CHAPITRE II
Les accompagnements psychiques de l'activité de jeu : le plaisir et l'illusion. — 1. Le plaisir dujeu: il résulte : i° de la satisfaction même dî l'instinct; — 2° de la joie d'être cause; exemples; — et de la joie du succès; exemples; — le jeu est-il vraiment désintéressé ? — 3° du sentiment de la liberté; — 4° de l'illusion. — 2. L'illusion. — Elle est de l'essence même de l'imagination. — L'illusion consciente ou |volontaire et l'illusion involontaire; — exemples. — Le plaisir qu'elle procure est en raison de sa vivacité; — exemples. — Par suite, tout ce qui peut désillusionner l'enfant lui est déplaisant; — exemples. — Mécanisme de l'illusion. — La croyance et la rectification. — Deux moyens de rectification chez l'enfant : i° les circonstances du jeu ; — 2° la conscience de sa propre activité.
Nous n'avons envisagé jusqu'ici dans le jeu que l'activité déployée. Mais cette activité s'accompagne, chez l'individu qui joue, d'états psychiques qui en stimulent l'exercice et lui donnent un caractère riant et léger. Ces éléments nouveaux du jeu sont l'un émotionnel, ou le plaisir, l'autre intellectuel, ou l'illusion.
Le plaisir est un accompagnement si naturel et si constant du jeu qu'on a pu en faire la raison d'être
Ql'eyrat. — Les Jeux des Enfants. 4
même du jeu : c'est ainsi qu'on a regardé celui-ci comme un amusement, comme un divertissement des occupations sérieuses réputées fatigantes, pénibles. Si Ton a pris de la sorte l'effet pour la cause, c'est que rien ne frappe tout d'abord dans le jeu autant que le plaisir ressenti par celui qui s'y livre.
Essayons de démêler les causes de ce plaisir.
Considéré en lui-même, dans sa nature propre, le jeu, nous l'avons vu, est la réalisation d'une impulsion instinctive : il consiste dans un entraînement, dans un préexercice. Comme tel, il est essentiellement une activité apparente, une pseudo-activité, puisqu'il est une activité au déploiement de laquelle fait défaut la cause réelle qui le détermine, savoir la mise à exécution, la pratique de l'instinct même. Mais le seul exercice de cette activité, en tant que satisfaction d'un instinct, est agréable en soi, comme lest la satisfaction de toute inclination. C'est une loi reconnue dès l'antiquité que le plaisir est la conséquence du fonctionnement normal de nos différents organes et de nos diverses facultés. Le plaisir, disait Aristote, est la perfection de l'acte, il en est l'épanouissement, il s'y ajoute comme à la jeunesse sa fleur. Cette relation entre l'activité et le plaisir, constatée depuis par tous les psychologues et de nos jours éclairée d'une vive lumière par la théorie de l'évolution, qui montre que les êtres n'ont pu survivre qu'autant qu'en eux les états agréables s'associaient aux actes utiles, c'est-à-dire atout ce qui déve-
loppe leur vie et augmente leur énergie (1), est trop connue pour qu'il soit besoin d'y insister (2). Or, ce plaisir qui accompagne notammentla satisfaction des instincts (on parle du plaisir de se battre et même du plaisir de tuer) n'est pas seulement pleinement conservé dans le jeu ; il y est considérablement accru . « Personne ne croira, dit Groos(3), que le batailleur le plus incorrigible ou l'animal le plus belliqueux éprouve à peu près autant de plaisir dans la mise en activité sérieuse de 1 instinct que les garçons qui se battent en jouant ou les jeunes chiens qui se roulent par terre en luttant des heures entières. Et qu'on pense, de plus, à la fuite devant le persécuteur, à la nécessité de se cacher et à d'autres actes analogues : il sera difficile d'y prou ver l'existence d'un sentiment de plaisir dans les cas sérieux ; tandis que l'enfantet l'animal ne jouissent pas seulement d'une diminution de la douleur, ce qui va sans dire, mais voient celle-ci remplacée par les sentiments de plaisir les plus intenses. » Jusqu'ici l'agrément du jeu n'est qu'un effet de la loi, en vertu de laquelle le plaisir suit l'exercice normal de l'activité. Mais il provient, en outre, de causes plus particulières etplus profondes. Nous définissions tout à l'heure le jeu une activité apparente, unepseudo-
(1) Voy. Ch. Richet, L Homme el Vlnlelligence, ch. II ; — Max Nordau, Paradoxes psychologiques, III.
