I . Frileux, refroidis
BiusEBARRE. Levés vous, reprenez alaine.
EsTORFAULT. Ha, Brisebarre, mon amy,
Je suis près mort de mort vilaine.
Plus pesant suis qu'une balaine
Du mal qui me va tempestant.
Ragenteste. Et je m'en vay tout gambetant
Comme ceulx qui sont esclopés.
Enfin ils sont sur pied. Brisebarre peut annoncer à Rictius Varus qu'il les a vus « aussi huppés que le gars d'une oye sauvaige », et il les ramène au palais. Ragenteste refuse de porter la main sur Quentin, et ses motifs, il les exprime par un geste énergique dont il caresse son échine endolorie. H ne s'agit pour l'heure que de garder Quentin dans sa prison ; les soldats n'y consentent et ne s'y hasardent qu'à grande peine, et en s'armant d'un luxe inutile de haches, de lances, de bâtons, le tout pour entretenir l'hilarité de l'auditoire. Nous avons insisté sur le côté plaisant et risible de l'œuvre, parce que nous n'y reviendrons plus. Il suffisait d'indiquer l'intention systématique d'amuser à tout propos et hors de propos un auditoire à bout d'attention. Il n'est point de i^ersonnagc un peu important qui n'entraîne après lui une ou plusieurs figures ridicules et grimaçantes. Lucifer a ses diables qui ne réussissent à aucune œuvre et que Cerberus, le portier des enfers, bâtonne à plaisir quand ils reviennent la besace et les mains vides d'une bonne provision d'âmes. Les Empereurs , les généraux Sévère et Rictiovaire sont doublés des soldats farouches et fanfarons. Les deux infirmes Clugnet et Mathiolet sont là pour faire rire la foule aux dépens des Dieux qu'ils assomment et renversent au biuit de leurs railleries. Nous verrons chez le cordonnier Crépy l'apprenti Vautrequin gâter par sa maladresse la marchandise qu'il taille, en baragouinant un picard si grotesque, que les Picards de Saint-Quentin s'en moquent, comme, au théâtre moderne, le parterre se moque des Méridionaux qui gasconnent, ou des Anglais qui écorchent notre langue. Nous verrons, auprès de l'évêque Hérasmus « de Champaigne », le clerc polyglotte « Vénimécum » unissant le français et le latin dans des barbarismes que nous retrouvons dans la bouche des médecins de l'académie burlesque inventée par Molière.
Encore une indication de mise en scène. D'Amiens l'action va nous transporter à Rome. L'auteur a écrit en marge : «Icy pose d'instruments». Par cette courte note, il nous apprend que dans le drame chrétien du moyen âge, comme dans le mélodrame moderne, on accompagnait d'une courte phrase de musique les changements de décors suspensifs de l'action, les apparitions célestes ou infernales, les entrées et les sorties des grands personnages, peut-être aussi certains monologues et les scènes à effet. Ce qui le prouve, c'est que plus loin.
pendant que l'iinge Raphaël descend dans la prison de saint Quentin et Tencourage, « ils chantent quelques motets », lisons-nous sur le manuscrit. « Ils chantent » : c'est l'orchestre, puisqu'on ce moment l'ange et le saint sont seuls en scène, l'un parlant, l'autre écoutant.
Donc nous sommes à Rome, oii les chrétiens se désolent de l'apostasie du pape Marcellin. Ce grand coupable se désespère. Ses remords le déchirent. T.e> fidèles fuient sa présence.
l)o Rome, il faut maintenant redescendre à Soissons où la persécution prépare aussi ses fureurs. Hérasmus, évoque de « Champaigne », vient d'y apprendre que le pape a apostasie. 11 veut lui écrire pour le rappeler à la foi |)ro)nise ; mais un valet niais et pédant, nommé Vénimécum, espèce de queuerouge, dont l'emploi est de tout bouleverser et de ne rien trouver, qui traverse l'action <i comme un gros raston », suivant son dire en parlant de lui-même, a perdu plume et cire et n'a point « d'encre en son coston ». Le Fol , que nous avons perdu de vue depuis longtemps, réapparaît pour jeter à Vénimécum une raillerie dont nous ne comprenons pas le sel. A Soissons encore. Maximien vient d'apprendre, par un messager de Rictiovaire, que la rage des bourreaux fl' Amiens est vaincue, qu'ils se sont épuisés en longs efforts sur un jeune liomme qui s'est ri de leurs tortures. Pour remplacer Estorfault, Ragenteste ot autres peureux, l'empereur dépêche vers son lieutenant Escorpion et Serpent qu'Agricolan conduira vers la cité picarde. Le bruit de leur départ et Hp sa cause s'est répandu dans Soissons. 11 n'y est parlé que de l'admirable courage du jeune chrétien de Rome, de la miraculeuse guérison de ses plaies, et, comme il arrivait journellement alors, ces récits enfantent de nouveaux croyants. L'hostelain Grignart, si dur tout à l'heure pour les chrétiens, a été touché par la grâce et veut partir pour Amiens y entendre la parole de l'homme (le Dieu et se ranger parmi ses disciples; mais il manque de bons souliers. Admirez l'ingénieuse transition qui va ramener en scène Crispin et Crispinien, commis du cordonnier Crépy». C'est Poline, la femme de l'hôtelier Grignart, (jui va commander à Crépy, en son « repaire », ces « solers pour son baron ». Crépy fait un grand éloge des deux nouveaux ouvriers qu'il va charger de cette besogne.
Crkpy. Crispin, viens avant et si monte
Sur ce passet ', et si me taille
Deux solers fors.
f-r.ispi.N. De quel bestaille?