M. GABRIEL D'ANNUNZIO
Voilà un peu moins de deux ans que le nom de M. Gabriel a'Annunzio fut prononcé chez nous pour la première fois. Aujourd'hui le jeune romancier est aussi connu en France et il y est moins contesté qu'en Italie. Cette rapide et brillante fortune s'explique par bien des causes. D'abord l'œuvre de M. d'Annunzio vient à son heure. Ce « latin» nous arrive au moment où nous commençons à nous fatiguer de ce qu'on appelle d'un mot et en bloc : les littératures du Nord. La lassitude a déjà succédé à l'engouement. Nous nous tournons vers ceux qui sont du Midi. Nous soupirons après une «renaissance latine». Il nous semble que M. d'Annunzio peut être l'un des ouvriers de cette renaissance. — Puis il a eu la bonne fortune de trouver un traducteur comme on n'en rencontre guère. Ce sont des merveilles que ces traductions de M. Georges Hérelle, si fidèles et en même
temps d'une allure si libre, écrites dans une langue simple, vigoureuse, imagée. Ces romans traduits sont parmi les mieux écrits entre les romans français d'aujourd'hui. — Enfin M. Gabriel d'Annunzio a trouvé en France un introducteur incomparable. Comme naguère il nous avait révélé le roman russe, M. de Yogûé vient de nous donner sur l'ensemble de l'œuvre poétique et romanesque de G. d'Annunzio une étude magistrale. Il faut avouer que ce d'Annunzio a toutes les chances. Grâce à ce concours de circonstances heureuses, il est passé chez nous auteur à la mode. Il intéresse les lettrés. Il passionne les mondains. Le snobisme le guette.
Je laisserai de côté tout ce qui concerne la biographie de M. d'Annunzio. Il nous suffit de savoir qu'il se fit connaître de très bonne heure par des vers d'une excessive hardiesse, qu'il mena pendant plusieurs années une vie tumultueuse où les succès littéraires ne furent pas les plus retentissants, qu'il vit aujourd'hui retiré dans ses terres de la province de Chieti, uniquement occupé de son rêve d'art, — et qu'il a trente ans. Je négligerai de même l'œuvre du poète. Je ne m'occuperai que des romans qui ont fait connaître chez nous M. d'Annunzio. Il a publié, outre un certain nombre de nouvelles, il Piacere (1889), traduit en français sous le titre de V Enfant de volupté. V Innocente (1892) paru chez nous sous le titre de
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l9 Intrus, et Trionfo délia Morte (1894). Ces trois romans forment le cycle des « romans de la rose». Ce sont histoires de chair et de volupté. Pour faire suite et contraste, d'Annunzio nous promet trois «romans du lys » : les Vierges aux rochers, la Grâce, l'Annonciation. Don Juan se convertit.
Ces romans nous fournissent l'occasion d'examiner une question qui à l'heure actuelle est très débattue : celle du « libre échange intellectuel » qui tend à s'établir entre les différentes nations de l'Europe. Les communications devenant chaque iour plus faciles, la connaissance des langues se vulgarisant, la vie se mêlant, les littératures aussi se mêlent, se fondent et se pénètrent. Est-ce un danger? Et faut-il craindre que par suite de ces infiltrations venues de l'extérieur chaque littérature ne risque de perdre son originalité? Pour ma part je ne le pense pas. Les empreintes de la race et de la tradition sont trop profondément marquées sur l'esprit de chaque peuple, pour qu'elles puissent s'effacer au contact des idées étrangères. Ces échanges ne sont que source de richesse, élément de fécondité. C'est ce que prouve, par un frappant exemple, l'œuvre d'Annunzio. Celui-ci en effet a subi toutes les influences qui ont dominé en ces derniers vingt ans, et il s'y est prêté. Nous allons suivre à travers ses
livres tous les courants littéraires et artistiques qui venus d'un point ou d'un autre se sont fait sentir à toute l'Europe.
Le réalisme. — Parmi les premières «nouvelles» que publia d'Annunzio telles histoires brutales, violentes et moroses, sont d'un bon élève et d'un disciple fidèle de notre Maupassant. La Huche expose la rivalité de deux frères dont l'un est infirme. Un jour qu'il s'est penché pour prendre du pain dans une huche, l'autre lui referme le couvercle sur la tête, et pèse de toute sa force jusqu'à ce que le corps pende inanimé. Un martyr est l'histoire d'un pauvre diable de matelot qui au début d'une traversée s'aperçoit qu'il a au cou un bobo. Le bobo enfle, grandit, menace ; les camarades jugent qu'une incision est nécessaire ; ils charcutent le malheureux avec une sottise barbare jusqu'à ce que mort s'en suive. Les Sequins sont un drame d'avidité et d'ignominie. Ce sont là de courts récits et qui n'ont d intérêt que parce qu'ils nous indiquent une tendance de l'esprit de l'écrivain. La grande nouvelle intitulée Episcopo et Cie a par elle-même de la valeur. D'Annunzio y étudie un de ces caractères faibles destinés à subir toujours la domination d'autrui. Son Giovanni Episcopo est une de ces loques d'humanité comme les écrivains réalistes aiment à nous en montrer. Pour faire vivre a nos yeux la femme à laquelle l'infortuné a lié son sort, l'impure Gine-
vra, d'Annunzio a trouvé des touches puissantes : « Des hommes qui venaient à notre rencontre se « retournèrent deux ou trois fois pour la regar- « der, et ils avaient dans les yeux le même éclair. « C'était toujours, toujours la même chose quand « elle passait à travers la foule comme en un sillon « d'impureté. Il me sembla qu'autour de nous « cette impureté souillait l'atmosphère. lime sem- « hla que tout le monde convoitait cette femme « et jugeait facile de l'obtenir et avait la même « image obscène fichée dans le cerveau. » Ne voilà-t-il pas une statue vivante de l'Impudicité modelée en pleine chair? — Il faut insister sur ce « réalisme » de M. d'Annunzio. Car ce n'est pas sous cet aspect qu'on s'est accoutumé chez nous à envisager son talent. C'en est pourtant l'un des éléments constitutifs. Dans le Triomphe de la Mort une des parties les plus saisissantes est celle qui est intitulée :« la Maison paternelle. » C'est un tableau de maître peintre réaliste. Le goût de la psychologie. — C'est M. Paul Bourget qui nous a rendu le souci des choses de Fâme. D'Annunzio a beaucoup pratiqué l'auteur des Essais de psychologie et celui de Mensonges. Tel de ses romans n'est qu'une longue enquête psychologique. Ses personnages, si dominés qu'ils soient par les sens, ne sont pas tellement absorbés dans la matière que chez eux la vie intellectuelle ne soit très développée. Ils sont curieux
des phénomènes intérieurs ; ils s'analysent, ils s'étudient et ils étudient les autres ; ils raffinent sur leurs sentiments; tant qu'enfin ils s'embrouillent dans leurs analyses, s'embarrassent dans leurs déductions, et arrivent à n'y plus rien comprendre... ce qui est le dernier mot et l'effort suprême de la clairvoyance psychologique.
Le baudelairisme. — On entend par là cette perversion qui consiste à mêler le catholicisme avec la débauche, et à raviver la sensualité par le ragoût de l'émotion religieuse. Cette tendance est l'une des plus désobligeantes qui soient. Elle est commune à la plupart de nos jeunes poètes. On la retrouve en plus d'un passage des livres d'Annunzio. La chambre, témoin des exploits amoureux d'André Spérelli « était religieuse comme une chapelle » ; et son ingénieux propriétaire y avait à dessein multiplié les images pieuses, ornements d'église, tentures et chasubles. Tullio Hermil avant de redevenir le mari de Juliane essaie de se persuader qu'elle est en réalité, comme il l'appelle, sa « sœur », afin de donner à la reprise de leurs amours le charme supérieur de l'inceste. Rien de tout cela n'est très joli. Mais c'est qu'en effet les éléments qui ont concouru à former ce talent très complexe ne sont pas tous de même valeur.
