‹ Les JeunesChapitre 3 sur 4 · M. GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

M. GEORGES RODENBACH

dans les vers du Règne du silence que se traduit le mieux un état d'âme très particulier. On sait comment l'oreille habituée au silence y perçoit des bruits, et que le regard, à la longue, distingue des nuances dans l'obscurité. A force de vivre loin des gens, avec les choses, le poète en arrive à se sentir en communion avec elles. Il leur découvre une âme qui peut-être n'est que la sienne qu'il projette en elles. Il devine leurs secrets et s'associe à leurs douleurs. Les chambres ont toute sorte de souvenirs qui ne sont qu'endormis dans les coins d'ombre et dans les vieux meubles semblables à des ancêtres. Les miroirs y gardent quoique chose de tant d'images qu'ils ont reflétées. Un bouquet qui s'effeuille a des soupirs et une agonie. Les regards des vieux portraits véritablement suivent des spectacles en allés. Et l'eau, dont on voit se crisper la surface, mais dont le cœur reste impénétrable, l'eau dormante a des langueurs de malade, l'eau pâmée où le ciel se réfléchit rêve un rêve étoile. C'est ainsi que les sens affinés du poète perçoivent des harmonies nouvelles. Cependant en luimême le silence aussi s'est fait, l'ombre gagne, et tout désir meurt dans son âme décolorée... Ce po me aux nuances atténuées et tout en demiteinîes ne contient que des images douloureuses et il retient et il charme tout de même comme font les choses mélancoliques.

De ces livres, comme de ces villes, l'impression qui se dégage est étrange, maladive et pénétrante. On est gagné peu à peu par une tristesse qui ne vient de nulle idée, mais d'une sorte de sensation continue, de la couleur des choses et de la note assourdie des mo's. Daus ces rues désertées et dans ces maisons vides les passions humaines ont fait jadis leur bruit. De tout cela que reste-t-il? Moins que rien : la méditation de quelques femmes qui ont renoncé au monde. C'est pourquoi de partout ici le conseil nous vient de mourir à toutes choses pour arriver, dans l'assoupissement de l'être, par une sorte de transition insensible, à la bonne mort. Ceux dont l'âme est endolorie et qui ne souhaitent plus rien dans la vie que de ne plus se sentir vivre pourraient s'en aller lentement mourir là. Ils iraient, — s'il était besoin de chercher si loin ce qu'on trouve si près. Car chacun porte en soi sa ville défunte. Et tant d'espoirs déçus, tant de rêves renonces, tant de souvenirs effacés font autour de l'âme de chacun de nous comme une intime cilé morte.

Septembre i8g3

Vous vous souvenez de Des Esseintes, l'ineffable héros d'^4 rebours, et de sa maison de Fontenay machinée si curieusement, de la salle à manger qui ressemblait à la cabine d'un navire avec son hublot donnant sur un aquarium, et du salon qui vit se promener la tortue à la cuirasse glacée d'or et incrustée de pierres rares. Vous vous souvenez comment, grâce à une extraordinaire subtilité de sensation, il était arrivé à trouver une exacte correspondance entre le goût des liqueurs et le son des instruments, et qu'il possédait pareillement la syntaxe des odeurs et la grammaire de la parfumerie. Ce qui le tenait éloigné des pratiques religieuses, c'est qu'on Fabrique les hosties avec de la fécule de pomme de terre. Cet homme avait l'horreur du commun et

du banal. Il s'entourait de fleurs dont aucune ne semblait réelle ; il possédait des livres imprimés spécialement pour lui sur des papiers à poils et des papiers reps. Il n'appréciait en art que le morbide et en littérature que le faisandé. Virgile lui paraissait un cuistre ; mais il raffolait de Commodien de Gaza. Il avait pour Baudelaire une admiration sans bornes ; il affectionnait aussi Barbev d'Aurevilly et Villiers de l'Isle-Adam. Ernest Hello ne lui semblait pas méprisable... Et ce dévot de l'artificiel était-il un esprit naturellement compliqué, comme on en voit dans les décadences, ou n'était-ce que Bouvard s'étant pris de goût pour le néronisme? Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner. Tout ce que je veux dire, c'est qu'il aurait aimé les titres de ces livres : les Chauves-Souris et le Chef des odeurs suaves.

Il aurait apprécié encore le papier d'un filigrane spécial sur lequel furent tirés les premiers exemplaires réservés à quelques lecteurs d'élite, et qui ne devaient pas tomber entre les mains des profanes. Il aurait goûté ces lignes de la préface des Chauves-Souris : « Le recueil représente une « concentration du mystère nocturne, ainsi l'insi- « nue son assimilation au Zai'mph dont puisse-t-il « revêtir obscurément l'appellation poétique et « la formule descriptive ! — en même temps « qu'une enquête de son satellite dont la pièce « intitulée Essence chambre la nature hybride et

