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DANS LE ROMAN CONTEMPORAIN

On conteste parfois l'influence du roman sur les mœurs. On ne la conteste pas sérieusement. C'^st dans les œuvres d'imagination que s'essaient à naître et que prennent forme les idées ; elles iront, par la suite, déterminant des séries de faits, modifiant les lois des peuples, inspirant la conduite des individus ; elles feront leur chemin dans la société et dans les âmes. L'histoire de ces dernières années et les spectacles d'aujourd'hui apportent à l'appui de cette vérité les preuves les plus concluantes. Le socialisme a été une utopie de romanciers avant de devenir le programme d'un parti. Il s'est incarné dans les rêveries généreuses de George Sand et dans les déclamations de Balzac ; il a reparu sous une autre forme dans les écrits de nos romanciers réalistes, tantôt nuancé de sentimentalité, tantôt

haineux et violent, comme dans le Germinal de

M. Zola. De telles œuvres ont beau ne pas s'a-

difectement à la foule et n'être que l'un

des facteurs du mouvement qui entraîne les so-

vers de nouvelles destinées, elles contri-

I pour leur part à la direction générale des

îts : elles façonnent les intelligences et prét le courant de l'opinion. — C'est de même sous ! de la prédication des écrivains, sous

la poussée du théâtre et du roman, qu'a cédé l'ancienne législation du mariage et que nous avons vu inscrire à nouveau le divorce dans notre

. — Et comment nier cette influence du roman sur la conduite de chacun de nous ? Ce qu'il y a au fond de tout roman, s'il n'est pas

ment l'œuvre frivole d'un amuseur, c'est un cas de conscience débattu devant nous et résolu dans un certain sens; vienne le jour où nous nous trouvons nous-mêmes aux prises avec des circonstances analogues, à notre insu le souvenir du livre agira sur nous. Ces idées issues des livres parviennent jusqu'à ceux-là mêmes qui ne lisent pas: car elles sont partout répandues, flottantes autour de nous, et elles forment l'atmosphère morale d'une époque. C'est pourquoi ceuxlà font preuve de beaucoup de légèreté d'esprit qui dédaignent de s'occuper des « modes littéraires », le prennent de haut avec les fictions, et restent inattentifs aux réponses qu'on y propose

à quelques-unes de ces questions qui sont toujours pendantes, parce qu'elles sont de tous les temps et qu'elles se renouvellent sans cesse.

C'est de l'amour que traite le roman, de façon à peu près exclusive. On le lui reproche et on s'étonne qu'il revienne sans se lasser sur ce thème unique. Pourquoi ? puisqu'il y a tant d'autres affaires dans la vie qui sont plus graver ; et puisque tant d'hommes vivent, et vivent bien, sans avoir jamais connu de l'amour autre chose que le nom. Mais il faut ici dépasser les apparences et oublier si l'on peut le point de vue de l'esprit gaulois. Au regard du philosophe comme à celui du naturaliste, l'amour, cet amour qui entretient la vie à travers l'humanité, est la grande affaire pour les hommes. C'est de lui que tout dépend ; nous lui devons la constitution de nos corps et l'énergie de nos âmes. Il est à la base de tous nos sentiments, et dans la manière dont nous le concevons toute notre vie morale est engagée. Il peut lui seul nous donner la plénitude du bonheur; mais c'est de lui que les souffrances sont intolérables. De là viennent ces cris de douleur, de colère, de haine, qui n'emplissent les livres que parce qu'ils sont aussi bien le cri de l'humanité torturée par l'amour. Et de là vient que, depuis qu'il y a des romans et des ouvrages de théâtre, ils semblent n'avoir été inventés que

pour étudier de mille manières le prol lème éternel de l'adultère.

La littérature de ces trente dernières années a été sévère pour la faute de la femme. Elle a travaillé avec application à la dépoétiser. Au développement des rêveries sentimentales elle a substitué l'étude des réalités triviales et basses. Elle a utilisé les données de la physiologie et de la médecine. Dans les grandes amoureuses divinisées par les poètes elle n'a vu que de tristes hvstériques. Les femmes incomprises n'ont plus été pour elle que des curieuses. Elle a montré la vanité de tous les prétextes et l'inanité de toutes les excuses. « Il n'y a. dit M. Dumas, aucun enchaînement admissible en Ire vos douleurs, vos jalousies, vos déceptions, vos désespoirs, et le petit acte spasmodique qui constitue l'adultère (i). » Tel est le sophisme qu'il s'agissait de dénoncer. Il semble qu'aujourd'hui et pour un temps la démonstration soit faite. Et nul ne songe à alléguer d'excuses en faveur de la femme coupable. Mais on recommence à invoquer pour elle le pardon.

C'est M.Dumas qui a donné le signal; et c'est ici encore son nom qu'il faut citer, puisque, aussi bien, dans tout ce qui touche aux rapports des sexes, il n'est guère de question qui ne l'ait in-

(0 Préface de la Dame aux Camélias*

quiété, de difficulté qu'il n'ait aperçue, et de théorie qu'il n'ait pour le moins esquissée. Sous forme paradoxale et sans avoir l'air d'y teuir, il lance dans Fra.icillo.i l'idée qu'il pourrait y avoir égalité entre l'homme et la femme dans l'adultère. Et parce qu'il se rend bien compte, comme moraliste, qu'il avance une énormité, et, comme auteur dramatique, qu'il fait violence à l'opinion du public, il se contente d'autoriser de l'exemple du fantaisiste Sire de Pontamafrel la thèse de la réciprocité. — Dans les dernières pages de Crime d'Amour, le héros de M. Bourget s'étonne de se trouver sans colère contre la m i -esse dont la trahison l'avait fait souffrir tant. — L'une des nouvelles de pas-

sant, Allouma (i), se termine par cet aphorisme qui en résume la signification : « Avec les femmes il faut toujours pardonner... ou ignorer. » — Une nouvelle de M. Paul Margueritte, intitulée : Après le divorce (2), nous montre deux époux qui, après avoir demandé et obtenu le divorce, comprennent qu'ils n'ont pas cessé de s'aimer, songent à se reprendre, reculent devant cette solution inattendue. On emprunterait à des livres d'hier bien d'autres exemples encore et qui prouvent que cette théorie du pardon est, comme on dit, dans l'air.

(1) Dans la Main gauche.

(2) Dans le Cuirassier blanc.

Elle s'est développée en ces derniers temps sous l'influence des romans russes. C'est une des formes multiples de cet évangélisme qui nous est venu du Nord. Cet évangélisme russe ne serait-il pas d'ailleurs tout simplement une réapparition dans la littérature de notre vieux romantisme? Cela est probable; et cette migration des idées littéraires, grâce à une théorie récente, nous est connue. Elles prennent naissance sur un point du globe, puis elles commencent leur voyage sous d'autres cieux ; elles se modifient suivant les milieux, se chargent de pensée, se transforment ou se déforment pour revenir à leur pays d'origine, les mêmes toujours et pourtant différentes. C'est ce qui est arrivé pour ce fonds romantique que nous n'avons pas reconnu d'abord et à qui nous avons fait si bon accueil grâce à son déguisement exotique. Quoi qu'il en soit, le point de vue auquel se plaçaient les écrivains s'est trouvé soudain changé. Tandis qu'ils n'avaient, trop longtemps, jeté sur l'humanité qu'un regard dur et hostile, ils se sont repris de sympathie pour les hommes, leurs frères, d'indulgence pour leurs fautes et d'apitoiement devant leurs misères. Ce besoin de tendresse a été partout ressenti. Les Italiens en ont été pénétrés comme les Français. C'a été une conquête de l'Europe par l'âme septentrionale... Donc ce qui provoquait notre colère ou notre dégoût nous

a semblé ne mériter que la pitié. Les laideurs morales sont d'ailleurs plus affligeantes que les autres, et le péché est la pire des épreuves qui ait été imposée à l'humanité ; au lieu de haïr le coupable, nous nous sommes mis à le plaindre. Dans le roman de Dostoïewski, Raskolnikoff s'agenouille devant Sonia la fille publique. « Ce n'est pas devant toi, lui dit-il, que je m'agenouille, c'est devant la souffrance humaine. » Cette religion de la souffrance humaine est devenue le credo de presque tous les romanciers. Mais le moyen d'être plus sévère pour l'adultère que pour la prostitution ?

Voici à peu près en quels termes on pourrait présenter et sur quels arguments on éîaierait cette théorie du pardon. On dirait :

« Cette femme est ta femme. Tu l'as épousée librement. Tu lui as promis, sans conditions et sans réserves, de l'aider et de la protéger. Or, depuis le jour où elle t'a appartenu qu'est-il arrivé ? Elle ne savait rien de la vie ; mais apparemment cette vie tu la connaissais et tu te jugeais capable de l'y diriger avec toi. Elle voulait être aimée, attendu que c'est le vœu de tout être vivant. Elle s'est aperçue bientôt que vous n'entendiez pas l'amour de la même façon. Tu avais eu des maîtresses avant le mariage, tu en as eu après. Sans doute on l'avait prévenue que la fidélité est rare chez les hommes. Mais elle t'aimait.

Les raisonnements ne tiennent pas contre l'amour. Dès qu'elle a connu ton infidélité, un grand effondrement s'est fait en elle, un renversement de toutes Les notions; elle a été en proie à une infinie détresse. Elle s'est trouvée tout d'un coup sans appui et sans guide. Cependant un de tes amis était là, qui épiait son heure... Ou peut-être n'as-tu pas été coupable. Tu n'as été que maladroit. Oe n'est guère moins grave. Ta femme s'attendait à trouver en toi un maître ; tu t'es fait soi esclave. Tu t'es soumis à ses caprices. Tu l'as ornée de tou'e sorte de défauts. Tu as, >e à plaisir m les dangers autour

... Dans L-s deux cas, n'es-tu pas en grande partie responsable de ce qui est arrivé ? Coms-tu pour la punir d'une faute qui est d'abord ta faute ?

« J'admets, ce qui n'est guère vraisemblable, que tu sois au-dessus de tout reproche. Tu as été fidèle autant que vigilant. Ta tendresse a été délicate et ferme. Cependant, en dépit de toi et peut-être en dépi me, cette femme a

failli. Mais ne sais-tu pas qae la créature est faible ? En irait pas lieu de se

dre si le mal i ' îtail jamais commis que par les méchants. C'est la faute des honnêtes gens qui est un problème douloureux. Pour nous mener au bien nous n'avons que notre volonté ; contre cette volonté toutes sortes de puissances se li-

guent qui nous induisent au péché. A de certaines heures, du fond obscur de nous menus un être se lève dont nous ne soupçonnions pas l'existence et qu'ensuite nous avons peine à reconnaître. C'est lui qui a déjoué notre surveillance. C'a été une faiblesse d'un instant. Maintenant la coupable a honte d'elle-même, elle se repent et elle te supplie. Elle te demande, à toi qui es une créature d'instinct, de ne pas être impitoyable pour ces surprises des sens auxquelles nul ne peut assurer que lui-même ne soit pas exposé, à toi qui es une créature d'un jour de ne pas prononcer ce mot : jamais. Que si au surplus cette femme n'était pas la tienne, sa faute t'opparaîtrait sous un aspect tout à fait différent. Ne peux-tu donc sortir de toi-même et t'élever au-dessus des mesquines considérations de l'amour-propre? X'oublieras-tu pas tes propres souffrances, ou plutôt n'y trouveras-tu pas un conseil de compatir à la souffrance d' autrui? Dieu seul peut condamner. Use du droit qui appartient à la créature : pardonne !

« D'ailleurs, ce pardon auquel on t'exhorte, ce n'est pas un demi-pardon, une absolution louche et honteuse. Pardonne absolument et sans arrièrepensée. Pardonne de tout ton cœur, comme tu voudrais qu'il te fût pardonné, suivant les mots que tu prononces dans l'oraison dominicale. Que le passé soit aboli. Que la vie recommence entre

vous telle qu'autrefois. Ainsi tu auras accompli ton devoir. Tu auras véritablement relevé celle qui était déchue; tu l'auras fait rentrer dans l'ordre . tu l'auras restituée dans son rôle d'épouse et de mère. Toi-même tu te seras haussé à un degré de vertu qui n'est si rare que parce que les hommes font rarement le bien. Tu te seras montré dans l'épreuve généreux, charitable et grand.... »

Tel est le langage qu'on pourrait tenir afin d'évangéliser les maris trompés.

Or, ce zèle serait-il profitable ou ne serait-ce pas un zèle qui s'égare? Cette argumentation estelle solide et résisterait-elle au contrôle des faits ? Ou'adviendrait-il dans la vie réelle de deux créatures de chair et de sang, s'il leur prenait fantaisie de s'appliquer les bienfaits d'une pareille théorie? Le pardon, dans le drame de l'adultère, est-il possible ? S'impose-t-il comme un devoir? Ou, sous les apparences du pardon, ce qui se cache ne serait-ce pas une des pires suggestions de la lâcheté ? — C'est ce que se sont demandé presque à la même heure deux écrivains d'origines et de tendances très différentes. L'Intrus de M. Gabriel d'Ànnunzio, et la Tourmente de M. Paul Margueritte, ne sont que deux « cas » d'un même problème, et ce n'est que le même sujet présenté sous d'autres aspects.

M. Gabriel d'Annunzio est célèbre en Italie.

Il a trente ans. Il débuta très jeune par un volume de poésies bientôt suivi d'autres recueils de prose et de vers. Le succès fut rapide. M. d'Annunzio nous confie lui-même avec une entière franchise quelles en furent pour lui les conséquences. « Tout le monde me recherchait, m'encensait, me divinisait. Les femmes surtout s'émurent. Et alors je connus un péril extrême. La louange m'enivra. Je me jetai dans la vie éperdûment, avide de plaisirs, avec toute l'ardeur de ma jeunesse... Et je commis faute sur faute, je longeai mille précipices. Une sorte de démence aphrodisiaque s'était emparée de moi. Je publiai un petit livre de vers intitulé : Intermezzo di Rime, où je chantais en grands vers plastiques, d'une impeccable pro odie, toutes les voluptés delà chair, avec une impudeur que je n'avais rencontrée que chez les poètes le.; plus lascifs du xvie et du xvne siècle. » Le scandale fut grand. Cependant l'homme faisait l'apprentissage de la douleur, l'écrivain en recevait les enseignements. « Comme il était juste, je commençai à payer mes erreurs, mes désordres, mes excès! Je commençai à souffrir avec la même intensité que j'avais mise à jouir. La douleur a fait de moi un homme nouveau. Les livres de Léon Tolstoï et de Dostoïewski concoururent à développer en moi ce nouveau sentiment. Et puisque maintenant mon art était rnûr, je réussis tout de suite à exprimer mon nouveau concept de la vie

dans un livre complet et organique. Ce livre est l'Intrus (ï). » Ces indications sont d'un écrivain qui est un clairvoyant critique de soi-même. Ajoutez que M. d'Annunzio possède deux facultés qui ne sont pas incompatibles, mais qu'on n'a pas coutume de trouver réunies. Il a un très vif sentiment de l'extérieur. Il associe la nature au drame de ses personnages. Ses descriptions sont à la fois riches en couleur et toutes pénétrées d'émotion. D'autre part il a le goût de la vie intérieure. Il se regarde vivre et penser. Il est un intellectuel en même temps qu'un passionné. Et ici nous aimerions à lui voir citer parmi les maîtres dont il a profondément subi l'influence le nom de l'écrivain qui chez nous a renouvelé le roman de psychologie. Il n'est que juste de saluer en M. Paul Bourget l'un des initiateurs dont l'action s'est le plus sûrement exercée sur les romanciers de l'étranger aussi bien que sur les nôtres. C'est lui qui leur a remis en main cet instrument de l'analyse dont lui-m une avait usé avec tant de subtilité et de pénétration. M. d'Annunzio a profité, comme c'était son droit, de ses exemples etde ses leçons. Analyste et poète, mystique et sensuel, tel est cet écrivain d'une très séduisante et troublante originalité.

