CHAPITRE PREMIER
Théories diverses sur la nature du jeu. — i. Le jeu considéré comme récréation : Lazarus, Guts Muths. — Exemples. — Insuffisance de cette conception. — 2. Explication du jeu par excès d'énergie : Schiller, H. Spencer. — Exposé de cette théorie. — Ses rapports avec la précédente. — Faits à l'appui. — Que, malgré son importance, elle ne vaut pas pour tous les jeux. — Addition de Spencer : le jeu serait une imitation de l'activité sérieuse. — Opinion conforme de Wundt. — Insuffisance de l'imitation. — 3. Le jeu, développement des instincts et apprentissage de la vie : théorie de Groos. — Diversité des opinions sur l'origine de l'instinct. — Le jeu, pratique héritée. — Exemples. — Qu'il n'y a pas un instinct du jeu, mais des instincts se manifestant sous la forme du jeu. — L'instinct d'imitation. — Conclusion : Les jeux de jeunesse reposent sur des instincts. — Preuves.
Suivant une opinion très populaire et très ancienne, le jeu serait essentiellement un délassement, une réparation, une restitution de forces ou, comme on dit, une récréation, c'est-à-dire une création nouvelle (1), une régénération des forces physiques et mentales. Cette récréation pourrait à la vérité s'obte-
(1) Etymologiquement : se re-créer, se créer à nouveau.
nir par la nourriture, le repos ou le sommeil ; mais elle se produit aussi, lorsque, et c'est le cas dans le jeu, on dépense des forces afin d'en gagner. « Pour ce qui est, dit Locke (Ecluc, sect. IV), de l'humeur enjouée que la nature a sagement départie auxenfants, conformément à leur âge et à leur tempérament, bien loin de la gêner ou de la réprimer, il faudrait l'exciter en eux, afin de leur tenir par là l'esprit en mouvement et de leur rendre le corps plus sain et plus vigoureux. » Pendant que l'on consacre au jeu un certain genre d'activité, les forces dépensées dans une autre forme d'activité peuvent se reposer et se réparer : l'enfant se délasse d'un travail intellectuel par des exercices physiques. Ainsi l'activité de jeu serait la régénération d'une force menacée d'épuisement.
Plusieurs auteurs allemands ont adopté cette opinion, notamment Schaller, Lazarus, Guts Muths. Ce dernier invoque à l'appui une légende bien connue : Jean l'Evangélisle jouait un jour avec une perdrix qu'il caressait de la main. Survint un homme, chasseur à ce qu'il semblait, qui fut tout étonné de le voir s'amuser d'une façon, à son avis, si indigne d'un apôtre : « Es-tu réellement, demanda-t-il, l'apôtre dont tout le monde parle et dont la gloire m'a attiré ici ? Comment cette façon de s'amuser s'accordet-elle avec ta renommée ? — Cher ami, répondit doucement Jean, que vois-je là dans ta main ? — Un arc, répondit l'étranger. — Et pourquoi n'est-il pas tou-
jours tendu, prêt à lancer la flèche? — Eh ! cela ne se peut ; s'il était toujours tendu, il perdrait bientôt sa force et ne serait plus bon à rien. — Ne t'étonne donc pas de ce que je fais, » répondit Jean.
Cette explication du jeu par la récréation renferme une part de Térité. Elle est d'ailleurs valable surtout pour les adultes qui, le soir, après le labeur souvent pénible de la journée, cherchent à se reposer à l'aide d'un jeu quelconque. Mais si, fait incontestable, le jeu peut servir à la récréation, ce n'est pas le besoin même de récréation qui lui a donné naissance. Oserait-on soutenir que de jeunes chiens qui jouent à se poursuivre, le font parce qu'ils ont besoin de se récréer ? L'examen seul de la vie enfantine, laquelle, ainsi que le remarque avec raison Schaller, semble être avant tout un jeu continuel, doit suffire à convaincre l'observateur que le jeu peut bien servir parfois à la récréation, mais qu'il n'en dérive point.