« met en demeure le mélancolique secret. » Ou celles encore de la préface du Chef des odeurs suaves. « Le voici tel quel, à la main du jardi- « nier terrestre, ce bouquet offrant séparés par « douze divers jeux floraux les onze rangs de ses « végétations variées, horticoles ou marines, em- « baumées ou enflammées, amoureuses ou mor- « tuaires, entremélangées, comme aux marges « des missels, d'insectes et d'oiseaux, de coquil- « lages et de poissons, de dames et d'anges. » Et passant tout de suite à la « table titulaire », nul doute qu'il n'eût savouré les promesses de ces titres : Demi-Teintes, Ténèbres, Pénombres, Office de la Lune, Clairière, Jets de feu et eaux d'artifice, Lunatiques, Vieilles Lunes et Lunes rousses, Candidates, Galaxie, Messe blanche, Altéra Altaria, Syzygie. Et de même : Floramyes, Via dei fiori chiari, Alpen Flora, Rosatinum, Florilège, Zohour. Je crains seulement que, passant des préfaces et des titres aux poésies ellesmêmes, Des Esseintes n'eût été quelque peu désappointé ; car l'auteur de ces choses mystérieuses est un Français à l'esprit clair, irrémédiablement clair. Et c'est bien pourquoi nous nous sentons si fort en sympathie avec lui.

On s'occupe beaucoup en ce moment de M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac. Il a réussi à fixer l'attention de Paris, de ce Paris si distrait et qui a si tôt fait de se détourner des

curiosités d'hier et d'oublier les phénomènes d'antan. C'est qu'il est l'auteur d'une tentative très intéressante, dont je crains que la signification n'ait pas été aperçue et que, pour ma part, je voudrais essayer de définir.

On a coutume de dire que l'homme de lettres a dans la société d'aujourd'hui une situation excellente, et qu'il a enfin triomphé du préjugé qui avait, pendant des siècles, pesé sur lui. C'est i erreur. Tout change ici-bas et tout meurt. Mais les préjugés ne meurent pas. Il se peut que la société élégante soit curieuse de la personne des écrivains, et qu'elle s'en amuse. Mais, en les accueillant, elle continue de les tenir à distance. Ils lui sont suspects. Elle sait bien qu'il suffirait de fratter le vernis de surface pour retrouver ces tares originelles et essentielles : pédantisme et bohème. Pour ce qui est de la littérature ellemême, elle la considère comme un divertissement frivole, ou comme un métier qui rabaisse ceux qui s'y livrent. C'est contre ce préjugé que veut réagir M. de Montesquiou. II prouve par son exemple que le métier d'écrivain ne déroge pas. Son oeuvre est, en ce sens, la protestation la plus généreuse comme la plus désintéressée. II v apporte un dévouement qu'il est de la plus élémentaire justice de saluer.

Ces jours derniers, M. de Montesquiou abordait ce genre de la conférence jadis réservé aux

professeurs, La circulation en fut interrompue clans la rue Saint-Lazare. Ce lut donc la preuve que les équipages ne se dérangent pas seulement pour la divette en vogue ou pour le monologuiste à la mode. Il ne s'agissait, ce jour-là, que d'écouter un homme de goût déduire les raisons pour lesquelles il avait résolu de tirer d'un injuste oubli une femme écrivain qui ne fut pas sans mérite. D'où venait d'ailleurs ce choix des poésies de Mme Desbordes-Valmore, quand il y a tant d'autres sujets plus intéressants ? Je me le suis demandé. Mais la réponse est fort simple. H y a deux façons de s'occuper des écrivains de jadis : l'une, compassée et méthodique, consiste à les comparer entre eux, à les juger, adonnera chacun une importance en accord avec sa valeur. C'est celle des gens d'école et des critiques à férule. L'autre est infiniment plus séduisante et pleine d'imprévu. On prend un livre au hasard de la rencontre. On l'ouvre : on est surpris de ce qu'on y trouve. On annonce sa découverte au monde.. Ce second système a ses inconvénients comme toutes choses. Mais il a aussi ses avantages. C'est celui de M. de Montesquiou... Or, on put voir ce jour-là ce que c'est qu'une conférence faite par un conférencier qui n'est pas ordinaire. M. de Montesquiou ponctuait ses enseignements de cette phrase : « Le Mage a dit... » qui est une traduction splendide quoique littérale du banal

Magister dixit. Et, du doigt, il se touchait le front, comme pour indiquer que tant de belles choses avaient été conçues là !

De même M. de Montesquiou ne se contente pas de faire des vers et de les lire à quelques amis. Il n'est pas un poète amateur, comme disait Lamartine en parlant de lui-même. Il est un écrivain de profession. Il est entré résolument dans la carrière. Il en accepte tous les ennuis. Ceux qui n'aperçoivent que de loin cette étrange région qui est le monde des lettres, ne savent pas à quoi doit s'être d'abord résigné celui qui s'y engage. Ils s'imaginent peut-être que pour publier un livre il suffit de confier le manuscrit à un éditeur et d'attendre en dormant le succès. Hélas î telles sont les conditions que le journalisme nous a faites. La réclame est devenue aujourd'hui une nécessité qui s'impose à ceux-là même qui en ont le plus horreur. Il faut fa^re annoncer son œuvre, et répéter son nom par les échotiers qui dans notre époque démocratique remplacent les hérauts d'armes de jadis. On est obligé de compter avec la presse. C'est une épreuve extrêmement pénible, à laquelle M. de Montesquiou n'a pu se soustraire. Du jour où on a « paru » on ne s'appartient plus. On est auteur. On appartient à la foule dont peut-être le rire imbécile va déchirer la trame subtilement tissée de vos rêves. M. de Montesquiou savait d'avance

ce qui l'attendait. Il s'est exposé à la malveillance des gens de lettres qui considèrent la littérature comme un monopole, à la critique parfois si désobligeante des critiques pontifiants, aux plaisanteries que les petits journaux et une certaine basse presse ne lui ont pas ménagées, aux railleries des jeunes revues et aux dédains des esthètes qui se refusent obstinément à le tenir pour un des leurs. Il a éprouvé quelle difficulté on a aujourd'hui à se faire entendre, et combien on a de peine à se faire prendre au sérieux. Il a eu cette bravoure, — si rare, — qui consiste à braver le ridicule.