(2) Voy. F. Bouillier, Du Plaisir el de la douleur, ch. III, V et VI.
(3) Ouv. ciléy p. 71.
activité. Or, à l'origine, ce n'est vrai qu'objectivement; car, pour l'être qui joue, le jeu est tout d'abord une activité réelle, sérieuse. Seulement, lorsque le jeu s'estrépété souvent et que l'animalou l'enfant a pris de plus en plus conscience de la valeur émotionnelle du jeu, du charme qu'il y trouve, il se rend compte en même temps qu'il joue un rôle; alors le jeu devient, subjectivement aussi, une activité apparente; l'animal la déploie maintenantou joue pourse procurer le plaisir qu'il a déjà ressenti; en sorte qu'après avoir joué primitivement par instinct, l'animal et l'enfant le font ensuite pour le plaisir seul, pour l'amour du jeu.
Désormais le charme qui résultait de l'action même et qui était tout physique s'augmente chez eux d'un plaisir moral, savoir, de la joie d'être cause, de la joie de la puissance, suivant les expressions de Preyer, ou, comme dit Lessing, de la conscience d'un degré plus élevé de leur réalité ; en d'autres termes, du plaisir que leur procure le pouvoir qu'ils se sentent posséder sur leur propre corps et sur les objets extérieurs. « L'ours qui patauge dans l'eau, le chien qui déchire un morceau de papier, le singe qui s'amuse à faire du bruit, le moineau qui exerce sa voix, le perroquet qui casse la vaisselle, tous sont remplis par le plaisir de l'activité énergique, qui est en même temps la joie d'être cause (1). » — « Analysons un jeu, écrit le docteur Sikorski. L'enfant froisse du pâli Groos, ouv. cité. p. 3oi.
pier. puis il s'arrête brusquement pour écouter si le bruit produit va continuer après qu'il a cessé de le produire : évidemment l'attention de l'enfant ne s'attache pas au bruit lui-même, mais à la cause qui le produit, au fait qu'il dépend de ses propres mouvements. Lorsque l'enfant commence à comprendre cette relation de cause à effet, il montre ungrand contentement, résultant du sentiment de sa propre force, comme cause de phénomènes, comme principe moteur vivant, indépendant de tout ce qui l'entoure (1). » — Tiedeinann dit de son fils âgé de quinze mois : « Quand il avait fait quelque chose lui-même, donné un certain mouvement à ses jouets, il se réjouissait visiblement et trouvait du plaisir à réitérer. » — Preyer, qui a observé soigneusement les expérimentations sous forme de jeux auxquelles son fils s'est successivement livré du treizième au trente-troisième mois (par exemple : ouvrir et fermer une boîte, vider, puis remplir un tiroir, accumuler du sable et le disperser, aligner des coquilles ou des pierres, vider et remplir des bouteilles, des arrosoirs, jeter des pierres dans l'eau, etc.) (2), attribue aussi la satisfaction que l'enfant retirait de telles occupations à ce même « sentiment orgueilleux de jouer le rôle de cause ». — L'homme adulte le ressent encore à un haut degré : « N'y a-t-il pas
(1) L'Évolution psychique de l'enfant (Revue philosophique, t. XIX, pp. 4iMi7)-
(2) L'Ame de l'enfant, p. 442-
des milliers de'personnes qui éprouvent le besoin de dessiner avec tout crayon qui leur tombe entre les mains, de casser une branche ou de la mordiller en se promenant, de faire tomber la neige d'un mur avec leur canne, de pousser les cailloux avec le pied, de casser tous les noyaux de cerises, de tambouriner sur les vitres, de faire sonner les verres, de faire des boulettes de mie de pain, etc. 1). »