Une théorie, à laquelle, au siècle précédent, se sont ralliés la plupart des psychologues, théorie développée principalement par Herbert Spencer, mais dont l'idée fondamentale se trouve déjà dans Schiller, explique le jeu par un excédent de force nerveuse, d'énergie vitale, par la dépense d'une activité superflue : « Il est vrai, disait Schiller clans la vingt-septième de ses admirables Lettres sur V Éducation esthétique, que la nature a donné, même à l'être sans raison, plus que le nécessaire, et fait poindre dans la
vie animale obscure une lueur de liberté. Quand le lion n'est pas tourmenté par la faim et qu'aucun animal ne le provoque au combat, sa force inoccupée se crée à elle-même un objet : il remplit le désert sonore de rugissements de défi, et sa force débordante se consume sans but. L'insecte plein de vie joyeuse tournoie au soleil ; et ce n'est point un cri de désir que nous entendons dans le chant mélodieux de l'oiseau. Il est indéniable qu'il y a de l'indépendance dans tous ces mouvements, non une indépendance par rapport au besoin en général, mais par rapport à un besoin déterminé, extérieur. L'animal travaille quand un besoin le pousse à agir ; il joue quand la richesse de ses énergies l'y pousse, quand le surcroît de vie s'excite lui-même à l'activité. » — Jean -Paul s'est exprimé à peu près comme Schiller : « Le jeu, dit-il dans son Levana, § 4°o provient, au commencement, du surplus des forces psychique et physique ; plus tard, quand le régime scolaire épuise l'énergie psychique, la force vitale se décharge uniquement par les mouvements des membres, dans le courir, le jeter et le porter. » — Et Beneke a de même écrit : « L'enfant emploie d'abord pour ses jeux sa force super/lue. »
Spencer n'a fait que reprendre ces idées, mais en leur donnant un fondement solide et en les exposant sous une forme plus précise et plus systématique. « Les animaux inférieurs, dit-il, ont tous ceci de commun, que leurs forces sont utilisées pour les
fonctions indispensables à la conservation de la vie. On les voit sans cesse occupés à chercher leur nourriture, à échapper à leurs ennemis, à se construire un abri et à tout préparer pour la venue de leurs petits. Mais si nous considérons les animaux supérieurs, qui ont des facultés plus nombreuses et plus développées, nous voyons de plus en plus que leur temps et leurs forces ne sont pas utilisés exclusivement pour la satisfaction des besoins immédiats. Grâce à leur supériorité, ils peuvent se procurer une nourriture meilleure et ils obtiennent par là un excès d'énergie. La satisfaction de leurs besoins une fois atteinte, rien ne les pousse plus à employer l'excès de leur énergie, nulle proie ne les tente, nul besoin ne les presse. Et comme une plus grande vigueur des facultés s'accompagne, d'ordinaire, d'une plus grande variété des facultés, le résultat obtenu est analogue dans les deux cas : là où se sont développées des énergies nombreuses, adaptées aux besoins les plus variés, il est impossible que toutes agissent en même temps ; suivant les circonstances, c'est tantôt l'une, tantôt l'autre qui travaille, alors que d'autres restent à l'occasion inoccupées pendant assez longtemps. De là vient que nous rencontrons souvent, chez des animaux supérieurs, une énergie vitale qui dépasse les besoins immédiats, et que tantôt une faculté, tantôt l'autre, jouit d'un repos prolongé qui peut, en vertu de la régénération consécutive à chaque période de dépense, la mettre dansun état de tension
supérieure (1). » C'est ce trop-plein d'énergie, non utilisé pour la satisfaction des besoins immédiats, qui donne naissance au jeu sous toutes ses formes.
Conformément à ces remarques de Spencer, on doit distinguer dans l'homme deux sortes d'activité : l'une utile et sérieuse, tournée vers des fins pratiques ; l'autre désintéressée et de luxe, ayant sa fin en ellemême.
L'activité s'emploie en premier lieu à satisfaire une nécessité : l'homme ressent d'abord le besoin de vivre, et pour cela de se nourrir, de se vêtir, de s'abriter, de se défendre aussi contre ses agresseurs ; de là, les mouvements destinés à lui procurer l'alimentation, le vêtement, une demeure ; de là, les mouvements de défense, tous mouvements qui constituent un effort utile, mais pénible, et dont l'ensemble est appelé travail.