Tout cela est excellent pour les lettres. Et il n'est pas douteux qu'il n'en rejaillisse sur le métier d'écrivain une grande considération.

Pour mener à bien cette tâche, — la réconciliation de la littérature et des élégances, — il fallait des dons tout à fait particuliers. M. de Montesquiou est très bien doué. Afin qu'on ne m'accuse pas d'un excès de complaisance, et parce qu'aussi bien on ne saurait définir la nature d'esprit d'un écrivain qu'en indiquant ses limites, j'indiquerai d'abord très rapidement ce qui, du moins à mon avis, fait défaut à M. de Montesquiou. Ce qu'on désignait jadis par le terme de génie poétique, c'était une faculté exceptionnelle d'être affecté par le spectacle de la vie, une aptitude presque maladive à éprouver la tris-

tesse ou la joie, en un mot à s'émouvoir. Mais c'était ]à une conception fort grossière. Fi du mélodrame où Margot a pleuré ! Il n'y a ni sourires, ni larmes, ni effusions sentimentales dans les vers de M. de Montesquiou. On s'en passe très bien. Il n'y a pas d'idées, ce qui serait plutôt nuisible. Il n'y a pas d'images non plus, quoique certains aient voulu réduire le don de poésie à n'être qu'une disposition instinctive à « penser en images ». La phrase est rarement musicale. M. de Montesquiou n'a pas le sentiment du rythme. Des strophes telles que celle-ci :

Les bleuets et celte chicorée Sauvage et d'un bleu civilisé Qu'a V\"edgwood on dirait décorée En kaolin idéalisé En impondérable pétunsé.

ou cette autre :

Vous qui savez unir à la beauté qu'on pense Devoir suffire seule, une affabilité Qui parait admirer ce qu'on lui dit, d'avance D'où le plus humble mot se voit habilité ;

ces strophes témoignent, entre plusieurs choses, que celui qui les a écrites a l'oreille peu sensible à cette cadence qui distingue le langage versifié des simples lignes de prose. II est parfois gêné par la rime :

Et je fuirais jusqu'au rivage candiote Le rire complaisant de la fête idiote

ou par la vulgaire correction :

La rose de Noël à l'air religieuse.

Ce qui manque surtout à M. de Montesquiou, c'est le sens artiste. J'entends par là, de façon très générale : le sens de la forme, ce secret qui nous avertit de donner à une idée une expression tout à fait appropriée, ce besoin qui fait qu'on ne se contente que de ce qui est complet, achevé, parfait. Les Alexandrins qui s'attardaient à polir de courtes pièces d'une facture savante et raffinée étaient des artistes. L'orfèvre de la Renaissance, qui au prix d'efforts inouïs, ciselait un pommeau d'épée, était un artiste. M. de Heredia, qui a passé vingt années de sa vie à parfaire un petit recueil de sonnets magnifiques, est un artiste. M. de Montesquiou n'a pas la patience que réclament ces sortes d'ouvrages. Emporté par sa fougue naturelle, il n'a pas le temps de chercher le mot juste, ou de revenir sur une expression insuffisante. Il dédaigne ce menu travail, qui peut être a plus d'importance qu'il ne croit. Ce sont des défauts. Je ne l'en défends pas. Je me contente de remarquer que parmi les plus grands poètes on n'en citerait pas un chez qui on ne pourrait signaler plusieurs même de ces lacunes.

Ce que M. de Montesquiou possède en propre et ce qu'il ne viendra à l'esprit de personne de

lui contester, c'est une admirable fertilité. Chacun des deux volumes qu'il a publiés contient environ six mille vers. Et ce ne sont que des fragments. Le chef des odeurs suaves, n'est qu'un « extrait ». Les Chauves-Souris, ne sont « qu'un détail d'une œuvre accomplie en cours d'impression ». Incessamment paraîtra le Parcours du rêve au souvenir, poème. Ultérieurement paraîtront les Hortensias bleus, poèmes. Libre à d'autres de prôner l'impuissance comme la plus sûre marque de talent. Je pense au contraire que le premier devoir d'un producteur est de produire. La fécondité d'invention de M. de Montesquiou tient du prodige. Il a des ressources de vocabulaire que Victor Hugo lui eût enviées. Les mots viennent sous sa plume avec une abondance incomparable. Il a des trésors d'épithètes, rien que pour un dahlia.

Lavé, glacé, sablé, chiné, Panaché, recouvert, ombré, Ongle, rubanné, marginé,

Avivé, reflété, marbré, Cerné, bordé, frisé, pointé, Eclairé, nuancé, carné, Frisé, liseré, velouté, Granité, strié, cocciné.

Il n'est pas moins riche en substantifs :

Aurone, pergulaire, ananas, amalgames ; Bigarade, kus-kus, néroli, tournesol.