M. Bernard Pérez rapporte un fait qui vient à l'appui des observations précédentes, en montrant que l'enfant ne s'intéresse réellement qu'à une oeuvre qui émane de lui : « Un jour, dit-il (2), croyant beaucoup intéresser un de mes neveux, âgé de trois ans et quatre mois, et fort intelligent pour son âge, je lui dis. dans le jardin, que nous allions faire l'Adour, avec le pont et les peupliers de la rive. Du bout de ma canne, j'écartai les cailloux, et je traçai sur le sol une longue ligne creuse, large de quelques centimètres. Je détachai quelques branches d'arbuste, et je les enfonçai des deux côtés de cette petite tranchée; quelques cailloux entassés servirent de piles au pont improvisé avec le couvercle d'une boite. Toutes ces constructions terminées, je demandai à mon neveu si c'était joli. Il me répondit : « Non, ce n'est pas bien joli. » Je ne me tins pas pour battu. J'emplis d'eau deux grands seaux, et le contenu, déversé lentement en amont, produisit en aval un
(1) Groos. ouvr. cité, pp. 84-85.
(2, Les Trois premières Années de l'enfant, p. 3i8.
écoulement assez régulier, que je qualifiai de fleuve Adour. L'admiration de mon neveu se faisait toujours attendre. Je fis alors deux bateaux en papier, que je lançai sur un nouveau filet d'eau, et qui naviguèrent avec plus de rapidité que de rectitude, entre les deux rives. Mon neveu, qui aimait fort les bateaux, se hâta d'en saisir un et le mit lui-même surlelitbientôt desséché du fleuve. J'épanchai un nouveau torrent, qui, trop impétueux et trop abondant, submergea la frêle embarcation. Mon neveu s'écria : « Mais il n'y a pas de bateaux sur l'Adour! C'est sur « la Garonne ! Et ils ne vont pas ainsi sur la Garonne ! « Non, ce n'est pas amusant, cela, tonton. » Je crus inutile d'insister, et je piétinai, en riant de moimême, mon essai maladroit de construction enfantine. »
Or, si l'on y regarde de plus près, qu'est-ce au fond que cette joie d'être cause ? sinon la joie du succès, de la victoire. Un véritable instinct pousse les ani^maux à se soumettre leur entourage. C'est d'abord leur propre corps qu'ils s'essayent à maîtriser : ils y réussissent par l'expérimentation proprement dite, en s'exerçant, par exemple, à remuer les membres de diverses façons, à prendre, à tenir, à porter les objets, et aussi par les jeux de locomotion. De là, leur instinct de domination s'étend aux objets inanimés et se transforme aisément en instinct de destruction. Mais il va plus loin encore et cherche, au moyen des jeux de chasse et de combat, à s'assurer la puissance sur
les êtres vivants ; l'animal même qui fuit veut faire plus que celui qui le poursuit. Cette joie du succès se retrouve plus ou moins dans tous les amusements enfantins. Le plaisir qu'éprouve un petit garçon à lancer une pierre ou une balle provient de ce qu'il se sent maître, non seulement du mouvement qu'il leur imprime, mais aussi de la direction et de la vitesse de ce mouvement; il est ravi de la docilité de la pierre et de la balle à suivre l'impulsion communiquée par lui. « D'où vient, demande Sully, le charme toujours si vivace, l'éternelle popularité du cerceau, sinon de ce que l'enfant peut diriger une chose qui, par ses mouvements capricieux, semble obéir à sa propre volonté ? Parmi tous ceux qui peuvent se rappeler leurs souvenirs d'enfance, qui donc mettra en doute le plaisir exquis que l'on éprouve à lancer un cerf-volant ? Quelle joie d'observer ses bonds à droite et à gauche, quelle crainte à chaque instant de le voir tomber à terre et quelle satisfaction de pouvoir envoyer un message le long de la ficelle à cette chose presque microscopique se balançant comme un oiseau là-haut, très loin dans le ciel bleu. La même chose est vraie des bateaux et des autres passe-temps de l'enfance. » — « Jouer pour l'enfant, dit M. Compayré (1), c'est souvent se mettre en avant, afficher sa supériorité, faire preuve de force attester enfin sa personnalité. S'il aime les amusements bruyants et tapageurs, par exemple, le (1) L'Évolution intellectuelle et morale de l'enfant, p. 274.
