‹ Les Jeux de DieuChapitre 20 sur 36 · I-R MAYKL» d'Amif.ns Gariu, qu'est donc ce gros cadet · texte numérisé non relu

I-R MAYKL» d'Amif.ns Gariu, qu'est donc ce gros cadet

Nouvel venu en cosle ville? Garin, eschevin. C'est un prevost de la famille

Maximien nostre empereur ;

Celui qui crestiens exillc

Par tormens de paine et d'orreur.

Fr.oinissE, esciikvin. Esse ce terrible prêteur

Qui Rictiovaire se nomme?

Gabin. Cy le plus grand tcmpestcur

Qui soit de cy jusqu'à Home.

Hii.iN, JURÉ. Puisqu'il est si crucux qu'on dit,

Il lui fault le vin présenter.

Brisebarre, sergent d'Amiens, s'en va donc, de la part du corps de ville, olîrir au terrible arrivant le vin d'honneur,

Du vin de la ville deux stiers.

C'est bien de compliments et de politesses qu'il s'agit! Sur l'ordre de Rictiovaire, on lit aux habitants d'Amiens l'ordre de l'empereur Maximien do chasser les chrétiens de la ville et de s'emparer de celui qui les a pervertis. Brisebarre le connaît et se charge, avec l'aide de Rayai, de l'arrêter et de le mettre aux mains du proconsul. Quentin est saisi. Le geôlier Matagot, qui le trouve « une chestive proye », l'a enfermé dans une prison où

11 y a belle garnison

De couleuvres et de crapaux.

Et l'enfer de se réjouir.

Gomme antithèse, le poète nous montre une fois de plus Zenon et sa femme se désolant dans Rome, Ils n'ont point retrouvé leur fils, et le pape Marcellin, l'auteur de leur chagrin, n'a point encore été puni. Dioclétien, à qui Zenon a demandé vengeance, a dépêché ïonnoire et Esclistre pour s'emparer du pape qu'ils amènent pieds et poings liés. Le cœur a manqué à Marcellin. Le chef du troupeau, le pasteur qui doit donner l'exemple du courage et de la persévérance, n'est pas plus tôt mis en face de la mort qu'il renonce à sa foi pour conserver un reste d'existence usée. Il aime mieux « adventurer deux grains d'encens » que de subir le supplice, et, sur la promesse impériale de la liberté, il abjure. « Icy Marcellin sacrifie aux idolles, et ses compagnons le regardent comme tout dolans ».

Tubes, darons et ménestreux,

s'écrie Dioclétien, dont la joie est à peine égalée par celle des démons. CeuK-ci chantent à tue-tête «en la carbonierre», et Lucifer, dont l'ambition est surexcitée par le succès, envoie Belzébuth à Soissons, où Crispin et Crispinien, qui se débattent contre la misère, la faim et le froid, pourraient bien être poussés au suicide par l'excès de la souffrance, « se on leur offroit ung Cousteau affilé sur meule », ou bien abjurer comme leur pape, s'ils tombaient aux mains des persécuteurs. Le tentateur a compté sans l'énergie des deux frères qui, pour gagner leur pain, se sont offerts en qualité d'apprentis nu cordonnier Crépy, dont l'ouvrier Vautrequin

. . Petit brabançon,

Qui entend fort mal la leçon,

est paresseux, bavard, ivrogne, et gâte le travail de son maître. Ils ont choisi l'état de cordonnier, parce que, dit Crispinien,

Toujours solers sont en saison.

Princes, roys, ducqs et seigneurie, Pour faire leur cheuvalerie, Pronront houziaux à grant foison.

Et Crispiiiien ajoute que

Toujours solers sont en saison.

Le bœuf, l'agnel et le mouton.

De qui peau l'empigne est taillée, Sont bestes de bruvt et de fait

Dont saint Mardi, en Dieu très parfet.

Fait figure. On les sacrifie, On s'en vest, on s'en vivifie.

Et au pié en fait-on maison.

A Soissons, les deux frères vivent donc occupés et tranquilles ; mais, dans Amiens, Quentin a comparu devant le proconsul Rictius Varus. Arsenicq, Raya! et Matagot assistent à l'interrogatoire du prisonnier que ces honnêtes gens appellent « ce garnement », et dont ils se disputent déjà les pauvres dépouilles. Arsenicq prétend à la possession des habits du martyr; Rayai les réclame aussi et veut les avoir. Dans leur colère, ils se disent leurs vérités; ils se traitent mutuellement de «larron froisseur de parroix», de «murdrier gratteur de chemins», et il faut que Rictiovaire intervienne entre ces deux misérables pour les faire taire. Tout en se disputant, ils ont déjà mis, suivant l'expres,sion d'Ysengrin, le martyr «tout nud en povre appareil». Pendant que Quentin prie à deux genoux en terre, Rictiovaire a prononcé la sentence; Tapôtre périra sous le bâton. Il est couché sur le« traveil^ ». La bande cruelle a déjà saisi les instruments du supplice, et Estorfault s'écrie, dans un accès de joie féroce :

K^TORFAl LT.

Arsenicq.

Rayal.

Arsenicq.

Ragenteste.

estorfaii.t.

Clacqiedent.

Rayal.

Arsenicq.

Ragenteste.

estorfal'lt.

RVYAL.

Pour faire bast tout bas tonnans, Nous avons basions bastonnans. Nous avons bastons bastonnans Affin qu'il soit bien bastonnés.