L'évangélisme russe. — D'Annunzio est un fervent admirateur de Tolstoï. C'est à partir de
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/'Intrus qu il subit l'influence des romanciers russes. Ce livre en est directement inspiré. On y retrouve les principales idées qui, venues de làbas, ont pénétré toute la littérature européenne et chez nous ont renouvelé le roman. C'est par exemple l'idée de la bonté de la souffrance et de sa valeur d'expiation. Ou c'est encore cette idée qu'il faut humilier la raison, et choisir pour se guider dans la vie, l'exemple des plus simples entre les hommes. Jean de Scordio, le paysan sublime, fait pendant à Platon Karataïeff. Il est père de quatorze enfants; ils l'ont abandonné, tous les quatorze, et il ne les a pas maudits. Quand Tuliio vient lui demander d'être le parrain de l'enfant de Juliane, il le trouve en train d'ensemencer son champ. Jean de Scordio forme ce souhait : « Puisse cet enfant être aussi bon que le pain qu'on fera avec le blé qui poussera dans ce sillon ! » Cela est solennel, et un peu niais, ainsi qu'il convient.
En philosophie d'Annunzio va jusqu'aux théories de Nietzsche; en peinture il est préraphaélite; en musique il est wagnérien. Doué d'une intelligence très compréhensive et d'une remarquable faculté d'assimilation, il est parmi les écrivains de l'Europe d'aujourd'hui l'un des plus cosmopolites.
Et il est profondément Italien. Il aime la terre italienne. Il y tient par de profondes et de subti-
les racines. Il sent en lui l'âme de la race. II se plaît à la retrouver, cette âme diffuse, dans les chants rustiques, dans les traditions qui se perpétuent parmi les gens des campagnes, dans les coutumes, qui, depuis le temps du paganisme, n'ont presque pas changé. Surtout il aime à se représenter comment cet instinct national s'est développé, épanoui dans la littérature et dans Fart. Il se reporte en imagination àl'époque de la Renaissance. Il s'efforce d'en restituer en lui les merveilles. Il se fait le contemporain des grands seigneurs lettrés, des artistes et des fameuses courtisanes. Or, on sait ce qui appartient en propre à l'Italie dans le mouvement de la civilisation moderne et dans le développement de l'art. Son interprétation de la beauté diffère de celle que nous ont laissée les Grecs. Tandis que la beauté grecque est faite surtout d'harmonie et qu'on y voit l'âme transparaître, la beauté dans l'art italien doit plus à la matière, tient davantage aux attaches du corps etne se sépare pas de la Volupté. Plastique et voluptueuse, telle est bien l'imagination de M. d'Annunzio. Chez lui toutes les scènes s'arrangent en tableaux. Voici une femme à sa toilette : « C'était le matin. Elle se tenait au « soleil pour faire sécher ses cheveux mouillés « qui l'enveloppaient tout entière, comme un « velours d'un beau violet profond où tranparais- « sait la pâleur mate de son visage. Le store de
« toile, relevé à demi, d'une vive couleur orangée, « lui mettait au-dessus de la tête la belle frise « noire de sa bordure, dans le style des frises « qui entourent les antiques vases grecs de la « Campanie ; et si elle avait porté autour des « tempes une couronne de narcisses, si elle avait « eu près d'elle une de ces grandes lyres à neuf « cordes, où l'on voit peintes à l'encaustique les « figures d'Apollon et d'un lévrier, elle aurait « certainement eu l'air d'une élève de l'école de « Mitylène ou d'une poétesse deLesbos.»On citerait vingt morceaux de ce genre. D'Annunzio aperçoit la beauté féminine comme le peintre attentif à l'éclat des tons, à la saveur des chairs, ou comme le statuaire amoureux des formes et qui sculpte un marbre de femme couchée, une figurine de baigneuse. Il a de même, au plus haut degré ce qu'on appelle le « sentiment de la nature ». Il associe aux émotions de ses personnages celles qui leur viennent de l'état de l'atmosphère, de la qualité de l'air, de l'espèce du paysage, de l'heure du jour, cette gravité, cette tendresse, cette mélancolie issues des choses et qui en sont comme le retentissement au plus profond de nousmêmes. — On devine ce que sera l'amour dans les livres de ce psychologue qui est en même temps un peintre et un poète. Replacé dans le cadre de la nature, en face de l'éternel attrait de la Beauté, il sera non pas seulement une abs-
traction, idée ou sentiment, mais bien l'amour tout entier, jouissance de nos corps et torture de nos âmes.
On voit maintenant quels éléments se réunissent dans la composition des romans d'Annunzio et comment ceux qui lui viennent de son commerce avec les écrivains étrangers s'y mêlent avec ceux qui sont le fond même du caractère national et de la sensibilité proprement italienne.
Le premier en date de ces romans, V Enfant de volupté^ — trop long, souvent languissant, et dont la conclusion est pour le moins fâcheuse, — a surtout pour intérêt de nous présenter le tvpe de jeune homme que d'Annunzio remettra dans tous ses livres, en ayant sans doute trouvé les principaux traits en lui-même, et en regard deux figures de femmes inoubliables. On connaît assez les types qui de coutume composent le personnel masculin des romans d'amour : le « beau mâle » inconscient et stupide et qui est tout uniment une brute ; le « libertin », celui qui par curiosité, par désœuvrement, par ennui, se fait de l'amour une carrière et chez qui l'habitude de la débauche a tué la possibilité elle-même de l'amour ; « ^intellectuel », l'homme de culture supérieure, fourvové dans l'amour et qui y trouve surtout un prétexte à des analyses douloureuses. André Spérelli est, comme tous les professionnels de l'a-
mour, égoïste et lâche, la volonté ayant chez lui abdiqué devant l'instinct, et le sens estLétique s'étant substitué au sens moral dont on sait qu'il ne joue qu'imparfaitement le rôle. D'où vient qu'il est moins odieux que la plupart de ses confrères et qu'il garde, en dépit de ses pires égarements on ne sait quel charme vainqueur? C'est qu'il aime vraiment, avec une ardeur qui lui refait chaque fois une ingénuité toute neuve. « En lui malgré « toute les corruptions la jeunesse résistait, per- « sistait, métal inaltérable, arôme tenace. Cette « splendeur de jeunesse vraie était sa qualité la plus « précieuse. A la grande flamme de la passion, « tout ce qu'il y avait en lui de faux, d'artificiel, « de vain, se consumait comme sur un bûcher. »Telles sont bien ses excuses, ou telles sont les raisons qui font qu'il conserve quand même un attrait : il a la jeunesse et la passion.
Sans doute on fera quelque jour une séduisante galerie avec les « femmes » de Gabriel d'Annun zio. Voici d'abord Hélène Muti duchesse de Scerni. Au moment où il va la rencontrer, André rêvait d'une de ces courtisanes du xvie siècle qui « semblent porter sur le visage un voile tissé « par quelque sortilège nocturne. » Sitôt qu'il aperçoit Hélène, il la reconnaît pour la femme de son rêve. Il l'a devinée tout à l'heure pendant que devant lui elle montait l'escalier; le manteau doublé de fourrure neigeuse lui avait glissé
autour du buste laissant à découvert les épaules splendides. Il est assis à table à côté d'elle. « Elle avait la voix si insinuante, que cela don- « nait presque la sensation d'une caresse char- « nelle... » Cette grande dame est bien de la race des courtisanes. « Certaines intonations de sa « voix et de son rire, certains de ses regards « exhalaient un charme trop aphrodisiaque. Elle « dispensait avec trop de facilité la jouissance « visuelle de ses grâces. Par instants, sous les « yeux de tous, involontairement peut-être, elle « avait un mouvement, une posture, une expres- « sion qui, dans l'alcôve, aurait fait frissonner un « amant. Quiconque la regardait pouvait lui dé- « rober une étincelle de plaisir, pouvait l'enve- « lopper d'imaginations impures, pouvait deviner « ses secrètes caresses. Elle paraissait n'avoir « été créée que pour les pratiques d'amour, et « l'air qu'elle respirait était toujours embrasé « des désirs suscités autour d'elle. » Pour faire un cadre à sa beauté somptueuse, le romancier nous la présente dans le décor d'un grand dîner, dans l'éclat des lumières et des cristaux, dans le parfum des fleurs et des chairs, ou bien il nous la montre vêtue de lourdes étoffes, escortée d'admirations, au milieu de la pompe d'une fête comme on en voit dans les tableaux des peintres vénitiens. Le premier soir André lui a dit : « Vous devez être faite comme la Danaé du
« Corrège. » Elle ne s'est pas offensée de ce propos. Toute parole qu'on lui adresse ne saurait être que l'expression d'un désir.