Origans, orviétans, orpiments, orcanètes ;

Miroane, axonge, alcoolats, spermaceti ; Mucilages, glycérolés et savonnettes, Vin de lys, lait de rose, étalé, bu, senti.

Ou si vous préférez :

Phlox, Mélacocarpus, Pentsemon, Ixia.

Agave, Schizanthus, Thlaspi, Collinsia, Epacris, Ixora, Brachicome, Rhodanthe, Gentrenthus, Areca, Tegetes, Muscaris, Messenbrianthemum et Strutiopteris, i*rthurium, Rhapis, Arecas et Limmanthe, Cocos, etc., etc.

Ces mots s'appellent l'un l'autre, en dépit de tout contenu intellectuel, rien que par la similitude des syllabes et par une sorte de mystérieuse aimantation :

...Temporaire Temporelle — quel lé ?

Température tempérée...

Le réséda réside, Vœillet est un œil. et le papillon est pape... Grâce à ces r-. ssources qu'on peut justement appeler étonnantes, M. de Montesquiou réalise des merveilles d'exécution. Il fait, sans se gêner, vingt-cinq strophes sur un pétale de rose ou trente sur une aile de papillon. Il décrit tous les êtres de la création et tous les objets de l'art. Il décrit sans se lasser. Ce qu'il n'a pas encore décrit, il le décrira. Il décrira ce qu'on n'a jamais décrit. Il ne s'arrêtera pas devant l'indescriptible. Il relève directement de l'école de Delille, mais il dépasse son

maître. Celui-ci, vers la fin de sa vie, passait en revue l'œuvre accomplie, et il nombrait, non sans une légitime fierté, les objets sur lesquels il s'était exercé avec succès : quinze pièces sur le café, douze sur le thé, dix-sept chevaux, onze chiens, trois chameaux, quatre jeux d'échecs, deux de tric-trac, quarante-cinq couchers de soleil, et des aurores à ne les plus compter. M. de Montesquiou a de même des cygnes et des paons, des dahlias et des hortensias, dix pièces sur le roi de Bavière, trois sur Trianon, dix papillons, trois gentianes, des violettes, des orchidées et des roses à ne plus les compter, roses, roseraies, rosaires, rosaces, Rose, Rosinetta, roserie, rosier, rosario... Et nous ne sommes qu'au commencement ! Oronte n'avait fait qu'un sonnet.

L"auteur des Chauves-Souris est en possession de tout dire. Mais c'est une nécessité que notre imagination reçoive son empreinte du milieu où nous avons vécu et des objets qui nous sont familiers. Un bourgeois a un autre horizon qu'un gentilhomme. Les thèmes de la poésie de M. de Montesquiou sont éminemment distingués. En peinture, il célèbre Whistler, Burne Jones, Botticelli et M. Paul Helleu. En musique, Wagner. 11 est passionné de japonisme. Foukousas et Kakémonos lui plaisent. Il parle en bons termes de l'art de Kiriu-Kocho-Kouaïcha. Il a des buires aussi et un bel assortiment de verres de Venise. Telle

pièce est interprétée d'un plat en porcelaine de Copenhague, M. Heillman pinxit. On sent qu'on est en belle compagnie.

M. de Montesquiou est baudelairien, cela va sans dire. Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne prend à Baudelaire que ce que les convenances permettent de lui emprunter. Il écarte soigneusement le vase d'impureté. Son vers n'alarme jamais la pudeur. Curieux, il n'a pas de curiosités malsaines. Son attention est sollicitée par d'autres problèmes. Il se demande par exemple comment il se fait que, dans la dynastie des Napoléons, ceux qui portaient des numéros impairs ont pu arriver au trône, Napoléon Ier, Napoléon III, tandis que ceux qui avaient des numéros pairs ont été écartés du trône. A cela sans doute il y a une raison, puisque le hasard n'existe pas. Mais cette raison, qui pourra nous la dire ? Il a pour la Lune un culte superstitieux. Certaines anomalies le déroutent, comme par exemple de voir : un bleuet rose. Mais quoi? Ne faudrait-il pas dire alors un roset et un bleuose ? Le mauve le plonge dans une sorte de stupeur :

Dirai-je tout ce que j'entends

Dans la sonorité de mauve,

Et que j'y vois en même temps ?

Il remarque que dans le dissyllabe oiseau sont contenues les cinq voyelles. Ces préoccupations

ne sont pas de celles par où se traduit habituellement la perversité de l'âme. Et de même les conseils que donne M. de Montesquiou à ses lecteurs sont tout à fait acceptables. Il nous dit : « Aimons les hortensias! » Au fait pourquoi n'aimerions-nous pas les hortensias?

Voici un dernier trait que je me reprocherais de ne pas noter dans les poésies de M. de Montesquiou. Ce qui caractérise toutes les récentes modes artistiques et littéraires, c'est qu'elles ont pour dogme fondamental la croyance aux mérites de l'obscurité. « On n'écrit que pour être entendu », disait La Bruyère. Nous avons changé tout cela. Si c'était pour qu'on vous comprît, quel besoin aviez-vous d'écrire ? C'est ici que M. de Montesquiou s'est heurté à une sérieuse difficulté. Il n'avait pas l'esprit naturellement obscur. Sa pente allait vers la simplicité. La platitude aurait été plutôt pour lui recueil. Il lui a fallu travailler afin de réagir. Il a fait effort. Il a piqué son style de mots rares. Il a contourné et tortillé la phrase. « Obscurcissez ! » disait ce rhéteur à ses élèves. Quoi qu'il fasse, il arrive que sous les fioritures et les colifichets reparaisse l'honnête transparence du style. Tout de même, on lui tient compte de l'intention. Poussée à ce degré, la bonne volonté n'est pas seulement un mérite littéraire, elle prend une signification morale. C'est une vertu.

