit que dans ces conditions-là on les lui impute là-haut, ses actes ? — C'est idiot à la fin !... » Tel est le ton. C'est l'onction avivée par la gouaillerie, la philosophie abstraite illustrée par la fantaisie d'un artiste et la blague d'un gamin, la liturgie transposée dans un langage exaspéré où se mêlent aux trivialités de l'argot d'aujourd'hui les raffinements de l'écriture impressionniste. Cela produit un effet de comique intense et continu. Gela agit sur les nerfs. C'est amusant et excitant.
J'ai essayé d'indiquer quelle est la valeur d'art du roman de M. Huysmans : elle est réelle. Pour-
tant ce n'est pas à ce point de vue qu'il faut se placer pour en apercevoir le véritable intérêt. En route est surtout un document. Il nous renseigne sur l'état de certaines âmes d'aujourd'hui. Durtal est-il Si. Huvsmans lui-même ? Cela est possible mais ne nous importe pas. Ce qui donne beaucoup de prix aux livres de M. Huvsmans, c'est qu'en s'étudiant lui-même il a découvert quelques-uns des traits, — et des plus inquiétants — de la sensibilité contemporaine. Le goût qu'il a naturellement pour ce qui est artificiel et faisandé lui a inspiré ce type de Des Esseintes où plusieurs des hommes de cette fin de siècle se sont aussitôt reconnus et sur lequel d'autres par la suite se sont modelés. Il a publié Là-bas au moment où commençait à se répandre la mode de la magie, du satanisme et de tous ces cultes bizarres qu'a inventoriés M. Jules Bois dans son livre : Les petites Religions de Paris. Voici que Durtal passe delà mystique noire à la mystique blanche, juste à temps pour porter témoignage au nom de toutun groupe de chrétiens de lettres. Il proteste de sa sincérité. Il a la foi. Au surplus on ne doit jamais, ne fût-ce que par courtoisie, mettre en doute la sincérité de personne. En pénétrant l'état d'âme de Durtal et en recherchant les mobiles qui ont déterminé sa conversion, nous nous instruirons de ce que vaut ce christianisme dont on célèbre le culte dans quelques chapelles récemment con-
sacrées, etnous démêlerons de quels éléments est formé ce mysticisme qui est en littérature la mode la plus nouvelle et le « dernier cri. »
Durtal est un homme de lettres qui a passé la quarantaine. L'un des traits qui le caractérisent c'est l'horreur où il est de l'époque moderne. Notre genre de vie, nos idées, notre art ou ce qui nous en tient lieu, notre politique, tout lui est hostile. Ecrivain formé d'abord parle naturalisme et accoutumé de bonne heure à n'apercevoir de la réalité que ses laideurs et ses turpitudes, il perçoit avec une acuité de sensation maladive le côté nauséabond de l'existence. Il se promène à travers les êtres et les choses les lèvres plissées et les narines froncées, comme un homme que poursuit une odeur malsaine. Il ne s'excepte pas de cet universel mépris, et sa misanthropie commence par lui-même. Il est celui que tout dégoûte. Impossible d'échapper à cette contagion de platitude qui a tout envahi et qui altère jusqu'aux cérémonies de l'Eglise. Durtal en quête d'une messe un peu propre et d'offices présentables est pareil à M. Folantin, que nous voyons dans A vau l'eau à la recherche d'un bifteck mangeable et d'une gargote pas trop répugnante. En vérité l'heure a sonné pour le règne du «mufle» ! C'est pourquoi Durtal rêve de cette époque « douloureuse et exquise» que fut le moyen-âge. Alors la vie valait d'être vécue, une vie heurtée, con-
trastée, folle et sublime. Alors la personnalité humaine pouvait se développer, et elle se manifestait dans tout son relief. Alors il y avait un art. «C'étaient en peinture et en sculpture les primitifs, les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c'était le plain-chant ; en architecture c'était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait. » Durtal a un sens artistique des plus vifs. Les pages où il étudie la correspondance de tous les arts au moyen âge sont des plus remarquables. Mais cet art du moyen âge, c'est le christianisme qui l'a inspiré. Ne voilà-t-il pas une preuve concluante de la bienfaisance morale du catholicisme et de sa vérité théologique ? « Ah ! la vraie preuve du catholicisme c'était cet art qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore. » C'est l'argument de Chateaubriand: il restera toujours le plus convaincant pour les artistes et pour les lettrés.
Parmi les raisons qu'a eues Durtal pour redevenir catholique il en est une autre qu'il n'avoue pas et qui a donc des chances d'être la vraie. C'est un chapitre délicat, mais sur lequel l'auteur nous donne tant de détails, si abondants et si précis, que nous n'avons à l'aborder aucun scrupule. On a souvent parlé de l'élément de sensualité qui est contenu dans le catholicisme. Il se dégage d'abord des cérémonies du culte et de la pompe extérieure. Le demi-jour mystérieux
des églises, l'intimité des chapelles, l'éclat terni des ornements, la moiteur de l'atmosphère, l'odeur de l'encens, le relent des cierges, le parfum des fleurs, le secret des paroles murmurées, l'harmonie de la musique et des chants, ce sont autant de caresses auxquelles tous les sens à la fois succombent et qui font passer par tout le corps une langueur voluptueuse. La religion apporte en outre à la sensualité un secours tout intellectuel. La faute qui par elle-même nous était indifférente nous devient agréable quand nous songeons qu'elle est une faute. C'est le mot de la Napolitaine dégustant un sorbet et disant qu'elle l'eût trouvé meilleur si c'eût été un péché. Beaucoup de gens savent surtout gré au christianisme d'avoir, en inventant le péché, augmenté d'autant la somme des jouissances. Durtal est de ces chrétiens-là.
Il faut bien savoir en effet quel est au moment de sa conversion l'état de ce que nous n'osons plus appeler l'âme de Durtal. Il est usé par vingt ans de noce. Il est tranquille, sans désirs, lan~ guissant, s'oubliant lui-même. L'excitation des sens est pour lui déjà du passé. C'est un grand intérêt de moins dans sa vie. Mais voici que, ne fût-ce que pour s'en accuser et s'en repentir, il est obligé de se ressouvenir de ce qu'il appelle avec une contrition énergique « la voirie de ses sens », et de sa porcherie. « Père, j'ai chassé les
pourceaux de mon être, mais ils m'ont piétiné et couvert de purin, et l'étable même est en ruine. Avez pitié ! je reviens de si loin ! Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place!» Il est obligé de remuer et de « touiller » sa boue. C'est pour lui un plaisir mêlé d'horreur, mais tout de même un plaisir.