Pour ce qui est de M. Paul Margueritte, celui-

(i) Le titre italien est l'Innocenté.

là est au premier rang parmi nos jeunes romanciers d'aujourd'hui. Son talent est délicat et son goût est sûr. Enrégimenté d'abord, comme tous les écrivains de sa génération, dans l'école naturaliste,il ne s'y est pas attardé. Mais enquittantl'école il a su en emporter ce que contenaient de-meilleur les principes qu'on y enseignait. Il aie respect de l'observation exacte. Nullement romanesque, il se tient très près de la réalité. Ce qui le frappe surtout dans le train de la vie, c'est ce qu'il y découvre d'incomplet et de médiocre. ïl voit comme toutes nos aspirations sont contrariées etnos désirs trompés. Il excelle à traduire ces perpétuels malentendus dont nous sommes les victimes plus que les auteurs. De là vient la teinte de mélancolie répandue sur toute son œuvre. Elle n'est, cette œuvre, dans son ensemble, que l'histoire de nos renoncements à un idéal inaccessible.

C'est avec le tour d'esprit qui leur est particulier que l'un et l'autre écrivain abordent la question qui nous occupe. Mais tous deux l'ont traitée avec une égale franchise. Ils ont poussé les choses à bout. Ils ont choisi le cas le plus grave, celui où la faute a eu des conséquences matérielles. Ils ont rejeté tout appareil mélodramatique. Point de grands cris et point de grands mots. Le mari offensé ne lève pas le bras sur sa femme, et ses cheveux ne blanchissent pas en une nuit. La vie n'est pas suspendue, mais elle

continue, bourgeoise et simple, après la tragique révélation. De même ils ont écarté du débat tout élément étranger, intervention du scandale, souci de l'opinion du monde. Ils ont laissé en présence la coupable et son juge. Ils ont éloigné l'amant afin de ne pas détourner sur lui la colère du mari et de ne pas donner à l'offensé la satisfaction de la vengeance. Rien ne trouble l'intensité du drame. L'affaire se passe sans témoins, dans le secret des cœurs... Et, par des voies différentes, la conclusion à laquelle les deux œuvres aboutissent est en somme identique.

Le héros de l'Intrus, Tullio Hermil, nous est donné pour un homme profondément corrompu. Avide de plaisir il n'a demandé à la vie que de lui procurer la plus grande somme de jouissances possible. Son caprice est devenu sa loi unique. Comme il arrive, son esprit lui a fourni de subtiles théories par où il légitime son égoïsme. Convaincu qu'il est une nature exceptionnelle et une intelligence d'élite, il en conclut que tout lui est permis et qu'il est placé en dehors et au-dessus des conventions ordinaires de la morale. Cela le mène à des écarts de conduite tout à fait monstrueux. C'est de sang-froid etle plus sérieusement du monde qu'il propose à sa femme de se résigner au rôle de «sœur». Et il trouve d'admirables sophismes pour faire valoir aux yeux de Juliane tout ce que ce rôle a de noble, d'agréable

et d'avantageux. Lui pourtant promène sa curiosité à travers toute sorte d'expériences ; de ces expériences chacune est pour lui une déchéance. Son dernier amour pour une courtisane de grande marque lui a fait connaître « d'atroces agonies, des joies abjectes, des soumissions déshonorantes, toutes les misères, toutes les ignominies de la passion charnelle exaspérée par la jalousie. » C'est alors que, par un retour de fantaisie, il se sent repris de goût pour Juliane. On devine de quelle espèce peut être l'inclination qui le ramène vers la femme longtemps négligée. Lui-même d'ailleurs ne se fait à ce sujet aucune illusion. Afin de surprendre la sensibilité de la jeune femme, il l'a ramenée dans un domaine de campagne, la Badiola, qu'ils avaient habité dans les premiers temps de leur mariage : de tendres souvenirs, une atmosphère amollissante, les enchantements de la nature lui prêterontleur complicité. Il se représente la scène et sous quelles influences cédera la jeune femme : « C'est après déjeuner. Un petit verre de chablis a suffi pour troubler Juliane qui ne boit presque pas de vin. L'après-midi se fait de plus en plus chaude ; l'odeur des roses, des glaïeuls, des lilas devient violente. Nous sommes seuls, envahis tous deux par un insurmontable tremblement intérieur... » Le plaisir qu'il espère est véritablement un plaisir coupable, et dont il s'efforce par l'imagination d'aiguiser

encore la perversité. Car Juliane est souffrante et il se persuade que pour elle la volupté peut être dangereuse. Et il se souvient à propos que longtemps Juliane a été pour lui une soeur. « Afin de rendre plus âpre cette saveur d'inceste qui m'attirait en exaltant ma fantaisie scélérate, je tâchai de me représenter les instants où plus profond avait été en moi le sentiment fraternel, où plus sincère m'était apparue Juliane dans son rôle de soeur. » Telle est la comédie qu'il se joue à luimême, et c'est ainsi qu'il ajoute à son plaisir le ragoût d'un libertinage conscient et réfléchi.

Au lendemain de cette volupté reconquise, il apprend que Juliane est enceinte; elle s'e^t donnée à un certain Philippe Arborio ; un enfant naîtra de sa faute. Le désespoir de Tullio e.t tel qu'on le devine. Que faire pourtant? 11 ne peut s'attaquer à Philippe Arborio qui, atteint d'une maladie de la moelle, est aujourd'hui presque un mourant. Il songe au suicide ; mais l'attachement à la vie est le plus fort. Juliane d'ailleurs proteste qu'elle l'aime et qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer. Tel est au surplus l'empire que sa femme a repris sur ses sens qu'il n'a pas le courage de renoncer à elle. Qu'est-ce donc qui les empêche d'être désormais heureux l'un par l'autre ? Et que serait-ce sinon la présence de cet enfant qui sera entre eux comme un remords et un reproche et comme le passé lui-même s'étant

mis k vivre pour les humilier et pour empoisonner toutes leurs joies? C'est donc contre cet enfant que va s'acharner la rage de Tullio. Il essaie de le faire périr dans les entrailles mêmes où s'élabore sa vie. L'enfant naît, il respire, il est bien portant. Mais un soir, Tullio, étant resté auprès de lui, ouvre une fenêtre, l'expose à un courant d'air glacé, appelle sur lui la mort. C'est ce crime dont aujourd'hui Tullio s'accuse, et dont il écrit dans l' Intrus le récit et la confession, espérant que par là peut-être il arrivera à soulager sa conscience et à exorciser le fantôme.

On voit assez de quoi il s'agit dans celte histoire. Rien n'y est engagé qui ne vienne des sens. C'est la fièvre des sens qui a ramené Tullio à Juliane, elle qui a fait de lui un meurtrier. Guidé par le désir, Tullio est devenu l'amant de sa femme et il a repris en Juliane celle de ses maîtresses qui, après expérience et vérification faite, peut lui procurer le plus de plaisir. Il n'y a là ni une ombre de générosité, ni un atome de pardon.

Dans la Tourmente il en va tout autrement. Ce dont il est question cette fois c'est bien de l'eiïort tenté par deux êtres qui ne sont point vils pour s'élever au-dessus des conditions de l'humanité moyenne. Ce qu'on soumet ici à l'examen et à l'analyse, c'est la possibilité ellemême de l'abnégation dans un cas déterminé, et

les chances qu'il y a de faire prédominer la partie élevée de l'être sur les sensations basses. Jacques Halluys n'est pas un débauché, lî a toujours évité de traiter sa femme, Thérèse, en maîtresse; et s'il l'aime, ce n'est pas seulement par un entraînement physique, mais c'est aussi parce qu'il croit avoir deviné chez la jeune femme une véritable noblesse d'âme. En fait, il a la preuve qu'il avait deviné juste, dans le moment même où il apprend la trahison de Thérèse. Car c'est elle qui volontairement lui en fait l'aveu. Elle ne peut plus supporter le poids de la honte. Elle vient, moderne Princesse de Clèves, confesser non pas la crainte où elle est de faillir, mais son remords d'avoir failli. Elle vient vers celui qui est son allié naturel, afin qu'ils cherchent ensemble s'il n'y aurait pas un moyen d'échapper à l'abîme de misère où elle les a jetés tous les deux. Lui donc ne refuse pas l'aide qu'elle est venue lui demander. Il est touché par la générosité de son aveu comme parla sincérité de son repentir. Il espère dans la vertu de la souffrance. Leur commune douleur sera entre eux un lien nouveau. C'est un élan vers l'idéal, une ascension vers un héroïsme surhumain. Et il semble d'abord qu'ils soient récompensés de leur bonne volonté et que l'entier pardon leur ait rendu le bonheur.

Combien ce bonheur est fragile et le peu qu'il

faudra pour en dissiper le mensonge, c'est ce que l'auteur a montré dans les dernières pages du livre ; ce sont ces pages qui donnent à l'étude toute sa portée morale. Car on s'imagine que l'apaisement peu à peu viendra, qu'on oubliera; on n'oublie pas. Par moments on se l'ait cette illusion, qu'on a triomphé complètement de la rancune et de la jalousie; c'est qu'alors l'intensité du désir ne nous laisse plus la liberté de réfléchir ; une fois de plus nous sommes tombés dans le piège que la nature tend à l'individu. Mais la possession satisfaite ne laisse après elle que la tristesse. Alors l'image reparaît, l'odieuse image dont l'obsession se fait avec le temps plus invincible et la hantise plus cruelle. « Ce qu'elle éprouvait de mystérieusement doux, dans l'intimité la plus scellée, elle l'avait éprouvé avec un autre... Un autre l'avait connue dans toute sa faiblesse, dans sa misère de femme... » C'est cette image évoquée qui pour ainsi dire renouvelle le crime, le perpétue, nous en rend spectateurs et, comme en présence de la chose ellemême, éveille en nous l'instinct de destruction. Quoi qu'il puisse faire désormais, Jacques Halluys méprisera celle qui l'a trompé. Il se défie d'elle; cette défiance s'étend à tout le passé et elle l'inquiète dans l'avenir. Toutes les joies qu'il a du jadis à Thérèse lui deviennent suspectes : il voudrait arracher ce qui d'elle est resté dans

sa chair. À mesure que s'installe en lui la souffrance, elle s'accompagne d'un besoin de faire souffrir. Il torture maintenant Thérèse de ces questions qu'ils s'étaient entendus d'abord pour écarter. Il lui parle de la faute et de l'amant, L'a-t-elle aimé? Peut-être l'a-t-elle aimé plus qu'elle ne le dit et qu'elle ne le croit. Et peut-être qu'elle l'aime encore. Comment est-elle tombée? Comment, où, dans quelles circonstances a eu lieu la trahison? Il veut savoir. Mais plus il la méprise, plus il se sent lui-même devenir oigne de mépris. « Sur la pente où ils roulaient il n'y avait rien au bas qu'abîme fangeux et ténèbres louches. Il avilissait Thérèse par ses soupçons, sa jalousie noire, qui scrutait le passé, viciait le meilleur de leurs anciennes joies ; et quand il l'avait avilie par ses reproches, il l'avilissait en outre par son pardon ; il l'avilissait encore plus par cet amour fait d'opprobre qui étreint un être méprisé. » — « Le plaisir que je ressens est affreux, reproche Jacques Halluys à sa compagne de misère, car il est fait d'avilissement et d'ignominie. Ah! quelle torture ! quel homme astu fait de moi? » Tel est le dernier résultat de cet effort tenté imprudemment pour échapper à la nécessité. En voulant s'élever et s'ennoblir, ils n'ont fait tous deux que préparer leur déchéance. C'a été une dérision. C'est le démenti donné par les faits à de belles chimères. Jacques

est enfin tombé, peu s'en faut, aussi bas que Tullio.

C'est que le pardon ne s'étend pas aux choses de la chair et qu'il ne saurait être question de lui tant que le lien charnel n'est pas rompu. La charité ne pénètre pas pour les illuminer dans les obscures régions de l'instinct. C'est l'esprit qui pardonne, qui s'humilie, qui se sacrifie; mais l'instinct ne connaît que la satisfaction de luimême. Les sens ne pardonnent pas plus qu'ils n'oublient. C'est ici le domaine de la jalousie, de la violence et de la haine. Ce qu'il y a à la base de l'amour, c'est la lutte des sexes. M. Marguerite l'a justement noté dans le passage où il décrit l'attitude des deux amants au réveil qui suivit pour eux la reprise de possession : « Jacques retourna brusquement la tête, devinant que Thérèse éveillée le regardait depuis quelques secondes. Dans ce regard à l'affût il perçut une attention perspicace et rusée. Elle lui souriait, et son sourire, sans aller jusqu'à l'ironie, se nuançait d'une malice de triomphe. » C'a été entre eux un (épisode de cette lutte du masculin et du féminin, qui ne semble s'apaiser par instants que pour reprendre ensuite avec plus d'apreté.

On n'a pas oublié comment Tolstoï, dans la Sonate à Kreutzer, a mis en relief cet élément de haine qui se dégage de la volupté elle-même, et qui met en présence comme deux ennemis ceux qui

n'ont cherché dans l'amour que l'assouvissement de leur sensualité. C'est dès les premiers jours de la lune de miel que PosdnichefT a la révélation de l'erreur qui a été la sienne. A sa grande surprise, ce qu'il lit dans les yeux de sa femme, au lieu de la tendresse qu'il s'attendait à y trouver, c'est une expression haineuse. Cette hostilité sera désormais l'état normal des deux époux. Elle ira chaque jour en s'accentuant. Elle développera chez PosdnichefT une jalousie imprécise, sans objet et sans cause, et qui saisira pour éclater le premier prétexte. Elle aboutira au meurtre par une espèce de fatalité. Tel est d'après Tolstoï le sort réservé à tout mariage fondé comme celui-là uniquement sur le plaisir. Car il est dit dans l'Evangile « que celui qui regarde la femme avec volupté commet déjà l'adultère avec elle »; et ces mots ne se rapportent pas seulement à la femme d'autrui, mais notamment et surtout à notre femme... L'esprit chrétien ne s'y trompe pas. Et les écrivains russesn'ont eu garde d'appliquer jusqu'en ces matières leurs propres théories sur la pitié. Tolstoï tue Anna Karénine. L'évangélisme s'arrête au seuil de l'adultère.

Peut-être trouvera-t-on que ce refus du pardon à la femme coupable est pure cruauté ; et que l'homme est mal venu à refuser à sa compagne ce pardon qu'il réclame pour lui-même. C'est qu'on a beau dire et faire appel aux idées che-

valeresques, il n'y a pas d'égalité dans la faute. Ce n'est pas seulement notre vanité d'homme qui en décide et ce ne sont pas même les raisons tirées des conséquences sociales. Les intérêts engagés sont singulièrement plus graves. C'est la nature qui assigne à la faute de la femme une gravité exceptionnelle. Car elle ne connaît ni les aspirations de nos esprits ni les souffrances de nos cœurs, elle ignore les arrangements sociaux et aussi bien le respect dû à la foi jurée. Elle ne connaît, pour elle, que l'avenir de l'espèce et la conservation du type. Elle impose la fidélité à celle à qui l'homme confie le dépôt de la race. Cette loi que nous n'avons pas faite est au fond de toutes nos discussions sur l'amour; elles s'égarent quand elles s'en écartent. C'est en vain que nous nous révoltons, que nous parlons de justice et de charité, et que nous tissons nos rêves immatériels et charmants. Derrière tous ces mirages, ce qu'on découvre c'est la nature attentive à son œuvre et qui ne se laisse pas détourner de ses fins.