Maria Ferrés par son idéale beauté fait un délicieux contraste à cette beauté trop charnelle. « Elle avait le visage ovale, peut-être « allongé un peu trop, mais si peu que rien, de « cet aristocratique allongement qu'exagéraient « volontiers au xve siècle les artistes chercheurs « d'élégance. Les traits délicats avaient cette « habituelle expression de souffrance et de lassi- « tude qui donne aux Vierges leur charme hu- « main dans les bas-reliefs florentins du temps « de Gosme. Une ombre morbide, tendre, pareille « à la fusion de deux teintes diaphanes, d'un « violet et d'un azur idéalement tendres, envi- « ronnait ses yeux, où s'épanouissait un iris « fauve d'ange brun. Ses cheveux lui chargeaient « le front et les tempes comme une lourde cou- « ronne... Rien ne surpassait en grâce cette tête « si fine qui semblait peiner sous le fardeau « comme sous un châtiment divin. » Par souci d'artiste et pour les besoins de l'harmonie, d'Annunzio donne à Marie la Siennoise un vêtement d'une étrange couleur de rouille, d'une couleur de safran passée, indéfinissable, de ces teintes qu'on voit dans les tableaux des Primitifs et dans ceux de Dante-Gabriel Rossetti. Et il assortit à la nuance du vêtement la nuance de l'atmosphère.
Le temps où nous apparaît Donna Marie est ce mois de septembre, discret, mystérieux, d'un charme presque féminin. Auprès de cette créature d'élite André éprouve un sentiment de soumission et de dévotion ; son souhait serait « de lui obéir... » Il répète son nom: Marie! Marie! et les syllabes lui en semblent infiniment douces. Il songe qu'il serait heureux si elle lui permettait simplement de l'appeler : Marie ! comme une sœur. Au fond, toutes les déclarations qu'on adresse à une femme, et de quelques apparences qu'on essaie de les colorer, signifient toujours la même chose. Mais auprès des meilleures on éprouve le besoin de dissimuler par tous les artifices du langage la brutalité de l'aveu. Il est des femmes qui spiritualisent tout ce qui les approche. Donna Marie est l'une d'elles...
Pour avoir créé cette noble et charmante figure, il sera beaucoup pardonné à G. d'Annunzio, — et il lui a été beaucoup écrit. Tout auteur qui traite des choses de l'amour est exposé à recevoir des lettres de femmes qui ne sont pas toutes des détraquées. Ce sont les menus profits du métier. L'auteur de Y Enfant de volupté a reçu beaucoup d'épîtres féminines venues de France. Elles diffèrent, comme bien on pense, sur plus d'un point; mais il en est un par lequel elles se ressemblent : toutes nos Françaises se déclarent sœurs en Donna Marie, sorelle di Maria Ferrés.
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Et peut-être à ces figures d'un dessin très précis préférons-nous ces images plus vagues : Juliane, Hippolyte. De Juliane on nous dit surtout qu'elle a beaucoup souffert. Hippolyte est moins une femme en particulier qu'elle n'est un symbole de la Femme. Notre imagination se donne carrière. Des souvenirs se réveillent. Des désirs prennent forme. Nous arrêtons à notre gré les traits flottants de ces figures imprécises. Nous y incarnons notre propre rêve.
L'Enfant de volupté était une œuvre de jeunesse, d'un charme encore superficiel. Il y a dans Y Intrus plus de maturité, plus de réflexion et plus de profondeur. C'est ici deux êtres qui s'aiment et qui se font souffrir. Du coup nous entrons dans la vie, nous sommes dans le plein de la réalité.
En outre, d'Annunzio aborde dans ce livre une des questions qui sont aujourd'hui le plus discutées : la question du pardon. Les moralistes d'il y a vingt ans étaient d'une intransigeance farouche. Pour eux la faute de la femme était sans excuse et devait être sans merci. On ne prenait ni la peine ni le temps de discuter avec la femme coupable ; on avait un moyen simple et catégorique d'en finir avec elle : on la tuait. Nous sommes devenus beaucoup plus humains. Les romanciers dans la Tourmente ou dans la Petite
Paroisse se montrent partisans d'une solution moins brutale. Au théâtre, Fauteur du Pardon prend à soi tour le parti de l'indulgence. C'est sur la notion de notre faiblesse que M. Jules Lemaître établit la théorie du pardon; carie moyen d'être sévères à des fautes qui demain peut-être seront les nôtres ? Et c'est bien par là aussi que sa théorie me semble fausse. Il n'y a à attendre de la faiblesse ni générosité ni bonté, mais rien qu'égoi'sme et compromissions. Le pardon n'est qu'un mot vide de sens si on n'entend pas dire que le pardon est décerné au nom d'une vertu supérieure. Ceux-là seuls ont le droit d'être ind 1 ents qui sont irréprochables. Pour les autres, leur pardon n'est que complaisance et peut-être complicité...
Aussi bien d'Annunzio ne s'élève pas à ces hauteurs morales. Tullio Hermil s'est repris de goût pour Juliarie lorsqu'il découvre que celle-ci l'a trompé. Il ne veut pas renoncer au plaisir de la possession. Mais en même temps la vue de l'enfant né de la I :i est intolérable. Que fait-il? Comme dans la nouvelle de Maupassant, il tue « l'innocent », ou il l'aide à mourir. Désormais entre lui et la femme qu'il aime, Tullio ne verra se dresser un souvenir trop précis et une image trop gênante. Il est bien évident que le pardon n'est pour rien dans l'affaire. Il n'est que le nom dont on décore le double instinct, pareil-
îement bestial, de la jouissance et de la destruction.
Le Triomphe de la mort est jusqu'ici l'œuvre la plus complète qu'on doive à M. d'Annunzio, celle où il a réalisé son effort le plus vigoureux, où il a mis le plus de pensée et d'art. J en laisse volontairement de côté certains aspects dont l'é* tude pourtant ne laisserait pas que d'être intéressante ou curieuse : le roman de mœurs réaliste, la forte idylle en pleine nature, les descriptions. Je ne retiens que l'étude de passion, afin d'en faire ressortir la signification et la portée. Le drame est à deux personnages; et cette fois d'Annunzio leur a donné un caractère de généralité tout nouveau. George Aurispa n'est plus seulement l'homme qui cherche dans l'amour la jouissance immédiate et passagère. De la famille à laquelle il appartient il a reçu par hérédité une âme religieuse. Il transporte dans l'amour ce besoin d'absolu qui est une notion religieuse ou tout au moins métaphysique. Il est un « ascète sans Dieu ». — Hippolyte a la beauté qui séduit et qui pourtant est imparfaite. Certains traits qui sont lourds, certains détails vulgaires, décèlent je ne sais quoi d'animal. Elle est travaillée par une maladie mystérieuse, attendu que la femme restera toujours l'enfant malade dont a parlé le poète. Tout contribue à nous montrer dans Hippo-
|yte l'être inférieur et délicieux, objet pour l'homme de tous les rêves, source de tous les bonheurs, instrument de toutes les déchéances et de toutes les ruines. — Entre cet homme et cette femme va se passer l'éternel drame de l'humanité : c'est d'abord le mirage du bonheur parfait dans l'amour, c'est le désir d'arriver à l'entière possession, d'absorber une autre vie dans la sienne et de s'absorber dans autrui : et c'est enfin devant le démenti des faits, et dans la nécessité de renoncer à réaliser l'impossible, la déception qui aboutit à la haine.