On voit sans doute maintenant quel est à noire avis le sens de la tentative de M. de Montesquiou et pourquoi il nous a paru qu'elle ne devait pas passer inaperçue. D'autres livres paraissent tous les jours, qui ne sont guère meilleurs et qui sont à peine moins prétentieux que les siens. On n'en parle pas. Mais c'est qu'ils n'ont pas d'importance au point de vue social. Assez de fois l'aristocratie nous a affligés par des spectacles que nous déplorions. On préviendrait le retour de ces folies regrettables si on arrivait à répandre le goût des jeux littéraires parmi les personnes inoccupées. M. de Montesquiou y travaille. Il a élevé la littérature à la dignité d'un sport.

Janvier i8g4.

Il y a trois ans qu'on a révélé Maeterlinck à la France. On l'a fait avec renfort de grands mots, de grandes épithètes et de grands gestes, comme c'est la coutume, et selon le rituel usité en ces sortes de cérémonies. On a humilié devant lui les gloires les plus hautes de la littérature de tous les temps. On ne pouvait lui rendre un plus mauvais service ; et on ne s'y serait pas pris autrement si on avait voulu écraser sous des comparaisons trop dangereuses cette réputation naissante. Mais souvent la perfidie ne serait pas si hab.le que l'enthousiasme n'est maladroit. Cela nous avaitindisposés contre l'écrivain belge; quoique en somme, un écrivain ne soit pas responsable d'excès de zèle dont il pourrait devenir la victime. Nous lui en voulions aussi de s'appeler Maeterlinck quand, il est si facile de s'appeler Dubois. Mais peut-être cela est-il moins facile en Belgique qu'en France.

M. Maeterlinck a trente ans. Ceux qui le connaissent disent qu'il est modeste, un peu étonné et gêné du bruit qui se fait autour de lui. Il est à coup sûr très laborieux, sincèrement épris d'art. Parmi les lectures qu'il a faites, quelques-unes l'ont impressionné vivement : et il s'en est beaucoup souvenu. De même il est pénétré par les tendances de la musique nouvelle. En dépit de ces réminiscences, et malgré ces influences qu'il subit à la manière des jeunes gens qui commencent toujours par imiter quelqu'un, son œuvre est bien à lui ; c'est l'œuvre d'un poète, — d'un poète qui se trompe.

C'est à propos de la Princesse Afaleine, que ceux qui nous annonçaient Maeterlinck ont dit : Faites attention, Parisiens, c'est du Shakespeare! Ils avaient raison. Cela est du Shakespeare, d'autant que cela est fait avec des lambeaux de Shakespeare. Il s'agit d'une jeune princesse, étranglée par une reine jalouse, sous les yeux d'un roi presque dément. Hamlet et la terrasse d'Elseneur, lady Macbeth et le meurtre de Duncan, le roi Lear, la lande déserte, la tempête, les rires du fou, les lamentations du vieux roi sur le cadavre de Cordelia ; l'auteur de la Princesse Maleine avait combiné toutes ces horreurs, et il en avait ajouté. C'est à peu près le système d'après leauel les dramatistes de la fin du dixhuitième siècle imitaient Racine. Ils reprenaient

les situations de son théâtre en les affadissant. M. Maeterlinck transposait le drame shakespearien en l'assombrissant.

\J Intruse et les Aveugles sont d'une note beaucoup plus personnelle, encore que l'auteur s'y soit beaucoup inspiré d'Edgar Poe.

Dans Y Intruse nous voyons ou, — comme il est dit dans les indications scéniques de ce théâtre, — nous « découvrons » dans une salle sombre d'un vieux château plusieurs personnes assises autour d'une table : l'aïeul, qui est aveugle, le père, l'oncle, les trois filles. Dans la pièce voisine, une jeune femme est malade. Une autre personne doit venir; elle ne vient pas. Pourtant dans le parc les arbres tremblent un peu, comme s'ils avaient été frôlés ; les rossignols se taisent, les cygnes s'apeurent comme si quelqu'un avait passé près de l'étang ; la porte s'ouvre comme si elle avait été poussée ; on entend aussi le bruit d'une faux qu'on aiguise ; puis c'est comme si quelque visiteuse invisible marchait doucement, s'asseyait à la table, se levait, se dirigeait vers la porte de la chambre voisine... Maintenant cette porte s'ouvre et sur le seuil une sœur de charité paraît et fait le signe de la croix pour annoncer la mort de la femme... Ce drame n'est pour le fond que la mise en œuvre de ces métaphores du langage populaire, et qu'on retrouve, je pense, dans le langage de tous les peuples : « Un vent

de mort a passé... La mort afrappé à la porte... La mort est entrée dans cette maison. » L'effet de terreur est obtenu grâce à la succession de petites phrases haletantes, haletantes comme la peur, et dont chacune est répétée plusieurs fois.

