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LE MYSTÈRE DE SAINT QUENTIN

Les lecteurs des « Annales Archéologiques » ont été initiés, par Tétude de M. le baron de Girardot*, aux détails infinis de la mise en scène d'un Mystère au moyen âge. Ils ont vu passer devant eux l'armée nombreuse des personnages qui peuplent le paradis et l'enfer du drame chrétien, et des acteurs qui s'agiteront dans l'action hum line, depuis l'empereur romain juscju'au valet et au goujat dans la bouche duquel le poëte mettra quatre vers seulement. La « monstre », pour nous servir d'un terme à la fois de guerre et de théâtre. îi été complète et magnifique.

Dans notre étude sur un Mystère, cette fois représenté dans le chœur d'une église du nord de la France, ce ne sera plus de cette mise en scène qu'il sera traité, mais du drame lui-même, de la pièce proprement dite, de la pensée qui a présidé à l'œuvre, de sa valeur littéraire, de ses personnages et de leurs caractères typiques.

11 a été écrit assez de livres spéciaux eur le genre Mystères pour que nous ne croyions point utile de rédiger une dissertation et de remettre en relief, après les autres, les considérations générales sur ces drames examinés au point de vue des origines, des mouvements et des progrès de notre langue nationale. D'un autre côté, il a été publié assez de Mystères complets, pour que nous ne songions pas à imposer la lecture des vingt-quatre mille vers et plus, dont nous

1 Voir les « Annales Arrhf^ologiqnes » de M. Didron, vol. xm cL \iv.

allons étudier renscmble. Mais les traités didactiques ne sufTisent pas pour faire connaître à fond et convenablement apprécier un art quelconque, et surtout les manifestations diverses et particulières de cet art : dans la spécialité présente, le Mystère au moyen âge, il est impossible à la majeure partie des hommes, môme sérieux et de volonté, de lire jusqu'au bout les interminables scènes qui composent l'ancien drame avec ce qu'on appellerait maintenant ses longueurs, ses inutilités, ses imperfections, ses hors-d'œuvre, enfin tout ce qu'on aimait autrefois et ce qu'à tort ou à raison on ne pourrait plus tolérer aujourd'hui.

Entre la dissertation abstraite et la publication intégrale et textuelle, il y avait place pour le récit et les extraits : les extraits qui, faits avec ampleur, suffisent à donner une idée du style, de l'idiome, de la variété de tons et des types agissants; le récit qui résume l'action, la dégage des digressions gourmandes, lui donne plus de promptitude et d'allure.

Maintenant, avant d'aborder le sujet de notre étude, une observation n'est pas hors de propos. Pour apprécier h sa valeur notre Mystère, il faut se reporter en pensée au temps où ce drame a été écrit et représenté ; oublier les traditions philosophique.^ puisées par notre jeunesse dans des enseignements qui ont rempli de doute les quatre ou cinq dernières générations; chercher à refaire en soi les croyances naïves et les sentiments vraiment religieux; se croire contemporain du poëte et de l'auditoire, dont l'un écrivait et dont l'autre admirait sincèrement ces légendes versifiées qu'on appelle « Mystères » ou « Jeux de Dieu ». 11 faut arriver bien préparé à ces spectacles où étaient mis en action les événements de l'ère biblique, ou de la vie et du martyre de ces saints patrons qu'un pays se choisissait ou acceptait de la tradition ; surtout il ne faut pas leur demander plus et mieux qu'ils ne peuvent donner.

Comme expression et résultat d'une poétique qu'on a trop systématisée sou« des couleurs conventionnelles, il est bon de ne pas croire que les Mystères, spécialement celui dont nous nous occupons, soient constamment maniués au coin de la naïveté, soit d;uis la pensée, soit dans les mots et la phrase ; on tomberait dans de singuliers mécomptes. Oui, la littérature des xiv" et xv' siècles est naïve dans sa foi ; mais, charmante souvent de simplicité vraiment prijuitive, elle s'empreint souvent aussi de manière et de recherche. C'est une langue et un art (|ui débuliMit, mais après s'être formés dans l'étude des langues anciennes aux(|Uf'IU's, faute d'une direction utile, ils n'ont pas toujours pris ce qu'elles cont»'naient d'exemples de goût pur et sage.