Alors un phénomène se produit en lui qui, au surplus, ne doit pas lui causer une surprise immodérée. Ses feuK naguère éteints se rallument. Il constate que jamais il n'avait été si tourmenté que depuis sa conversion; il songe que le catholicisme suscite d'immondes rumeurs lorsque l'on rôde dans ses alentours sans y entrer. Le démon de l'impureté vient le solliciter jusque dans le sanctuaire et lui souffle d'ignobles pensées dont ensuite il a honte. Il se vomit après. Mais il est bien temps ! Entre les pensées libertines et les autres il s'établit une sorte d'équilibre instable ou de mouvement circulaire. Ce résultat de sa bonne volonté l'afflige. « Ses sens dévergondés s'exaspéraient au contact des idées pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la luxure et l'Église, et elles se le renvovaient à tour de rôle, le forçant, dès qu'il s'approchait de l'une, à retourner aussitôt auprès de celle qu'il avait quittée; et il en venait à se demander s'il n'était pas victime d'une mystification de ses bas instincts, cherchant à se ranimer sans même qu'il en eût conscience par le cordial d'une
piété fausse. » A vrai dire il n'est encore qu'au seuil du temple. Ce n'est pas le temps de désespérer. Après de longues hésitations, il se décide à faire retraite à la Trappe. La première nuit qu'il passe dans cet asile de paix est marquée par de si effroyables assauts qu'il ne se souvient pas d'avoir rien subi de pareil, non pas même à l'époque où il était au pouvoir de la démoniaque Mme Çhantelouve. Il franchit de nouvelles étapes. Il se confesse. II communie. Il se pénètre de plus en plus de l'atmosphère de sainteté qui l'entoure. Et un beau matin il se surprend travaillé d'une envie folle d'injurier grossièrement la Vierge, de l'invectiver en langage de roulier. En vérité, son cœur est pareil à un puits d'ordures : mises en mouvement et troublées par le; idées pieuses, elles remontent du fond où elles reposaient et elles affleurent. Tel est chez Durtal le mécanisme de la conversion. Au moment où la sensualité défaillante a besoin de l'excitation cérébrale, c'est alors que le mysticisme intervient. Il opère à la manière d'un adjuvant. La conversion de Durtal nous devient à mesure moins inintelligible, et nous commençons à voir clair dans son « cas ». Au moment de quitter la Trappe, le héros de M. Huysmans se lamente sur son triste sort : «Je suis à jamais fichu! » s'écriet-il, car lorsqu'il s'agit de converser avec soimême à quoi bon recourir aux conventions du
style noble? «Me voici condamné à vivre dépareillé, car je suis encore trop homme de lettres pour faire un moine, et je suis cependant déjà trop moine pour rester parmi des gens de lettres.» Homme de lettres il n'a jamais cessé de l'être ; et il l'est à la façon dont l'entendent les Concourt, qui définissent la littérature : un état violent. Ce qu'il cherche au moment où des lèvres il murmure le nom du Seigneur, ce sont des sensations nouvelles et des sensations rares. Tandis qu'il avance dans la série des exercices pieux, il s'observe et s'interroge pour savoir s'il a reçu la commotion qu'il attendait. La confession lui est un drame et qui tient toutes les promesses qu'il s'en était faites. Mais la communion le déçoit. Il en espérait mieux. La maladie des scrupules, bien connue dans les couvents, lui apporte des jouissances appréciables. Puis ce sont les sécheresses d'âme, les désespoirs du pécheur qui se croit abandonné, enfin les affres d'une agonie morale qui le torture délicieusement. Voilà justement ce qui l'avait attiré vers le cloître. Il n'a eu garde, dans ce retour vers Dieu, de suivre les voies ordinaires. La dévotion aisée n'avait rien pour le tenter. Qu'est-ce que la piété sans ses angoisses et la foi sans les extases? Il a laissé aux âmes peu exigeantes le catholicisme pratique, si bénin et si doux. Il a été tout droit à la mystique et aux périlleuses doctrines d'un christianisme surélevé. Car
sans doute, entre les jouissances qu'il a été donné à Thonime de connaître, celles de l'ascète et du saint dépassent toutes les autres. Qu'on imagine le calvaire intérieur de la carmélite prenant à son compte tous les péchés de l'humanité, et quelles pointes doivent faire saigner son cœur repentant de fautes qu'elle n'a pas commises ! Qu'on imagine, si toutefois l'imagination ne s'y refuse pas, les joies de l'extatique conversant avec son Dieu! Quelle intensité dans la jouissance ! quelles minutes où se concentre et se résume l'effort de toute une vie ! Mais n'y aurait-il pas des moyens pour produire en nous des émotions toutes pareilles et faire surgir devant nos âmes de dilettantes ces paradis artificiels? Est-il impossible d'amener jusqu'à ce spasme suprême la tension du cerveau et l'ébranlement des nerfs?
Par là Durtal rejoint Des Esseintes. Ou plutôt ils ne sont tous deux qu'un même homme dont la fantaisie toujours pareille s'applique à des objets différents. C'est le propre de ceux dont les nerfs sont malades qu'ils se lassent vite et que leur humeur est mobile. Des Esseintes s'est rendu compte qu'incruster de pierreries la carapace d'une tortue cela est d'une médiocre invention, en somme ; et un jour est venu où le style de Commodien de Gaza lui-même lui a semblé sans attraits. La secrète sympathie qui l'unit aux excentriques de tous les temps lui fait choisir pour
héros dans l'histoire Gilles de Rais dont il entreprend une biographie. Il fréquente en même temps les modernes représentants du diabolisme; il assiste à la messe noire. Mais les héritiers des Raymond Lulle, des Nicolas Flamel et des Cagliostro sont par trop dégénérés, et leurs tristes parodies ne lai procurent que de courtes satisfactions. Du moins cette excursion dans le surnaturel ne lui aura pas été inutile. Comme il le remarque justement, « dans l'au-delà tout se touche. » De Nicolas Flamel il passe à Ruysbrceck par une transition presque insensible. Au sortir de la biographie de Gilles de Rais il entreprend celle de la bienheureuse Lidwinne, dans des sentiments presque identiques et poussé par une curiosité du même genre. Il trouve dans le christianisme un côté de thaumaturgie qui l'enchante. Dominique de Marie-Jésus, la bienheureuse Gorardesca de Pise, saint Joseph de Cupertino, d'autres encore ont obtenu le privilège de l'envolée du corps dans les airs. Sainte Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, pendant des années, se sont nourries exclusivement des saintes espèces. Cela est à rebours des lois de la nature : il n'en faut pas davantage pour séduire cet esprit biscornu. On sait d'ailleurs que les saints épandent de puissants parfums. «Quand saint François de Paule et Venturini de Rergame offrent le sacrifice, ils embaument; saint Joseph de Cupertino secrète de telles fragrances
qu'on peut le suivre à la piste... Le pus de saint Jean de la Croix et du bienheureux Didée fleurait les essences candides et décidées des lis... » Les sensations de l'odorat ont toujours eu sur Des Esseintes une action puissante. Aussi bien ce sont toutes les tendances de sa nature qui devaient le guider vers les bizarreries d'un christianisme outrancier. Aux plantes rares et difformes qu'il collectionnait dans sa petite maison le solitaire de Fontenay n'a fait qu'ajouter le mysticisme, comme la plus paradoxale des orchidées.