George aime Hippolyte d'un amour exclusif et inquiet. « 11 savait bien que l'amour est la plus « grande des tristesses humaines, parce qu'il est « l'effort suprême que l'homme tente pour échap- « per à la solitude de son être intérieur; effort « inutile comme tous les autres. Mais il aspirait « à l'amour avec un transport invincible. » 11 songe que, quoi qu'il fasse, trop de souvenirs sont entre la femme qu'il aime et lui. Le monde où elle vit, la société qui l'entoure, les occupations où elle se mêle, tout cela lui vole un peu du bien qu'il convoite pour lui seul. Alors il fait ce rêve qu'ils soient seuls tous deux dans le monde . Qu'ils s'en aillent dans une retraite où tout leur sera étranger qui ne sera pas eux, où ils seront l'un à l'autre tout l'univers! Elle ne verra, n'entendra, ne saura que lui. Tous ses sens seront
fermés aux sensations qui ne viendraient pas de lui... Hippolyte accepte de se prêter à ce rêve insensé. Elle vient au rendez-vous qu'il lui a fixé, dans la villa qu'il lui a choisie, à San Vito, au bord de la mer. Il a fait joncher de fleurs le chemin par où elle doit passer. Elle marche sur les fleurs dont le sol est jonché. Elle marche sur la chair et dans l'haleine des fleurs. Elle est la maîtresse et la reine. Désormais il vivra pour la contempler dans sa beauté immuable et changeante. Il la verra fraîche et jeune dans la jeunesse du matin, radieuse dans la splendeur des midis, ou bien dans la nuit sombre, devant la mer étendue à ses pieds, tragique et terrible comme l'Hélène des Grecs.
Mais on a beau faire. Les pauvres êtres se restent toujours l'un à l'autre impénétrables. « Quelle solitude que tous ces corps humains ! » Même dans l'amour et jusque dans l'extase des ivresses, on reste deux, toujours deux, séparés, étrangers, solitaires. De la différence naît l'hostilité. Un jour vient où George aperçoit dans la physionomie d'Hippolyte certains détails qui lui avaient échappé, ce qu'il y a de commun et d'irrégulier dans ses traits, le bas du visage qui est alourdi, la bouche qui est vulgaire. C'est la désillusion, c'est le désenchantement. Il est obligé de s'avouer à lui-même qu'il ne l'aime plus... Il ne l'aime plus, — il la désire toujours.
« Entre cette femme et lui il semblait qu'il se « fût établi comme une adhérence corporelle « une sorte de dépendance organique en vertu « de quoi le moindre geste d'elle provoquait en « lui une modification sensuelle involontaire. » A l'amour défunt survit le désir, un désir dont il a la terreur, une séduction à laquelle il voudrait et à laquelle il ne peut échapper. Une sourde irritation grandit en lui contre elle. Elle ne comprend rien d'ailleurs à cet obscur travail qui se fait dans l'âme de son amant. Elle le provoque, l'imprudente îElle le défie. N'est-elle point sûre de son pouvoir? Ne sait-elle pas les gestes et les paroles qui prévaudront contre ses défiances et contre ses révoltes? N'est-elle pas plus forte que sa pensée? « Le parfum de ma peau peut en toi dissoudre un monde... » Hélas! elle ne sait pas que du plaisir doit naître la satiété et qu'une loi veut que l'amour se change en son contraire. : lée est maintenant l'Ennemie. — Une fois déjà, au bain, il a tenté de la faire périr. I soir il l'entraîne au bord d'un précipice hérissé de rochers. Il s'y jette avec elle. — Ainsi se termine par un dénouement tragique ce drame de l'amour sensuel. Je ne sais guère de poème plus sombre, où soit mise en relief avec plus de vigueur cette hostilité qui naît du fond mystérieux de la chair, où se vérifie plus cruellement cette loi de l'amour qui
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ne peut trouver son entière satisfaction que dans la mort.
Nous sommes assez loin de la peinture légère et superficielle de la volupté. Ayant commencé par ne décrire que le plaisir et que les joies des sens, d'Annunzio en arrive à nous faire toucher ce qu'il y a de troublant et de fatal dans la passion. Tel est chez lui le résultat du mélange de qualités contraires, de la gravité de la pensée du Nord avec la sensualité italienne. L'écrivain est trop jeune pour qu'on puisse porter sur son œuvre un jugement qu'on pourrait être obligé de modifier demain. Il nous promet des livres très différents de ceux qu'il nous a donnés jusqu'ici. En attendant, les romans que nous avons analysés suffisent pour lui valoir une belle place parmi les écrivains de l'Europe d'aujourd'hui. L'admiration ne leur sera pas refusée en France, une admiration dans laquelle il entrera tout de même une sorte d'étonnement. Car ces transports de la volupté physique nous déconcertent quelque peu. L'amour est chez nous plus raisonnable, plus disert, plus spirituel, plus tendre aussi, plus recueilli et plus intimement douloureux-
Mars
On se demande souvent ce que sera la littérature dans le siècle qui va s'ouvrir. Même la littérature continuera-t-elle d'exister ? Xe sera-t-elle pas étouffée par le progrès des sciences ? ou ne va-t-elle pas succomber victime d'elle-même, fatiguée par son propre développement, épuisée par une production trop abondante ? Y aura-t-il encore des poètes pour bercer de leurs chants la vieille humanité ? Des penseurs et des artistes sauront-ils créer, pour des idées neuves, des symboles inédits ? Verra-t-on s'épanouir la flore d'esthétiques inconnues? Tout a été dit, et, semble-t-il, sous toutes les formes. Y a-t-il espoir qu'on puisse trouver autre chose et trouver mieux ?
A toutes ces questions il nous est enfin permis de répondre avec certitude. La littérature du xxe siècle sera d'une richesse et d'un éclat extraordinaires. Ce n'est pas en vain qu'on parlait depuis quelque temps d'une « crise » ; et
"dUO LES JEU-NES
ceux-là avaient raison, qui s'obstinaient à voir dans la médiocrité même de la production actuelle le gage avant-coureur d'un renouveau prochain. Il en est des produits de l'intelligence comme de ceux de la terre : c'est après des périodes infertiles que les champs se couvrent des plus belles moissons. Nous nous attristions de voir la littérature languir et toutes les tentatives avorter. C'est un fait que les écrivains qui sont parvenus à la notoriété dans l'espace de ces derniers vingt ans sont notoires surtout par leur insuffisance. Cela nous désespérait. Et nous tous qui avons passé la trentaine, nous gémissions de constater notre néant... Il faut nous en réjouir au contraire. Nous avons été la génération sacrifiée. Qu'importe ? Et ne devons-nous pas plutôt nous applaudir d'avoir de cette façon servi aux fins de la nature ? Apparemment cette transition était nécessaire. Plus difficile et plus lente aura été l'élaboration, plus les résultats en seront magnifiques. Il est des époques privilégiées où le génie souffle de toutes parts. L'esprit de la Renaissance faisait du dernier des artisans un artiste incomparable. L'histoire se souvient avec admiration des temps de Léon X et de Louis XIV, d'Auguste et de Périclès. Encore ces siècles ontils été relativement pauvres. Quand on a pour chacun d'eux cité une trentaine de noms, on a épuisé la liste des écrivains fameux. Ils n'étaient
que sept dans toutes les Pléiades connues jusqu'à ce jour. Mais une réunion de cent quarante et un écrivains dont le moindre est un profond penseur et un écrivain parfait, voilà ce qui ne s'était jamais rencontré. Et tel est le prodige qui est dès aujourd'hui visible à l'œil nu.
Un petit livre vient de paraître — petit par les dimensions, considérable par son importance — un opuscule discret et qui aura bientôt fait de reléguer dans l'oubli les plus bruyants manifestes. Sous ce titre sans prétention : Portraits du prochain siècle (1), il contient, avec les noms des cent quarante-et-un, une courte biographie de chacun d'eux et un aperçu succinct de leurs mérites tant physiques qu'intellectuels. On ouvre ce livret avec un peu de surprise d'abord et quelque défiance ; bien vite on est gagné : la surprise fait place à l'émerveillement. On est vaincu, conquis, ébloui. On s'étonne qu'une seule génération puisse compter tant d'hommes admirables. On se demande, après chaque page tournée, comment il pourra en rester pour la page suivante. Il en reste toujours. On a fini le volume ; il en reste encore. Car ce n'est là qu'un premier tome, consacré aux purs littérateurs. Le second sera réservé aux artistes, le troisième aux philosophes et aux sociologues.