C'est cette alliance hybride et évidente de deux tendances hostiles, antithèse bizarre et continudlr (Tesprit rmpiMiiih' cl (i'iiiitiiili\(î propre, qui foi-niera Tun

(les principaux caractères, même le caractère distinctif de la poésie de notre Mystère. De plus, elle exhale un haut fumet de terroir qui se manifeste dans l'emprunt fréquent d'expressions déjà picardes alors, et restées patoises à ce point qu'elles sont inintelligibles parfois pour nous-mêmes et presque toujours pour les hommes qui vivent en dehors des pays où le patois picard se parle encore.

Ces précautions du début une fois prises, nous entrons en matière.

Le Mystère de la passion de saint Quentin peut, avec certitude, être atti-ibué à la seconde moitié du xiv* siècle. Plusieurs preuves autorisent cette affirmalion. 11 fut représenté dans l'enceinte de l'église collégiale de Saint-Quentin. Or, l'on sait, et tous les auteurs qui ont traité du théâtre au moyen âge sont d'accord sur ce point, que les plus vieux Mystères sont ceux qui furent joués dans les églises ; ce ne fut qu'assez tard que le théâtre, repoussé du lieu saint par les mœurs ecclésiastiques qui se modifiaient, s'ouvrit soit sur les places publiques, soit dans les palais des grands, soit dans les édifices municipaux.

La seconde preuve se tire de l'écriture d'un des deux manuscrits qui contiennent cette même pièce et qui, tous deux, se contrôlant mutuellement et utilement, appartiennent à la bibliothèque de la ville de Saint-Quentin. Le premier des m uiuscrits est d'un type d'écriture que la paléographie attribue en toute sécurité au \i\" siècle. Cependant il faut admettre qu'il n'a pu être écrit que pendant la seconde moitié et peut-être même pendant les dernières années de ce siècle, ce qui est vrai aussi pour la composition du drame; car une des scènes de la première partie de la Passion de saint Quentin nous fournira une ample nomenclature des noms très-divers d'engins d'artillerie que le poëte, par une licence alors très-répandue, faisait amener par les Romains sous les murs de Dardanie, la Troie chrétienne. L'usage de l'artillerie, qui parut pour la première fois en l'rance en 4 SÛT), à la bataille de Crécy, se répandit fort jjromptement, on le sait; mais, pour que le génie militaire eût déjà inventé et nommé, et pour que le poëte saint-quentinois connût si bien tout le matériel et les n )ms pittores([ues des nouveaux et nombreux instruments de destruction, il fallait qu'un certain temps se fût écoulé entre l'époque où l'aitillerie naissante se vulgarisa par l'usage, et le moment où le poëte écrivait et le copiste reproduisait notre Mystère. Cet argument détruira péremptoirement ce qu'avance dom Crenier dans son introduction manuscrite à l'histoire générale de la Picardie, quand* il parle du Mystère de saint Quentin et de ses deux manuscrits : « Les trois tragédies » (la trilogie dont nous parlerons bientôt) « en vers français sont réunies dans un volume manuscrit qui est conservé dans la bibliothèque publique de Saint-Quentin, sous le n" 307. Elles paraissent avoir été écrites au W^ siècle. INous avons vu aussi à la l)i!)liuthèque de Saint-

Éloi de Noyon un manuscrit du xiii' siècle du Mystère de saint Quentin, qui ne s'y trouve plus. » Le manuscrit dont s'occupe dom Grenier dans ces dernières lignes est plus que probablement le plus vieux des deux qui se trouvent aujourd'hui à Saint-Quentin; mais, outre que l'écriture n'en est pas du xni* siècle, où la langue n'était certes pas encore aussi formée, les nomenclatures des divers canons que Sévère emmènera au siège de Dardanie suffisent pour nous donner raison contre dom Grenier.