tambour, ce n'est pas précisément que son oreille soit charmée de tout ce fracas ; c'est que, par le bruit qu'il fait, il appelle l'attention sur lui, se signale et se fait remarquer. » Le plaisir même que lui causent les jeux purement imitatifs provient en partie de ce qu'il sait faire aussi et, dans certains cas, de ce qu'il sait faire mieux.
On voit par ce qui précède qu'il n'est que relativement exact de définir le jeu une activité exercée pour elle-même, une activité sans but. Parler de « jeu désintéressé, déclare M. Souriau, c'est à ne plus savoir ce que parler veut dire ; lorsque nous jouons, nous nous préoccupons toujours du résultat de notre activité ». Le but peut être d'importance minime ; néanmoins il s'agit toujours d'un but à atteindre. « Si je fais une promenade, je me dirai que je veux aller ici ou là, ou faire tant de lieues. Si je joue à un jeu d'adresse, je veux gagner la partie, faire tant de points, arriver à tel but. Je ne cherche donc pas seulement le plaisir d'agir : je veux atteindre un résultat agréable par lui-même. Les jeux de hasard n'auraient aucun attrait si l'on n intéressait pas plus ou moins le jeu. Quelquefois, ce sera par l'espoir d'un profit matériel, pécuniaire. Le plus souvent, ce ne sera que l'honneur d'avoir gagné. Mais est-ce donc du désintéressement que de travailler pour la gloire ? » La fin que je me propose peut ne pas valoir la peine qu'elle me coûte. « Mais que m'importe ? Je ne dis pas que
le jeu est de l'intérêt bien entendu, je dis qu'on y est excité par des raisons intéressées. Au moment où je m'évertue pour arriver à cette fin, je ne mesure plus son importance, je ne songe plus aux raisons qui m'ont entraîné d'abord ; c'est la fin que je me suis proposée et j'y cours. Si l'idée me venait un instant qu'elle est par trop futile, qu'elle n'est qu'un prétexte, toute mon ardeur serait refroidie. Aussi est-il facile de remarquer que, lorsqu'on se livre à un jeu ou à un exercice quelconque, on fait toujours un effort d'esprit pour exagérer l'importance de la fin poursuivie. Faisant une partie de billard avec un adversaire redoutable, on appellera cela un match, on convoquera une galerie ; et les deux joueurs prendront plaisir à se figurer que sur chaque carambolage ils jouent leur réputation. Une partie d'échecs deviendra un véritable drame, et la main tremblera au joueur quand il avancera un pion décisif. Quand on part pour une excursion en canot, on se figure toujours un peu que l'on va naviguer vers des climats lointains. Se promenant en forêt, on se dit qu'on explore le pays, qu'on s'en va à la découverte ; et l'on donne ainsi satisfaction à cet esprit d'aventure que les habitudes de notre société trop bien policée n'ont pu étouffer complètement. — Il est donc de l'essence du jeu que, pour y prendre plaisir, il faut se monter l'imagination, se figurer que ce que l'on fait en petit est fait en grand ; il faut substituer mentalement à l'activité futile, pour laquelle on veut se passionner,
un mode quelconque de l'activité supérieure et intéressée. — Dites que je me trompe volontairement, si vous voulez, dites même que j'ai sourdement conscience que c'est une illusion, et que je ne suis dupe qu'à moitié du prétexte que je me donne. Il n'en reste pas moins vrai que le plaisir de l'action pour l'action ne me suffit pas et que je ne prends d'intérêt au jeu qu'autant que mon amour- propre y est sérieusement intéressé. Il faut toujours que j'aie une difficulté à vaincre, un rival à dépasser, ou au moins un progrès à faire (1). »