Mais quand une fois il a satisfait ses besoins les plus urgents, quand il s'est assuré par son travail la possession des choses les plus indispensables à la vie, l'homme (et cela est également vrai des animaux supérieurs) n'a pas épuisé d'ordinaire toute son activité ; il lui en reste un surplus disponible qui demande à être dépensé à son tour. Or, comme il n'y a plus de but utile auquel il puisse ou veuille employer ce surrcoît de forces, il l'emploie donc sans but proprement dit, simplement pour l'employer ; il exerce en ce cas son activité, non plus afin de jouir des objets utiles
(1) Principes de Psychologie, t. II, pp. 662-663.
qu'elle pourrait lui procurer, ou encore d'éviter un danger quelconque, mais uniquement pour jouir de l'activité elle-même, c'est-à-dire du plaisir qu'il y a à agir pour agir (1). Les mouvements qu'il produit ainsi en dehors de tout intérêt immédiat, seulement afin de se distraire et de dépenser l'excès de force disponible, constituent justement le jeu.
Surabondance et désintéressement de l'activité, telle est donc l'idée capitale de la théorie spencérienne du jeu. Dans son excellent Résumé de la philosophie de H. Spencer , résumé écrit, du reste, avec approbation du grand philosophe anglais, Collins la traduit en ces termes (p. 333) : « En remontant vers les animaux d'un type supérieur, nous trouvons que leur temps et leurs forces ne sont pas complètement absorbés par les exigences de leurs besoins immédiats. Or, chacun des pouvoirs mentaux étant soumis à la loi que son organe, après avoir reposé plus longtemps que d'ordinaire, se réveille exceptionnellement disposé à l'action, il arrive qu'ils sont engagés très facilement dans une action simulée, quand les circonstances la provoquent au lieu de provoquer une activité réelle. De là les jeux de toutes sortes ; de là la tendance à l'exercice superflu et inutile d'activités qui ont été au repos. »
Cette théorie de Schiller et de Spencer, qui rap-
(1) De là vient le nom d'acliuilé esthétique, donné à l'activité de jeu, c'est-à-dire d'activité qui se sent elle-même, qui jouit d'elle-même.
porte l'origine du jeu à un excédent d'énergie nerveuse, semble au premier abord en opposition radicale avec la précédente, qui voit au contraire dans le jeu la régénération d'une force menacée d'épuisement. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Toutes deux ne sont que des aspects différents d'une seule et même idée, et l'on peut dire qu'elles se complètent. En effet, pour reprendre un exemple précédent, s'il est vrai que l'enfant, par des exercices physiques, tels que les barres ou la balle au camp, détend ses forces psychiques surmenées, il n'est pas moins vrai qu'il dépense du même coup les énergies motrices accumulées en lui durant les heures passées en classe ou à l'étude. Ici, le jeu apparaît tout à la fois comme une dépense de forces superflues et une récupération d'énergies perdues. Et il en est ainsi dans tous les cas où le jeu peut être considéré comme délassement. La théorie du jeu récréation n'est donc au fond qu'une autre face de celle de Spencer.
Mais cette dernière nous donne-t-elle à son tour une explication satisfaisante du jeu ? Assurément elle renferme une grande part de vérité. Il n'est pas douteux que le surplus d'énergie physique se manifeste psychologiquement sous forme d'un état d'àme exubérant, effréné. Et il semble que c'est précisément dans cette exubérance due à l'excès de force vitale que se rencontre l'origine des jeux. « Regardons, dit Karl Mùller, un petit garçon bien portant qui, tenant dans sa main une tartine de beurre, se précipite au
dehors ; il laisse, comme l'observation nous le montre, éclater une joie puérile à propos de l'objet réjouissant qu'il tient en sa main, et cette joie s'exprimera souvent en mouvement et en bruit, même en chants, et cela d'autant plus que ses sentiments et son tempérament seront plus vifs. Même à un âge avancé, on en vient, en cas d'excitation joyeuse, sinon à chanter, du moins à siffler (1). » — W. Hudson dit pareillement (2) : « Xous savons quel est ce sentiment, cet élargissement intense que l'homme civilisé lui-même ressent quelquefois, quand il se porte parfaitement bien, surtout dans sa jeunesse : il y a des moments où il est fou de joie, où il ne peut pas se tenir tranquille, où il se sent poussé à chanter, à crier, à rire à propos de riens, à sauter, à courir et à manifester d'une façon extraordinaire quelconque. »
Il faut donc reconnaître que le surcroît d'énergie physique et psychique fournit l'un des signes les plus caractéristiques de l'état d'âme qui est la condition du jeu. Mais la question est de savoir si cela suffit pour expliquer complètement les divers jeux, aussi bien les jeux de l'animal que ceux de l'homme. Or, il ne semble pas qu'il en soit ainsi. D'abord, on comprend bien que l'être en qui se trouve un excès d'énergie soit prêt à agir d'une façon quelconque, mais il reste à expliquer pourquoi, chez les animaux
(1) Weslermann's illuslrierte Monatshefle Cahiers mensuels illustrés de Westermann), 1880, p. 239-240.