Nous ne croyons pas que le premier des deux manuscrits, tout ancien qui! soit, contienne le texte original ; il est parsemé de fautes grossières de copie que l'écrivain a bifi"ées et rectifiées, probablement sur les indications de l'auteur. Le second est d'une écriture qu'avec les paléographes on peut déclarer plus jeune de soixante à quatre-vingts ans. Nous sommes, cette fois, d'accord avec dom Grenier sur la date du second manuscrit, qu'il attribue avec raison au \v' siècle. Cette seconde copie, si elle est plus lisible, est surchargée de fautes ; son orthographe dilïère essentiellement de celle du premier manuscrit, et varie même d'une page à l'autre. Elle ne contient aucune abréviation. Elle est ornée de grandes capitales peintes et qui senent à indiquer au lecteur l«'s principales divisions de l'œuvre. Les scènes n'y sont ni séparées, ni indiquées dans le texte, ce qui en rend l'étude encore plus ardue et plus pénible.

Os deux manuscrits ont été donnés au chapitre de la collégiale de Saint- Quentin : le premier, en 1073, par le chanoine Gobaille, célèbre paléographe qui était né à Saint-Quentin, y avait enseigné et y avait gagné, en 1663, la couronne d'un concours littéraire; le second, en 1719, par le chanoine (>ouis-Quentin Brabant , ainsi qu'il appert d'une note écrite siu' une des gardes intérieures de la couverture.

Ee nom du poëte est resté inconnu. iVu xvir siècle, on ne le savait déjà plus : le chanoine Gobaille n'eût pas manqué de l'écrire sur les pages blanches de son ni.'iniisci'it , oii se trouvent ({uel(|ues annotations.

Ea première de ces cojiies, la plus ancienne, porte pour titre : « Mystèrede la Passion de Monsieur sainct Qnentin, Suivi du Mystère de l'Invention du pretieulx corps de Monsieur sainct Quentin et de l'Invention de sainct Quentin par sainct Eloy ». Le titr«î du second manuscrit est différent et fertile en renseignements utiles; le voici : « llymnodia manuscripta olin> in choro San-Quintin;e ecclesise decantata ». C'est le proinici- titiv^ qui est le \rai. l/autre est plus scientifiquo, plus prétentieux dans sos termes pittoresques, et sent une époque pins fièro de son savoii-.

\.o drame se divise en inif trihgic dont les parties se nomment la Passion de saint (Juontin , l'Invention de son corps par Eusèbe , et l'Invention de s;iinl

Quentin par saint Éloi. Enfin ce volumineux ensemble ne renferme pas moins de !2/i, 116 vers ainsi répartis : la Passion de saint Quentin, 18,S/-i6 ; son Invention par Eusèbe, 2,553; son invention par saint Éloi, 2,717.

La Passion de saint Quentin se partage elle-même en quatre actes ou parties.

Un dernier détail : Le Mystère de la Passion de saint Quentin était si long (ju'ii ne pouvait être joué en un jour; le temps consacré aux représentations des Jeux de Dieu dans les églises était d'ailleurs assez court, puiscju'on ne leur donnait c{ue le peu d'heures qui s'écoulaient entre la messe et les vêpres. Le drame était donc partagé entre plusieurs dimanches ou fêtes. C'est ce que nous apprend un auteur local, Emmeré, qui, en parlant d'une pièce assez courte extraite du Mystère de saint Quentin, dit : « Sumptis e poemate longiori, quo passionem martyris triduo, quatriduoque , de theatro nostri Sanquitinenses representabant ». Ce long intervalle qui s'écoulait entre chaque représentai ion expliquera sufTisamment comment les spectateurs pouvaient se plaire aux situations si peu variées qu'offre le poëme, comment ils applaudissaient à tant dv. personnages coulés dans un seul moule, comment ils riaient aux facéties qu(^ le même fou débitait sur le même ton, comment enfin l'auteur avait fait si peu d'efforts d'invention, et comment il ne s'était pas plus préoccupé des dangers de la monotonie.