Lorsque l'enfant, au lieu d'être tout entier à son jeu, de s'y adonner sérieusement, joue simplement un rôle convenu, même alors il poursuit un but : il cherche à étonner ou à amuser, il s'efforce de produire une certaine impression; et le plaisir qu'il éprouve, c'est toujours la joie du succès. Voici des petits garçons qui se battaient pour jouer : ils poursuivaient un but, la victoire sur l'adversaire. Mais supposons qu'ils luttent maintenant devant des spectateurs et qu'ils ont tout arrangé d'avance : je tedon-
(î)P.Souriau, ouv.cité, pp. 19-20.— D'après ce psychologue, le jeu de l'escarpolette devrait surtout son charme à la victoire remportée sur la force de gravitation : « Dans notre lutte contre la pesanteur, dit-il (p. 22), la chute, c'est la défaite; l'équilibre, c'est la défensive ; le mouvement de simple translation, c'est un commencement d'affranchissement; le mou vement ascensionnel, c'est le triomphe. Regardez un enfant à la balançoire : à chaque élan qui le porte en haut, quelle expression de fierté ! »
nerai à ce moment l'occasion de me saisir, tu me jetteras par terre, mais j'exécuterai tout à coup un mouvement qui m'assurera la victoire... Si, dans ce cas, il n'est plus question pour les enfants de triompher de l'adversaire, ils n'en poursuivent pas moins un autre but, à savoir : agir sur les spectateurs.
Le plus haut degré de cette joie d'être cause, engendrée par le jeu, se rencontre, comme l'a très justement remarqué Schiller, dans le plaisir que procure le senlimenl de la liberté. Illusoire ou non, la croyance à notre liberté provient essentiellement de ce que nous nous sentons maîtres d'agir comme il nous convient, maîtres de nous déterminer entièrement par nous-mêmes, de n'être influencés ni par les circonstances présentes, ni par notre expérience passée ; cette croyance est renforcée encore par la conscience que nous avons de pouvoir interrompre quand il nous plaira l'action commencée, de ne pas l'achever même, si bon nous semble. Aussi le vulgaire dit-il avec raison que l'homme est libre qui peut faire et laisser ce quil veut. Se sentir libre, c'est donc se sentir cause absolue de ses actes. « Mais où le sentiment de liberté peut-il être plus pur et plus intense que dans le domaine de l'illusion volontaire, dans le domaine du jeu ? Dans la vie réelle nous sommes partout sous l'empire des objets et sous la double pression de l'avenir et du passé. Les objets animés et inanimés ne se soumettent à notre volonté
que contre leur gré ; ils nous dominent même quelquefois. La pensée de notre avenir nous fait souvent hésiter et supprime notre liberté d'action. Le passé, qui pourtant ne fait plus partie de notre moi, s'attache quand même à nous et nous tient par ses chaînes de fer (1). » Au contraire, dans le jeu, nous avons l'impression d'être parfaitement libres. Nous nous y sentons délivrés de cette nécessité qui domine la réalité, parce que nous nous y sentons maîtres souverains dans le rôle imaginaire que nous remplissons et que nous transformons à notre gré, et parce que nous avons conscience de vivre dansun mondeoù tout obéit docilement à notre volonté, à notre caprice. « Sérieuse est la vie, riant est l'art, » dit Schiller au prologue de son admirable Wallenstein. Et le héros du drame s'écrie lui-même : « L'aspect de la réalité est sévère. » Seule l'apparence est libre et gaie qui crée le jeu.
L'enfant fait connaissance avec la nécessité sous la forme de la discipline que lui impose l'éducation ; de là vient, pour une bonne part, le charme qu'il trouve dans le jeu, où il est libéré des prescriptions plus ou moins étroites de cette discipline. « L'enfance, a-t-on dit judicieusement (2), soumise à des règles pour le travail, aime à s'en affranchir dans ses récréations ; la mobilité de son imagination lui fait prendre, quitter, reprendre le même jeu vingt fois
(1) Groos, ouv. cité, p. 3/jo.