(2) The Naturalist in La Plala, pp. 280.
Queyrat. — Les Jeux des Enfants. H
par exemple, tous les individus d'une espèce donnée se livrent à des jeux déterminés, qui sont toujours les mêmes pour la même espèce, et qui varient d'une espèce à l'autre. Puis, nombre de faits contredisent la théorie, en prouvant qu'il n'est pas besoin d'un superflu de forces pour qu'il y ait possibilité de jeu. Des enfants qui se sont fatigués lors d'une promenade, au point de n'avancer plus qu'avec déplaisir, savent parfaitement se servir de leurs jambes déjà lasses, dès qu'il s'agit déjouer. Bien plus, on pourrait dire que les enfants jouent toute la journée, sans en excepter souvent les heures du repas, jusqu'à ce qu'ils s'endorment le soir, fatigués par le jeu. Les enfants maladifs même jouent aussi longtemps que leurs forces sont suffisantes, et non pas seulement aussi longtemps qu'ils en possèdent en excès. L'accumulation d'un surcroît d'énergie vitale ne semble donc pas être la source unique du jeu, mais tout au plus l'une de ses conditions essentielles, un très vif stimulant, le facteur le plus favorable à sa production. Réduite à elle seule, elle ne rendrait compte que du jeu envi sage sous sa forme la plus élémentaire, comme simple phénomène de détente, ou d'explosion de forces comprimées, explosion d'ailleurs aussi brève que soudaine et désordonnée. Mais le jeu véritable est plus qu'une expression aveugle de la gaieté; il consiste au fond dans des mouvements concertés, il se compose d'actes coordonnés en vue d'une fin : jouer, c'est iouer à quelque chose. Puis il affecte des formes
spéciales et distinctes dont il importe de faire con^ naître la raison. Aussi Spencer ne borne-t-il pas là l'explication qu'il donne du jeu. Et si nous n'avons jusqu'ici considéré dans sa théorie que la notion de force superflue, qui lui est commune avec Schiller, il nous faut en examiner maintenant une partie complémentaire, laquelle lui est propre. Suivant ce philosophe, lorsque le surcroît d'énergie emmagasiné vient à se dépenser sous la forme du jeu, cette activité de jeu est limitation de l'activité sérieuse, utile : « Il se produit, dit-il, une imitation de cette activité, quand les circonstances sont telles que Tac ti vile réelle est impossible. » — « C'est, dit Wallasehek, d'accord avec Spencer, le surplus d'énergie dans les organismes plus développés, surplus excédant la quantité nécessaire aux besoins immédiate qui donne naissance à toute espèce de jeux ; il se manifeste par l'imitation ou la répétition de tous les efforts ou activités nécessaires au maintien de la vie (1). » — « Nous considérons, dit Wundt dans ses Conférences sur l'âme humaine et sur l'âme animale, certaines actions d'animaux supérieur- comme étant des jeux, quand elles nous semblent être des imitations d'actes volontaires pratiquer Nous les reconnaissons comme imitation à ce que leur but n'est qu'un but apparent. Lebutvéritable est la recherche de sentiments agréables semblables à ceux qui sont liés, quoique secondairement, On !he origin of music, dans Mind, t. XVI, p. 3j6.