Nous sommes maintenant amplement renseignés sur la crise d'âme que vient de traverser le héros de M. Huysmans. Est-U besoin de remarquer que le christianisme n'est pour rien dans l'affaire? Cela va sans dire. Cependant un moment vient où on n'est pas fâché de retrouver la vraie doctrine sous les gloses qu'en donnent les commentateurs in partibus infidelium. Ce qui a manqué à Durtal pour se convertir, c'est d'abord de l'avoir voulu. Ce n'est rien en pareille matière que de vagues aspirations et que de nostalgiques rêveries. L'auteur du Traité de l'amour de Dieu, que celui de En route tient d'ailleurs en petite estime, apprécie en assez bons termes ces incertaines velléités : « Ce n'est qu'un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudrait mais qui ne veut pas, un vouloir stérile qui ne produit point de vrais effets, un vouloir paralytique qui voit la piscine salutaire du
saint amour mais qui n'a pas la force de s'y jeter; et enfin ce vouloir est un avorton de la bonne volonté... » Et il manque ensuite à Durtal d'avoir en lui aucun des sentiments qui font le chrétien. L'Imitation nous enseigne que « l'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté. » Durtal sait bien qu'il n'a aucune pureté de cœur; mais en outre, s'il aspire à la simplicité d'âme, il faut qu'il désespère d'y jamais atteindre. Il contemple d'un regard d'envie l'humble frère Siméon, qui vit au milieu de ses bêtes familier avec elles et leur étant à peine supérieur par l'esprit. Ah! se faire une âme pareille à cette âme enfantine, échanger les rêveries d'art et les préoccupations de métier contre Tébriété divine d'un porcher de la Trappe ! Il n'est personne, artiste ou écrivain, qui n'ait à une certaine heure formé ce souhait; tout de même on n'en est pas dupe et on se rend compte, à part soi, combien dans ce dédain des choses littéraires il entre de littérature. C'est un plaisir d'orgueil que Durtal a éprouvé en se retirant à la Trappe. Au moment de quitter Paris, il regardait dans la gare ces gens qui parcouraient les salles, qui piétinaient devant les guichets. Il se comparait à cette foule des voyageurs uniquement intéressés par leurs affaires ou par leurs plaisirs. II se savait gré d'avoir des préoccupations qui leur étaient tout à faitétrangères.Il se sentait différent et supérieur.
Il avait conscience de faire quelque chose d'éminemment distingué. Il songeait que ceux-là sont rares en notre temps qui ont souci de leur âme. Il s'applaudissait d'être du petit nombre des élus.
Le christianisme est encore charité et amour du prochain. Mais qui parle à Durtal d'aimer son prochain? Le prochain de Durtal, le « mufle », pour l'appeler par son nom, ne lui inspire que mépris et aversion ; c'est justement afin de l'oublier et pour échapper à son odieux contact qu'il s'est réfugié dans les bois qui bordent les étangs de Notre-Dame de l'Atre.
Christianisme signifie abnégation, et renoncement, et mort à soi-même. Mais c'est de lui-même et de lui seul que se soucie ce néophyte insuffisamment évangélique. Il n'est attentif qu'à ses propres émotions, et ce travail qu'il opère sur sa conscience a pour résultat de faire qu'il se retrouve, qu'il se reconnaisse et qu'il rentre enfin en jouissance de sonêtre. Car il se « dispersait » àvivre dans le monde. Il se partageait entre beaucoup de soins dont il n'était pas l'unique objet. Désormais rien ne vient plus le distraire et il peut goûter à loisir les délices d'une contemplation égoïste. En fait ce qui a ramené Durtal vers la religion, c'est l'espoir de trouver dans la piété plus de contentement que dans l'indifférence, et c'est un mirage de bonheur: «Ah! ce qu'ils sont heureux!» s'exclame-t-il, en regardant ses frères les reclus.
Il demande au christianisme la satisfaction immédiate de cet instinct du bonheur que la nature a mis en chacun de nous. Mais cela même est le contraire de l'idée chrétienne. La révolution qu'a faite le christianisme dans le monde moral consiste en ceci: qu'il a déplacé notre idéal, transporté hors de la vie l'objet lui-même de la vie, et réservé pour un paradis futur la réalisation de rêves qui ne sauraientici-bas recevoir leur satisfaction. C'est ailleurs que doit s'accomplir notre destinée. Que si nous nous trouvons dès maintenant soulagés et si la route nous paraît moins pénible d'autant, cela n'importe pas. Ce sont grâces de surcroît et dont il n'y a pas lieu de tenir compte. Tout notre effort ne doit tendre qu'àmériter dans une existence supérieure des joies qui ne sont pas de celle-ci. En demandant à la foi le bonheur présent et la félicité terrestre on méconnaît donc ce qui en fait le principe. Décidément ce Durtal est un médiocre théologien... Mais il y aurait quelque puérilité à insister sur ces choses. Si d'ailleurs il est en dehors de la tradition ecclésiastique, il faut reconnaître que le christianisme de Durtal est conforme à une tradition littéraire déjà longue. Ce n'est pas d'hier qu'on s'est avisé de mêler la religion à des affaires où elle n'avait rien à voir; et je crains qu'il ne faille faire remonter jusqu'à Chateaubriand l'origine de cette confusion de pouvoirs si parfaitement désobli-
géante. Sainte-Beuve en tout cas, dans son roman de Volupté, en donne l'exemple déjà complet. Son Amaury est un Durtal qui ne s'est pas arrêté à mi-chemin. L'étude de la vie du séminaire y tient lieu de la description des exercices delà Trappe et les écrits de M. Hamon y suppléent à ceux de Ruysbrœck l'Admirable. Depuis lors quelques écrivains se sont fait une spécialité de ce mélange des choses delà religion avec celles de la sensualité. C'est cet étonnant Barbey d'Aurevilly, grand confesseur de la foi, grand contempteur des trop tièdes représentants de l'Eglise, juge sans pitié, batailleur sans merci, hérault d'un catholicisme intransigeant et qui, pour soutenir l'orthodoxie du dogme et pour étayer la morale chrétienne, écrit les Diaboliques et le Prêtre marié, au risque d'alarmer les pudeurs laïques. C'est Baudelaire de qui la meilleure part d'originalité consiste à avoir exprimé le mysticisme de la chair. Et l'auteur ému de Sagesse, qu'a-t-il fait que passer par ces alternatives de contrition et de rechute, maudissant par avance la luxure prochaine, savourant par le repentir la luxure passée, et ne trouvant de repos que dans l'impénitence finale?
Pour énumérer aujourd'hui les représentants de ce christianisme décadent dont M. Huysmans vient de donner une si fine et si pénétrante analyse, il n'y aurait qu'à passer en revue quelquesuns des littérateurs des nouveaux cénacles et
non des moins distingués, à feuilleter leurs livres et à leur demander compte de leurs admirations. Respectueux du barde de Saint-Sauveur le-Vicomte, fervents du poète des Fleurs du mal, ils ne professent pas un moindre enthousiasme pour le génie méconnu du comte Villiers de FIsle-Àdam. C'est par une cérémonie de prise de voile que débutait ce poème d'Axel qu'une piété maladroite nous a montré récemment à la scène ; et il paraît que l'auteur songeait à modifier la fin de son œuvre, par scrupule de conscience : « Il jugeait qu'au point de vue catholique son livre n'était pas suffisamment orthodoxe et il voulait que la croix intervint dans la scène qui dénoue le drame. » Villiers de l'Isle-Adam avait fait jadis valoir ses droits à la grande maîtrise de Malte; M. Joséphin Péladana restitué à son profit l'ordre de la Rose-Croix. M. le comte Robert de Montesquiou agrémente de bouquets mystiques ses catalogues d'horticulture. M. Georges Rôdenbach, célèbre les béguinages et les cornettes des nonnes qui s'envolent comme des ailes de linge. M. Francis Poictevin, un illuminé très doux, de qui la candeur appelle la sympathie et l'obstination commande le respect, publie chaque atin ^bizarresoùil balbutie des choses
incohérentes et obscures. Les dramatistes de
] E se sont associés afin de fonder d'un
théâtre de l'au-delà. » J'en
oublie, et je néglige volontairement ceux-là, — les plus nombreux, — pour qui le mysticisme n'est qu'une forme de l'ahurissement.