(1). 1 vol. chez Edmond Girard.
Tout le monde comprendra l'émotion que laisse après soi une pareille révélation et de quel trouble elle emplit quiconque a le culte sincère et le patriotique souci de notre chère littérature française. Ce n'est plus ici le lieu de douter, et il* serait tout à fait déplacé de chicaner et de contester. La critique se fait le plus grand tort par la mauvaise grâce avec laquelle elle a coutume d'accueillir tout ce qui est nouveau et tout ce qui brille. Nisard, pour n'avoir loué qu'avec des réserves les premières poésies de Victor Hugo, s'est justement acquis la réputation d'être un âne. Musset avait achevé toute son œuvre que les « bons esprits » ne voulaient encore voir en lui qu'un écolier espiègle. Sachons éviter ces méprises ; élevons-nous au-dessus de ces mesquineries! Ne soyons pas les éternels empêcheurs de danser en rond ! Le scrupule est étrange de se plaindre que la mariée soit trop belle. A de certaines heures la critique perd ses droits ; ou plutôt elle a un devoir nettement tracé : c'est de s'incliner avec déférence devant les nouveaux venus, et c'est encore de mettre au service de chacun d'eux, comme d'eux tous, les quelques moyens de publicité dont elle dispose. C'est ce devoir que nous venons remplir.
Comme il est naturel, les noms de ces hommes qui prochainement seront dans toutes les bouches, ne sont pas encore tous également illustres.
Quelques-uns sont parvenus jusqu'au public. M. Maurice Barrés, M. Laurent Tailhade sont connus ; M. Joséphin Péladan, grâce aux plaisanteries des journaux et aux lazzi des revues de fin d'année, a reçu la grande consécration du ridicule. Mais pour cinq ou six qui ont déjà forcé l'attention, combien en trouverait-on qui ne se sont pas encore tout-à-fait dégagés de l'obscurité, ou même qui y sont totalement plongés ? Je transcris quelques noms au hasard : Edmond Barthélémy, Pierre Ouillard, Hugues Rebell, Louis Denise, Adolphe Retté, Paul Espéron, Paul Leclerq, Mathias Morhardt, Ivan Gilkin, P.-N. R.oinard, Victor Remouchamps, Max Elskamp, Emile Michelet, Edmond Cousturier, André Fontainas, Joseph Declareuil, Ludovic Hamilo, Mario Varvara, Léon Bazalgette, Daniel Baud Bovy, Jean Manescau, Louis Pilate de Brinn' Gaubast... Il en est parmi ces noms dont la physionomie, tranchant sur l'ordinaire, est très capable de faire impression. Citez-les devant les personnes lettrées, de celles qui achètent le livre du jour et dissertent dans les salons sur la plus récente façon de pratiquer Pamour que recommande le roman à la mode, elles ne sauront de qui vous voulez parler, et si ces messieurs, Beiges ou Français, Wallons ou Provençaux, s'occupent d'industrie ou de commerce, d'agronomie ou de sériciculture.
Voyez pourtant qui sont ces hommes qu'on ignore. Edmond Barthélémy « est un styliste admirable, une des plus grandes personnalités de la future histoire des lettres ». Pierre Ouillard, « en même temps qu'excellent poète, est un érudit sagace et un critique judicieux ». Hugues Rebell est, « dans un jardin de plantes étiolées, un bel arbre ; parmi une génération maladive ou affolée, un homme ; il tranche sur tout le milieu comme l'éclat d'un phare sur la nuit ». Louis Denise « est un érudit délicat et un parfait artiste ». Adolphe Retté « est une des personnalités les plus saillantes de ces cinq dernières années ». Paul Espéron « est un vrai poète, exquis de grâce simple, des meilleurs parmi les délicats ». « Esquisser la physionomie de Paul Leclercq exigerait une pénétration de sphinx ». Mathias Morhardt « est l'esprit le plus délié, le critique d'art le mieux informé ». Ivan Gilkin « est un Raphaël noir ». P.-N. Roinard « est monté vers des sommets d'où l'on voit dans son harmonie totale l'humanité et ses microcosmes sociaux ». Victor Remouchamps « est l'auteur des Aspirations... et fait des calembours deux fois par an ». Les poésies d'Elskamp « seraient divines vraiment pour enluminer un peu les siècles ». Emile Michelet « est un écrivain de race et une lumineuse constellation », etc., etc. Je cite textuellement, comme bien on pense. Je serai
oLîigé de beaucoup citer. Mes lecteurs ne s'en plaindront pas.
A chaque ligne reviennent des termes qui expriment un enthousiasme sans mélange. Le verbe admirer s'y conjugue avec tous ses dérivés. Admirable et merveilleux s'y complètent de « miraculeux ». Encore arrive-t-il que ces mots semblent par trop inégaux à la louange. Outre que la langue française est pauvre, lesépithètes laudatives y ont perdu de leur valeur pour avoir trop servi et trop souvent hors de propos; elles se sont usées pendant que les professeurs de belles-lettres les appliquaient à Homère, à Eschyle, àDante, à Shakespeare, àGœthe. Il faudrait des vocables tout neufs. Nos portraitistes ne se font pas faute d'en inventer. D'autres fois, désespérant de tout dire, ils aiment mieux ne rien dire. Ils renoncent. C'est ainsi, d'un bout à l'autre, une admiration spasmodique et continue...
Comment se fait-il que de si beaux génies en soient encore à attendre la renommée, alors que tant de commerçants vulgaires et de bas entrepreneurs de lettres ont surpris la faveur publique ? Hélas ! c'est qu'en notre époque de réclame à outrance, ceux-là restent longtemps méconnus qui ne se résignent pas à employer des procédés dont la grossièreté répugne à la délicatesse de leur âme. Toutefois il était temps que ce malentendu prît fin. Et puisque les « organes officiels »
leur sont fermés, puisque les critiques à brevets, distributeurs patentés de l'éloge et du blâme, refusaient de les apercevoir, ne trouvez-vous pas que les nouveaux écrivains ont bien fait de s'adresser à nous directement et de se présenter eux-mêmes ?
Car, tel est le procédé pour les Portraits du prochain siècle. Ce sont portraits d'écrivains peints par eux-mêmes. C'est M. Bernard Lazare qui nous apprend que M. Paul Adam, « parmi les écrivains nouveaux, est certes au premier rang ». Mais c'est M. Paul Adam qui, par un juste retour, qualifie M. Bernard Lazare de « parfait entre les écrivains ». M. A. -Ferdinand Hérold se porte garant du talent de M. Pierre Ouillard ; parallèlement, M. Pierre Ouillard témoigne en faveur de M. A. -Ferdinand Hérold. M. Henri Degron nous fait les honneurs de l'œuvre de 31. Achille Delaroche : aussi reçoit-il à l'instant de M. Delaroche un même service. M. Hugues Rebell a signé le portrait de M. René Boylesve; et donc, au bas du portrait de M. Rebell se lit la signature de M. Boylesve. M. Hirsch (Charles- Henry) fait le portrait de M. Hirsch (Paul- Armand). C'est ainsi que les représentants de la jeune littérature défilent devant nous dans une double posture, tour à tour peintres et modèles, portraitistes et portraiturés.
Je prévois l'objection. On ne manquera pas de
crier à la camaraderie. On rappellera le mot de Molière sur l'a casse et le séné. Pour le dire en passant, à combien d'exécutions sommaires ont servi les mots trop vantés de cet homme de théâtre ! Il est aisé de se moquer de tout, sans être pour cela fort plaisant. La raillerie, qui sert si bien la cause de l'injustice, n'est le plus souvent qu'une forme de l'inintelligence. Ne convient-il pas plutôt de reconnaître ce qu'il y a de généreux, — et surtout de désintéressé, — dans l'attitude de ces écrivains? Notez, en effet, que toutes ces « jeunes individualités de l'heure présente » sont, par la force même des choses, des individualités rivales. Se fût-il glissé entre elles quelque jalousie, cela ne devrait pas nous surprendre, et nous n'aurions pas même le droit de le leur reprocher. Ces rivaux se souviennent uniquement qu'ils sont compagnons d'âge et compagnons d'œuvre. Ils s'unissent en vue de l'effort commun. Ils vont la main dans la main. Ce sont véritablement frères d'armes, dénombrant leurs forces avant la bataille et sonnant la charge dans leurs clairons réciproques.