aux actes véritables; c'est dire que le jeu des animaux est, au fond, absolument identique à celui des hommes. Ce dernier veut être également une imitation d'actes de la vie pratique, imitation qui a une valeur émotive, mais qui est étrangère à son but originel. » Dans son Éthique, le même psychologue ajoute : « Le jeu est l'enfant du travail. Il n'y a pas de forme du jeu qui ne trouve son modèle dans une occupation sérieuse quelconque, modèle qui est également antérieur. » En d'autres termes, celui qui joue ne fait que répéter les actes utiles qu'il a déjà accomplis lui-même ou qu'il a vu accomplir par d'autres ; l'enfant simule les actions de l'homme (i). Nous constaterons plus loin que l'imitation tient en effet une grande place dans le jeu ; mais cela ne saurait permettre de le regarder comme la simple imitation d'une activité sérieuse à laquelle on a l'envie, non l'occasion, de se livrer ; car une telle explication ne vaut pas pour la forme primitive et pure du jeu, savoir le jeu des jeunes animaux et des petits enfants. « Ces jeux que nous devons expliquer en première ligne, si nous tenons à obtenir une explication satisfaisante du jeu, remarque avec raison
(ix C'est aussi l'opinion de Vierordt .Physiologie des Kindesalters — physiologie de l'enfance), d'après qui les jeux de l'enfance sont des imitations des actes des adultes. Ce physiologiste en donne comme preuve certains faits rapportés par Livingstone, qui affirme que les jeux des enfants, chez les nègres d'Afrique, consistent généralement en tirs et invasions, choses dont s'occupent leurs pères.
Groos, ne sont pas, qu'on nous passe les termes, des post-imitations, mais des pré-imitations d'occupations sérieuses de l'individu. Les « expérimentations » des petits enfants et des jeunes animaux, leurs jeux de mouvement, de chasse et de lutte, qui constituent les formes fondamentales les plus importante s, ne sont pas des post-exercices, mais des pré-exercices. Les jeunes êtres s'y livrent avant de se livrer aux activités sérieuses de la vie ; c'est donc que ces pré-exercices ont pour but de préparer le jeune être aux occupations ultérieures de la vie (1). » Le jeune oiseau, par exemple, qui, encore au nid, remue les ailes ; les chats qui apprennent sitôt l'usage de leurs griffes; le petit chien qui, par ses jeux, se prépare à la lutte avec d'autres chiens, ou à poursuivre, attraper, secouer, déchirer sa proie ; le nourrisson qui apprend à se servir de ses organes en remuant continuellement les doigts des mains et des pieds, qui gigote, se dresse, babille ; le petit garçon qui se bat avec d'autres et qui « ne peut pas plus s'empêcher de courir après un autre garçon qui a passé près de lui en courant qu'un petit chat ne peut s'empêcher de courir après une balle qui roule (2) » ; tous, loin d'imiter des actes sérieux qu'eux ou d'autres en leur présence auraient accomplis antérieurement, ne
(1) Les Jeux des animaux, p. 6. — Voy.au reste les chap. I et II de ce savant ouvrage, ainsi que, du même auteur, Die Spiele der Menschen — les Jeux des hommes — , 2' partie, chap. 1 et II.
1,2) W. James, The Principles of psychology, t. II, p. 4^7-
font, au contraire, que se préparer à des occupations sérieuses, poussés qu'ils sont par une impulsion irrésistible.
Nous sommes amenés par ces considérations à une troisième théorie, celle de Groos, qui, enveloppant dans une explication plus générale les théories du jeu, moyen de délassement ou restitution de force, et du jeu, dépense d'une activité superflue, soutient que le jeu serait pour les enfants et les jeunes animaux un prélude, une initiation, une préparation à leur vie ultérieure. L'idée fondamentale de cette nouvelle théorie est celle-ci : L'homme et les animaux supérieurs sont doués de nombreux instincts, qui, à la naissance, ne sont pas encore développés ; ils doivent faire l'éducation de ces aptitudes et ils y arrivent par le jeu, qui est l'exercice des dispositions naturelles de leur activité respective. A l'explication physiologique du jeu se substitue ainsi une explication biologique.