Ce à quoi aboutissent donc les écrivains d'aujourd'hui, dans cette étude nouvelle du problème de l'adultère, ce n'est pas à contredire, mais ce serait plutôt à confirmer et à compléter l'œuvre de leurs devanciers. Après que ceux-ci avaient montré la faute de la femme sans excuse, ils ajoutent qu'elle est sans pardon. Lecomman-

dant de Montaiglin, dans Monsieur Alphonse, relève par ces nobles paroles la femme qui lui a menti et qui l'a trompé : « Créature de Dieu, être vivant et pensant qui as failli, qui as souffert, qui te repens,qui aimes et qui implores, où veuxtu que je prenne le droit de te punir? » Mais c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un mariage véritable. Celui qui parle est un ami et un père plutôt qu'un mari.

Que fera le mari de qui la femme a failli dans sa chair ? Pour toute sorte de raisons et, si on y tient, par pitié, peut-être conservera-t-il à la femme coupable sa place au foyer. Ils vivront séparés sous le toit commun et dans l'association de leurs intérêts pareils. Ou peut-être l'amour serat-il le plus fort ; le lien charnel se renouera. Et alors que vaut cette union rétablie sur les ruines de la confiance et de l'estime ? A peine estelle tolérable à ceux qui, dépourvus de vie intérieure, se contentent du plaisir du moment. Pour les autres, pour ceux qui réfléchissent, qui analysent leurs sentiments et jusqu'à leurs sensations, cet amour qu'ils subissent, en proie au désir et à la jalousie, à la passion et au remords, est une atroce souffrance. Et il est une dégradation. Il se peut bien que ceux qui y cèdent, afin de se donner une excuse, parlent de pitié, de miséricorde et d'abnégation. En fait, toutes ces vertus n'ont ici rien à voir et il convient de les réserver pour

des cas où elles s'appliquent plus justement. Mais il faut restituer son vrai nom à ce qu'on voudrait décorer du titre de « pardon ». On n'a pas le droit de transformer en un sublime effort de charité ce qui n'est que le vulgaire désir de la jouissance, — et le libertinage.

Février 1894.

Le dernier livre de M. Léon Daudet a fait un beau tapage. Les Morticoles ont eu un succès de scandale. Une importante corporation y est attaquée avec une haine enragée. Personnalités, portraits pris sur le vif, mésaventures burlesques, anecdotes scabreuses, faits divers, dépositions de Cour d'assises, potins de salle de garde et blagues de carabins, il n'est rien que Fauteur n'y ait mis en œuvre contre ses ennemis les médecins. La malignité publique trouve toujours son compte à ces sortes d'exécutions. Pour ce qui est des médecins, d'ailleurs, il n'est personne qui n'ait eu affaire à eux; et ceux mômes qui en ont rencontré d'habiles et de dévoués leur gardent au fond du cœur une secrète rancune. Car nous avons peur de la maladie et de la mort.

Tout au moins nous les redoutons pour ceux que nous aimons. Et nous en voulons aux médecins de ce que leur art ne prévaut pas contre les lois de l'universelle destruction. Ajoutez que les médecins traînent toujours après eux le ridicule que Molière a attaché à leurs longues robes et à leurs bonnets pointus. Après trois siècles nous les apercevons encore à travers l'image qu'il a tracée de leur ignorance et de leur infatuation. Oui oserait dire qu'il n'a jamais poussé cette exclamation de dépit ou de colère : « Ah! les médecins!... » C'est pourquoi une satire contre les médecins est assurée, en tout temps, de trouver de l'écho chez beaucoup de gens.

Ce genre de succès est dangereux ; il ne faudrait pas que M. Léon Daudet en fut victime. Car il arrive qu'en de tels ouvrages l'indiscrétion et la médisance tiennent lieu de la valeur littéraire. Ce n'est pas le cas pour les Horticoles. Ce livre méchant n'est pas un méchant livre. Un talent s'y révèle, encore embarrassé et pesant, sans discernement, mais âpre et vigoureux.

M. Léon Daudet, — qui est, comme on sait, un très jeune homme et qui pour être un habile romancier n'avait qu'à continuer une tradition de famille, — n'est pas venu directement à la littérature. Il a fait ses études de médecine. On m'assure qu'elles ne furent pas brillantes ; mais il ne faut pas croire tout ce que les gens disent.

M. Léon Daudet s'intéressait surtout aux questions philosophiques dont on demande parfois la solution aux sciences médicales. Il avait bon désir d'être un penseur. De là ses premiers livres. Germe et Poussière est d'un écolier appliqué qui passe de la physiologie à la métaphysique, et au besoin s'y embrouille : les trois interlocuteurs qui y conversent ont tout l'air d'étudiants qui se récitent leurs notes de cours, sans toujours les bien comprendre. Hœres dont le principal personnage est une abstraction et qui porte un nom latin est un travail sur les sautes de la personnalité. L'astre noir est une « contribution » à l'étude de l'homme de génie considéré comme une monstruosité dans la nature. Il y a dans tout cela bien du pédantisme et de la prétention, mais plus de confusion encore et de ténèbres. Et après avoir lu ces livres, on pouvait se demander si quelque éclair jaillirait enfin de cette obscurité. Or, si l'on parle en médecine de «belles lésions», c'est quelque chose, en littérature, qu'une belle rancune. M. Léon Daudet déteste les médecins. A-t-il contre eux des griefs personnels ? Je n'en sais rien et n'ai rien à en savoir , n'ayant pas à prendre parti. Ce ne sont pas nos affaires. Ce qui est certain, c'est qu'il nourrit à leur égard une rancune à la fois violente et patiente qui a donné l'éveil à son esprit. Pour leur faire leur procès et pour dresser contre la Faculté ce for-

midable réquisitoire , il a trouvé en lui des ressources toutes neuves : une verve qui se soutient à travers quatre cents pages compactes, un art de décrire avec relief, un don de la raillerie à l'emporte-pièce, un sentiment tout ensemble du grotesque et de l'horrible.

L'île des Morticoles est située quelque part dans le voisinage des pays que visita jadis Gulliver, à moins que ce ne soit dans le département de la Seine. C'est une triste contrée où les médecins sont rois, ayant établi leur domination par la terreur. Lei hygiénistes en défendent les approches, redoutables par leurs engins de désinfection. Chez les Morticoles, il n'y a que deux classes sociales, dont l'une est de médecins et l'autre de malades. Les édifices n'y sont que d'amphithéâtres et d'hôpitaux. C'est à travers cet enfer médical que va nous guider le brave Canelon, marin naufragé que la tempête et sa mauvaise fortune ont fait échouer sur cette terre d'horreur. A mesure que nous en p trco Lrons les cercles, les cris s'y font plus aigus et les spectacles y sont plus effrayants. « J'entendis des clameurs « terribles, et, poussant une porte vitrée, nous « entrâmes dans une pièce étroite et fétide. Sur « un lit de fer se roulait et bondissait hors des « draps, l'écume à la bouche, la chemise déchi- « rée sur sa poitrine ruisselante, un de ces ago- « nisants qui ne s'effacent jamais de la mémoire...

« Nous entendîmes des cris stridents et par une « des portes du préau se ruèrent des créatures « gesticulantes. Nous franchîmes ce pas redou- « table malgré les efforts d'une naine qui se pen- « dâit à nos mollets en hurlant. Après ce pre- « mier vestibule, il en est un second... » De l'hôpital Typhus où les chirurgiens opèrent et les médecins médicamentent, nous passons à l'hôpital des enfants, à l'hôpital des fous, à l'hôpital des filles, à la Salpetrière et à Saint-Lazare. Nous assistons à la consultation du docteur en renom, comme au cours du professeur où les mondaines se pressent et les femmes viennent chercher des émotions fortes. Nous entrons dans les salles de dissection où s'alignent les cadavres, dans les salles d'examens où se donne à la faveur le droit de tailler, de couper et de tuer, à l'Académie où se mène la guerre des compétitions, dans les bureaux de journaux où s'organise le chantage, au tribunal où les juges absolvent ou condamnent suivant la fantaisie des médecins légistes. Voici les hypnotiseurs. « L'hypnotisme est la plus belle conquête de la médecine moderne. Il éclaire tout, la jurisprudence, l'histoire, la vie journalière. Il diminue la responsabilité. Il sert à expliquer la philosophie, la peinture, la religion, la musique et la littérature. » Et voici les médecins de villes d'eaux. On ne nous fait grâce d'aucune catégorie, d'aucune spécia-

lité. Tous y passent jusqu'aux spécialistes pour le cuir chevelu.

Les types sont variés et les attitudes différentes. Avigdeuse est le charlatan lui-même avec toute son audace et son cabotinage triomphant. « Il est l'homme de génie ; il en a le port hautain, le langage bref et la fougue perpétuelle... Il dicte ses ordonnances d'un air inspiré, ôtant, frottant et remettant son lorgnon, se tapant le front pour y agiter ses trouvailles. Il se précipite vers un malade, lui prend les mains, les lâche, s'écarte de trois pas, revient, le fait se lever, se baisser, fermer les yeux, se coucher en long et en travers. La précision dans la sottise, telle est l'allure de cet animal souple et griffu. » Tabard, dit le roi du fumier, est dégoûtant de saleté, opère sans se nettoyer les mains et tue ses malades par incurie. Cercueillet est le fils stupide d'un père illustre. Tismet de L'Ancre est le bellâtre. Sorniude est l'ami des dames, à qui il procure le moyen d'avoir le plaisir sans avoir le danger. Vingt autres ont des physionomies où se nuance et se diversifie la laideur. Et les figures des bons docteurs Charmide et Dabaisse ne sont mises là, par un artifice de contraste, que pour rendre toutes les autres plus grimaçantes.

Au surplus, tous ces bonshommes peuvent avoir entre eux des différences individuelles ; ils se ressemblent par des traits qui leur sont corn-

muns, étant inhérents à la profession elle-même Ils sont ignorants, tout leur savoir n'allant qu'à prendre des étiquettes pour des explications. Cette ignorance, ils ne la confessent jamais, préférant la dissimuler sous des airs de certitude tout à fait imposants. Ils unissent la morgue à la platitude, se jalousent et se redoutent les uns les autres, et s'humilient devant tout ce qui a la marque officielle. Ils sont sans pitié et voient sans en être émus les pires douleurs. Ils entendent, sans en être secoués, des cris qui n'ont plus rien d'humain. Ils ne s'inquiètent pas de l'angoisse des patients, tandis qu'ils énumèrent dans un jargon barbare les détails opératoires : « Nous allons aujourd'hui couper deux cuisses, « enlever un utérus, le cureter, puis le remettre ; « extirper une tumeur de l'aisselle... Nous sup- « primerons les ganglions malades, les suspects « et même les sains, lesquels sont quelquefois « suspects. » Ils se portent des défis à faire envie aux Apache s : « Malasvon portait à Tar- « tègre des défis de trépaner six crânes et d'ou- « vrir quinze intestins en une demi-heure, avec « un couteau de bois et un sou de ficelle. » Ils ne tiennent compte de nulle torture s'ils sont sur la voie d'une expérience curieuse ou même absurde : « Il y avait cinq ou six de ces infortu- « nés qu'on avait laissé mourir de faim, pour « observer si leur estomac ne se digérerait pas

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« lui-même. » En fait, la souffrance humaine n'est pour eux qu'un moyen de s'enrichir. Car ils sont cupides, avides d'argent et avides d'honneurs. Comme d'ailleurs ils sont matérialistes, n'ayant jamais trouvé l'âme au bout de leur scalpel, comme ils n'espèrent rien de Dieu et ne craignent rien des hommes, ils s'arrangent pour mener à nos dépens joyeuse vie, sans scrupules et sans remords.

Vous me direz : Tout de même, cela est chargé.... Mais précisément l'art de M. Léon Daudet est un art de caricature qui atteint à une véritable puissance. Il arrive à des effets de comique énorme qui sont amusants. Il a des inventions bouffonnes ; telle l'histoire de la rivalité des hypnotiseurs Foutange et Boustibras, et le récit de cette séance où Foutange, dupé par une farceuse, dogmatise sur les phases d'une attaque simulée. Il en a qui touchent à l'aimable celle par exemple d'une Ecole du suicide où des professeurs enseignent aux désespérés à quitter doucement la vie en respirant l'arôme des fleurs ou dans la gaité des gaz exhilarants. Il en a qui avoisinent, et de tout près, l'ignoble .-telle cette description du « lèchement de pieds» qu'on ne peut lire sans ressentir les troubles, nullement métaphoriques, de la nausée. Les médecins de M. Léon Daudet sont des opérateurs de foire et des personnages de tréteaux. Foutange, l'aliémste

devient un « thaumaturge » et un « faiseur de tours ». L'électricien Cudane, flanqué de ses acolytes et de sa machine, semble détaché de quelque vaudeville macabre. Ils gesticulent à la manière des pantins. Ils sont grotesques et ils sont odieux. Ce sont des maniaques. La manie dont ils sont atteints est manie de tortionnaires. Ils ont le goût de la souffrance et le goût du sang. « J'ai subi d'affreux regards, joyeux et fiers du sang versé. Certains venaient se repaître du spectacle des plaies bouillonnantes, goûter la volupté carnassière... Il y a de mauvaises faces, des yeux terribles qui guettent le sang; chacun attend l'heure rouge... » Tout cela est vu comme à travers un cauchemar. Les Morticoles sont cela même: le cauchemar d'un interne. — Et telle est bien l'impression qu'on emporte de ce livre, et qu'on sent peser sur soi longtemps après qu'on en a terminé la lecture pénible.

On voit quel effort a déployé l'auteur des Morticoles, de quel appareil il s'entoure et comme il appelle l'imagination au secours de l'information. Or, voici où le cas de M. Daudet devient tout à fait curieux. Si on prend son livre pour ce qu'il en a voulu faire : un réquisitoire contre les médecins de son temps, on s'aperçoit que l'effet en est manqué. Ce livre est sans portée. Les médecins n'ont pas à s'émouvoir de tant d'attaques qu'il contient. Ils ne sont pas atteints par toutes

ces violences... D'où cela vient-il ? D'une erreur toute littéraire. L'erreur de M. Léon Daudet. qui aussi bien crève les yeux, c'est de n'avoir pas compris que pour faire œuvre d'art il faut faire œuvre de choix.

Y a-t-il chez les médecins des défauts qui tiennent à l'exercice lui-même de leur profession et qu'on ne rencontrerait nulle part ailleurs, chez les avocats par exemple ou chez les gens de lettres ? C'était ceux-là et ceux-là seuls qu'il fallait mettre en relief. On aurait montré par là comment l'exercice d'un métier peut modifier jusqu'au caractère et vicier l'âme. Y a-t-il dans la médecine d'aujourd'hui des théories ou des pratiques qui choquent la raison et répugnent à la charité ? C'était celles-là et celles-là seulement qu'il yavait lieu de dénoncer. Mais au contraire, ne se souciant que de frapper fort et de redoubler ses coups, M. Daudet reproche indistinctement aux médecins et leurs qualités et leurs défauts, et les progrès de la médecine aussi bien que ses insuffisances; il leur fait un crime des conditions dans lesquelles leur art s'exerce ; il les rend responsables de toutes les tares de l'époque moderne et du malheur des temps ; il poursuit en eux tous les vices de l'humanité.