On parle couramment aujourd'hui d'un renouveau de la littérature mystique. Le naturalisme étant mort de ses excès et le positivisme ayant fait son temps, l'âme est en train de retrouver ses parchemins, le surnaturel rentre dans ses droits ; enfin le sens du mystère nous a été rendu ! Les partisans de l'idéal s'en réjouissent. Comme à l'aube du romantisme les cénacles sont catholiques. Les croyants s'applaudissent de ce retour à leurs idées et s'apprêtent à fêter le pécheur qui se convertit. Et nous ne demanderions pas mieux que de saluer les premiers feux de cette aurore. Mais l'attachement même qu'on a pour les doctrines fait qu'on se méfie de leurs contrefaçons et qu'on éprouve le besoin de les distinguer d'avec leurs parodies. Telle est la moderne confusion du langage, que le plus souvent on ne s'entend pas, faute de savoir de quoi on parle. C'est pourquoi il pouvait y avoir intérêt à rechercher de quelle espèce est le catholicisme littéraire d'aujourd'hui. Le livre de M. Huysmans est venu fort à point pour nous y aider. A la formation de ce néo-catholicisme bien des éléments ont concouru. Bien des sentiments s'y rencontrent, sauf un pourtant : c'est le sentiment chrétien. Car pour ce qui est de lui, on
en chercherait vainement ici l'ombre elle-même ou l'apparence. En revanche, ce qu'on distingue dans ce trouble idéal, c'est la lassitude de vivre, le mépris de l'époque présente, le regret d'un autre temps aperçu à travers l'illusion de l'art, le goût du paradoxe, le besoin de se singulariser, une aspiration de raffinés vers la simplicité, l'adoration enfantine du merveilleux, la séduction maladive de la rêverie, l'ébranlement des nerfs, — surtout l'appel exaspéré de la sensualité. C'est bien là en effet ce qui se cache au fond de ce prétendu mysticisme. Le retour aune fausse dévotion se produit dans le même temps où on médit de l'amour et on en désespère. Cela est très significatif. La diminution de la foi coïncide avec une diminution de la jouissance : c'est donc qu'il faut rattraper l'une pour sauver l'autre. Cette nostalgie du christianisme, c'est le regret d'une possibilité de jouissance perdue. Cette aspiration à la piété, c'est l'effort d'une génération fatiguée pour restituer dans nos âmes la foi qui nous rendrait la saveur du péché.
« Mon egotisme, outre qu'il est peu séduisant, ne se renouvelle guère... » C'est le théoricien du culte du moi qui laissait jadis échapper cet aveu. Il donnait par là une preuve de clairvoyance. Il fait mieux aujourd'hui, et on lui saura gré d'avoir pour une fois interrompu ses exercices ordinaires. Peut-être quelques honnêtes gens se laisseront-ils rebuter par ce titre truculent : Du sany, de la volupté et de la mort (i). Mais un titre n'est qu'un titre, et il faut avouer que celui à' Impressions de voyage est devenu par trop banal. Il y a dans le nouveau livre de M. Barrés des pages tout à fait remarquables. Ce sont, comme on peut s'y attendre, des «paysages », mais rendus avec un art très personnel, établis d'après un parti pris fortement accusé. M. Barrés excelle
(i) Maurice Barrés, Du sang, de la volupté et de la mort a vol. Charpentier et Fasquelle.
à fager d'un aspect de nature l'expression qui y est enveloppée. Les lieux où nous vivons ont avec notre âme d'intimes correspondances. Ils façonnent la sensibilité des individus et déterminent par avance les drames dont ils seront le théâtre. C'est en ce sens qu'une description est un tableau psychologique et qu'un paysage est un état d'à me.
De cette sorte de paysages M. Barrés avait donné déjà de précieux spécimens. Telles ces pages d'Un homme libre consacrées à la terre de Lorraine qui, mettant sur ses enfants sa forte empreinte, leur enseigne la fermeté réfléchie ; ou tel, dans le Jardin de Bérénice, ce mélancolique pays d'Àigues-Mortes où l'âme triste et déshéritée de Bérénice semblait le rêve qui monte au soleil couchant des étangs mornes et des eaux mortes. C'est de même qu'il évoque aujourd'hui et qu'il nous fait comprendre l'âpre Tolède, Cordoue « toute parfumée des jasmins que portent ses femmes dans leurs cheveux », Grenade « qui est une tente dans une oasis, et, sous un parasol délicieusement brodé, un des plus mois oreillers du monde »,et le paysage tourmenté où l'Escurial réalise en granit « l'état d'âme imposé au génie castillan par la notion catholique de la mort. » M. Barrés à vrai dire ne décrit pas. Il se contente de marquer le trait significatif. Il est par là dans la meilleure tradition française.
Chez lui la phrase, qui emprunte à la langue de ce siècle quelques-unes de ses ressources de pittoresque, reste brève comme chez les écrivains du siècle dernier. C'est par la sécheresse même du contour qu'elle atteint à l'intensité du relief. L'Espagne est le pays d'élection de M. Barrés. Il la célèbre avec une belle ferveur d'enthousiasme. Ce qu'il aime en elle c'estprécisément la sorte de la sensibilité qu'elle révèle et où par suite elle nous incline . Et ce qu'il goûte dans les sentiments ou dans les sensations qui naissent du sol d'Espagne, c'est leur violence. Ici tout est fait pour exciter les nerfs, réveiller l'y me assoupir-, rendre au tempérament sa vigueur. La nature est toute en contrastes : sécheresse au nord, au midi sensualité :« opposition aussi efficace comme excitant moral qu'en thérapeutique les douches à jets alternés, brûlants et glacés. » L'histoire, les arts, la littérature, les mœurs, témoignent de cette exaspération de tout l'être. Chez les écrivains et chez les peintres ce sont les mêmes imaginations horribles et les mêmes tableaux sanglants. Aujourd'hui, en dépit de l'adoucissement des mœurs et malgré l'usure du temps, ce qui reste caractéristique de la sensibilité espagnole, c'est le cri que jette au ciel chaque petite ville assemblée dans son cirque quand tombe le taureau. Nulle part ailleurs il n'a été donné à l'homme de vivre une plus violente vie nerveuse. L'Espa-
gne offre encore, pour rompre l'universelle atonie de la sensibilité moderne, des ressources qu'on ne trouve que là. « Comme acculées à la pointe de notre continent, dans la péninsule grouillent, fermentent et se mélangent des sensations qui peu à peu ont été chassées des autres pays... L'Espagne est le pays le plus effréné du monde, un pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui de tout est blasé sauf d'énergie... »
Sous cette forme, à travers ces déclarations et dans ces dithyrambes, M. Barrés reprend à son tour un thème fréquemment exploité par les écrivains de ce siècle : c'est le goût pour l'activité emportée, pour la sensibilité exaspérée, pour l'humanité débridée, l'admiration de la force définie par la violence, — la glorification de l'énergie.