Voici comment Groos l'expose : « L'activité de tous les êtres animés est déterminée à un haut degré par des instincts hérités. La façon, par exemple, dont un animal d'une espèce donnée remue ses membres, emploie sa voix, se meut dans son élément, se procure sa proie, lutte contre d'autres animaux ou se soustrait aux poursuites, est réglée dans tous ses traits fondamentaux par des instincts hérités. Si, d'une part, il ne se présente pas d'occasion pour la manifestation réelle (c'est-à-dire en vue d'un but
sérieux) de pareils instincts, si, d'autre part, la réintégration d'énergie nerveuse dépasse suffisamment la dépense de la même énergie, en sorte que l'organisme ait besoin de décharger des forces emmagasinées — et c'est le cas surtout chez les individus jeunes — il arrivera que ces instincts se manifesteront sans cause extérieure. Le jeune chat traitera un morceau de papier comme si c'était une proie : l'ourson se battra avec ses frères ; le chien, qu'on avait enfermé longtemps, gambadera dans la rue, etc. Mais ce sont précisément ces manifestations d'activité que nous nommerons : jeux (1). » En sorte que « la raison des jeux de jeunesse est que certains instincts, particulièrement importants pour la conservation de l'espèce, se manifestent déjà aune époque où
(1) Ouv. cité, pp. 11-12. — M. Paul Souriau avait déjà émis des idées analogues dans son bel ouvrage sur L'Esthétique du mouvement (pp. i3-i4) : « Chacun, dit-il, selon son espèce, a besoin de se mouvoir chaque jour plus ou moins (pour se procurer sa nourriture) ; et il est organisé pour cela. Si, par suite de circonstances accidentelles, cette activité lui devient inutile, elle n'en sera pas moins pour lui obligatoire, car sa constitution physique, adaptée par hérédité à la vie normale de l'espèce, ne peut se plier brusquement à d'autres conditions d'existence. Son organisme continue de lui fournir la même quantité d'énergie, et il faut qu'il la dépense d'une manière quelconque. De là les mouvements de l'animal captif, du lion qui arpente sa cage, du serin qui sautille de barreaux en barreaux. De là les exercices physiques auxquels se complaisent les personnes que leur métier condamne à une vie trop sédentaire. Ce besoin de mouvement sera surtout grand dans la jeunesse, parce que le jeune animal a besoin de s'essayer à tous les mouvements qu'il aura à exé-
l'animal n'en a pas encore sérieusement besoin. En tant qu'opposés à l'exercice sérieux postérieur, ces jeux sont un pré-exercice et un entraînement des instincts en question. »
Mais les psychologues, non plus que les naturalistes, ne sont pas d'accord sur l'origine de l'instinct. Pour quelques-uns, les instincts proviendraient de la sélection naturelle, ou survivance du plus apte, sans collaboration aucune de l'intelligence individuelle ; c'est à cette opinion, défendue principalement par Auguste Weismann, Ziegler et Forel (1), que se range de préférence Groos : « Sans les jeux, dit-il, l'animal adulte serait mal préparé pour la plupart des actes de sa vie. Il ne serait pas assez exercé à courir et à sauter, à se précipiter sur sa proie, à prendre et à tuer sa victime, à fuir devant son ennemi, à combattre ses adversaires, etc. ; son système musculaire ne serait pas suffisamment assoupli ; ses os euxmêmes n'arriveraient peut-être pas au développement nécessaire, qui ne s'obtient que par l'adaptation fonctionnelle de l'individu en bas âge. Il est donc facile d'en arriver à cette idée que c'est la main
caler plus tard, et aussi de faire jouer ses muscles et ses articulations pour se former. On le voit, tout animal a une tendance à débiter chaque jour une certaine quantité de force, déterminée non par les besoins accidentels de l'individu, mais par les besoins généraux de Fespèce. »
(1) Notons que Darwin admet cette origine des instincts concurremment avec la suivante, cependant moins importante d'après lui.
de fer de la sélection naturelle qui fait que, dès la jeunesse, se manifeste en l'animal une impulsion indomptable à s'exercer, sans cause sérieuse, à des actes qu'il devra accomplir plus tard. » A défaut du pré-exercice dans le jeu, il serait, en effet, indispensable que les instincts fussent complètement développés lors de la naissance. Mais « supposons que ce soit possible : où en resterait alors le développement supérieur de l'intelligence, enfant gâtée de la nature, conduite aveuglément par une suite d'instincts hérités? Les animaux resteraient certainement en arrière au point de vue intellectuel. Il en est autrement, par bonheur. Au moment même où l'évolution ascendante du monde organique est assez avancée pour que l'intelligence réfléchie puisse agir mieux que le simple instinct, les activités héritées perdent une partie de leur perfection et sont remplacées de plus en plus par l'expérience individuelle qui perfectionne les prédispositions du cerveau ; mais, pour que cela soit possible, il y a les jeux de jeunesse des animaux, qui seuls peuvent produire complètement et à temps pareil perfectionnement. » La sélection peut ainsi affaiblir la puissance aveugle des instincts, et favoriser, en revanche, de plus en plus le développement indépendant de l'intelligence. Une fois que l'intelligence est assez développée pour être plus utile dans la lutte pour la vie que des instincts parfaits, la sélection naturelle favorise les individus chez lesquels ces instincts se manifestent dès
la jeunesse sous une forme moins parfaite et sans cause extérieure sérieuse, uniquement en vue du préexercice et de l'entraînement, c'est-à-dire qu'elle favorise les animaux qui jouent. Peut-être même pourrait-on dire, pour apprécier comme il convient l'importance biologique des jeux, que la raison d'être de la jeunesse est en partie le jeu, d'autant que celle-ci n'existe que chez les espèces relativement élevées; les animaux ne jouent pas parce qu'ils sont jeunes, mais ils ont une jeunesse parce qu'ils doivent jouer (1).