Les médecins, remarque M. Daudet, sont insensibles au spectacle delà souffrance physique. Voudrait-il par hasard qu'un chirurgien s'évanouît à

la vue du sang et que l'émotion fît trembler la main de l'opérateur ? L'habitude émousse toutes les sensations et il n'est rien de si horrible avec quoi on ne se familiarise. Cela est heureux, quand on y songe, et tout à fait indispensable dans un métier où on est exposé à manier la pourriture et à respirer les déjections. — Ils tirent de l'argent de nos misères et battent monnaie avec la maladie. C'est qu'il faut vivre, quoique médecin. De tout temps et dans toutes les religions, le prêtre a toujours vécu de l'autel. — lis sont mauvais maris... comme beaucoup d'autres. — Ils corrompent les femmes. C'est un métier où ils ont beaucoup de concurrence. Et, sans doute, le médecin qui abuse de ses clientes est ce qu'on appelle un sale monsieur. Mais entre le médecin qui « profite de la situation » et la femme qui accepte les « consolations » de son médecin on peut hésiter, et l'ignominie est partagée. — Il y a d'honnêtes praticiens qui seraient dignes de passer en Cour d'assises... comme il y a des politiciens influents et tarés, des banquiers puissants et véreux, des notaires graves et infidèles, ce qui ne prouve pas que le notariat soit l'école de la coqninerie. — Ils manquent d'impartialité dans les examens et se disputent les places. Je crois en effet que la concurrence est ici plus âpre que partout ailleurs, parce que la question s'y complique d'une Question de clientèle. Mais c'est affaire de nuan-

ces. — Ils sont matérialistes... comme tant d'autres qui n'ont pas la franchise de l'avouer et pas l'excuse d'avoir par obligation de métier les yeux continûment fixés sur la matière. — Ils n'ontpas de remèdes pour les douleurs morales ; mais aussi n'est-ce pas chez eux qu'on va les chercher ; et on sait bien que ni la résignation ni la paix de l'âme ne se vendent en fioles chez le pharmacien.

— Ils sont intolérants. En effet cela peut surprendre. Car il semble qu'habitués qu'ils sont à ignorer dans la plupart des cas et à tâtonner dans les autres, ils soient bien placés pour apprendre la modestie et connaître la faiblesse de nos pauvres lumières. Mais il est de fait que les médecins apportent dans la discussion un esprit étroit et fermé ; les pires sectaires de nos assemblées politiques se sont souvent recrutés parmi eux. C'est qu'à vrai dire la tolérance est une vertu rare entre toutes, attendu qu'elle demande autant d'effort de volonté que de souplesse d'intelligence.

— Et enfin les médecins sont des hommes. Nous nous en doutions un peu.

Il y a plus. Tout cet édifice que bâtit M. Léon Daudet, c'est sur un sophisme qu'il le fait reposer. Car vous vous demandez peut-être pourquoi il prodigue dans son livre la description des plaies et des ulcères, pourquoi il fait couler tant de sang et fracture tant de tibias. La réponse est très simple. C'est que toutes nos maladies

sont pour lui autant d'arguments contre qui? contre les médecins. De ce que les médecins soignent les maladies, M. Daudet en conclut qu'ils les cultivent. Ils ne les cultivent pas seulement, mais ils les créent. Ils sont les auteurs de nos maux. Ce sont eux qui nous ont infligé la fièvre typhoïde et qui nous soufflent le choléra. Venant à rencontrer certains spécialistes, M. Léon Daudet réfléchit, puis il dit gravement : « Ainsi « les Horticoles n'ont pas môme épargné ce qui « nous élève au-dessus de la vie, embrase les « plus froides choses, fait, à notre contact, fris- « sonner la nature entière, l'amour, transport «des cœurs bondissants, des âmes inclinées, « etc., etc., » Voilà un noble accès d'indignation et un beau mouvement de lyrisme. Il est fâcheux que celane veuille rien dire. Reprocher aux médecins qu'ils déshonorent l'amour parce qu'ils en pansent les blessures, cela est ingénieux mais laisse à désirer au point de vue de la solidité du raisonnement.

M. Léon Daudet ne s'arrête pas en si beau chemin. Ayant commencé par reprocher aux médecins d'être de mauvais médecins, finalement ce dont il les blâme et qu'il ne saurait leur pardonner, c'est de faire de la médecine. A l'entendre, la médecine est œuvre diabolique, parce qu'elle contrarie la nature et qu'elle entreprend sur l'œuvre de Dieu. « Tout ce qui rompt les

« digues sacrées du corps est œuvre infernale. La « chirurgie a ses prétextes comme la guerre ; « elle n'a pas davantage ses excuses. Prolon- « ger une existence infirme est atroce. » C'est à la médecine elle-même, prise dans son principe, que s'attaque M. Léon Daudet. Les arguments qu'il invoque contre elle, il pourrait aussi bien les faire valoir contre toutes les sciences. 11 v est tout disposé. Il en veut à la science. Il lui en veut de ne pas être la religion. Cela est puéril.

Car c'est au nom de la religion, comme au nom de l'humanité, que M. Léon Daudet, fait le procès aux médecins. Il est beaucoup parlé de Dieu dans les Morticoles. L'auteur du livre a l'âme éminemment religieuse. Et il La pitoyable. C'est pour un livre de pitié que nous est donnée cette violente satire. M. Léon Daudet s'attendrit fréquemment. Il s'attendrit sur la mort des internes, sur la mort des jeunes filles et des petits enfants ; telles de ces pages, mouillées de larmes, sont même assez bien venues. Il s'atteudrit aussi sur les fœtus et sur les colimaçons. « O lentes pro- « menades des braves escargots par les soirées « humides, alors qu'ils laissent derrière eux un « sillage d'argent, et sortent leurs cornes gélatine neuses !... » Trop est trop. Nous flairons le procédé. Et tandis que les férocités de M. Léon Daudet amusent notre esprit, il arrive que les

effusions de sa sensibilité ne trouvent pas le chemin de notre cœur.

M. Daudet ne connaît pas la beauté d'un trait juste et sûr. Il se perd dans l'entassement de ses matériaux. Il gâte ses meilleures qualités. Ce n'est pas autrement que faisaient des écrivains qui, pour plus d'une raison, doivent lui être chers, l'auteur de Charles Demailly, celui de Jack, celui de l'Assommoir. Il répudie leurs théories scientifiques, mais il reste fidèle à leurs procédés d'art. D'un peu loin, les Morticoles semblaient une fantaisie de Swift ; de près, ce n'est qu'un roman naturaliste.

M. Léon Daudet n'a pas encore pleinement dégagé son originalité. Il subit encore la tyrannie de formules qui ont fait leur temps. Mais il est laborieux, il a des idées ou le vif désir d'en avoir, il a de la bonne volonté, de fortes rancunes, de l'imagination, de la vigueur de style. C'est quelqu'un.

Septembre 1894

M. Art Roë est en train de renouveler un genre qui a produit chez nous quelques chefsd'œuvre, et auquel il a ajouté déjà de fort belles pages : c'est le récit militaire. L'auteur de Racheté est un très jeune homme, il est plein non seulement de bonne volonté, mais de volonté ; il a fait en un court espace de temps de grands progrès et parcouru beaucoup de chemin. Il est tout à fait digne de fixer l'attention.

M. Art Roë est officier. Il aime son métier à la passion. Mais il y a bien des façons d'aimer le métier d'officier ; je me hâte de dire que, si elles ne se valent pas toutes, elles sont toutes bonnes. On peut l'aimer par espérance des belles journées de combat où Ton sera au premier rang ; on peut aussi l'aimer pour le costume et par goût de l'activité physique. M. Art Roë n'est pas du

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tout un officier de parade. Il ne se conforme nullement au type consacré par l'opéra-comique pour l'officier français : gai, léger, badin, empressé auprès des dames. Au contraire, il a dans l'aspect une gravité, une austérité, même une mélancolie, et, si l'on veut, une tristesse qui plaît infiniment. Tristesse virile, comme vous l'imaginez bien, sans rien de maladif ou de languissant, ti traduit non la rêverie, mais l'habitude de la pensée, de la réflexion, du travail de la vie intérieure. Ce militaire a le tour d'esprit philosophique. Il est de ceux qui par instinct de nature ont besoin de se rendre compte, de comprendre, de pénétrer la signification et de chercher le pourquoi des choses. Le métier militaire offre à l'esprit du chercheur des problèmes de stratégie et de balistique qui sont de la dernière importance puisque la fortune des luttes futures en ;d. Il soulève aussi d'autres questions. Qu'est-ce que la vie militaire ? Quel en est le sens ? Qu'est-ce qui lui donne sa grandeur? Quelles sont les vertus qu'elle suppose ? Qu'est-ce encore qui fait le droit de la guerre ? Et si la guerre existe depuis aussi longtemps qu'il y a une humanité, ne peut-on espérer, grâce au progrès de la civilisation, qu'un jour viendra où elle ne sera plus qu'un souvenir des temps barbares? Ces questions et d'autres du même genre ont sans doute aujourd'hui plus d'importance et plus

d'actualité que jamais, puisqu'elles servent de prétexte à de coupables déclamations. Au surplus nous sommes dans un temps de critique. Nous avons un universel besoin de nous remettre sous les yeux les raisons qui nous font agir, d'interroger le principe et de scruter le fondement des institutions. Aujourd'hui l'homme d'action doit être en même temps un homme de pensée. C'est ce qui donne à la figure de l'officier moderne son caractère de sévérité et de noblesse.

Le problème qui semble surtout préoccuper M. Art Roë est le problème moral. Il serait, je pense, tout près de dire de la question militaire ce qu'on a dit de la question sociale, qu'elle est au fond une question morale. Le point de départ de ses idées est dans un article fameux sur le « fôle social de l'officier », qui fit grand bruit lorsqu'il parut dans la Revue des Deux Mondes, il y a quelques années. Aujourd'hui tout le monde passe par le régiment ; le régiment est donc le vaste cadre qui enferme toute la nation ; et c'est l'organisation la plus forte qui nous reste. N'y a-t-il pas là pour l'officier la source d'un devoir nouveau? Après qu'il a vérifié si leur fusil est bien astiqué et si leurs guêtres ont tous leurs boutons, n'a-t-il pas, vis-à-vis de ceux qu'on appelle « ses hommes », une autre tâche à remplir ? Ne doit-il pas les considérer, en effet, comme des hommes d'une culture inférieure à la sienne et auxquels il peut faire

prendre plus nettement conscience de leur qualité et de leur dignité 4'nommes ? En d'autres termes, n'a-t-il pas charge d'âmes et ne peut-il, grâce à l'autorité dont il dispose et à la nature des sentiments auxquels il s'adresse, faire du régiment, pour la nation tout entière, l'école, non du devoir militaire seulement, mais du Devoir?... J'entends dire que ces idées sont chimériques, à peu près irréalisables dans l'ordre des faits, et qu'elles présentent même certains dangers. Il ne m'appartient pas d'en juger, et ce n'est pas mon rôle que d'avoir une opinion en pareille matière. Il me semble, en tous cas, qu'il y a dans cette conception bien de la générosité. — C'est de même par la valeur morale, autant pour le moins que par la valeur du nombre ou par celle même de l'armement, que M. Art Roë est disposé à apprécier la force et les chances de succès d'une armée. Il dirait volontiers comme un des personnages de son dernier livre : «Le remède aux maux présents n'est pas dans le choix des personnes, mais bien dans l'amélioration des mœurs... Une seule chose importe, le souffle de la troupe, et le reste n'est rien. Que signifie, par exemple, cette extrême perfection, où l'on porte sans cesse le matériel de notre artillerie?... Rien, rien. C'est la volonté publique qu'il faut régénérer ; si le peuple avait une âme, il sortirait du chaos... Je pens>e qu'une grande armée ne peut être que

celle où, du haut en bas, à chaque instant, le ressort de toutes les actions serait dans la connaissance et dans la certitude du devoir. On comprendra ceci dans un siècle, et nous tous aurons servi aie faire comprendre, nous tous qui serons morts ici le long des routes. Alors ce qu'on préparera pour la guerre, ce sera l'âme du soldat... » Ce fond de réflexion philosophique, d'idéologie, si l'on veut, d'utopie même, si l'on y tient, et par endroits, de chimère, c'est ce qui fait la substance des écrits de M. Art Roë, qui leur donne leur signification et leur portée.

Le livre par lequel M. Art Roë débutait, il n'y a pas de cela très longtemps, le Journal d'un officier d'artillerie, était tout plein de qualités qu'on ne trouve pas toujours chez les jeunes gens : l'entrain, l'enthousiasme, la confiance, la candeur, et d'un mot, la jeunesse. L'officier tout frais émoulu de l'Ecole d'application et encore neuf dans le métier y avait mis ses rêves, ses espérances, ses idées conçues d'hier. Cela faisait le charme du livre, et en faisait aussi, comme il est naturel, la faiblesse. L'auteur s'était hâté de jeter sur le papier tout ce qu'il sentait fermenter dans son esprit, sans avoir pris le temps de mûrir ses premières conceptions et sans avoir cherché comment elles pourraient prendre forme en littérature. Quelques pages cependant y annonçaient déjà l'art du récit.

C'est au récit en effet que s'essayait M. Art Roë dans son second livre : Sous l'étendard. Il avait choisi un des épisodes les plus poignants de notre dernière guerre, Y assaut de Loigny. Certes, il n'avait pas eu tort. Néanmoins, il se pourrait que ce drame fût encore trop voisin de nous, éveillant dans nos cœurs des souvenirs trop récents, dans notre chair une souffrance trop aiguë, pour qu'il soit devenu objet de littérature. Vingt-cinq années, ce n'est après tout qu'un court espace dans la vie d'un peuple ; ce n'est pas assez pour le recul de l'histoire. M. Art Roë s'était enquis avec soin des modèles dans l'art d'écrire sur les choses de la guerre. Mais on en trouvait en effet chez lui l'influence toute proche. Ici c'était une page qui semblait un décalque de quelque passage analogue de Tolstoï : « Puis tout d'un coup c'est le silence ; la fumée évanouie laisse reparaître la ligne chenue des arbres qui dentelle à nouveau le ciel pur; les* papillons et les mouches volètent aulour de l'abri; la fauvette va revenir à son nid. Car qu'importe à la nature toute cette mort qui n'intéresse que l'homme ? Nos catastrophes à nous n'interrompent pas le cours des choses ; et il y a une besogne plus difficile que de faire rugir des canons, c'est de faire taire les grillons qui chantent là dans l'herbe. » J'accorde que le morceau n'est pas mal venu ; mais il sent son lieu com-

mun. Là on songe à Vigny et à telle réflexion de

Servitude et Grandeur militaire : «Comprenant enfin le sens de cette discipline militaire qui l'ait de la profession des armes une vie de rachat perpétuel et de pardon, il osait penser et dire que l'armée est, quant aux actes de l'homme, la plus haute application de l'exemple et du précepte divins. » Vigny est, si je ne me trompe, un de ceux qui ont le plus agi sur l'esprit de M. Art Roë et l'un de ses « maîtres à penser ». Je n'ai garde de reprocher au disciple le choix d'un tel maître. Encore faut-il que de nos souvenirs notre originalité ait eu le temps de se dégager. Souvenirs, lectures, notes semblaient dans ce récit insuffisamment digérés. Et il y avait dans le style bien des impropriétés et de l'embarras. — Voici au contraire un livre d'allure toute personnelle où l'idée ne se traduit plus sous forme abstraite, et ne déborde pas sur la narration, mais se contente de courir sous le récit, où les choses sont montrées avec une intensité d'impression, une puissance d'évocation des plus remarquables, où la langue est ferme, vigoureuse et sobre; c'est ce très beau roman de Racheté qui fait vraiment prendre rang à M. Art Roë parmi les écrivains. Le sujet de Racheté est emprunté aux souvenirs de la retraite de Russie. J'espère que vous frémissez déjà en songeant qu'il pourrait bien s'agir d'un roman historique. Mais le mérite de

M. Art Koë est justement d'avoir écarté de son récit tous les éléments qui constituent l'un des plus détestables entre les genres littéraires. Le roman historique met en scène des personnages historiques, leur fait tenir des propos pareillement historiques et nous initie à leur intimité. Cela môme est l'essence de ce genre de roman. Il répond à ce besoin de commérage qui est, ainsi que nul n'en ignore, un des instincts primordiaux de notre nature. Il donne satisfaction à cette tendance qui fait que nous prenons plaisir à ramener les plus beaux génies aux proportions de l'humanité moyenne et à découvrir dans les plus grands personnages l'imbécile qui est en chacun de nous. De plus, le roman historique, en exposant des actions considérables, les explique, et il les explique à sa manière, qui est d'assigner aux plus grands événements les plus petites causes. Scribe a, dans le Verre d'eau, formulé la théorie d'une façon qui ne laisse rien à désirer. Cela fait du roman historique, — qu'on a essayé en ces derniers temps de ressusciter, — non seulement l'un des genres les plus faux qui soient, mais encore l'un de ceux qui ont été inventés pour donner un aliment à la curiosité la pins vaine. Dans Racheté, l'Empereur et ses généraux sont tout au plus de vagues silhouettes qu'on voit passer, comme pouvait les apercevoir un quelconque de leurs contemporains. Les faits eux-

mêmes sont rappelés ou indiqués plutôt que racontés. On laisse à l'histoire le soin d'en montrer le mécanisme, de les apprécier dans leurs causes et dans leurs conséquences. On s'occupe seulement d'en montrer le retentissement dans une âme. C'en est l'intérêt proprement humain. Et c'est par là qu'ils appartiennent à la littérature. De même que Fabrice assistait de la manière qu'on sait à la bataille de Waterloo, le héros de Racheté, Jacques Ver'dy, lieutenant de hussards de la Grande Armée, est engagé dans la retraite de Russie. On l'a envoyé porter un ordre. Il se perd dans la vaste étendue de neiges monotone et morne. Son cheval meurt de faim, de fatigue et de froid. Il continue sa route à pied ; au milieu de quels obstacles, aux prises avec «juels dangers, au prix de quelles souffrances, on le devine. C'est alors une série d'épisodes qui se présentent dans un apparent désordre et semblent rapportés au hasard, qui, en réalité et suivant les exigences de l'œuvre d'art, ont été choisis en vue d'un effet unique à produire : rencontres de soldats morts et qui semblent ou dormir ou attendre, entrée dans quelque village d'où l'on est aussitôt délogé, incendies, brusques poursuites, erreurs de route, le défilé d'une troupe en débandade, le désordre partout, la lassitude et le désarroi, un compagnon qui s'affaisse subitement, vingt fois la tentation de renoncer à la laite et de

s'allonger dans le suaire de neige qui appelle et qui fascine. Tout cela est présenté sans aucune fausse rhétorique ; il n'y a pas de morceaux qui se détachent, pas de descriptions où l'on saisisse de la part de l'écrivain un désir de faire oeuvre de virtuosité. C'est ce qui fait que l'impression atteigne à un tel degré d'intensité.