(2) Mlle Sauvan, Cours normal, IIIe partie.
dans une heure ; vous en concluez que ce jeu l'ennuie, et vous cherchez à la fixer par un autre ; mais vous vous trompez : le changement était un plaisir, parce que le changement était une preuve que l'enfant se donnait à lui-même de sa liberté. »
Ce sentiment de l'action indépendante est une raison fondamentale du plaisir que l'enfant trouve dans l'imitation : l'enfant, d'abord, applique celle-ci où il veut et la prolonge comme il veut. Puis, par le libre choix du modèle, il varie à l'infini ses fantaisies ; les rôles qu'il s'attribue le sortent pour un instant de lui-même, de la maison, de la cour qui l'emprisonnent, et le font en pensée maître de l'espace, des choses et des hommes. Enfin, et c'est là un point que nous allons examiner, outre cette joie de la liberté savourée et vécue, le personnage qu'il adopte, homme, bête ou machine, lui procure le charme d'un rôle brillant où il se contemple avec ivresse (1).
Il est constant, en effet, qu'une nouvelle et abondante source de la jouissance ressentie par l'enfant qui joue se rencontre dans l'accompagnement intellectuel même de l'activité ludiforme, dans Y illusion.
Les jeux, aussi bien ceux des animaux que ceux des enfants, sont, avons-nous vu, le résultat d'une activité instinctive se manifestant sans cause réelle ; mais
(1) Voy.Gérard-Yaret, Le Jeu dans l'animal et dans l'homme, conférence publiée dans la Revue scientifique. 4 e série, t. XVII, (ier semestre ic)02\pp. 489-49°-
dans tous les cas où 1 être qui joue se rend compte que cette cause réelle n'existe pas et continue quand même à jouer, nous avons affaire à une illusion due à l'imagination. Certains jeux des animaux présentent assurément ce caractère du jeu-illusion. C'est néanmoins chez l'enfant qu il apparaît dans toute sa force. L'imagination enfantine, en effet, a pour fonction propre de tout transformer, de tout animer. Or, comme telle, elle est un des éléments essentiels du jeu. Nous allons rechercher ici la nature de l'illusion qu'elle engendre, nous réservant d'en distinguer les formes au prochain chapitre.
« L'imagination, a écrit Dilthey (1), est la faculté de tenir pour réelles de simples représentations. Dans le rêve, dans la suggestion hypnotique et chez les fous, il s'agit, dans la plupart des cas, d'une illusion non pénétrée par le moi ; dans le jeu et dans l'art, en revanche, il s'agit d'une illusion volontaire consciente... L'art est un jeu, le poète et l'enfant sont tous deux des croyants ; l'enfant croit à la vie de ses poupées et de ses animaux, le poète à la réalité de ses personnages. Et pourtant ils n'y croient pas. »
Nous lisons dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (t. I, ch. VII) la relation d'un jeu auquel le jeune Victor et son frère avaient coutume de se livrer et où apparaît bien nettement le rôle de l'illusion ainsi entendue : « Ce qu'ils trouvaient encore de plus
(1) Diehterische Einbildungskrafl und \\ ahnsinn (Imagination et illusion poétique^ p. 22.