Du coup se trouve dissipé un préjugé trop répandu, et ruiné l'un des reproches dont on avait coutume de faire peser l'injustice sur notre jeunesse littéraire. Cela est capital. Quand la publication des Portraits du prochain siècle n'aurait pas eu d'autre résultat, elle aurait encore
été suffisamment utile. C'est dans les « petites revues » que se manifeste chez nous la jeune littérature. Cette institution des petites revues restera comme le fait le plus intéressant de l'histoire des lettres contemporaines. Elle remonte à une dizaine d'années. Sans doute de tout temps on avait vu des écoliers crayonner des vers sur leur pupitre de collégiens et de tout petits enfants tenir la plume du même pouce qu'ils venaient de téter. Mais ils ne trouvaient pas le placement de ces productions naïves. Les jeunes revues leur ont offert un débouché. Un abonnement donne droit à l'insertion d'un sonnet. Moyennant quelques centaines de francs, on peut voir sa prose imprimée bi-mensuellement. Les petites revues ont donné satisfaction au plus légitime des désirs; elles ont répondu à ce besoin qui s'impose impérieusement à l'homme civilisé, le besoin d'être directeur, rédacteur en chef, ou tout au moins secrétaire de quelque rédaction. Qui niera que dans le siècle des microbes et des infiniment petits, il dût y avoir une place pour la littérature embryonnaire ?
Or, on nous représentait ces revues comme des antres de la discorde. A en croire des personnes mal informées — ou malintentionnées, — la guerre sévissait du Mercure de France aux Entretiens politiques et littéraires, de l'Ermitage à la Plume, de l'Art social à la
Revue Blanche, à l'Idée libre, aux Ecrits pour Part, à la Jeune Belgique,**), Réveil, aux Etrangers, aux Mystiques, aux Isolés, aux Néo-Naturalistes, aux Essais d' Art-libre. Ce n'était entre ces maisons d'à côté qu'âpre concurrence et querelles aussi personnelles que déloyales. La division n'expirait pas au seuil de chacune d'elles. Tous ces frères ennemis, disait-on, ne passaient le temps qu'à s'entre-dé vorer. Et on allait déclamant contre la férocité des jeunes. C'est justement le personnel de ces jeunes revues qui, dans les Portraits du prochain siècle, défile en si bel ordre. Où ne règne que la plus cordiale entente, il devient désormais impossible de parler sans mauvaise foi de dissensions intestines. Le moyen de reprocher aux mêmes hommes de s'entredé vorer à la fois et de s'entre-flagorner?
En vérité ils n'ont pas de haine au cœur. Ou plutôt ils n'en ont qu'une : c'est contre les écrivains qui les ont précédés. Mais faut-il parler de haine quand il s'agit de légitime défense et de la loi elle-même de la concurrence vitale? Bossuet, dans une page éloquente, nous montre les générations nouvelles poussant du coude celles dont elles vont prendre la place. Les choses n'ont pas changé depuis le temps de l'orateur chrétien. Je n'en veux pour preuve que le jeu auquel se livre chaque semaine M. Bernard Lazare dans le supplément du Figaro. Il publie une série de médail-
Ions destinés à mettre en présence et en opposition Ceux d'aujourd'hui et Ceux de demain. A chacun des écrivains qui sont aujourd'hui enrépu tation cet homme ingénieux en oppose un autre qui est tout prêt pour le supplanter. On ne saurait, d'une façon plus claire, signifier leur congé à ceux qui sont coupables d'avoir fait leur temps. C'est faire comprendre aux plus récalcitrants qu'on les a assez vus, que l'heure est venue pour eux de disparaître et de désencombrer. Aussi bien ceux qui s'offenseraient d'un tel procédé ne doivent-ils s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est leur faute s'ils ont assez peu le sentiment des convenances pour qu'il faille les rappeler à la discrétion. Tant pis pour ceux qui se cramponnent, — et pour les morts qu'il faut qu'on tue.
Peut-être le moment est-il venu de lier plus intime connaissance avec ceux dont jusqu'ici nous n'avons cité que les noms pareils à des ombres vaines. Ce ne sont pas les renseignements qui nous manquent. D'abord les littérateurs du prochain siècle ont tenu à nous donner sur leur personne physique les détails les plus circonstanciés et parfois les plus intimes. J'avouerai, s'il le faut, qu'il y a là quelque snobisme, analogue à celui des « célébrités » qui prennent plaisir à contempler leur photographie dans les vitrines, ou des mondaines qui stationnent devant leur portrait dans les expositions. C'est une faiblesse, mais
combien excusable chez des jeunes gens ! Car ils sont à l'âge où Ton ne se résigne pas aisément à être tout à fait dépourvu de charmes extérieurs. Il est si naturel d'aimer à plaire ! Au surplus ils savent bien qu'il n'est pas de grande destinée où la femme n'ait sa place, et que le génie n'a pas toute sa récompense s'il n'est couronné par l'amour. Aussi constatons-nous avec plaisir que pour la plupart les avantages du corps leur ont été amplement départis. Hélas ! ce n'est pas du tout indifférent. Que d'hommes éminents, grands esprits et grands cœurs, ont envié le charme conquérant des bellâtres ! Ceux-ci n'auront pas à souffrir de ces fâcheuses disgrâces. A les voir, l'imagination évoque les exemplaires choisis de l'humanité et les plus nobles spécimens de la beauté masculine : seigneurs vénitiens ; tercieros de fer que le grand duc d'Albe menait tambour battant des Alpujarras aux polders de Frise ; barons qui partirent jadis avec le Conquérant et dont les descendants trônent encore sur les sièges armoriés de la Chambre haute ; gentilshommes de la cour des Valois à la barbiche en pointe, aux moustaches en croc, aux cheveux en brosse ; pâles visages de Van Dyck ; figures gracieuses de Miéris; faces mélancoliques de rois dépossédés promenant leur noblesse d'âme parmi les palais déserts et les boulingrins de Versailles. Celui-ci est un Christ brun. Cet autre a une tête de dieu ger-
main, un front porteur de foudre. En l'apercevant e demande : « Ne serait-ce point Charlemagr.e ? » Surtout leur regard, où se mire leur âme, est très significatif et l'explorateur qui entreprendrait, comme dit le poète, un voyage dans leurs yeux, y ferait un curieux voyage de découvertes : yeux où l'on découvrirait « d'antiques vagues apaisées et le déchaînement des houles futures » ; yeux qui déjà « contemplent l'aurore des jours qui ouvriront le prochain siècle ». Stefan George a le « regard lunaire ». Un autre a « une tète triangulaire, binoculée d'ailleurs »; ce qui signifie, je pense, qu'il n'est point borgne. 11 v en a un qui louche. Cela même donne à l'expression de son visage un je ne sais quoi d'énigmatique et qui attire. On note aussi leur sourire qui tantôt fait songer à celui qui erre aux lèvres des statues de Jean de Bologne et tantôt semble le sourire des anges d'Angelico. Les dames du monde des lettres ne s'ennuieront pas dans le prochain siècle !
Est-il besoin d'insister sur les qualités de leur cœur et sur la trempe particulière de leur âme ? Rien de plus mâle, rien de plus loyal, rien de plus fier : mais rien aussi de plus tendre et de plus délicat. Une vue droite, une volonté tenace, une conscience scrupuleuse, un caractère franc comme une épée, tous ces mérites leur sont ordinaire.:, et il leur semble si simple de les avoir,
que de les en féliciter serait presque leur faire injure. Notons plutôt un trait qui leur est commun et caractérise en quelque façon leur manière d'être : ils sont tous un peu hautains. Ils ont une tendance naturelle à mépriser et à dédaigner. Cela chez eux ne vient pas de sécheresse ni de méchanceté. Ils tendent volontiers la main à qui les approche. Ils sont d'un abord affable et qui condescend. Mais ils se sentent un peu en dehors du reste des hommes, étant fort au-dessus. Cette impression d'isolement ne va pas sans tristesse. L'élu du Seigneur se plaint d'un privilège qui est aussi un gage de souffrance, On ne connaît pas de solitaires gais.