Véritablement l'auteur est entré dans la peau de son personnage. Il vit en lui et souffre en lui. Il gravit avec lui tous les degrés de ce calvaire. 11 lit une à une dans son propre cœur les émotions par où il a dû passer. Il est impossible de se substituer plus complètement à un autre et d'éprouver davantage comme présentes des douleurs passées. C'est en cela même que consiste ce qu'on appelle la « sensibilité artistique ».M. Art Roë en donne ici un remarquable exemple. Et c'est pour cela qu'il nous semble avoir fait dans ce livre un si grand pas en avant et révélé des qualités que peut-être on ne lui soupçonnait pas. Nous-mêmes, pénétrés de la même émotion qui est la sienne, nous allons accomplissant l'étape douloureuse. Les jours se succèdent, les spectacles se suivent et se répètent. Le corps est débilité, engourdi, comme insensibilisé. Les idées se gèlent comme les paroles et comme le sang. On ne sait plus bien si on appartient encore au monde des vivants et si on n'est pas sorti du monde de la réalité. On va, demi inconscient, à travers un rêve.

On voit ce qui fait la valeur de psychologie du livre de M. Art Roë. La valeur « morale » n'en est pas moindre. L'auteur a choisi, pour se mettre à son point de vue, un officier, un homme de culture supérieure, capable de réfléchir sur les spectacles dont il est le témoin. Il peut se rendre compte de ce que devient l'humanité lorsque l'excès de la misère et la nécessité de défendre l'existence la ramènent aux instincts primitifs. En outre, une idée lui est sans cesse présente à l'esprit, une même phrase revient à sa mémoire en manière de refrain. Jacques Verdy sait que, s'il s'abandonne, c'est fait de lui. Une défaillance d'une seconde est la condamnation définitive. Pour continuer à vivre, il faut qu'à chaque minute il veuille vivre. Le miracle de son salut est le résultat d'un effort constamment renouvelé de volonté. Aussi l'impression qui ressort du livre n'est-elle pas une impression de découragement. Il n'y a dans ce livre rien qui affaiblisse et qui déprime. Bien au contraire. En nous montrant comment un homme aux prises avec les pires fléaux, en lutte avec toutes les forces hostiles de la nature, arrive à en triompher par la tension réfléchie de sa volonté de vivre, l'auteur de Racheté nous donne un bel enseignement, et, en prenant le mot dans son vrai sens, une leçon d'énergie. Tel est le caractère de ce livre et tel en est le mérite, au moins dans sa première partie. S'il se

continuait ainsi jusqu'au bout et si L'auteur avait su conclure, on pourrait dire sans hésiter que Racheté est un des meilleurs ouvrages de la littérature de ce temps. — Mais il y a une seconde partie... Jacques est fait prisonnier. Il est blessé. Après diverses aventures, il est recueilli dans un château. Une jeune fille russe, Véra, le soigne. Elle s'éprend de lui. Les deux jeunes gens s'aiment. A la fin ils s'épousent... On voit, sans qu'il soit besoin d'y insister, ce qu'il y a de fâcheux dans cette petite histoire sentimentale. Un écrivain en possession de toutes les ressources et de toutes les roueries du métier serait-il arrivé à mener l'affaire à bien ? Nous aurait-il fait accepter sans scandale ce dénouement si imprévu et si banal ? Je ne sais. Mais M. Art Roë est tout le contraire d'un roué. Il est à peine un auteur de profession. Ce qu'il y a de remarquable dans les pages que j'analysais tout à l'heure, c'est justement une sorte de gaucherie de Primitif. C'est à force d'émotion vraie, de patience et de conscience que le narrateur arrivait à cet accent de simplicité pénétrante. La matière lui faisant défaut et le sujet ayant « tourné », il ne semble plus que ces derniers chapitres soient de la même main : il manque la poussée intérieure, on n'aperçoit plus que l'inexpérience.

Au surplus on pénètre assez bien les raisons qui ont guidé M. Art Roë dans le choix de cotte

conclusion. Il nous avait promenés pendant deux cents pages à travers des spectacles dont la cruauté n'avait d'égale que la monotonie. Le temps n'était-il pas venu de reposer notre vue sur des images moins pénibles ? N'y avait-il pas lieu d'apporter enfin à notre âme un peu de consolation et de rafraîchissement? Même le contraste pouvait avoir sa valeur : l'idylle ne nous reposait pas seulement du drame ; elle pouvait, par l'opposition, le faire ressortir. — D'ailleurs, il ne convient pas de nous laisser sur une impression de deuil et de mort. Cela n'est pas conforme au sens de la vie pour qui voit les choses d'un peu haut. Elle est triste, cette vie, et fertile en douleurs; mais ces douleurs peu à peu ont leur consolation, ces plaies se cicatrisent, l'espérance renaît, tout recommence et refleurit sur cette terre aux éternels printemps. — Un titre n'est qu'un titre. Mais M. Art Roë n'est pas de ceux qui se contentent d'un titre quelconque et qui n'aurait pas sa signification. Pour lui c'est plutôt par le trop d'intentions qu'il pécherait. Ce « rachat » auquel on nous invite à assister, ne serait-ce pas le rachat par l'amour réparant les ruines de la guerre, de la violence et delà haine? — Et enfin, j'ai quelque scrupule à l'indiquer et le plus vif désir de me tromper, mais dans le mariage d'un officier français avec une jeune fille russe, n'y aurait-il pas comme une esquisse et une annonce

vague de la future alliance franco-russe? Certes ce serait une invention regrettable, mais il faut se méfier.

Si j'ai appuyé un peu plus peut-être qu'il n'était nécessaire sur la faiblesse de cette dernière partie du roman de M. Art Roë, c'est qu'il me semble y trouver une indication dont dépend l'avenir de son talent. M. Art Roë a des idées. Cela est infiniment précieux. Mais il devra prendre garde qu'elles ne lui jouent de mauvais tours. Il devra éviter de se perdre, comme tant d'autres, dans la rêverie abstraite et dans le philosophisme vague. Là pour lui est le danger. Il vient de prouver qu'il possède ce don si rare de la vision objective. Tout son effort devra consister à développer cette faculté qui lui permettra de faire œuvre de pensée sans doute, mais surtout œuvre d'art.

Sept 'Tibre 1895.

« Monsieur Lavedan... Monsieur Lavedan... pourquoi est-ce que vous riez toujours?» C'est ainsi qu'en Tannée 1876, Maxime Gaucher interpella plus d'une fois le futur auteur du Prince d'Aurec, qui n'était alors qu'un assez médiocre élève de rhétorique. Gaucher est le dernier quise soit permis en classe ce ton de familiarité que les écoliers d'aujourd'hui ne toléreraient plus ; car ils savent ce qu'oa leur doit, s'ils ignorent beaucoup d'autres choses ; et ils exigent la déférence, quitte à rendre en retour quelques égards. L'élève Lavedan n'était pourtant pas en ce temps-là, et il n'a jamais été ce qu'on appelle joyeux. Il n'était ni fort exubérant, ni même bavard. Mais c'était un petit homme très remuant. Et ce qui attirait d'abord dans sa physionomie, c'étaient les yeux, extraordinairement vifs et malicieux, deux petits yeux fureteurs, d'un éclat aigu et pointu, et dont

le regard en vrille semblait vouloir percer jusqu'à ce fond de sottise qui est en chacun de nous et chez les plus intelligents... Car il en est ainsi. Et ceux dont on vante l'intelligence, c'est précisémenl que chez eux la sottise est au fond et qu'elle n'affleure pas... Comme on ne change guère depuis le collège, Henri Lavedan est resté tel qu'il était alors. Seulement, il a pris quelque embonpoint, ainsi qu'il convient à un homme établi, personnage important dans le monde des lettres, auteur dramatique en renom, directeur de revue, chevalier de la Légion d'Honneur, officier d'Académie et lauréat de l'Académie française.

Il semble aujourd'hui qu'om veuille adresser un mauvais compliment à un écrivain quand on dit de lui qu'il est un homme d'esprit. Nous fdsons très bon marché de l'esprit. C'est une mode. Elle date du lendemain de 1870. Nous avions eu sous le second empire beaucoup de gens d'esprit. Nous voyions où ils nous avaient menés. Xous n'étions pas très fiers. Une réaction furieuse s'ensuivit. C'est depuis ce temps-là que nous refusons toute estime à ceux qui n'ont pas de renseignements à nous apporter sur le sens delà vie. L'esprit passe pour être la qualité de ceux qui n'en ont pas d'autres, bonne tout au plus pour l'usage des chroniqueurs et des vaudevillistes. On se trompe. L'esprit entendu dans la signification vraie du mot, est fait d'abord de bon sens. Henri Lavedan est

le « pays » de Jules Lemaître, ainsi que celui-ci ne manque pas une occasion de le rappeler. Ils appartiennent tous deux à ces provinces du centre de la France où les gens sont très clairvoyants et avisés et moins dupes de beaucoup de charlataneries que nous autres, gens de la capitale. L'esprit est fait d'observation, d'une vue nette et précise des choses, d'une aptitude à découvrir dans toutes les opinions et dans toutes les coutumes la part d'exagération et de mensonge. A ce don delà justesse et de la pénétration il faut que s'ajoutent encore la légèreté et le brillant de l'expression, la verve comique, l'ironie. Vous voyez bien que cela n'est pas si commun. Et c'est en ce sens que Henri Lavedan est un homme d'esprit. Une qualité poussée jusqu'à l'extrême est généralement exclusive des autres. Il ne faudrait demander à Henri Levedan ni de grandes ressources d'imagination ni des trésors de sensibilité. II n'est pas incapable d'une sorte de sensibilité à fleur de peau ou à fleur d'âme qui a bien son agrément. Parmi ses premiers romans, il en est un qui met dans son œuvre une note tout à fait à part. Il est intitulé : Sire. C'est l'histoire d'une vieille dame restée fidèle au culte de Louis XVII, mais fidèle au point qu'elle en est devenue folle. Afin de flatter sa manie son médecin organise toute une comédie. Un chenapan de bonne volonté et de type bourbonien s'affuble d'un vêtement

quasi royal. Il se fait passer pour le fils du roi martyr, sauvé miraculeusement. Il s'instalb chez la pauvre folle, met sa maison au pillage, mène grasse vie, tant et si bien qu'il en meurt. Au dernier moment il confesse sa supercherie. La dame n'en veut rien croire et s'agenouille avec le même respect auprès du roi des fleurs de lys. Faut-il voir là une manière de symbole? Henri Lavedan ayant toujours été, je ne sais pourquoi, occupé de l'état d'esprit de la société monarchiste. Peu importe, et il reste que cette persistance dans l'illusion est étudiée avec un mélange de persiflage et de pitié qui est un charme. Mais lapitié nil'émotion ne sont chez Henri Lavedan les tendances habituelles. Assez d'autres autour de lui s'attendrissent sur les misères humaines. Son office est d'en rire et de s'en amuser. Chez lui, le rire est plutôt sec et la gaieté est volontiers féroce.

Après quelques années de tâtonnements, Henri Lavedan a trouvé sa voie et s'est fait connaître par un volume intitulé : la Haute qui contenait des nouvelles publiées d'abord dans la Vie parisienne, sous le pseudonyme de Manchecourt. Les volumes qui ont suivi avec un succès croissant : Petites Fêtes, Nocturnes, le Nouveau jeu, Leur Cœur, appartiennent au même genre. — Il v a un « genre Vie parisienne ». lia été créé par Gustave Droz, pour qui d'ailleurs on a été bien ingrat. Une pnrt lui revient dans le succès de

plusieurs qui l'ont imité et qui peut-être n'avaient pas plus d'esprit que lui, mais dont les livres sont comme on dit, plus « raides ». On connaît assez ce genre pimpant. 11 a un défaut, — entre autres, — c'est d'être un « genre », un ensemble de procédés qu'on applique avec aisance et monotonie. Dans la Vie parisienne on pourrait souvent et sans inconvénient brouiller les signatures ; signatures d'ailleurs presque impersonnelles et qui ont toutes un air de la maison. Néanmoins on peut se servir de ce genre avec originalité. Ludovic Halévy s'en est servi pour créer les types de la famille Cardinal ; Gyp, ceux de Paulette et du petit Bob. Henri Lavedan s'y est fait, lui aussi une spécialité. Il a dressé en pied le portrait, étudié la psychologie, écrit l'histoire naturelle et sociale du viveur moderne, du « fêtard nouveau jeu ».

Celui que nous appellerons « le héros » de M. Lavedan est fils de famille riche et souvent noble. Son éducalion, grâce à la frivolité de ses parents, a été tout à la fois très négligée et très soignée. Il a été un cancre à l'âge où l'on est écolier. Il a commencé de vivre en oisif et en inutile. Il a continué. Il a gaspillé sa fortune et ce qui lui restait de santé. Il a joué, il a fait courir. Il a connu toutes les contrefaçons de l'amour. S'il n'a pas gâché son intelligence, c'est que de ce côté il n'y avait vraiment rien à faire. Au milieu

de cette universelle débâcle, il n'est resté ferme que sur un point; il a gardé, mais avec la plus louable opiniâtreté, un souci: celui d'être chic, de faire des choses pas banales, bien modernes et bien d'aujourd'hui, comme par exemple, d'épouser une jeune fille parce qu'on l'a aperçue à l'Hippodrome, ou de retourner chez sa maîtresse le soir de ses noces, ou encore de s'assommer d'alcool avec des palefreniers. A ce jeu, qui est, paraît-il. le nouveau jeu on se fatigue vite ; on est bientôt usé, d'autant que déjà on n'était pas très solide. L'estomac ne va plus: la nuque a des picotements et la moelle a des inquiétudes ; les jambes ne vont plus ;rien ne va plus. Il arrive alors que le noceur tout à fait vanné tombe dans le gâtisme et dans l'ignominie finale ; ou encore, par un salutaire retour, qu'il sente le besoin de certaines idées longtemps méconnues et qu'il songe à l'immortalité de l'âme... C'est ce type que M. Lavedan nous a montré sous tous ses aspects dans une foule de petites scènes enlevées avec un incomparable brio. Il en a reproduit les allures, les tics, le langage. Il en a fait miroiter la sottise. 11 nous a fait mesurer des abîmes de niaiserie qu'on avait crus jusque-là insondables.