La théorie remonte à Stendhal. Elle est dans l'œuvre de celui-ci ce qu'il y a de plus profond. Et elle est chez l'écrivain le résultat de sa nature, de son tour d'esprit, du milieu où il a vécu et des influences qu'il a subies. Henri Beyle est sanguin avec un fond de grossièreté dans le tempérament; guidé par ses instincts dans le choix de ses théories, il adopte le point de vue des philosophes de son temps, qui ramènent tout à la sensation; témoin et acteur dans les drames de l'époque impériale, il y a pris le goût d'une vie excessive; ajoutez qu'il a l'esprit faux et qu'il raffole du paradoxe. Quelques exemples feront
comprendre ce que Stendhal entend par l'énergie. L'auteur des Promenades dans Rome cite à ce sujet telles anecdotes qui ne laissent subsister aucun doute, et qui éclairent d'un jour cru toute sa pensée. Il écrit: «Cette nuit il y a eu deux assassinats. Un boucher presque enfant a poignardé son rival... L'autre assassinat a eu lieu près de Saint-Pierre parmi les Transtévérins; c'est aussi un mauvais quartier, dit-on ; superbe à mes yeux. Il y a de l'énergie (i). » Il n'y en a pas moins dans l'héroïque vengeance de ce jeune horloger de la via Giulia. Il faisait la cour à une certaine Métilde Galline. Il l'avait demandée en mariage ; on la lui avait refusée. Métilde n'avait pas eu assez de caractère pour prendre la fuite avec lui ; elle avait consenti à épouser un riche négociant. «Pendant le repas de noces, le père et la mère de Métilde ont éprouvé de vives douleurs: ils étaient empoisonnés et sont morts vers minuit. Alors le jeune homme, qui, déguisé en musicien, rôdait autour de la salle à manger, s'est approché de Métilde et lui a dit: A nous maintenant ! Il l'a tuée d'un coup de poignard, et lui après (2).» Voilà un homme.
Sous la plume de Stendhal ces anecdotes
(1) Stendhal, Promenades dans Rome, I, 209. — Voyez sur ce sujet l'étude de M. Emile Faguet : Stendhal, dans la Revue du l«r février 1892.
(2) Ibid., II, 296.
abondent. Elles donnent la clé de ses autres admirations. On sait son culte pour Napoléon. Il n'a d'égal que l'ardeur de la sympathie qu'il professe pour le condamné Lafargue. Cet ouvrier ébéniste avait tué sa maîtresse. C'est une àme noble et tendre, de celles pour qui on voudrait écrire « dans un langage sacré compris d'elles seules (i).»Ces belles actions ne sont pas rares dans les classes ouvrières; celaleur assure une écrasante supériorité par rapport aux hautes classes, étiolées par l'éducation. Cela de même faisait l'attrait et la poésie d'époques telles que le moyen-âge et le XTie siècle, et cela explique que tels pays, comme la Corse, l'Espagne, l'Italie, puissent encore produire de grands hommes. Dans les pays de civilisation moderne, l'assassinat devient rare et le suicide est une exception. On ne sait plus vouloir, on ne sait plus aimer. L'activité s'est modérée, la sensibilité s'est refrénée. Toute sorte de codes, religion, politique, morale, décence, arrêtent la libre expansion delà nature. La vie est devenue correcte et ennuyeuse. Ne cherchez pas d'autre cause àl'aversion qu'éprouve Stendhal pour la France. C'est le pays où la vie de société est le plus développée, où les mœurs atteignent à la plus insipide douceur. Paris est la ville où l'on est le plus enchaîné par ces convenances de tous les instants que nous impose la i) Ibid.t II, 25.
La glorification de l énergie 91
civilisation du xixe siècle. Ce n'est ici, sons les noms de délicatesse et d'élégance, d'usage du monde ou de vertu, que gêne et contrainte. Stendhal renie cette indigne patrie pour se faire citoyen de Milan. L'Italie enchante et exalte son imagination. Il en recommence sans se lasser la description, l'étude et le panégyrique. C'est là que la «plante homme » s'est trouvée plus robuste et plus grande que partout ailleurs. Et c'est avec les traits de l'histoire de l'Italie qu'on peut composer une histoire de V énergie.
Ce que peut être une vie dominée et dirigée par cet idéal de l'énergie ainsi conçue, Stendhal l'a montré avec infiniment de franchise ou de candeur dans le Rouge et le Noir, qui reste son livre le plus significatif et sa véritable profession de foi. De la rencontre dans une même âme de la violence de l'instinct avec la froideur de la réflexion a résulté ce que Stendhal appelle « l'âme frénétique » de Julien. Celui-ci est de souche plébéienne, sorti de cette classe populaire qui est le grand réservoir de l'énergie. Il a par disposition de naissance tout à la fois la haine de la haute société et l'envie d'avoir part à ses jouissances. Son imagination s'est enflammée au récit de la surprenante fortune de Napoléon. Il est travaillé lui aussi du désir de faire fortune. Il songe avec délices qu'un jour il sera présenté aux jolies femmes de Paris. Il s'essaie dès ses
premiers pas à son rôle de conquérant. La séduction de Mme de Rénal est un « devoir » qu'il s'impose. Aux moments où il hésite, où il est embarrassé et honteux de son entreprise, il se rend du courage et se redonne du cœur en songeant qu'il y aurait de la lâcheté à ne pas remplir le programme qu'il s'est tracé. Cette intervention de la volonté, et cette interprétation de l'idée du devoir, c'est bien ce qui rend le caractère de Julien si parfaitement atroce. Il trouvera dans Mlle de la Môle une âme toute pareille à la sienne. Elle abhorre une société dont le trait distinctif est le manque de caractère et où elle désespère de rencontrer un être un peu différent du patron commun. Elle se reporte en imagination au temps des guerres de la Ligue, où l'égoïsme et la petitesse étaient inconnus. Elle est fascinée par le souvenir des amours de Marguerite de Valois avec le jeune La Môle, comme Julien par celui des conquêtes de Napoléon. Elle songe : « Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme ; c'est la seule chose qui ne s'achète pas... Une haute naissance donne cent qualités ; mais elle étiole ces qualités de l'âme qui font condamner à mort. » C'est, comme on le voit, chez Mathilde et chez Julien, la même conception de l'énergie. On la retrouvera, cette conception, dans les écrits de tous ceux qui en ce siècle ont organisé autour du nom de Stendhal un culte de
chapelle. On la retrouve jusque chez M. Bourget, qui naguère, dans le Disciple, nous donnait une seconde épreuve de le Rouge et le Noir, quelque chose comme une psychologie de Julien Sorel mise au courant des progrès de la science. Elle est chez M. Barrés, tout imprégné de Stendhal, et qui lui emprunte, avec quelques-unes de ses théories, plusieurs de ses affectations et de ses manies. D'autres, avant ces derniers venus, l'avaient reprise à leur compte, exprimée suivant leur tempérament, étayée de leurs théories particulières.