Avoir un esprit hautain avec de la douceur dans les mœurs et un penchant à la mélancolie, cela mène tout droit à se réfugier dans l'ironie. On est très intelligent ; on a comrris beaucoup de choses et que toutes sont également vaines. A quoi bon s'irriter d'ailleurs et que servent contre l'inévitable les éclats d'une colère impuissante ? On est résigné. On accepte le monde comme il va et les hommes tels qu'ils sont, en se réservant seulement d'indiquer qu'on n'est point dupe. On s'abrite derrière un sourire qui ne semble imbécile qu'aux profanes eux seuls. On tisse autour de son âme comme un voile subtil. Alors, de la tristesse elle-même naît une sorte de volupté très particulière. A s'apercevoir qu'on
est incompris et seul, on goûte une jouissance amère et un plaisir distingué. L'ironie est un genre difficile. Ce n'est pas un mince mérite pour les jeunes écrivains que d'y exceller. Quelquesuns s'en sont fait une spécialité. Ils sont proprement des « ironistes », c'est-à-dire qu'ils appliquent à tout sujet, indistinctement, une gouaillerie continue et sans nuances. Mais ceux qui ne sont pas des professionnels de l'ironie ont encore en ce genre des trouvailles délicieuses. Écoutez plutôt comme M. Louis Lormel parle de ceux qu'il nomme, avec un sourire d'affabilité, ses aimables contemporains. « C'est charmant, assure son biographe, d'entendre ce doux nihiliste énoncer : « S'il n'était des lois prohibitives, sanction- « nées de sûrs châtiments, je lancerais du haut « d'un cinquième des pavés sur la tête des pas- « sants. » Cela sans nul coup de gueule, mais d'une voix timide plutôt ; sans, non plus, nulle loquacité de gestes dont il répudie le mauvais goût. » Ne trouvez-vous pas en effet que cela est d'un goût excellent et d'une gentillesse tout à fait charmante ?
Il nous reste à recueillir les renseignements qu'on nous donne sur l'œuvre de ces messieurs, sur leurs idées, leurs projets, leur méthode de travail. Voici un premier fait dont la constatation ne va pas sans causer d'abord quelque surprise ; mais il faut y insister, car il semble bien que
nous touchions ici à quelque chose d'essentiel et de caractéristique. Ces écrivains impeccables, ces purs artistes, ces poètes prodigieux, ces stylistes prestigieux, — pour la plupart ils n'ont jamais rien écrit. Cela est digne de remarque. Sans doute il faut faire des exceptions. On sait, par exemple, que M. Paul Adam est d'une extrême fécondité. Quelques-uns aussi ont fait imprimer des plaquettes, de format généralement excentrique, avec de grandes marges et beaucoup de blancs. Mais le format ne fait rien à l'affaire. Tirées à petit nombre, ces plaquettes sont le plus souvent introuvables, ce qui en augmente le prix. Ils sont encore les auteurs d'un poème annoncé, d'un roman en préparation, ou d'un volume impatiemment attendu. Ils ont composé une nouvelle, à moins qu'ils n'en aient seulement esquissé le plan. Ils ont rédigé une note, ou ils y songent. Ils ont promis une page. Tels ont pour titres littéraires d'avoir collectionné des estampes japonaises. Plusieurs n'écriront jamais rien. Ce sont, paraît-il, les mieux doués ; ce sont en tout cas, les plus consciencieux et les plus fiers. Car on abaisse son rêve en le réalisant. Et parce que la langue reste forcément insuffisante, malgré toutes les tortures qu'on peut lui faire subir, en traduisant sa pensée on la trahit. Tous les poètes ont dit que leurs meilleurs vers étaient ceux qu'ils n'avaient pas écrits. Les poètes nou-
veaux ont fait beaucoup de ces meilleurs vers-là. C'est déjà La Bruyère qui parlait avec tristesse de telles gloires hautaines qui s'évanouissent dès qu'elles se laissent approcher. « L'impression, disait-il, est recueil. » Jules Laforgue et Arthur Rimbaud le savaient bien qui n'eurent garde de rien publier de leur vivant. Ils méritèrent par là de devenir des maîtres. On ne discute Mallarmé que depuis que chacun peut se procurer son Florilège pour trois francs cinquante. L'inédit est une grande force.
Point d'œuvres;mais de programme pas davantage. Je ne prétends pas dire qu'ils n'aient pas de théories ; ils en ont, au contraire, et chacun la sienne. Ils les exposent avec une complaisance qui chez d'autres ressemblerait à du pédantisme ; et leurs idées, grâce aux brouillards dont ils les protègent, conservent de mystérieux lointains. Pasun poète ici qui ne soit doublé d'un «esthète»; pas un créateur qui ne soit étayé d'un «dikaste.» Entendez seulement qu'il n'y a pas parmi eux de courant général, ni, comme disent les politiciens, d'orientation commune. On s'en rend compte rien qu'à consulter la liste des précurseurs de qui ils se recommandent. Les écrivains qui s'y rencontrent, doivent, à ce qu'il semble, s'y rencontrer pour la première fois. Taine aurait éprouvé quelque étonnement si on l'eût averti qu'il dût un iour être rapproché de Tristan Corbière et d'Er-
nest Hello. Renan s'y trouve réconcilié avec Veuillot. M. Becque fraternise avec Edgard Poe, Balzac avec le comte de Lautréamont, auteur des Chants de Maldoror. Flaubert est magnifié pour avoir « exhalé supérieurement son intime souffrance en ces mots : « L'époque est farce décidément. » Les frères de Goncourt reçoivent un juste hommage, ayant définitivement fait prendre au public l'habitude d'entendre les littérateurs parler de leurs affaires de ménage. Stendhal et Ibsen, Baudelaire et Tolstoï, Alfred de Vigny et Jules Vallès, quelques autres encore complètent cette liste éminemment panachée. Au temps de Victor Cousin, cet art d'apparier les contraires s'appelait ''éclectisme. Le mot a vieilli : il a dû céder la place à un autre qui est d'allure plus moderne et comporte en outre un sens un peu différent : c'est l'anarchisme. Les jeunes littérateurs sont anarchistes de lettres.
L'absence de travail est encore un des traits où se reconnaîtront les écrivains du prochain siècle. C'est un des privilèges qu'on leur enviera le plus justement. Ils laissent à d'autres l'effort minutieux et patient: ils n'en ont pas besoin. Us savent tout sans avoir jamais été obligés de rien apprendre. Le chemin où nous nous tramons lentement et par étapes, ils l'ont accompli d'un bond. Ils sont intuitifs : c'est leur idiosyncrasie. Ils entrent dans la vie ; ils ont déjà « cérébralement vécu
une vie d'homme, et touché littérairement à tous les genres». Ils ne font que de naître, et ils sont déjà «revenus désabusés du périple des vanités terrestres ». Ils ont « pénétré les arcanes de l'ésotérisme, scruté les traditions orientales, interrogé les modernes métaphysiques». Le docteur Faust n'en avait pas tant fait dans ses veilles légendaires ; et Pic de la Mirandole s'était acquis de la réputation à meilleur compte. M. André Gide « a touché en quelques brefs écrits à plusieurs des points les plus secrets de l'entendement humain et au sens de Dieu... Ce créateur de vingtdeux ans est allé d'un mouvement simple plus loin et plus directement vers la vérité que les méditatifs mûris par une étude analytique aussi prolongée que sa propre existence. » Des érudits connus pour avoir pâli sur de vieux textes et déchiffré les inscriptions des pierres d'autrefois hésitent dans leurs conclusions et se bornent à des hypothèses. L'érudition de M. Edmond Barthélémy ne connaît pas ces timidités. « Rome, Byzance, Thèbes lui sont familières, et ne disait-il pas un jour que, s'il était tout à coup transporté à Constantinople,ils'y promènerait sans s'égarer, rien qu'en se souvenant des plans de Byzance qu'il sait par cœur ? » M. Pierre Louys a traduit Méléagre; M. Rémv de Gourmont sait du latin.