Le procédé employé dans les Aveugles est exactement le même. Mais le drame a plus de portée, parce qu'il est la traduction sous forme scénique d'une idée de philosophie. Dans une forêt un vieux prêtre est assis : sa face est livide; ses mains sont rigidement jointes sur les cuisses. A quelque distance, des aveugles, hommes et femmes, sont assis. Ils s'effraient parce qu'ils n'entendent plus la voix du prêtre qui les a conduits jusqu'à cet endroit. Des heures se passent; et enfin l'un des aveugles, ayant fait quelques pas, se heurte contre le prêtre et s'aperçoit qu'il est mort. Tous se désespèrent; car maintenant nul ne viendra à leur secours et il leur faudra mourir dans cette forêt... C'est ainsi. L'humanité aveugle allait guidée par la Religion. Mais la Religion est morte. Et les hommes ne savent plus que se lamenter dans les ténèbres.

Pour ce qui est des Sept princesses, les dévots eux-mêmes confessent qu'ils n'y peuvent découvrir aucun sens appréciable. Tout ce que j'en puis dire, après l'avoir lu, est que c'est un mince volume édité à Bruxelles, chez Lacomblez.

M. MAURICE MAETERLINCK SBi

L< drame de Pelléas et Mrlisande est absolument clair, sauf quelques gentillesses de détail. A cause de cela, il amènera beaucoup de lecteurs à M. Maeterlinck, et surtout parce que c'est une histoire d'amour.

Un décor de légende : château gothique, parc aux grands arbres, forêt près de la mer... En chassant le sanglier, Golaud, petit-fils d'"Arkel,le vieux roi d'AHemonde, s'était égaré dans la forêt. Il rencontra une jeune fille, Mélisande, qui pleurait au bord d'une fontaine. Il l'emmena au château et il l'épousa, quoiqu'il eût déjà plus de quarante ans et des cheveux gris auprès des tempes. Et Mélisande se laissa emmener, et elle se laissa épouser. Mais au château elle vit le demi-frère de Golaud, le jeune Pelléas. Et celui-ci, lui ayant dit qu'il était sur le point de partir, Mélisande se sentit toute triste : « Oh ! pourquoi partezvous ? »

Bientôt Mélisande avoue à son mari qu'elle n'est pasheureuse. Elle ne saurait dire pourquoi; elle ne se plaint de rien ni de personne, mais pourtant elle ne se sent pas heureuse... Elle dit aussi qu'elle a perdu l'anneau que Golaud lui avait donné le jour des noces. Golaud l'envoie rechercher cet anneau tout de suite et bien qu'il soit nuit noire; il l'envoie avec Pelléas. A quelque temps de là, comme Pelléas et Mélisande étaient restés seuls dans l'ombre, le petit Yniold,

fils de la première femme de Golaud, en approchant la lampe des yeux de Mélisande, vit que Mélisande avait pleuré — et ayant approché la lampe des yeux de Pelléas, il vit que Pelléas avait pleuré pareillement. Une autre fois Mélisande était à la fenêtre de la tour, occupée à peigner ses cheveux, quand elle vit passer Pelléas. Et comme elle se penchait vers lui, sa chevelure se répandit et, du haut de la tour, inonda le jeune homme : « Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de la tour!... Je les tiens dans les mains, je les tiens dans la bouche... Je les tiens dans les bras, je les mets autour de mon cou... Je n'ouvrirai plus les mains cette nuit... »

Cependant Golaud a surpris Pelléas et Mélisande. La jalousie entre dans son cœur. Il veut savoir. Il interroge le petit Yniold. Il le lève dans ses bras jusqu'à la hauteur de la fenêtre de Mélisande, et le force à regarder si Pelléas s'y trouve et ce qu'ils font. Ils sont debout l'un près de l'autre ; ils ne se parlent pas ; ils ne se regardent pas ; ils regardent tous deux du côté de la lumière. « Ils ne ferment jamais les yeux » dit l'enfant, et voici qu'il est pris de terreur : « Je n'ose plus regarder, petit père, laisse-moi descendre!... Oh! oh! je vais crier, petit père. Laisse-moi descendre, laisse-moi descendre ! » Car il est des choses qu'un enfant ne doit

point voir; et, se servir de l'innocence pour découvrir la faute, c'est œuvre d'enfer. — La rage au cœur, Golaud retourne auprès de la jeune femme; il la jette à terre, il la traîne par les cheveux. Il est plus d'à moitié fou. A mesure que ses soupçons grandissent et se précisent, la candeur du regard de Mélisande c'est l'abîme où sombre sa raison. « Voyez, dit-il, je ris déjà comme un vieillard. » Et le vieil Àrkel, témoin de cette scène :

Si j'étais Dieu, — j'aurais pitié — du cœur des hommes.