Ce type a reparu dans Une famille, la première pièce de M. Lavedan. Il s'y appelle Le Brissard, ce gendre qui trouve original et bien lendemain

d'Exposition de devenir l'amant de sa belle-mère. C'est lui encore, mais chargé cette fois du poids d'un des plus grands noms de la vieille France, qui est le Prince cVAurec. Lorsque la pièce fut représentée pour la première fois, elle fît tapage, ainsi qu'on pouvait le prévoir. La bourgeoisie conservatrice se montra tout à fait scandalisée. On s'attendait que les fils des preux, descendants authentiques de nos grandes familles, allaient protester. La protestation attendue ne vint pas. Quelques-uns se hâtèrent d'assurer que ce silence était un aveu. Ou peut-être encore les gentilshommes d'aujourd'hui se sont-ils souvenus que leurs ancêtres avaient applaudi aux audaces pourtant plus dangereuses d'un certain Caron qui se faisait appeler de Beaumarchais. Et ils ont pensé que parmi les traditions de l'aristocratie il y a celle du tact et du bon goût... Toutes les objections qu'on a faites à la pièce de M. Lavedan se réduisent à celle-ci : c'est que l'aristocratie n'est pas tout entière telle qu'on nous la montre dans le Prince d'Aurec. C'est bien ainsi que l'auteur l'a entendu. Seulement il a voulu nous présenter un des aspects les plus déplaisants et les plus scandaleux de la « fête ». C'est la fête devenant l'unique fin de l'existence pour les descendants des familles glorieuses et pour les parvenus de la haute juiverie.

On voit avec quelle clairvoyance impitoyable

1/4 LES JE INES

et ave**, quelle abondance aussi, dans ses livres et dans ses pièces, M. Lavedan a traité le sujet qu'il s'était choisi. Je me permettrai seulement de lui dire que maintenant il doit l'avoir épuisé. Si intéressant que puisse être le personnage du « monsieur qui fait la fête »,ii est tout de même une exception. Il serait dommage qu'il accaparât toutes les facultés d'observation d'un railleur tel que Henri Lavedan. Ses travers et ses vices ne sont dans la société d'aujourd'hui ni les seuls, ni peut-être les plus importants. Il doit y avoir i utre chose.

Mai i8q3.

M. François de Curel, était, voilà deux ans, tout à fait ignoré du public parisien. Il s'est révélé soudainement par des coups d'audace qui ont été aussi des coups d'éclat. Sa comédie de YInvitée défrayait cet hiver les conversations mondaines. L'auteur avait contre lui toutes les femmes : ce qui pourrait bien être une façon de les avoir toutes pour soi. Et l'entretien tournait invariablement à cette question: Oui est ce M. de Curel? Le Gonnaissez-vous?

Car on ne le rencontre guère dans les salons quoique, avant même d'y être recherché par son talent d'écrivain, il y eût sa place marquée par sa situation de famille. Mais il a l'horreur du monde. II s'y sent au surplus mal à l'aise. C'est un sauvage. On se représenterait assez bien cet auteur dramatique sous les dehors d'un gentilhomme campagnard égaré sur le pavé de Paris.

176 LES .TETWES

L'abord est brusque, la première apparence est vulgaire. Un homme dune quarantaine d'années, trapu et carré, haut en couleur, au regard mobile et perçant, à la parole saccadée et brève, avec des tics. Très maître de soi, affectant volontiers la froideur, François de Curel à qui le connaît peu apparaît sec, sceptique et gouailleur. Ce n'est qu'une attitude. Comme il arrive, ce rire nerveux et cette impassibilité moqueuse cachent ou abritent une sensibilité très vive. Au fond un timide, un tendre et un emballé.

La nature a été la première éducatrice de son esprit. François de Curel a beaucoup vécu à la campagne. Toute son enfance s'est écoulée dans un château lointain, isolé au milieu des bois, sur les bords de la Seille. 11 y a passé entre une grand'mère et un vieil abbé ces années dont on a coutume de ne pas tenir beaucoup de compte et où tout de même l'âme prend le pli qu'elle ne perdra plus. Il a traversé ensuite les collèges des jésuites; il est entré à l'Ecole centrale ; il a voyagé. Mais le goût primitif a subsisté : une nostalgie le ramène au milieu des paysans avec qui il se sent en sympathie, et vers ses grands bois qu'il parcourt en chasseur enragé. C'est là encore qu'il aime à travailler ; sa pensée se trouve tout à la fois plus libre et plus consciente de soi dans ce cadre de nature. Lorsqu'il a, comme on dit, une « idée de pièce », et après l'avoir Ion-

guement portée en lui et mûrie, il part et s'enferme pour un mois dans une retraite isolée. Et la, possédé par son rêve, hanté par la vision matérielle de ses personnages, ne connaissant plus d'autres vivants que les êtres nés de son imagination, il écrit de verve des ouvrages jetés d'un seul jet et coulés d'un bloc.

Cette influence est très sensible dans les pièces de M. de Cure'. Qu'on se rappelle ce premier acte des Fossiles, où passe un souffle large et puissant d'air libre et tout imprégné de la senteur des bois ! Mais en outre on devine bien que la pensée de l'écrivain s'est formée dans la méditation solitaire. De là lui vient son âpreté, et ce caractère hautain, ennemi des accommodements, des compromis et des demi-mesures. Dans la fréquentation journalière du monde, peu à peu nous sentons s'user nos résistances et nos délicatesses s'émousser. Nous devenons très indulgents pour les autres à mesure que nous avons besoin pour nous-mêmes de plus d'indulgence. Aperçus d'un peu loin, par un observateur placé à distance et dans l'isolement, les spectacles qu'offre la société apparaissent très sombres.

Cela seul suffirait à expliquer l'amertume qui est chez M. de Curel la note habituelle de l'observation. Il y faut ajouter l'influence de quelques livres souvent relus. Car l'inspiration chez lui a beau sembler tout à fait spontanée, on sait bien

AS

que dans une époque saturée de littérature comme est la nôtre, aucun esprit n'échappe complètement aux leçons qu'ils a reçues des choses imprimées. M. de Curel a beaucoup lu, moins sans doute de livres anciens que de modernes, mais à peu près tout ce qui compte dans la littérature de notre siècle, et dans celle du dix-huitième. Trois auteurs ont exercé sur lui une action décisive : Schopenhauer, Sterne et Stendhal. Il leur doit quelques-uns des traits qu'on retrouve dans tout ce qu'il écrit: sa conception pessimiste de la vie, l'humour qui est la forme très particulière de son ironie, et enfin ses habitudes de psychologie très déliée.

Si maintenant on veut savoir comment cet ancien ingénieur est devenu écrivain, au moins n'est-ce pas qu'il ait trouvé auprès de lui et dans son entourage immédiat beaucoup d'encouragements. Aujourd'hui même, après que le succès est venu, et un succès de qualité si honorable, François de Curel n'a pu vaincre les résistances et la mauvaise humeur des siens. Chose bizarre et qui prouverait assez bien l'inutilité des Révolutions ! Tout change, les idées et les mœurs, tout disparait, tout s'en va; mais il y a quelque chose qui subsiste à travers tous les changements et qui survit à toutes les révolutions : ce sont les préjugés. En cette fin de notre xixe siècle, il y a encore un coin de la société où l'on pense que le

métier d'écrivain, s'il n'est pas absolument dégradant, est frivole tout au moins et parfaitement indigne d'un bon preneur de lièvres.

Peut-être seulement ici M. de Curel est-il quelque peu redevable à certaines influences féminines. Si peu mondain soit-il, il a toujours recherché la société de quelques femmes d'élite. Elles l'ont aidé à marcher plus résolument dans une voie qui s'est trouvée être la sienne. C'est pourquoi il a beau affecter dans ses propos de mépriser la femme et de ne voir en elle que le petit animal charmant et inconsistant, — au fait, cela est-il si injuste? — ce n'est qu'une affectation et contre laquelle aussi bien proteste toute son œuvre. Les femmes v tiennent une grande place, comme elles ont fait dans sa vie. Or, toutes celles qu'il a mises en scène et dont la figure se dessine en plein relief ont ce caractère en commun que chez elles la vie cérébrale est très intense. Elles ont réfléchi. Elles ont vécu, non pas seulement par le cœur, mais aussi par l'intelligence. Elles n'ont pas seulement rêvé, mais elles ont fait de leur rêve une idée à laquelle elles ont espéré que la vie se conformerait. De là viennent toutes leurs misères et toutes leurs erreurs. Mais en cela aussi réside leur noblesse. Déçues par la réalité, elles n'ont pas voulu s'y plier. D'une première expérience douloureuse elles sont restées à jamais frémissantes- et révoltées.

On ne sait guère que M. de Curel a commencé par s'essayer dans le roman. Je ne dirai pas que le public a oublié jusqu'aux titres de VEtè des fruits secs ou du Sauvetage d'un grand-duc, attendu qu'il n'a jamais été très familier avec eux. Touffus et diffus, ces livres contiennent çà et là des pages délicates. On est frappé surtout d'y trouver des dialogues qui annonçaient déjà l'écrivain de théâtre. Un peu désappointé, et trouvant que la renommée était lente à venir, M. de Curel écrivit ses premières pièces et se mit à gravir l'escalier, le rude escalier des directeurs. L'accueil fut aussi décourageant que flatteur. Enfin, Antoine ayant lu Y Envers d'une Sainte voulut tenter l'aventure. La pièce fut acclamée par le public du Théâtre-Libre et louée de façon à peu près unanime par la presse.

Ce qui caractérise la manière de M. de Curel, c'est l'alliance d'une imagination poétique ou, si l'on veut, romanesque, avec de très pénétrantes facultés d'analyse. Dédaigneux de l'intrigue, — et jusqu'à l'excès — , il écrit des pièces où il ne se passe rien; mais les âmes s'y expliquent, les sentiments s'y développent, un problème moral est posé, discuté, résolu, autant que les problèmes de cette sorte admettent une solution. D'autre part l'observateur chez M. de Curel, ou le moraliste, est doublé d'un homme d'imagination. Cela se reconnaît au caractère des personnages

et à l'espèce des sentiments qu'il met à la scène. 11 a besoin de s'échapper hors du cadre de nos mesquineries quotidiennes. Il est attiré vers tout ce qui s'élève au-dessus du niveau moyen. Les personnages ne l'intéressent qu'autant que chez eux la vie intérieure atteint son maximum d'intensité. Les sentiments ne lui semblent mériter l'étude qu'autant qu'ils sont montés à leur paroxysme. L'humanité lui apparaît dans une sorte de grandissement. Et cette imagination se traduit encore dans le style par telles images saisissantes et fortes qu'y revêt parfois la pensée.

On a noté dans les trois pièces déjà représentées de M. de Curel un certain tour cornélien. La remarque a son importance. En effet, lorsque fut joué X Envers d'une Sainte, la critique déconcertée cria : c'est de l'Ibsen. L' « ibsénisme » est le «tarte à la crème» delà critique courante. Toutes les fois qu'un auteur ne s'annonce pas comme le petit-fils de Scribe ou le bâtard d'Augier, elle crie au disciple d'Ibsen. Or si M. de Curel a pour le dramatiste norvégien toute l'admiration qui convient, il ne s'est nullement proposé de l'imiter. Son talent, dans ce qu'il a d'essentiel, est de sève bien française. En fait, la forme de théâtre qui consiste à discuter un problème moral en analysant des sentiments est celle même des maîtres de notre vieux théâtre. Il n'est pas snns intérêt de savoir que, tout en regardant

vers l'avenir, ce novateur s'y achemine en suivant le sens même que lui indique la tradition.

Une pièce de théâtre est toujours une bataille engagée avec le public, sinon contre lui. Cela est vrai surtout pour M. de Curel. Il ne s'inquiète guère en effet de songer s'il choque les habitudes d'esprit et s'il heurte les habitudes de sensibilité de ses spectateurs. Une situation étant posée, il va jusqu'au bout, bravement. Il va grand train et sans crier gare. Souhaitons que M. de Curel remporte quelque jour une victoire décisive et que son nom s'impose définitivement. Car il est de ceux sur qui nous comptons le plus pour substituer au théâtre d'hier, — que nous admirons de toutes nos forces, mais qui a fait son temps, — un théâtre nouveau plus curieux de la vie intérieure, des problèmes du sentiment et enfin des idées.

Octobre i8q3.

Jjl est bien difficile de parler des jeunes poètes sans un peu de mauvaise humeur. Depuis tantôt quinze ans qu'ils occupent la scène, ils semblent avoir pris à tâche de lasser la patience et d'énerver l'attente. Par de belles promesses et par un air d'assurance, ils ont éveillé la curiosité; ils la tiennent encore en suspens. Rien de plus séduisant que leurs intentions, rien de plus décevant que leurs œuvres. Sans doute si jusqu'à présent ils n'ont réussi qu'à demi dans leur tentative, ce n'est pas leur faute et il faudrait plutôt les en plaindre. Mais ils ont une attitude de défi. Ils sont prétentieux au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Ils ont le dégoût de la simplicité et l'horreur du bon sens. Ils abondent en paradoxes dont on souhaite qu'ils ne soient pas dupes. Ils sonthérisséset abscons. Le moindre d'entre eux trouve tout naturel que pour aller à la conquête de son mai-

gre rêve nous fassions autant d'effort que pour forcer la pensée de Gœthe ou démêler le symbolisme de Dante. S'il nous semble, après l'épreuve faite, que nous sommes mal récompensés de notre peine, qu'il y a disproportion entre l'effort et le résultat, et que, comme on dit, nous sommes volés, ils nous répondent qu'il faut donc nous en prendre à nous-mêmes, attendu qu'ils ne nous ont pas priés de les lire et qu'ils ont fait serment de n'écrire que pour eux. Bien sûr nous ne les en croyons pas ; nous savons de reste ce que valent ces serments de littérateurs. Mais pourquoi aller au devant de ces hommes si peu hospitaliers? pourquoi leur témoigner une bonne volonté qu'ils accueillent de si mauvaise grâce ? et puisqu'ils se montrent si jaloux de leur solitude, pourquoi ne pas les y laisser se complaire — ou se morfondre?

J'ai dû traduire cette impression, d'abord pour être tout a fait sincère, ensuite pour que les écrivains dont je parle ne puissent pas m'accuser de ne les avoir pas lus. Je suis d'ailleurs très disposé à croire que le mouvement de rénovation poétique est le plus intéressant, si peut-être même il n'est le seul, qui se soit dessiné en ces dernières années. Nos poètes ont vraiment le souci de faire quelque chose de nouveau. Ils l'ont à un bien plus haut degré que les romanciers et les écrivains de théâtre, contraints au surplus

par les conditions mêmes de leur art d'être très conservateurs. Idéalisme, symbolisme, mysticisme, tous ces mots qui défraient nos discussions littéraires, ce sont eux qui les ont mis en circulation. Toutes les modes variées et changeantes ils les ont suivies ou ils les ont faites. lisse sont prêtés à toutes les influences qui peu à peu transforment notre vision. Ce sont des gens inquiets. Ils se cherchent en gémissant. On les a pris d'abord pour des mystificateurs; ils sont de bonne foi: leur persévérance et la continuité de leur effort le prouvent suffisamment. Ils ont cette vertu, rare à notre époque, de la conviction et de l'enthousiasme. Ils se sont déjà rangés sous des bannières différentes et ils ont entre groupes rivaux échangé plus d'un coup; néanmoins ils ont des tendances communes. Ils forment une école. Et quoiqu'on ait coutume de protester contre ce que lemot a de pédantesque, il n'est pas de mouvement fécond en littérature qui n'ait été marqué par la fondation d'écoles nouvelles. Ils ont, à défaut d'idées très nettes, des aspirations qu'ils tâchent de rendre de moins en moins confuses. Ils s'efforcent de voir clair dans leurs propres théories. Rarement avait-on accumulé plus de traités sur plus de commentaires. Depuis le livre déjà ancien rie M. Charles Morice : la Littérature de tout à l'heure, en passant par le Traité du Narcisse de M. André Gide et par les minutieuses études de métri-

que de M. Robert de Souza, ce ne sont qu'exégèses et ce ne sont que gloses. Peu à peu, du vague des formules et de l'incomplet des œuvres une esthétique se dégage. Je voudrais en indiquer les quelques points qui me semblent acquis.