Suivant d'autres naturalistes et psychologues, les actes instinctifs auraient d'abord été intelligents et volontaires ; mais, pratiqués par de nombreuses générations, ils se seraient automatisés, en se transmettant héréditairement; il faudrait donc voir en eux essentiellement des habitudes héréditaires. Cette opinion, la plus répandue d'ailleurs, a été soutenue
(1) Voy. Les Jeux des animaux, pp. iv-v, 20-21,67-69. — « Le jeu, écrit encore Groos (p. 20), n'est pas seulement un résultat des besoins accidentels de l'individu, mais aussi de la sélection nalurelle, qui fait progresser tout ce qui est utile à la conservation de l'espèce... La plupart des jeux des jeunes animaux servent à la conservation de l'espèce. Les jeux que les enfants inventent tout seuls doivent être également considérés comme des exercices utiles, non seulement à l'individu, mais aussi à l'espèce : « Pro Patria est duni ludere videmur » (c'est pour la Patrie que nous travaillons alors que nous semblons jouer) est l'épigraphe donnée par Guts Muths à son livre » : Jeux pour l'exercice et la récréation du corps et de l'esprit.
notamment par Lamarck, Wundt, Preyer, Hœckel, Lewes, Romanes, Herbert Spencer, Ribot, Sully, -Schneider (1).
Or, en adoptant cette seconde manière de voir, c'est-à-dire en ramenant les actes instinctifs à l'exercice et à l'habitude des ancêtres, en regardant les instincts comme une transmission héréditaire des caractères acquis, les jeux s'expliqueraient de la façon suivante : « Les ancêtres des animaux ont remué leurs membres dans des buts très différents ; c'est pour cela que les descendants ont déjà, dans leur première jeunesse, l'instinct de gigoter avec les jambes et d'étendre les pattes pour saisir toutes sortes d'objets. Les ancêtres ont dû beaucoup lutter entre eux, d'où les jeux de combat des jeunes descendants. Les ancêtres ont poursuivi des animaux ; de là les jeux de chasse et de poursuite des jeunes animaux et des enfants. Les ancêtres devaient très souvent se cacher pour éviter leurs ennemis : d'où les jeux de cache-cache, etc. Schneider dit, par exemple : « Le petit garçon ne mange plus les papillons, coléoptères, mouches et autres insectes qu'il prend avec passion et qu'il déchire souvent ; il ne gobe pas non plus les œufs et ne mange pas les petits oiseaux qu'il déniche parfois au péril de sa vie ; mais, à examiner ces objets, il sent se manifester en lui un fort instinct
(1) Sur l'instinct considéré comme « conscience éteinte et habitude héréditaire », comme « mémoire héritée »,voy. Ribot, L'Hérédité psychologique, préface et chap. I.
de pillage, de chasse et de meurtre ; et cela, évidemment, parce que ses ancêtres sauvages se sont souvent nourris du produit de pareilles chasses et parce qu'il y avait chez eux une relation intime de cause à effet entre l'aspect de certains animaux et l'instinct de pillage, de chasse, de meurtre et de destruction, relation qui s'est déjà établie chez nos ancêtres animaux, comme nous pouvons en juger en observant les singes de notre époque qui, en dehors des fruits, se nourrissent surtout de petits animaux, d'insectes, de jeunes oiseaux et d'oeufs... De même les petites filles, comme les garçons, font preuve, dans leurs jeux, d'une transmission héréditaire indubitable du genre d'occupation et des habitudes propres à leur sexe. Le jeu serait alors un effet prolongé d'actes intelligents de générations antérieures, une sorte de pratique héritée (1). »
A quelque opinion d'ailleurs que l'on s'arrête sur la nature de l'instinct, le mot « instinct du jeu », si habituellement employé, n'est guère exact. « Il n'existe pas d'instinct du jeu en général ; bien au contraire, des instincts spéciaux se révèlent même là où ne se présente aucune raison pour leur mise en activité sérieuse ; ils se manifestent en vue de l'exercice, plus spécialement du préexercice ; et ces instincts particuliers se transforment en jeux particuliers (2). »
(1) Groos, oui', cité, pp. 45-46.