Dans le parc, la nuit, auprès de la fontaine, Mélisande est venue au rendez-vous de Pelléas. Ils se disent qu'ils s'aiment, et ils s'aperçoivent qu'ils se le disent pour la première fois. « Je ne savais pas que tu étais si belle, dit Pelléas... Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau avant toi... J'étais inquiet, je cherchais partout dans la maison... je cherchais partout dans la campagne... Et je ne trouvais pas la beauté... Et maintenant je l'ai trouvée !... je l'ai trouvée... Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre une femme plus belle... » La mort esf toutprès. Golaud estcaché dansl'ombre. II tue Pelléas et se lance à la poursuite de Mélisande. Mélisande va mourir. Sur son lit de mort son mari se.penche, pris d'une fureur de savoir, de savoir ia vérité et si elle a été la maîtresse de Pelléas. Mais l'âme de la jeune femme est déjà

trop loin pour entendre... Avant de mourir Mélisande a enfanté. « Venez, dit le vieil Arkel, il ne faut pas que l'enfant reste ici dans cette chambre. Il faut qu'il vive maintenant à saplace. C'est au tour de la pauvre petite... »

On a dit : C'est Arnolphe, Horace et Agnès. On a justement dit. Ce sont eux et c'en est beaucoup d'autres. C'est V Ecole des femmes dans le cadre d'un opéra de Wagner. C'est une forme archaïque et neuve d'un drame éternellement humain et que nous ne nous lassons pas d'entendre conter. Golaud a passé l'âge des folies ; il est prudent et sage. Il sait que de graves intérêts reposent sur lui. Il est à la veille de conclure une union qui rétablira la paix entre deux peuples. Mais il rencontre sur sa route une petite fille qui pleure avec de beaux yeux. Et il n'en faut pas davantage... Pelléas s'en allait quitter le château. Et par là bien des malheurs eussent été évités. Mais ceux qui l'entouraient, gens d'expérience, l'ont retenu. Car la destinée ne permetpas qu'on échappe aux pièges qu'elle a savamment préparés...

Oui est Mélisande et d'où vient-elle? Nul ne le sait et elle-même n'en sait rien. Cela d'ailleurs n'importe pas. Elle est une femme, sœur de toutes les autres. Elle doit tout à son mari qui lui a sauvé la vie, qui la faite riche et princesse. Mais auprès de lui elle ne se sent pas heureuse. Or on n'a pas besoin d'être princesse, ni riche, ni même de

vivre; maison a besoin de vivre heureuse. Et donc dès qu'elle aperçoit briller le bonheur, elle va de ce côté, instinctivement, comme le regard va vers la lumière. Elle ne se défend pas. Elle est sans remords comme elle est sans crainte. Faitelle mal ou si elle fait bien? Mais les enfants savent-ils ce qu'ils font ? Elle trompe son mari; car si la chair n'a pas failli, la trahison reste la même. Et pourtant l'innocence de ses yeux, de ces yeux qui donneraient à Dieu des leçons d'innocence, n'est que le reflet de son âme innocente. Elle est cruelle. A son mari, qui demande si elle a aimé Pelléas,elle répond : «Je l'ai aimé. » Elle est douce. Elle pardonne à Golaud qui l'a frappée d'une blessure mortelle. C'est une toute petite blessure, visible à peine sous le sein gauche. Un oiseau n'en serait pas mort. Mais elle, Mélisande, va en mourir. Si petite que soit cette blessure, elle est assez grande pour que son âme y passe tout entière. Mélisande n'a presque pas d'âme. C'est un petit être d'instinct, né pour aimer, pour souffrir, en faisant souffrir, et pour léguer après elle ce même pouvoir de souffrir où les hommes, nés de la femme, se reconnaissent à travers les siècles.

On voit quelle signification se dégage de ce drame et sans qu'il y faille faire beaucoup d'affaire. Mais le symbole? ou plutôt les symboles? Car il n'est ici ni une scène ni un coin de scène dont on

n'en puisse faire lever tout un vol. Tout est symbole en un drame symbolique. Pas un mot où le symbole ne s'embusque, et pas une virgule derrière laquelle il ne nous guette. Les servantes que nous avons vues au début occupées à laver le seuil du château; la forêt où Golaud s'égare; la couronne que Mélisande a perdue,, l'anneau qu'a perdu Mélisande — elle perd beaucoup de choses sur les grands chemins cette Mélisande — ; les cheveux de Mélisande, ces cheveux qui vivent et qui aiment, ces cheveux longs le long desquels Pelléas fait monter des baisers; la grotte où il y a des stalactites qui ressemblent à des hommes et les épaves de grands naufrages; et les souterrains du château minés par des eaux mortes, et tout le reste, ce sont autant de symboles... Si je ne vous les explique pas, ce n'est pas pour la raison que vous pourriez croire... Mais l'avantage du symbole, et ce par quoi il se distingue des images précises aux contours arrêtés, c'est qu'il se prête à plusieurs interprétations ; ou plutôt, c'est qu'il offre en ses contours noyés un cadre libre que la fantaisie de chacun peut remplir à son gré. Et c'est aussi qu'entre ces symboles il en est apparemment qui ne symbolisent rien du tout. Ce ne sont pas les moins précieux. Il y a des choses charmantes, il y en a de délicieuses et de pénétrantes qui ne veulent rien dire. Les refrains des vieilles chansons ne veulent rien dire

et ils nous bercent doucement. Une couleur, un son ne veulent rien dire. Le sourire de la Nature est sans pensée. Et le sourire de la femme, ce n'est bien souvent que deux lèvres qui sourient; tout de même il descend en nous plus profondément que des mots ne feraient pas...