Faute d'une œuvre où les idées nouvelles se trouvent tout à la fois condensées et illustrées, nous serons obligés de recueillir çà et là les éléments épars d'une poétique. Nous nous adresserons surtout aux livres de M. Henri de Régnier. Celui-ci semble bien entre ses compagnons d'âge être le plus richement doué. 11 a fait de très beaux vers, remarquables par l'éclat et la sonorité. Soit qu'il nous montre les

Satyresses dont la main folâtre saccage

Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux,

ou qu'il fasse parler la sirène au moment où elle va se replonger dans l'onde maternelle :

— Ma poitrine arec ses deux seins en avant Surgira de ma robe autour de moi tombée. Et debout, un instant, auprès de l'eau bordée D'iris et de glaïeuls et de plantes flexibles. Je me tiendrai, pareille aux nymphes invisibles Oui hantent la forêt ou, sirènes, la mer ; Alors je descendrai rose dans le flot clair Avec sa grande ride en cercle autour de moi.

M. de Régnier a ce don de l'expression imagée et chantante où on reconnaît le poète. Il a commencé par subir la discipline parnassienne,

et il s'en se <i vient jusque dans son dernier recueil, où telle vision antique fait songer à quelque pastiche de Ronsard. Il a fréquenté chez Leconte de Lisle et chez M. de Heredia avant de prendre M. Mallarmé pour maître et pour émule M. Vielé- Grii'fin ; c'est chez lui qu'on voit le mieux la fusion des traditions d'hier avec les plus récentes influences. Dans ses derniers livres : Tel qu'en songe, Contes à soi-même, Aréthuse, se précise son idéal personnel d'une mélancolie très noble. Il a une imagination somptueuse et une âme triste. Et derrière le décor de ces poèmes aux lignes harmonieuses et larges, où des héros et des dames, des chevaliers et des pèlerins errent parmi des forêts merveilleuses, traversent des villes de rêve, heurtent à des châteaux emblématiques, il semble qu'on entende l'accompagnement d'un invisible orchestre wagnérien. — On ne saurait non plus négliger M. Francis Vielé-Griffîn. C'est lui qui est considéré dans son groupe comme le plus hardiment novateur et c'est à lui que revient la plus grande part d'influence. Aussi, quand on ouvre sans méfiance ses petits livres : les Cygnes, la Chevauchée d'Ycldis, IlaXa:, est-on d'abord tout à fait déconcerté. Tout de suite on perd pied. Toutes nos habitudes intellectuelles nous rendent inaccessible cette poésie qui ne se rattache à aucune tradition française. Cet Américain transplanté en

Touraine n'a pas du tout la même façon que nous de lier ses idées. Ou plutôt, idées, souvenirs, émotions, impressions, ce dont il se soucie le moins c'est de les relier ; ils les laisse se succéder au hasard ou peut-être au gré d'on ne sait quelles associations très subtiles et qui échappent. On essaie d'abord de comprendre, ce qui pour nous autres Français de France est toujours la première dé narche de notre esprit, jusqu'à ce qu'on ait compris qu'il n'y a rien à comprendre et qu'il faut plutôt se laisser bercer par une mélodie qui n'est pas sans charme. Ce sont des choses incohérentes et douces. M. Vielé- Griffîn a plus de tendresse que de force, une imagination plus délicate qu'éclatante et son expression est souvent voisine de la prose. Son âme vague flotte à tous les mirages, se dissout à toutes les brises. C'est le chuchottis des feuilles

Entre les peupliers mires

Au grand ruisseau de Loire étale.

Je choisis ces deux poètes parce que leur œuvre représente assez bien les tendances du groupa auquel ils appartiennent. Je pourrais en citer d'autres. Nous avons beaucoup de poètes, vernie de beaucoup de pays ; car ce qui caractérise le personnel poétique d'aujourd'hui c'est que la carte des deux mondes s'y échantillonne. On en trouverait le dénombrement imposant dans le

volume que M. Georges Docquois vient de consacrer au Congrès des Poètes (i). Ce congrès avait pour objet d'élire un successeur à Leconte de Lisle dans le « respect des jeunes », comme on élit un conseiller municipal. Si la consultation était bizarre, les réponses ont été assez insignifiantes. Du dépouillement des votes il ressort que les jeunes poètes se recommandent non plus de Coppée ou de Sully Prudhomme, mais de Verlaine et de Mallarmé. On s'en doutait déjà.

/ L'idéalisme est à la base de la Poétique nouvelle. La poésie est chose de rêve. Le poète est le rêveur. Mais à ce mot de rêve il faut restituer tout son sens et y faire entrer la théorie ellemême de la connaissance telle que l'entendent les philosophes. Nous ne connaissons que nousmêmes ; en nous étaient les êtres à qui nous avons tendu la main et les choses auxquelles nous nous sommes heurtés ; en nous était le parfum de la fleur, en nous les épines où nous nous sommes déchirés; et les routes aux lointains obscurs où notre destin s'égarait ne menaient qu'à notre âme... C'est le sens de la légende de Narcisse. Nous sommes pareils à l'enfant grec amoureux de son image et qui meurt du désespoir de n'en avoir pu saisir la réalité. Comme lui, nous

(i)M. Georges Docquois, le Congrès des Poètes, i vol. Bibliothèque de la Plume.

nous apercevons dans le miroir qui ne reflète d'autre visage que le nôtre. Ceux qui sont soucieux de savoir restent longuement accoudés dans cette contemplation d'eux-mêmes. Mais bien peu savent s'y absorber. Les apparences nous sollicitent : nous nous laissons prendre à leurs x'-ductions. Pendant les heures du jour la lumière se joue aux objets, les fait saiilir en relief et leur prête de vives couleurs ; il y a des voix et des caresses dans l'air : c'est le bruit, c'est le mouvement, le spectacle animé et varié, le décor qui nous abuse. A mesure que l'ombre revient, les couleurs s'effacent, les contours s'estompent, les bruits se taisent, les prestiges s'évanouissent, Lame se ressaisit, consciente dans le silence et dans la mort de tout, d'être seule vivante... L'homme part au matin, laissant la maison qu'il ne devrait jamais quitter, si plutôt il ne faut que l'absence lui en révèle le charme familier. Il descend par la plaine où s'éveillent les cantilènes et les rondes enfantines. Il entre dans la ville où l'amour l'attend pour l'enlacer dans ses liens de chair. Sur la place se sont réunis les hérauts d'armes, et leurs trompettes remuent en lui le besoin de l'action t II est alors en proie à l'orgueil et à l'ambition, à la colère et à la haine ; il connaît les rivalités et les luttes. Il va ainsi, suivant de fausses destinées, poursuivant de faux biens, oublieux de soi. La fausseté même de ces

biens, en éclatant à la fin, le sauve. Lassé de trop d'aventures et meurtri de trop d'échecs, le voyageur reprend le chemin delà maison désertée où n'a cessé de l'attendre la gardienne vigilante qui l'accueille sans lui faire de reproches. Il s'assied au foyer éteint. Il se repose sous la treille vendangée.. 11 se souvient. Il comprend et il juge. Il revoit les espoirs et leur mensonge, les désirs et leur vanité, les jouissances et leur amertume, la gloire et son néant. Il est triste, de cette tristessj désabusée qui lui enseigne le sens de la vie. Il trouve une sorte de joie, la seule qui ne trompe pas, dans cette contemplation silencieuse.

Et cette contemplation n'est pas égoïste. Car il y a une solidarité entre les hommes et chacun porte en soi le dépôt de l'humanité tout entière. En nous étudiant nous-mêmes, nous étudions tous les autres. Nous apprenons à connaître l'homme dans ce qu'il a de plus général, dans sa nature et dans les lois de cette nature, dans ses traits essentiels et qui ne changent pas. Nous prenons conscience de la destinée universelle. Les idées nous apparaissent dans leur pureté. La loi morale se découvre, aussi radieuse dans nos cœurs que le ciel étoile sur nos têtes. C'est ainsi que, dans l'apaisement des sens, dans le silence des passions, dans l'oubli des intérêts, l'âme repliée sur elle-même contemple en soi l'absolu.

C'est du « rêve » ainsi interprété que la poée»c doit être la traduction.

On voit déjà que cette conception diffère également de celle du lyrisme romantique et de la poésie parnassienne. Le poète romantique tire toute s^n inspiration des accidents de sa vie sentimentale. 11 s'attache à faire saillir ce qu'il y a en lui de plus individuel, dans sa destinée de plus exceptionnel, et par quoi il diffère des autres. Son regard est concentré sur quelques points particulièrement douloureux, ou sur tels passages de bonheur dont il perpétue le souvenir dans ce qu'il a de plus précis et de plus aigu. La poésie dont nous esquissons le programme ne l'ait pas de place à l'individuel. Elle ne retient que les traits par où nous nous ressemblons tous; en sorte que dans ses œuvres comme chargées d'humanité tous les hommes se puissent reconnaître. Elle ne dit pas telle douleur née un jour d'une aventure singulière ; mais elle répète cette plainte qui traverse les siècles, aussi vieille que le monde, étant née du mal de vivre. Elle ignore les nuances, le détail et l'accident; elle ne reproduit que des sentiments très généraux, que des états d'âme indiqués largement, comme ces paysages qu'on voit dans les toiles de Puvis de Chavannes réduits aux grandes lignes, aux plans essentiels, aux masses de lumière et d'ombre.

Pour ce qui est de la poésie parnassienne, son

grand principe, comme aussi bien celui de toute littérature réaliste, est la « soumission à l'objet». Le poète s'efface, comme dans l'œuvre impersonnelle et objective de Leconte de Lisle. Il laisse la parole aux choses. C'est en vertu du même principe et alors même qu'il semble s'en écarter le plus, que M. Sully Prudhomme décrit les réalités de la vie intérieure. Mais si les choses ne sont que des apparences, il ne saurait plus être question de s'y soumettre. Le monde n'est qu'une création de notre esprit ; et notre esprit reste donc libre à tout moment de le recréer à sa guise et de le façonner au gré de sa fantaisie. Pour lui ni le temps n'existe, ni l'espace ; et il ne se soucie ni de géographie ni d'histoire. Tous les éléments du monde sensible lui appartiennent, et il les recompose en vue de la fin qu'il veut signifier. Sa tristesse, s'il lui plaît, va prendre forme et vie et marcher devant lui. Elle sera une femme aux yeux de songe, reflétant des songes très anciens, à la voix qui semble venir du lointain des âges. Elle sera vêtue d'une robe dont les tons s'accordent à la pâleur de son teint et dont les plis retombent suivant un rythme. Elle tiendra à la main la tige allongée d'une fleur au large calice. Il y aura des mauves dans le jardin; et le soleil se couchera derrière les arbres et les tourelles dont le profil agrandi se mire au lac voisin, ainsi qu'on le voit dans les toiles des peintres anglais.

Tout cela se déduit logiquement du principe une fois posé. Dans une poésie de rêve le point dfi vue général se substitue au point de vue particulier, et le sentiment du réel disparaît pour faire place à l'artificiel .

De ce que l'homme est enfermé en lui-même, il ne s'ensuit pas qu'il n'existe aucune communication entre lui et ce qu'on appelle la Nature. Bien au contraire, entre le monde intérieur et le monde extérieur il y a une correspondance intime et secrète. Seulement elle ne nous est pas perceptible par les moyens ordinaires de la connaissance. Les sens s'arrêtent à l'enveloppe matérielle, incapables de pénétrer jusqu'à ce qui est derrière elle et qu'elle leur cache. La raison ne perçoit rien hors ce qui se moule dans ses cadres et se plie à son ordre logique. Mais nous devinons bien que tout l'être ne saurait tenir dans ces cadres trop étroits : un instinct nous avertit que la somme indigente de notre connaissance est débordée de tous côtés par l'inconnaissable. Nous sommes entourés par le mystère. Il est comme l'at- >hère où baigne notre sensibilité. Nous en avons parfois la révélation subite et partielle, et il nous semble que nous en avons effleuré quelque point devenu tout à coup tangible. Comment s'expliqueraient .sans cela ces pressentiments dont l'angoisse étreint les plus aguerris, ces terreurs soudaines ou ces joies sans cause, cette

tristesse dont nous emplit le crépuscule comme si la nuit se faisait en nous, celte légèreté de l'âme dans la fraîcheur matinale, ces rapides passages où nous communions avec toute la nature ? Un coin s'est soulevé du voile qui retombe aussitôt. Une brusque déchirure s'est faite. La sensibilité des hommes se mesure à ce sens qu'ils ont du mystère. Tandis que les esprits enfoncés dans la matière nient tout ce qui n'est pas elle, quelques-uns par miracle échappent à son oppression. Les autres hommes ne voient dans la forêt que de l'ombre et n'en goûtent que la fraîcheur : le poète y aperçoit un fantôme qui le cherche et il converse avec la Dame de la forêt. Les hommes disent que les sirènes n'existent pas, qu'il n'y a pas de faune accroupi dans les blés, et que les hêtres tombent sans que la hache qui les frappe rougisse du sang de la dryade. Le poète aperçoit dans les choses des visages qui le regardent ; il discerne des pleurs dans la pluie, des voix dans la nuit ; il entend le silence où quelqu'un est vivant. C'est pourquoi les hommes le traitent de fou, le clouent au mât du navire et le crucifient aux arbres du chemin. « Certes, dit quelque part M. Taine, il y a une âme dans chaque chose, il y en a une dans l'univers ; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague, par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne sais quoi de divin que nous entre-

voyons par des éclairs sublimes sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà ie pressentiment et l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne ». A l'âme humaine répond l'âme des choses, une âme dont les formes extérieures ne sont que les manifestations et que les symboles. De là une façon particulière d'envisager les choses, non plus en elles-mêmes, mais dans leur signification emblématique et par rapport aux idées qu'elles sont chargées d'éveiller en nous. Au procédé de la description se substitue celui de l'allusion. Le malheur est que, pour saisir ce s correspondances, il faudrait que nous fussions très près de la nature, et que nous en sommes très loin. Tout le travail de la civilisation contribue à nous en écarter. Notre pensée est circonscrite dans la barrière des idées qui délimitent et ferment son horizon. Devenue incapable du symbolisme, elle l'a remplacé par un procédé qui n'en est pas seulement différent, mais qui est le procédé inverse ou contraire : l'allégorie. Le symbolisme consiste à découvrir sous l'enveloppe matérielle le contenu idéal. L'allégorie part d'une idée abstraite qu'elle revêt ensuite laborieusement d'une forme concrète. La faculté de créer des symboles n'appartient qu'à l'imagination toute neuve, voisine des choses, presque mêlée avec elles et qui n'a pas encore distingué sa vie de leur vie. Les enfants n'aperçoivent le

monde que sous l'aspect du merveilleux ; peutêtre à qui saurait les entendre les chansons qu'ils inventent porteraient-elles comme un témoignage balbutié de l'universel mystère. Les peuples au temps de leurs origines ont ce don de l'imagination plastique : alors prennent naissance les religions et les mythologies. C'est ce même don de plus en plus atténué qui est la source des fables et des contes. Certaines époques d'ignorance et de misère sont particulièrement fertiles en légendes : la légende fleurit sur la terre douloureuse du moyen âge.