Mérimée est le premier en date de ces disciples de Stendhal. Il s'est mis de bonne heure à son école. Il a subi son influence d'autant plus profondément qu'elle allait dans le sens de sa propre sensibilité. Il a l'âme naturellement sèche, il est d'humeur méfiante, il ne croit pas à la vertu, il est en garde contre les autres et contre lui-même. Il s'est composé une attitude hautaine et méprisante. Il a la raillerie âpre et l'ironie amère. Afin de montrer aux hommes qu'il n'est point leur dupe, le plus sûr moyen qu'il ait trouvé c'est de les mystifier. Il s'y est appliqué dans toute son œuvre avec continuité et tranquillité. Les pays qui lui ont semblé dignes de son pinceau, c'est l'Espagne du Théâtre de Clara Gazul, l'Illyrie de la Guzla, la Corse de Colomba. Les bohémiennes, les tziganes, les brigands
ont toutes ses sympathies. Choisir les types les plus sommaires, composer avec les passions les plus sauvages, haines féroces, amours sanglantes, un tableau de l'âme humaine, disposer les choses de telle façon que dans ces images de brutalité les hommes d'aujourd'hui puissent encore se reconnaître, quel triomphe d'un esprit méchant !
Pour d'autres motifs, par conviction raisonnée et logique de philosophe, Taine s'est fait l'apologiste des époques de vie fougueuse où l'homme, pareil à un animal, cède à la poussée de l'instinct. Au temps de la Renaissance italienne il n'v a ni gouvernement, ni police, pas de lois et pas de mœurs, ni régularité, ni sécurité. Les princes sont de petits tyrans qui ont usurpé le pouvoir par des assassinats et des empoisonnements. Les familles sont en guerre. Les individus sont en lutte. Partout le danger. Chaque homme livré à lui-même attaque autrui ou se défend, et va jusqu'au bout de son ambition ou de sa vengeance. Dans cette atmosphère la vie est orageuse et la volonté tendue. Les âmes sont plus fortes et ont tout leur jeu. Elles sont remplies de passions simples et grandes. Grâce à cet état des mœurs et dans ce milieu social a pu éclore, se développer, et s'épanouir la plus belle floraison d'art dont l'Europe moderne ait le souvenir. — Même exubérance, même tapage des
passions dans l'Angleterre du xvie siècle. L'homme, qui depuis trois siècles devient un animal domestique, est à ce moment encore un animal presque sauvage. Le théâtre- d'alors rend fidèlement l'image de la vie réelle. Les tableaux qu'il reproduit ne représentent que l'énergie farouche, l'agonie et la mort. Auteurs et public se rencontrent dans cette conception de la vie. De ce dévergondage et de ces violences est sortie la plus belle poussée de génie dramatique : quarante poètes, parmi eux dix hommes supérieurs et le plus grand de tous les artistes qui avec des mots ont interprété des âmes ; plusieurs centaines de pièces et près de cinquante chefs-d'œuvre ; le drame promené à travers toutes les provinces de l'histoire, de l'imagination et de la fantaisie. « Ainsi naquit ce théâtre, théâtre unique dans l'histoire, comme le moment admirable et passager d'où il est sorti ; œuvre et portrait de ce jeune monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui (i). »
Ce qui explique le penchant de Taine pour ces époques et pour ces œuvres, c'est qu'il y trouve la vérification et l'illustration de ses propres théories. L'homme pour lui est toujours l'animal carnassier et lubrique. « Nous ne savons plus aujourd'hui ce que c'est que la nature ; nous gardons encore à son endroit les préjugés bienveil-
(i) Taine, Littérature anglaise, II, 27,
lants du xvme siècle ; nous ne la voyons qu'humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son calme acquis pour une modération innée. Le fond de l'homme naturel, ce sont des impulsions irrésistibles, colères, appétits, convoitises toutes aveugles (i) ». Il sait gré aux époques qui lui montrent l'homme tel qu'il l'imagine, dans sa plénitude et dans son intégrité. Sa psychologie est aussi bien à rebours de notre psychologie classique. Il est choqué de voir que nos auteurs aient introduit dans l'âme un ordre tout artificiel et une harmonie qui n'est qu'une conception abstraite de logiciens. « A proprement parler, l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature : la raison, comme la santé, n'est en nous qu'une réussite momentanée et un bel accident... L'homme n'est que la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations fourmillantes : la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est « de la même substance que ses songes. » Et voilà l'homme tel que Shakespeare l'a conçu (2).» De là vient que Taine préfère Shakespeare à Racine, l'Angleterre à la
(i) Ibid., II, 39.
(2) Ibid., II, 159.
France, et l'Angleterre sensuelle du xvie siècle à l'Angleterre puritaine d'aujourd'hui. Cette prédilection pour les génies violents et pour l'activité désordonnée se retrouve dans la plus grande partie de son œuvre, non pourtant dans son œuvre tout entière ; il n'a pu rester jusqu'au bout fidèle à sa théorie : nous verrons plus loin sous quelles influences et dans quelle mesure il l'a corrigée.
Pour ce qui est de M. Barrés, on se rend compte aisément que l'ensemble de ses idées et la tournure habituelle de sa sensibilité devaient faire de lui un partisan de l'énergie. Il est le théoricien de l'individualisme. Le spectacle d'une personnalité forte, poussée à l'extrême et s'enlevant en plein relief, est pour le réjouir. Il a le goût de la volupté ; ce qu'on trouve au fond de ses livres sous l'affectation de sécheresse, et qui en fait bien des livres d'aujourd'hui, c'est une sorte de sensualité triste et de mélancolie passionnée. Le premier article de son Credo, c'est qu'il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. Pour créer en lui ce maximum de (a sensation, donner à son âme un élan factice, y entretenir cette exaltation où il s'efforce de l'amener, à quel travail compliqué il se livre! que d'ingéniosité il déploie et que d'artifice ! Hélas ! et tout ce travail est décevant! A travers tant de raffinements et de bizarreries, la sensation cherchée lui échappe. Car c'est le malheur de ceux
qui naissent dans une époque de civilisation très avancée : chez eux la faculté de sentir est appauvrie par les dépenses que d'autres ont faites avant eux. Inquiets et blasés, ils souffrent d'avoir le désir sans la jouissance, et l'idée du plaisir au lieu de sa réalité. Ils sont en quête de sensations fortes, dans l'attente de l'ébranlement nerveux. Alors leur imagination se reporte vers les temps où l'humanité plus jeune avait encore une âme neuve et des sens intacts. Et ils se donnent en pensée le spectacle de cette vie qu'ils sont impuissants à revivre et dont ils gardent au fond d'eux-mêmes le regret nostalgique. On voit quelles formes différentes a pu prendre ce culte de l'énergie et par quels chemins y ont été amenés des écrivains partis de points assez éloignés du monde de la pensée. Mais ce n'est pas seulement à travers les livres et dans la conscience réfléchie des écrivains que nous pourrions en suivre les manifestations. Les idées issues des livres se répandent à travers la société, y pénètrent jusqu'à des profondeurs insoupçonnées. On parle couramment autour de nous de ce qu'on appelle « un beau crime », et sans que cette alliance de mots semble hardie. L'expression ne surprend personne, attendu qu'elle répond à une conception généralement acceptée. X i îs une différence entre l'as-
sassin vuljaire et celui qui, sans hésitation et
sans défaillance, avec audace et sang-froid, a été sûrement à ses fins; et, tandis que nous n'avons pour le premier que de l'horreur, le second nous inspire une sorte d'admiration. Non contents de réconcilier la notion du crime avec l'esthétique, nous avons inventé une morale devant laquelle peu s'en faut qu'elle ne trouve grâce. Telle est l'indulgence que nous ne cessons de témoigner aux héros des crimes passionnels. Partout où nous croyons découvrir les apparences de cette énergie tant vantée, alors même qu'elle met notre propre sécurité en danger et qu'elle est une menace pour nos intérêts, nous sommes disposés à nous incliner comme devant un droit supérieur. Surgit-il dans la lutte sociale un être de proie, nature d'écumeur et de forban? à la crainte qu'il nous inspire se mêle une nuance de respect. Notre timidité lui rend hommage. Nous admirons chez autrui ce dont nous sentons que nous-mêmes nous serions incapables. Les plus dociles au joug de la loi ont quelque estime pour ceux qui s'en affranchissent. L'homme de caractère pacifique et d'habitudes morales subit l'ascendant du réfractaire. L'homme de pensée, dont toute l'activité est remontée dans la tête, au lieu de mépriser la brute inintelligente, envie le maie aux muscles roides et aux reins solides.