Que si nous voulons maintenant nous rendre compte du sens et de la portée de la tentative de M. Maeterlinck, il n'est besoin que de procéder pa* comparaison. Rappelez-vous quelle direction ont suivie les lettres en ces derniers temps, et ce qu'on a appelé : littérature d'analyse, écriture artiste, document, détermination par le milieu. La littérature tendait de plus en plus à devenir un instrument de recherche quasiment scientifique : elle procédait à coups d'analyses subtiles et d'observations minutieuses ; jalouse d'éviter ce qui est banal et vague, et qui, par suite, n'est pas instructif, elle s'attachait de préférence aux cas particuliers. Les réalités lui semblaient d'autant plus intéressantes qu'elles étaient plus individuelles. La littérature de M. Maeterlinck est un essai de réponse à toutes ces prétentions delà littérature.

Je recommande aux romanciers psychologues ce mot du vieil Arkel parlant de Mé Iisande : « C'était un petit être mystérieux, comme tout le monde... » De même un personnage des Aveugles songeant à l'humanité tout entière: «Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nousinterro-

geons et nous nous répondons ; nous vivons ensemble, nous sommes toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes. » Hélas ! disait Fantasio, c'est tout un monde que cbacun porte en lui ! un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains !... M. Maeterlinck est très pénétré par le sentiment du mystère de chaque créature, chacune d'elles étant régie par toute sorte d'influences lointaines et chacun de nos actes ayant dans l'inexpliqué d'obscures racines. Comme il est en nous, le mystère est autour de nous ; et nous y baignons comme dans notre atmosphère naturelle. Car nous ne percevons de la réalité qu'une partie infiniment petite. Nos sens sont grossiers. L'invisi! le excède de beaucoup ce qui est visible pour nous ; il le déborde de toute3 parts. Et sans doute entre le monde invisible et notre monde il y a d'intimes concordances. Mais elles nous échappent. Nous allons dans les ténèbres vers l'inconnu... De la vient qu'il n'y a pas de sensation que M. Maeterlinck traduise plus souvent que la sensation de la peur. La peur, une sorte d'angoisse fiévreuse, d'agacement des nerfs et de trépidation, tel doit être l'état habituel pour qui sent autour de lui et en lui une nuit si épaisse... Et je vous accorderai bien volontiers que dans cette faculté d'être impressionné douloureusement par le mystère devenu comme palpable, il y a

quelque chose de maladif. Un vent de folie souffle de ce côté. « Il y a d'étranges lézardes dans certains murs », dit un personnage de Pelléas et Mêlisande. Et de même il y a dans les cervelles de nos jeunes gens des fêlures subtiles.

Afin de rendre cette impression de mystère M. Mœterlink se sert de procédés sommaires qui affectent une naïveté de primitifs. C'est ici qu'il fait bon pour lui d'être Belge. Car il ne sait pas bien la langue. Il la sait à la manière des étrangers à qui manque toujours le sens de la tradition. Il a des provincialismes, un je ne sais quoi de lent et de gêné dans l'allure, des maladresses et des gaucheries. Faute de trouver le mot juste il s'y reprend à plusieurs fois. C'est de l'écriture tremblée.

Ce quelque chose de sommaire et d'indéterminé on le trouve dans toute l'œuvre de M.Maeterlinck, dans la façon dont il nous présente ses personnages et dont il les fait parler. Le temps ni le lieu ne sont fixés. Cela se passe à une date quelconque, il n'importe laquelle, à dix siècles près ; c'est en dehors de l'histoire. Le paysage est indiqué à grands traits, sans qu'on tienne compte des détails du dessin et des accidents de la couleur, réduit à ses lignes essentielles, présenté par larges plans d'ombre et de lumière. Comme la nature, l'humanité est ici réduite à ses traits les plus généraux. Les personnages y sont dépouil-

lés de tout caractère individuel, de tout ce qui fait que chacun de nous diffère de chacun de ses semblables ; ils n'ont pas de caractère ; ils sont « un vieillard», un «jeune homme», une «jeune femme.» Que s'il leur arrive d'exprimer sur la vie quelque idée particulière, ils s'y montrent très malhabiles. « J'ai toujours vu, dit le sage Arkel, que tout être jeune et beau créait autour de lui des événements beaux, jeunes et heureux » (!) Et ailleurs : « Peut-être étais-tu de celles qui sont malheureuses sans le savoir... et celles-là sont les plus malheureuses. » (1 !) Il y a fréquemment dans le dialogue de ces naïvetés qui prouvent assez que M. Maeterlinck est peu doué du sens de l'observation et qu'il est un médiocre penseur. Et d'autres fois des mots y éclatent qui peut-être n'enferment pas une idée très sûre, mais qui remuent et qui troublent.

Plus de sensibilié et plus d imagination que de pensée, des idées très générales traduites en svmboles, à coup sûr c'est de la poésie... Mais il y a un art dont ceci est justement la caractéristique ; inhabile à traduire les idées, il ne peut exprimer que les émotions les plus générales dans ce qu'elles ont de moins précis, il les évoque plus qu'il ne les exprime, il agit sur la sensibilité qu'il remue, sur les nerfs qu'il tend au point de les rendre malades, il résonne dans le fond mvstérieux de notre être : c'est la musique.

Les écrivains de l'école de Gautier et ceux de Fécole parnassienne s'efforçaient de rapprocher la prose et les vers de la peinture. Ce fut une brillante erreur.

Nous assistons à une tentative pour rapprocher la littérature de la musique.

C'est une erreur charmante.

Mai i8q3.

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