Philosophes par instinct et savants par divination, ils ont surtout, cela va sans dire, reçu par
droit de naissance et complexion naturelle tous les dons proprement littéraires. Du premier coup et sans y tâcher, ils égalent les meilleurs écrivains : ou plutôt, n'ayant voulu que les égaler, ils les dépassent. Les amis de M. Albert Samain « savent de lui des poèmes qui ont la rigide perfection de ceux de M. Leconte de Lisle, et ils en savent qui ont la beauté plastique de ceux de M. J.-M. de Hereclia. » Jeux d'enfant que cela, simples essais et qu'on ne daigne pas tirer du cahier de brouillons ! M. Paul Espéron «rappelle le Coppée des Intimités et le Sully-Prudhomme des Vaines tendresses, mais avec, dans l'inspiration, plus de spontanéité et de fraîcheur ingénue. » Ronsard aurait signé les vers de M. Raymond de la Tailhède. M. Jean Moréas a retrouvé le chant pur des ancêtres. M. Maurice du Plessys a reconquis le style plein et vigoureux de Malherbe. M.Louis LeCardonnel a la période de Bossuet.M. Charles Maurras « a la façon d'écrire — encore que rajeunie avec un sens exquis du moderne — du La Fontaine des Amours de Psyché, du Fontenelle des Dialogues des morts. » Le plus étonnant, incontestablement, est M. MarcLegrand. Ce poète est en même temps et comme tout le monde chroniqueur dans un journal. Mais il dispose, pour écrire ses chroniques, d'un moyen qui n'appartient qu'à lui. « Courant à son journal dire son opinion des menus faits de son temps, il y est
poursuivi, clopin-clopant, par ce vieux charmant crampon de La Fontaine, à qui, ma foi, à bout de patience, il se résout à passer la plume dans la salle de rédaction : « Eh ! allez donc, bonhomme ! oyez ce qu'on crie dans la rue et tirez-vous de ceci. » Allez donc parler des difficultés du métier à des gens qui peuvent, aux heures de lassitude et les jours où ils se négligent, écrire comme ce vieux crampon de La Fontaine !
Cependant ils font de beaux rêves et nourrissent de vastes projets. M. Adrien Remacle dans sa tête porte un monde. Ce n'est rien de moins qu'un monde ce que porte dans sa tête M. Adrien Remacle. M. Gabriel Randon à ses « madrigaux torrentiels » en voudra sans doute ajouter d'autres qui ne seront pas moins impétueux. M. François Coulon a trouvé la formule du théâtre de demain qui est, pour l'appeler par son nom : l'idéo-réalisme. Ils préparent qui une idéologie, qui « un drame à valeur d'éthopée. » Quelquesuns sont, dès maintenant, absorbés par des occupations dont nous ne pouvons même nous faire une idée, faute d'avoir jamais rencontré rien d'analogue. Pour un qui « très en puissance de s'abnégatiser et capable de sortir victorieux de l'ascèse magique, a préféré œuvrer d'art », nous en citerions dix autres qui tout au rebours s'abstraient en des travaux mystérieux. C'est, par exemple. l'Allemand Hauptmann. « II pioche et
déterre le vrai, par delà l'écorce de fer des contraires, au centre de Zola et d'Ibsen, l'amande joyau de l'Idéalisme et de l'Anarchie. » Je vous laisse à penser si une telle opération peut être simple. Pour ce qui est de M. Edmond Coutances, son œuvre personnelle est « la mise en action d'un levier qui a mission de fournir sa part de force à l'éternel monument humain. Une des pierres les plus difficiles à soulever pour lui, soit par la place qu'elle occupe, soit par sa structure propre, semble être la Femme. » Il est exact que de tout temps la structure propre de la femme a influé sur la destinée de celle-ci. Mais on ne s'était pas encore avisé de soulever la femme avec un levier. Il faudra voir ce que produira ce système nouveau.
On comprend maintenant pourquoi tout à l'heure nous nous refusions à discuter même le mérite et les idées des écrivains du prochain siècle. Les intérêts engagés sont trop considérables. On nous apprend que dans Y Art littéraire « depuis un an déjà M. Lormel préside à l'éclosion des probables aèdes. » Ne dérangeons pas cette éclosion !
Le prochain siècle s'annonce comme devant être particulièrement riche en grands esprits. Il nous a été doux d'eu saluer l'aurore. Nous permettra-t-on, en terminant, d'exprimer une inquiétude? Sans doute tous ces jeunes gens ont
cette foi en eux-mêmes qui est la condition nécessaire à l'accomplissement des belles choses. Néanmoins on constate chez plusieurs une tendance qui, s'ils n'y prennent garde, pourrait devenir fâcheuse. A la veille de remporter de glorieux succès, à peine est-ce s'ils semblent y tenir. Ils témoignent d'une sorte d'indifférence à leurs propres intérêts, d'une nonchalance transcendante, d'une négligence déjà comme lassée. « Edmond Cousturier ne consent à écrire que dans de rares occasions. » « Raimond de la Tailhède s'est retiré dans son château de Marmande, écrivant pour lui seul, plus heureux de vivre avec les poètes de la Pléiade et son cher Cervantes qu'avec ses grossiers contemporains. » D'autres, qui ne possèdent pas de château dans Marmande, ont du moins leur tour d'ivoire ; ils s'y enferment. C'est un mouvement de désertion anticipée qu'il nous semble urgent d'enrayer. Certes, nous ne prétendons nier ni la grossièreté de nos contemporains, ni la nôtre. Nous ne méritons pas les fêtes qu'on nous prépare. Mais s'ils ne nous doivent rien, les futurs écrivains ont des devoirs envers eux-mêmes. Ils ne peuvent laisser sans emploi les facultés que la nature leur a départies. Il faut qu'ils remplissent toute la mesure de leur génie. Même il faut qu'ils se hâtent. L'un d'eux a trouvé le mot de la situation quand il a dit : « L'heure est passée des temporisations et
des indolences, des petites pages en attendant. Nous n'avons pins le temps d'attendre... »
On ne saurait plus justement traduire notre impatience. Voilà des années qu'on nous annonce des renaissances toujours à naître. On s'attaque à tous ceux qui font leur tâche, vaille que vaille, et qui paient de leur personne. On rabaisse des œuvres qui, à défaut d'autres mérites, ont du moins celui d'exister, au nom d'œuvres géniales mais problématiques. C'est toujours l'heure de faire des promesses et jamais celle de les tenir. Cependant quelques-uns parmi les jeunes, à force d'avoir été jeunes, commencent à ne plus l'être ; ils ne se sont pas encore décidés à faire leurs débuts qu'ils sont déjà passés au rang d'ancêtres ; Eliacin grisonne aux tempes. D'autre part les malveillants et les envieux profitent de ces lenteurs et se répandent en insinuations perfides. Ils se plaignent que rien ne soit sorti de ce mouvement ou de ce piétinement sur place. Pour nous, nous n'avons garde de désespérer, mais faudra-t-il espérer toujours? Non, en vérité, nous ne pouvons plus attendre... C'est pourquoi nous adjurons M. Cousturier et ses amis qu'ils consentent à écrire, et nous supplions M. de la Tailhède de quitter son château de Marmande. Si la Garonne avait voulu elle aurait inondé le monde. Ces messieurs n'ont qu'à vouloir. Pourvu qu'ils veuillent!... Il dépend d'eux de choisir la place
qu'ils tiendront dans l'histoire des lettres. Car ils y auront leur place en tout cas, soit pour l'avoir enrichie de leurs œuvres, — soit pour avoir donné un exemple encore inouï, et le plus complet qui se puisse imaginer de la fatuité dans l'impuissance.
Juillet 1894.