Au lieu d'inventer de froides allégories, comme on s'y évertue dans les époques dénuées de sentiment poétique, le poète d'aujourd'hui reprendra les vieux thèmes des symboles primitifs. Profitant du travail des siècles, de raffinement de la sensibilité, de la complication de l'intelligence, il y apercevra des analogies nouvelles, il y découvrira un sens inattendu. L'ame moderne peut s'exprimer encore par îes récits de la Légende dorée, et elle a recommencé de tourner dans le cycle de la Table- Ronde. Si nous prenons plaisir à entendre conter Peau d'Ane, c'est que sa robe couleur du temps est de la couleur aussi de notre rêve. Barbe- Bleue peut n'être qu'une histoire pour faire peur aux petits enfants, ou c'est une image de la sensibilité avide et déçue. Mais, pour le sens qui continue de s'en dégager, ni légendes ni fictions ne

valent ces mythes toujours jeunes: Ariane, Eurydice, Hercule, nés aux rives lumineuses de la Grèce, au pied des collines mesurées, dans les plaines bruissantes, au bord des fleuves habités par les cygnes, au bord des grèves où s'en vient mourir le chant immortel des sirènes.

C'est justement à l'interprétation de l'un de ces mvthes grecs que M. Henri de Régnier doit le meilleur de ses poèmes et celui qui jusqu'ici donne l'idée la plus complète de ce que cherche à être cette poésie renouvelée : l 'Homme et la Sirène. Aux dernières étoiles de la nuit finissante, venue d'un navire qu'on ne voit pas, on entend la voix du veilleur qui signale des sirènes sur la mer. L'aube se fait de plus en plus claire. Peu à peu on distingue une grève où est assis un homme couvert de vêtements amples et sombres. Sur ses genoux repose la tète d'une femme couchée et nue. Oui est cette femme et d'où vient-elle ? Il n'en sait rien, ne sachant rien d'elle que sa beauté. Elle lui sourit ens'éveillant, car elle est accueillante et douce. Elle lui offre des fleurs, la fleur de ses lèvres, la fleur de ses seins. Elle s'offre toute à lui, et lui offre en elle toute la volupté des choses.

Sens L'odeur de ma peau moite, et touche ma peau nue Ûu toute une tiédeur en parfums m'est venue Qui m'accable et m'embaume, et tu respireras pn mon souflle l'odeur de lou'e la forêt.

Oh 1 mes yeux purs sont frais en moi comme des sources; Des endroits de ma peau se veloutent de mousses ; Il me semble aujourd'hui que mes seins sont éclos. Si je pleurais, de doux ramiers seraient l'écho, Et des abeilles sont éparses dans mes rires, Et parmi la douceur de l'air où je m'étire Je me semble plus grande et je me sens plus belle Et magnifique de la Vie universelle.

Mais l'homme ne se contente pas de jouir de celte chair. Il en voile la nudité ; il tresse en nattes la masse des cheveux; il charge les doigts de bagues, il chausse les pieds de sandales. Il veut éveiller la pensée chez celle qui doit être sa compagne, la femme... Au soleil couchant, sur la même grève, il est étendu mort. Elle se penche sur celui qu'elle a tué, pitoyable et le plaignant de son erreur. Hélas ! pourquoi ne l'a-t-il pas comprise? pourquoi l'a-t-il appelée vers des destins pour lesquels elle n'était pas faite ? Elle n'était pas faite pour la vie de la conscience et pas née pour avoir une âme. Elle appartient aux choses qui peu à peu la reprennent, à la nature où elle va rentrer, à la mer où tout à l'heure du haut de la proue le veilleur apercevra mêlée à l'écume sa chevelure d'algues.

Ce petit poème nous présente harmonieusement fondus les deux éléments d'une poésie symbolique : d'une part une fiction suffisamment plastique, valant par elle-même, d'un charme sensuel et mortel ; d'autre part une signification très claire qui gagne à ne pas être précisée et résumée dans

une formule abstraite. Tout au plus regretteraije qu'au lieu de faire vivre les acteurs de son drame, le poète n'ait su que les faire parler et s'épancher en des monologues à la manière des personnages de notre tragédie classique.

De son côté, M. Vielé-Griffin avait tenté dans la Chevauchée cf Te /dis quelque essai analogue. Yeldis est une jeune femme dont le vieux mari eut l'heur de mourir. Elle part au soir vers un but inconnu, entraînant après elle la chevauchée galante et joyeuse de ceux que l'amour force à la suivre. Il y a là Philarque, qui fut un savant subtil; Luc, bel homme et fat; Claude, le joueur de viole, et Martial, le paladin, et d'autres parmi lesquels est le poète. Ils s'en vont sur la route, quj se déroule et s'allonge sans fin comme dans les rêves. Tant que Philarque et Luc se lassèrent et s'en furent sans adieux. Claude mourut. Alors, beau de sa jeunesse, fort de son amour, Martial prit dans ses bras la jeune femme, et, sur son cheval lancé au galop , il emporta Yeldis souriante . . , Le défaut serait ici que le symbole est presque trop transparent, le récit trop grêle, décelant une certaine gaucherie et pauvreté d'imagination. Xous ne pouvons entrer dans les mille détails et dans les infiniment petits de la technique. Encore devons-nous indiquer comment l'application de la même conception générale aboutit à d'importants changements dans la forme. Si la poésie

est chose de rêve, elle ne doit pas l'être seulement pour le poète, il faut qu'elle le soit aussi pour le lecteur. L'alexandrin tel que l'ont forgé les parnassiens a une sorte d'éclat dur dans un contour précis et arrêté. En dépit de l'appauvrissement ou même de la suppression totale de la rime, on désespère de le rendre assez ductile et fluide pour qu'il ne risque pas de donner à la pensée une précision factice. Aussi ne le conserve-t-on que pour mémoire et, pour ainsi dire, comme moyen de repère. En fait on le remplace par des séries ou des «laisses» de vrers à peine assonances, de coupe irrégulière, de rythme capricieux, où s'exprime librement la sensibilité de chacun. On a noté bien des fois l'influence de la musique et des plus récentes modes musicales sur la nouvelle poésie. Tout l'effort consiste à rapprocher le système de la versification des combinaisons de la musique, dont c'est le propre de n'éveiller en nous que des émotions vagues et de nous induire au rêve.

Peut-être aperçoit-on maintenant ce qu'il y a de vraiment neuf et de légitime dans la tentative des jeunes poètes. Ils se font de l'essence même de la poésie une idée à la fois très haute et très juste. Ils se rendent bien compte que tout artest vain qui n'enferme pas un contenu humain etqui est vide de pensée. Ils se souviennent que tous les essais d'explication du monde donnés par les

religions et les métaphysiques ne sont que les plus ingénieux des poèmes. Mais ils se tiennent en garde contre Terreur inhérente à ce qu'on appelle la «poésie philosophique». Ils comprennent que la poésie doit procéder non par raisonnement, mais par intuition. De même ils essaient d'apporter dans la composition, soumise aux règles d'une rhétorique trop impérieuse, plus d'imprévu et de fantaisie. Ils tâchent à rendre tout ensemble plus souple et plus complet l'instrument du vers. Ils donnent toute leur attention à l'élément qui appartient en propre à la poésie : l'agencement musical des rythmes et des syllabes. Ils veulent faire de la poésie vraiment une synthèse de tous les arts, et un genre différent de tous les autres.

Maintenant, et dans l'intérêt même d'une réforme que pour ma part je souhaite vivement de voir aboutir, il me sera permis d'indiquer les points faibles du système et tels dangers qui pourraient en compromettre le succès. La première objection qui se présente à quiconque vient d'ouvrir un de ces livres à couverture bizarre porte sur la question du vers libre. Car d'abord on n'a pas prouvé que l'alexandrin méritât tous les reproches sous lesquels on a tôt fait de l'accabler. Mais ensuite si on supprime luie sorte de vers, il serait bon de la remplacer par une autre ; or, le pré-

tendu «vers libre» est, jusqu'à ce jour, tout à fait inexistant. Quand M. de Régnier écrit:

Si tes lèvres ne m'ont pas maudit de tout le reproche de leur pâleur,

Si tes tristesses m'ont pardonné de toute la bonté de leur douleur,

Si ta bouche ne fut pas aride de m'avoir appelé en vain,

Si tes yeux ne furent point implacables d'avoir pleuré,

Si mon souvenir te fut doux,

De toute la peine endurée,

Si l'ombre du sépulcre (peut-être) garde ta face calme,

Si ceux qui t'ont enlevée (peut-être) ont dit:

Qu'elle est belle et douce dans la mort

Et pardonnante dans la mort !

Oh ! laisse-moi rentrer dans la vieille demeure,

Je suis celui qui prie et qui pleure.

ou quand M. Yielé-Griffin aligne ces mots:

Vieille Rome,

Force

Hautaine et triste,

Vaine et sans art que pour l'hégémonie,

O.i foulas d'un pied lourd le verger d'Ionie

Et fis stérile le vrai sang du Christ, etc.

il se peut bien qu'ils obéissent à une musique intérieure ; pour nous qui n'avons pas îa clef de leur musique, nous ne voyons dans ces séries de mots que des lignes quelconques disposées d'après une typographie fallacieuse. On a maintes fois essayé en France de se passer de la rime, on n'y est jamais arrivé : apparemment parce que la rime est chez nous constitutive du vers. Ce qui est plus nouveau et ne paraît guère moins chimérique c'est d'inaugurer un système de versification où les lois soient remplacées parle bon plaisir. Des

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prime l'un qui est la rime, et on laisse les deux autres, nombre et agencement des syllabes, à la fantaisie personnelle. On voit aisément ce qui reste. A ce compte il n'est pas de prose qu'on ne puisse à aussi juste titre faire passer pour vers. Et peut-être n'était-ce pas la peine défaire tant d'affaires pour revenir finalement à ce système bâtard de la prose poétique dont on s'est jadis tant moqué. Le vers libre est cela même : prose poétique, prose rythmée, prose musicale, prose précieuse, ou de quelque épithète qu'on veuille la décorer, mais toujours de la prose.

11 serait temps aussi d'en finir avec cette fameuse « théorie de l'obscurité» que la nouvelle école a élevée en effet à la hauteur d'un dogme. On nous dit que le poète est en droit d'exiger de la part du lecteur un effort; mais aussi ne demandons-nous pas qu'on fasse des vers « pour lire en wagon. » On soutient qu'il n'est pas nécessaire pour la poésie d'être comprise, mais uniquement d'être sentie; il n'en reste pas moins que l'objet de la littérature est d'abord d'exprimer des idées; et quoi qu'on puisse faire pour les confondre, la poésie n'est pas la musique. On cite l'exemple de grandes œuvres qui ont comme des parties d'ombre ; encore faut-il que la partie le plus aisément accessible nous donne envie de pénétrer l'autre. On dit aussi que le vague a sa vertu en soi et que la pensée qui se voile en devient plus

attirante, qu'un style n'est limpide que parce qu'il est trop peu chargé de matière, que les idées simples sont les idées courtes ou banales, et que l'obscurité est une condition de la profondeur. Voilà de belles choses. Mais toutes les raisons ne servent de rien pour nous donner du plaisir. Et les arguments les plus subtils ne nous feront pas prendre pour des poèmes tels rébus indéchiffrables dont nous soupçonnons que le mot n'existe pas. C'est une plaisanterie dont au surplus personne n'est dupe. Le symbolisme, par sa définition même, est tenu d'être intelligible, puisque le symbole n'y prend de valeur ou même n'existe à titre de symbole qu'autant qu'on en aperçoit l'application. L'obscurité n'est pas un caractère essentiel de la poésie symboliste non plus que d'aucune autre. C'est le défaut ordinaire de gens qui n'ont pas vu bien clair dans leur propre pensée.

Est-il indiscret de souhaiter en terminant que nos poètes arrivent enfin à débrouiller leurs idées ? D'autre part, ce ne sont pas les bonnes intentions qui leur manquent. Mais pourquoi estce qu'ils se hâtent si peu de les réaliser? Je sais qu'il est assez vain d'adjurer les gens d'écrire un chef-d'œuvre ; mais c'est qu'en littérature comme ailleurs on ne peut se dispenser d'arriver à temps. Il y a pour les tendances littéraires un moment où il faut qu'elles aboutissent, sous peine de s'épui-

ser et de disparaître sans avoir rien produit. La poésie nouvelle est à peine née ; elle a déjà ses lieux communs, ses procédés quasiment mécaniques, son jeu d'énigmes, son répertoire d'emblèmes en tous genres, son fatras et sa défroque. « Je souhaiterais, dit l'un de ses théoriciens, qu'on nous laissât enfin tranquilles avec le Graal, le cygne, l'oiseau de Siegfried, les casques, les palefrois, les glaives, les cités de rêve et autres lieux communs. C'est une punition injuste que les symboles qui plurent à Wagner, et qui ne valent que par la place qu'il leur assigna, soient devenus le repère et la cheville de tous les débutants de lettres. Est-ce que cette ferblanterie est de la vie ?... » Voilà précisément ce qui nous inquiète. Ces indices et quelques autres nous renseignent sur la période que traverse aujourd'hui la poésie nouvelle. C'est la période critique, où rien n'est encore compromis, où tout paraît déjà douteux. C'est le moment où l'on se demande, non sans quelque appréhension, si le germe se développera, si la branche va porter des fruits ou se dessécher, si l'idée va prendre forme, — ou la formule se figer en poncif.

Août 1895.

xM. GEORGES RODENBAGH

M. Georges Rodenbach qui aujourd'hui, est l'un des nôtres, a passé toute sa jeunesse dans Bruges, sa ville natale. Vingt années durant, cet horizon a été le sien : une ville de province silencieuse et morne, ville de couvents et de béguinage, aux rues presque désertes, dont les passants sont des séminaristes, des religieuses en cornette et de vieilles femmes : on ne voit jamais tant de vieilles femmes, selon la remarque du poète, que dans les vieilles villes. Des rues grises, les teintes différentes des façades se mêlant dans une même harmonie de gris. Une atmosphère pâle, comme d'un perpétuel jour de Toussaint. De hautes tours qui font de l'ombre. Des quais bordés de peupliers. Encaissés entre de profondes murailles, des canaux lents, des canaux dormants, dont l'eau inutile ne sert qu'à refléter le visage des maisons neuves ou le

tremblement des feuilles. Beaucoup de choses religieuses : des églises, des prières, des cantiques, des processions. Des tintements de cloches. Nous n'entendons pas les cloches dans nos villes où leurs voix se perdent mêlées à tous les bruits que fait notre activité. Dans le silence leur glas semble lugubre, forme en se propageant de larges cercles. Le soir, dans l'obscurité, des maisons apparaissent marquées d'une tache de lumière. Car une ancienne coutume veut qu'une lanterne, pendue aux volets clos et nouée de crêpe noir, dénonce les maisons qui ont été touchées par la mort.

On n'échappe pas à l'influence d'un milieu si étouffant. Il se fait une pénétration de l'âme par les choses. C'est pourquoi, du jour où il a rompu avec la banalité des commencements impersonnels et des imitations, M. Rodenbach n'a plus eu d'autre souci que de transcrire l'image de cette vie stagnante dans son décor suranné. Dans son roman : Y Art en exil, il retrace la détresse d'un poète confiné dans l'exil de la province, et il nous dit ses pâles amours avec une béguine qu'il a aimée pour sa démarche mystique et pour son regard qui semblait regarder de très loin. Dans Bruges la Morte, le héros pleure une morte, et de façon qu'on sait à peine si la morte qu'il pleure est une femme regrettée ou si c'est la ville elle-même, la ville défunte. Mais c'est

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