Tiens, sur ton col.

Tiens, sur ton nés.

Tiens, sur ton dos.

Tiens, sur ta teste.

Faisons qu'il soit bien ramonés.

Il ne fut oncq à telle fesle.

Tiens, sur ton col.

Tiens, sur lun nés.

Tiens, sur ton dos.

Tiens, sur ta teste.

Velà en dépit du prophète Ton Dieu, qui fut en Galilée.

\ . Le cûevalet du martyre.

AasEMCQ. Velà en dépit de sa beste,

Une vielle anesse pelée.

Ragenteste. Velà en dépit de Judée

Et de Judas qui le vendy.

CsTonpAi LT. Velà en dépit d'Hérodée

Et du sang que cil respandy.

liîcTiovAiRE, Sus, ribaudailles, frappés-le;

Sa teste soit molle comme laine.

Rayai a prodigué les coups avec une telle ardeur, qu'il n'a « tantost plus d'halaine ».

Au ciel, la sainte Vierge supplie le Père éternel de prendre pitié de Quentin et de lui donner la force de supporter de si terribles soulîrances ; sur l'ordre de Dieu, l'ange Raphaël descend auprès de (Juentin, dans l'àme duquel il soufïle une force surhumaine. Le martyr ne sent plus les coups. Les bourreaux sont vaincus ; l'ange a brisé leurs bras de fatigue. Les armes leur tombent des mains. La rage de Rictiovaire se répand en insultes contre ses sicaires, en menaces contre Quentin qu'il accuse de magie et d' œuvre immonde, d'avoir par ses enchantements annihilé la vigueur des soldats. Ici le dialogue entre le persécuteur et le martyr conquiert une singulière vivacité qu'il puise dans le rhythme ternaire et rapide de tercets à vers de cinq syllabes :

Quentin. Je suis serviteur

Du grand plasmateur

Qui forma le monde.

Rictiovaire. Ceux de mes escoUes

Perdent leurs paroUes

Par ta faulce envie.

Quentin. Prie donc les ydolles

Que souvent accolles

Que leur rendent vie.

La fureur d'un côté, l'enthousiasme de l'autre, vont maintenant trouver que la phrase est encore trop longue. 11 suffira d'un seul vers au poëte pour peindre ces deux passions aux prises. Les mêmes mots, renvoyés par un acteur à l'autre, vont servir à créer des oppositions d'idées plus ingénieuses que parfaitement en situation et de bon goût :

Rictiovaire. Plaisir m'est langeur.

Que.nti.n. Langeur m'est vigeur.

RicTiovAiRF. Vigeur me desvoye.

Quenti.n. Desvoy m'est rigeur.

Rictiovaire. Rigeur m'est liqueur.

Quentin. Le cuer trop m'esjoye.

Rictiovaire. Ta joye m'est pleur.

Qlentin. Ton pleur m est valeur.

RrcTiovAiRE. Ta valeur m'anoye.

Ol-e.vtin. Ton anoy m'est heur.

HicTiovAiKE. Ton heur m'est doleur.

OiKNTiN. Ta doleur m'avoye.

Dans le débordement de sa rage, décuplée par ce grand calme et ces délis,, Rictius Varus rappelle à hauts cris ses soldats et leur commande d'emmener dans sa prison le patient, en attendant qu'on lui prépare de nouvelles tortures. Les bourreaux souffrent plus que le martyr. Les sacripans arrivent courbaturés, éreintés, se traînant avec peine sur le théâtre, et on devait rire à plein gosier quand Ysengrin (le Loup) se déclarait « ossy étordy que le premier cop de matines».

Car réiément comique est à chaque pas prodigué dans l'œuvre du poëte picard. Il a multiplié à dessein ces soldats bavards et cruels, sanguinaires et railleurs, probablement couverts d'oripeaux en loques, et pour certain destinés à jeter quelque animation et de la variété dans l'interminable drame oîi la simplicité de l'action n'eût pas suffi à tenir en haleine un public amateur de la gros.se joie et du franc éclat de rire. Les spectateurs sont heureux déjà d'apprendre, de la bouche même de Rictiovaire, que le corps de Quentin ne porte pas même la trace d'une « esgratinure » ; mais ils se sentaient au comble, de la gaieté lorsqu'ils voyaient les acolytes du persécuteur couchés défaillants à terre, suant la peur et la fièvre, ne pouvant plus remuer ni bras ni jambes ; lorsqu'ils entendaient Ysengrin répondre avec humeur au sergent Brisebarre qui lui demandait de ses nouvelles :

VsF.NoniN. Tu veulz partout bouter ton nés ;

Voy s'ils sont chaux ou ferilleux '.

HiiisF.BARRi;. Hélas Rayai le piteux,

Hélas, Arsenicq l'engelé.

Hélas, Ragenteste honteux.

Et Estorfault le boursouflé,

On vous a mal afistolé.

Oncques si grant pitié ne vy.

Parlés à moy chief désolé

S'on ne vous a lame ravy.

RwAr.. Ha, Brisebarre mon amy,

.le suis près mort de mort vilaine.

Ap.sknko. Je n'ay santé tant ne demy,

Ha, Brisebarre mon amy.

RvoKNTKsTi:. Hn, Brisebarre mon amy,

Quentin nous est fort aneiny.

Page 1