Que vaut donc cette notion de l'énergie ? et mérite-t-elle qu'on fasse en son honneur une si
lelle dépense d'enthousiasme ? Est-il vrai d'abord qu'elle offre pour l'expression artistique des ressources merveilleuses? Il faut bien que nous nous placions à ce point de vue : car sans doute on ne manquerait pas d'invoquer les droits imprescripet la souveraineté de l'art. On prétend que L'état violent des mœurs est une condition favorable pour le développement des arts; on cite un exemple qui est celui de la Renaissance italienne. On en citerait dix autres qui prouveraient exactement le contraire, l'art et la littérature ne faisant leur apparition dans les sociétés que lorsque la vie intellectuelle y est devenue possible par la diminution de la brutalité, et les plus belles époques du génie humain étant des époque; de paix et de recueillement. D'une rencontra accidentelle on ne saurait tirer une conclu générale. Encore et dans le cas particulier de la Renaissance est-il permis de mettre en doute que l'effervescence des passions y ait été la cause du Tes des arts. C'est à la biographie de Benvenuto Cellini qu'on emprunte les traits les pins caractéristiques etles anecdotes les plus pittoresques. Mais on néglige de nous montrer l'exacte relation qui relierait le brigandage de ses mœurs avec la perfection de livres. Parce qu'on a
ré que cet orfèvre avait le poignard alerte nette facile, on n'a pas expliqué par là ■ait le ciseau avec tant d'habileté.
Aussi bien l'art de Benvenuto n'est pas tout l'art de la Renaissance. Et il reste à montrer d'où sont venues à Raphaël tant de sérénité, à Michel- Ange tant de noblesse, à Corrège tant de mollesse, à Léonard une si large humanité.
Dans le théâtre de Shakespeare, nous voyons bien tout ce qu'il reste de sauvagerie et de grossièreté. C'est par là qu'il ressemble à ses prédécesseurs et à ses contemporains, à Marlowe et à Ben Jonson — ou à l'auteur de cette Annabella dont on essayait ces jours derniers de nous faire goûter le tragique exaspéré. Meurtres, trahisons, trivialités et bestialités, l'éclaboussement des injures et l'éclaboussement du sang, cela est pareil de son théâtre à leur théâtre. Mais aussi n'est-ce pas pour ce qu'il a de différent, que Shakespeare a mérité d'être placé au-dessus d'eux et qu'il a continué de vivre à mesure qu'ils s'enfonçaient dans l'oubli. A la représentation toute nue de l'instinct il a substitué l'étude de la passion : c'a été chez lui le coup de génie. Chez l'être d'instinct l'activité n'est que la brusque détente du •essort. Le geste suit aussitôt la pensée. Il n'y a pas d'intervalle entre la première colère et la résolution finale. Mais cet intervalle où la réflexion, la crainte, l'idée du bien, trouvent leur place, c'est justement ce qui importe, et c'est aux sentiments qui le remplissent que se mesure la valeur humaine d'un personnage. Ce n'est pas
parce que Macbeth tue Duncan qu'il exerce sur notre imagination une si forte prise ; mais c'est parce que nous assistons au travail qui s'est fait dans son esprit, parce que nous avons vu grandir en lui la tentation, s'abaisser les obstacles, se fixer l'idée et surgir à ses yeux le poignard qui le guide vers la chambre de sa victime endormie. Ce n'est pas parce qu'Othello tue Desdémone qu'il est devenu la personnification elle-même de la jalousie; mais c'est que dans son âme et par la brèche qu'y a ouverte le soupçon nous voyons entrer tous les sentiments qui torturent et qui affolent une âme jalouse. La figure maîtresse du théâtre de Shakespeare et qui domine toutes les autres, c'est bien celle d'Hamlet. Celui-là est par excellence le type shakespearien; et telle en est l'ampleur, telle la complexité, qu'on n'a cessé de l'étudier et d'en donner des interprétations toujours renouvelées. Or ce n'est sans doute pas quand il frappe Polonius qu'Hamlet nous intéresse, mais c'est quand il hésite à frapper Ciaudius ; c'est aux heures où il médite sur ce jeu d'apparences qu'est le monde, sur la vanité de toutes choses prouvée par la mort, et sur la mort ellemême, sommeil inévitable troublé par on ne sait quels rêves, c'est à de pareilles heures que nous le reconnaissons pour l'un d'entre nous. Bien loin que chez lui l'action suive immédiatement la pensée, il nous offre l'exemple d'une pensée qui ne
parvient pas à se réaliser, et le tourment dont il souffre est celui-là même qui fait à l'âme moderne la vie si douloureuse : c'est l'impossibilité d'agir. Il est enfin un type cher à tous les partisans de l'énergie, celui qui symbolise l'énergie dans l'amour, comme Napoléon symbolise l'énergie dans la domination : c'est Don Juan. Nul autre type n'a été plus souvent repris par les écrivains, élargi, embelli, transfiguré au point d'être devenu, de transformation en transformation, différent de lui-même et contraire à soi. Pour avoir à travers la série de ses expériences poursuivi la jouissance physique, don Juan par un bizarre contraste est devenu le grand chercheur d'idéal en qui s'incarne l'âme inassouvie et déçue. Nous lui avons fait honneur de tous les sentiments qu'éveille chez nous l'amour et sans lesquels il se réduit à la sensation rapide et vulgaire. Tous nos rêves, toutes nos aspirations se sont cristallisées autour de son nom. Sa poésie ne réside pas en lui, mais c'est de nous qu'elle vient. Elle est exactement le résultat de ce travail des siècles grâce auquel la sensibilité va sans cesse se développant et s'affinant et qui est l'œuvre même de la civilisation.