Dans son introduction à l'histoire générale de la province de Picardie, dom (Irenier nous apprend que le Mystère de la Passion de saint Quentin fut joué en 1501, dans la capitale du Vermandois, à l'entrée de l'archiduc d'Autriche. Emmeré, que nous avons cité plus haut, avait écrit avant dom (Irenier : « In compitis quoque theatra erecta de quibus exhibitne historiœ de legendà patroni. » Il est probable que, vu l'interminable longueur de l'univre originale, on ne fit entendre au duc que quelques scènes, que des extraits sur l'arrangement o[ la mise en scène desquels les deux écrivains picards ne nous donnent mnlhr'ureusement aucun renseignement.

PUEMIKR ACTE.

11 renferme 3 /iG7 vers et se divise en quarante scènes, sans compter les monologues. Quatre-vingt-deux personnages, parlants et agissants, y figuraient: le manuscrit ne fait aucune mention des comparses de la garde des empereurs, do l'armée romaine, du peuple de Dardanie,

Le début ne manque ni d'ampleur ni de solennité. La f cène est à Rome, au palais impérial. L'empereur Dioclétien et ses deux Césars. Consfance-Clilorr- fl

C.alerius, tiennent un conseil où ont été convoqués les deux fils de Constance, Constantin et Licinius, ainsi que des officiers du palais qui jouent le rôle de confidents et approuvent. Dioclétien ouvre l'action par un hymne de glorification de l'empire, des dieux et des héros qui l'ont élevé au plus haut degré de puissance.

DrocLÉTiEN. Gloire immorlelle au grand Romulus

Et à Rémus par qui Rome est fondée.

Gloire à Minerve, à Mars, à Saturnus, Et à Vénus damours recommandée.

Gloire à .Médée, et au vaillant Ennée Par qui fut née et mise en flourissance La fleur du monde et de toute naissance.

Noblesse troyenne, G'oire achilienne,

Vaillance heclorine. Grégeoise doctrine,

Force tierculéenne , Et tout hault bien d liouiiiu'

Gloire alexandrinc. Reposent en Rumo.

Rome est des dieux le divin oratoire, Répositoire où toute grâce liabonde.

Rome est le chief de ce bas territoire , Le répertoire à chroni(iiiicr histoire . Dont la victoire au hautain ciel re:londe. Rome est la foudre et le flavau du monde.

Grâce augurienne, Bonté célostine, Loy mercurienne, Jove terrienne.

Richesse argentine.

Honneur palatine De bruyt ' et de los Sont en Rome enclos.

Cette glorification des dieu\ du paganisme par le chef de l'État servira, dans r»\sprit du poëte anonyme, de constra.ste puissant au triomphe du christianisme (lui étend déjà sa domination sur le vieux monde connu ; au début du drame, le chant en l'honneur des idoles, comme h la péripétie le chant en Thonneur du Christ et de ses martyr.s. La Rome, qui a grandi dans le culte des fau\ dieux et par la guerre, sera remplacée par la Rome qui va grandir par la paix et la prière.

Dioclétien .<^uccoml)e .-^otis le lourd fardeau de l'autorité ; il veut as.socier à ses fatigues, à .'^a puissance, Ma.ximien-IIercule. C'est sur cette importante aflaire ([u'il consulte les deux Césars dont l'avis est favorable aux projets de Tempe- H'ur. J.,e mes.sager d'Klat, Orient, est envoyé vers les sénateurs que Dioclétien appelle au conseil.

Ici apparaît ini i)ersonnagc épi-sodifiiic (|iii \a jouer tui grand rôle dans hi

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