(2) Ibid., p. 69-70. C'était aussi l'opinion de Lazarus.
Quant à l'imitation, dont nous avons dit que, si elle n'est pas le caractère essentiel du jeu, elle ne laisse pas de jouer un rôle important dans beaucoup de jeux, elle est également, de l'avis de Spencer, de James, de Wundt, de Stricker, de Schneider, de Baldwin, de Tarde, un instinct hérité. Schneider endonne comme preuve le fait qu'elle se limite le plus souvent à des cas bien déterminés, utiles à l'individu. «Si, dit-il, unlionceau voit un poisson qui nage ou un oiseau qui vole, il est peu probable qu'il s'éveille en lui une impulsion à nager ou à voler ; tandis que les mouvements du vieux lion éveillent en lui l'instinct d'imitation, justement parce qu'il est prédisposé par l'hérédité à ce genre de mouvements. C'est là une preuve que la perception d'un mouvement ne suffit pas à elle seule pour produire le mouvement, parce que, dans ce cas, les animaux essaieraient d'imiter tout mouvement vu par eux ; or ce n'est pas le cas. Autrement pourquoi un enfant qui voit une boule brillante oscillant comme un pendule , n'imiterait-il pas tout d'abord ces mouvements oscillatoires au lieu d'étendre la main vers elle (1) ? » Les enfants et les jeunes animaux ont donc un penchant irrésistible à reproduire, non tous les actes qu'ils voient accomplir, mais ceux-là pour lesquels ils ont eux-mêmes une prédisposition instinctive affaiblie ; ils apprennent ainsi à développer et à perfectionner ce qui est en eux sous la forme incomplète d'aptitudes héritées ; ils se pré-
i) Der menschliche Wille La Volonté humaine^, p. 3n.
parent à la tache sérieuse qu'ils auront plus tard à remplir.
Nous conclurons par conséquent avec Groos (1) : « Les jeux de jeunesse reposent sur des instincts- Ces instincts ne sont pas gravés dans le cerveau d'une façon aussi parfaite et aussi détaillée qu'ils devraient l'être s'ils se manifestaient seulement dans les cas sérieux ; en revanche, ils se manifestent déjà dans la jeunesse et peuvent donc être perfectionnés à temps par l'exercice. En même temps, ce pré-exercice développe aussi le système musculaire et le prépare pour le travail sérieux de la vie adulte; de celte façon s'expliquent tous les jeux d'enfance qui ne sont pas des jeux d'imitation » ; tels le jeu des tout jeunes individus avec leurs organes de parole et de mouvement, les jeux de locomotion, de chasse, de fuite, de lutte. « En dehors de ces jeux, qui reposent sur des instincts relativement fort développés et auxquels l'animal peut s'adonner sans modèle, il y a encore d'autres jeux dont chacun est dû à la combinaison d'au moins deux instincts : un instinct atrophié et l'instinct d'imitation qui vient s'y ajouter. C'est ici que viennent se ranger... surtout les jeux d'imitation des petites filles, dans lesquels se manifestent des instincts maternels qui auraient peine à se développer sans l'instinct d'imitation. S'il n'y avait pas, dans les jeux d'imitation des enfants, des impulsions héritées, on ne pourrait pas s'expliquer pourquoi la dif-
(1/ Ouv. cité, pp. 70-76.
férence des sexes se manifeste si clairement dans le choix des actes à imiter, pourquoi le petit garçon préfère ses soldats à la plus belle poupée et pourquoi , d'autre part, la petite fille veut jouer à la petite maman et à la maîtresse de maison. »
Telle paraît être la nature fondamentale du jeu. Mais, s'il n'est à l'origine qu'une simple satisfaction d'instincts, il va ensuite évoluant et s'idéalisant de plus en plus, pour aboutir finalement chez l'homme à cette manifestation supérieure de l'activité ludiforme qui est l'art.