On se trompe en effet quand on imagine que le tableau de l'humanité tel qu'on le trouve dans les époques primitives représente l'humanité complète et l'homme tout entier. II ne nous offre
au contraire que des rudiments d'humanité. La psychologie y est tout à fait sommaire. L'âme n'a pu encore se dégager de la domination des sens et de la pression du sang. Elle est comme enfouie sous une couche épaisse qu'il lui faudra lentement soulever. Son histoire n'offre nulle variété, partant nul intérêt. C'est le règne de la monotonie et de l'uniformité. L'instinct est toujours semblable à lui-même : il va par les mêmes procédés aux mêmes fins. Point de différences, point d'originalité, point de personnalité. C'est dans le triomphe même de la vie individuelle l'absence totale de l'individualité. Et tel est, si l'on veut, l'homme de la nature ; mais c'est donc que le progrès pour lui consiste à s'éloigner de plus en plus de la nature et à substituer aux dispositions naturelles les dispositions acquises. Alors naissent une à une les idées qui font la vie de la conscience et lui créent une atmosphère morale. Les sentiments s'enrichissent de toute sorte de nuances et ils varient d'un individu à l'autre. La complexité apparaît au lieu de l'indistinction primitive. La lutte devient possible. Aux suggestions de l'appétit s'oppose la notion du devoir. La raison se met en travers de la passion. La volonté fait son office qui est de refréner et de pacifier le tumulte intérieur. Au moment qu'elle se tend de tout son effort pour opposer à la bête cabrée la vigueur de sa résistance et domp-
ter l'animal en révolte, elle réalise enfin cette vertu à laquelle seule convient le nom d'énergie. Car il est temps de dénoncer le sophisme et de rendre aux mots leur véritable sens. Ce qu'on nous vante sous le nom d'énergie, c'est l'absence elle-même de l'énergie et c'en est la négation. Céder à l'attrait du plaisir, se laisser entraîner aux sollicitations des sens, emporter par la frénésie de la colère, égarer par l'aveuglement de la haine, c'est le propre des faibles. Rien n'est plus facile que de suivre le premier mouvement ; c'est d'y résister qui est difficile, et c'est de prolonger la résistance qui est pour beaucoup une tâche au-dessus de leurs forces. Nous avons tous assez de volonté pour nous faire les serviteurs de notre égoïsme ; c'est quand il s'agit de le froisser et de lui imposer silence, que nous commençons à défaillir. Donc, afin de venir au secours de notre faiblesse, il a fallu lui inventer des appuis et des soutiens. La religion est intervenue, opposant à la libre expansion de nos convoitises le respect de Dieu, la crainte des châtiments ou l'espérance des récompenses éternelles. La morale a fait prévaloir au-dessus des considérations de l'intérêt l'idée du devoir. La politique a enseigné à subordonner les intérêts particuliers à l'intérêt général et les raisons individuelles à la raison d'État. Il n'est pas jusqu'à ces convenances tant décriées et tant moquées
qui n'aient servi à l'œuvre commune. Car ce qu'on appelle les convenances ce n'est que l'art de se surveiller, de se dominer et de parvenir, en présence d'autrui, à la maîtrise de soi. Grâce à tous ces codes qu'on représente comme autant d'instruments de servitude, l'énergie a pu se fonder. Mais à mesure que la somme d'énergie s'est développée à travers le monde, les sociétés se sont organisées et elles ont pu travailler à leur perfectionnement.
Ce point de vue de la vie de relation et de l'existence sociale est le terme où il faut aboutir. Il est par trop commode de le négliger et d'affecter en la matière un détachement plus que philosophique. La plante-homme diffère précisément des autres plantes en ce qu'elle ne saurait se développer par elle-même à l'état libre et dans l'isolement. Ce que ce peut être que l'homme, abstraction faite de la société, on ne l'imagine même pas. Mais on voit très nettement quels seraient pour la société les résultats d'une théorie qui légitime l'égoi'sme et recommande à chaque individu de travailler avec vigueur àla satisfaction de tous ses appétits. De l'égoïsme naît la haine, et à force de se sentir différent on devient hostile. « One m'importent les autres ? » s'écrie Julien Sorel. Il nous importe beaucoup à nous, attendu que nous sommes ces autres.
Aussi est-ce sans étonnement que nous voyons
figurer parmi ies partisans de l'énergie de purs lettrés, des artistes, tels qu'un Stendhal ou un Mérimée. Mais pour ceux qui se préoccupent des intérêts généraux de l'humanité, il leur est plus difficile de soutenir jusqu'au bout la gageure. M.Bourget Ta bien vu, lui qui, afin de parer à l'effet des analyses troublantes du Disciple, a mis en tète de son livre cette préface d'une allure si grave et qui semble du plus austère des prédicateurs. M. Taine a fait mieux: il n'a pas craint de s'infliger un démenti et ayant dans ses premiers livres admiré l'homme instinctif et la vie effrénée, dans les derniers il s'arrête avec effroi devant les manifestations de la brutalité et devant les œuvres de l'instinct. La Révolution française lui offrait ce spectacle de l'humanité ramenée à la violence primitive. Dans la psychologie de Napoléon il retrouve exactement celle des condottières du xve siècle. Mais cette fois il n'est plus disposé à l'indulgence. Ce qu'il décorait jadis du nom d'énergie, il l'appelle maintenant l'égoïsme. « C'est l'égoïsme non pas inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l'activité et à l'étendue de ses facultés, développé par l'éducation et les circonstances, exagéré par le succès et la toutepuissance, jusqu'à devenir un monstre, jusqu'à dresser au milieu de la société humaine un moi coiossal. » L'égoïsme par essence est insociable, et il est malfaisant. Ceja fait que tout le génie de
Napoléon n'a pas abouti à créer une œuvre viable. Napoléon n'a songé qu'à sa propre grandeur, il a subordonné à sa propre cause la cause de L'humanité : c'est pourquoi il n'a laissé après lui que trouble et que ruines. Et c'est pourquoi entre le Napoléon de ïaine et celui de Stendhal l'histoir ■ n'hésite pas.
M. Barrés n'est pas seulement un historien ou un philosophe: il est un homme politique. Il a été du nombre de nos législateurs. S'il ne fait plus partie du Parlement, il n'a pas pour cela renoncé à tout désir déjouer un rôle. Il a vu de près des spectacles instructifs. Il a été dans des circonstances mémorables témoin du déchaînement de la passion parmi les hommes. Il a pu juger de l'effet de leurs convoitises. Mieux que beaucoup d'autres il a été à même de mesurer le danger que créent à la société ceux qui ne poursuivent que la satisfaction de leurs instincts et ne demandent à la vie que des sensations fortes et l'intensité des jouissances. C'est pour cette raison que nous avons cru pouvoir poser à propos de l'un de ses ouvrages le problème qui nous occupe. Aux dernières pages de son livre nous lisons ces lignes qui en sont comme la conclusion; il y est parlé du caractère individualiste de l'art de Wagner: « Mais toi, qu'as-tu vu sur la prairie, renard de Gundry? Des fleurs sauvages, des simples et qui suivent la nature. Dans cette prairie
nous ne voyons ni l'olivier mystique des religions ni l'olivier des légistes, le symbole de Minerve; ni une cité, ni un Dieu qui nous imposent leurs lois. Gundry n'écoute que soninstinct... Cette prairie où rien ne pousse qui soit de culture humaine, c'est la table rase des philosophes. Wagner rejette tous les vêtements, toutes les formules dont l'homme civilisé est recouvert, alourdi, déformé. Il réclame le bel être humain primitif en qui la vie était une sève puissante... Le philosophe de Bayreuth glorifie l'impulsion naturelle. » Voilà justement ce qui nous inquiète et telle est la question que nous adressons à M. Barrés. L'homme ne vit ni de musique, ni même de littérature. Idées artistiques et théories littéraires se résolvent en actes dans la vie sociale et s'y traduisent par des faits. Nous demandons ce qu'on peut attendre d'une société qui serait fondée sur le triomphe de l'impulsion naturelle et sur la glorification de l'énergie.
Décembre i8r>4.