beau dans le jardin (des Feuillantines), c'était ce qui n'y était pas. C'était ce qu'y mettait leur imagination d'enfant, aussi infatigable que l'imagination de l'homme à se créer des chimères et des féeries. Que de choses il y avait pour eux dans le puisard desséché où il n'y avait rien ! — Il y avait surtout « le sourd », ce monstre fabuleux dont s'est souvenu l'auteur des Misérables, « qui est si terrible que personne ne Ta jamais vu ». A peine revenu de l'école, Victor disait à Eugène : Allons au sourd ! et vite, jetant leurs cahiers, sans donner à leur mère le temps de les embrasser, ils se précipitaient, roulaient dans le puisard, écartaient les ronces, étaient les briques, fouillaient les trous. — Je le tiens! — Le voilà ! — et étaient fort désappointés lorsqu'après une heure de recherche acharnée ils n'avaient pas trouvé cette bête qu'ils savaient ne pas exister. »
Il ne faudrait pas toutefois, croyons-nous, prendre rigoureusement à la lettre l'expression « illusion volontaire consciente » et la considérer comme valable absolument pour tous les jeux, ou du moins pour tous les moments du jeu. Les lignes suivantes de M. Compayré, en même temps qu'elles peuvent être regardées comme un excellent commentaire de la définition donnée plus haut de l'imagination, y apportent, dès le début, un tempérament, une restriction, sur la portée de laquelle nous nous expliquerons tout à l'heure : « Si, dit-il (ouv. cité, pp. 1^7-1.48,1, dans un grand nombre de cas, l'enfant est tout à fait dupe
des fictions de son imagination, s'il renouvelle, dans ses croyances chimériques, les superstitions de l'idolâtrie et du fétichisme, le plus souvent il ne s'illusionne qu'à moitié. Comme le poète, il se complaît dans les chimères sans y croire. Le poète, qui vit dans le monde de ses créations, ne croit certes pas à la réalité de ses héros ; mais il en parle comme s'ils étaient réels; il les voit devant lui, en chair et en os; il entend l'accent de leurs paroles et le timbre de leurs voix. Et sans être poètes, nous éprouvons tous, au théâtre, un commencement d'illusion analogue; nous ne sommes pas tout à fait dupes des événements qui s'accomplissent dans le drame joué sous nos yeux, mais nous le sommes à demi ; nous accordons notre intérêt aux personnages de la pièce, et nous savons pourtant qu'ils n'existent pas. L'enfant, dont on a dit qu'il naissait poète, se trouve souvent dans le même état d'esprit. II est lui-même l'ouvrier de ses illusions; il invente des mensonges qui le charment; il joue avec ses fictions, et il fait semblant de se laisser duper par elles, trouvant à ce jeu un plaisir infini. »
Accordons qu'en effet, l'enfant sait d'abord qu'il rêve. Mais, quand l'illusion à laquelle il se livre est parvenue à un certain point de vivacité, alors, semblet-il, elle cesse d'être volontaire. Ainsi, V. Hugo et son frère, au moment de rechercher « le sourd », ne croyaient pas à l'existence du fantastique animal; mais, une fois adonnés à cette occupation, ils ne mettaient plus en doute, bien certainement, la réalité de
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cet être horrifique et s'employaient avec autant de sincérité à le trouver que s'ils l'eussent déjà vu. Le petit garçon qui joue à la poursuite, éprouve parfois, au moment d'être atteint, le même sentiment d'angoisse que s'il courait un véritable danger. Il importe donc de distinguer dans l'illusion du jeu deux moments, lesquels d'ailleurs alternent plus ou moins.
Au commencement, l'enfant qui réalise, qui met en action une idée séduisante, a parfaitement conscience de la subjectivité de cette idée. Il parle de faire semblant, de faire comme si. A-t-il des camarades ? il leur distribue un rôle : telle Eponine Thénardier proposant à sa sœur Azeima de se servir du chat emmaillotté. comme d'une poupée : « Vois-tu, ma sœur, jouons avec. Ce serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu la regarderais. Peu à peu, tu verrais ses moustaches, et cela t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais : Ah ! mon Dieu ! et jeté dirais : Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les petites filles sont comme ça à présent (1). »
Mais quand l'action est engagée, chacun des acteurs, possédé par l'idée, oublie qu'il joue un rôle; il s'incarne dans le personnage qu'il représente, et un moment arrive où il croit à l'illusion, où il métamorphose si bien les choses qui l'entourent et sa propre personnalité, que la réalité disparaît pour lui devant
i Les Misérables, 2e partie, III.
la fiction; il y a, en ce cas, une sorte d'auto-suggestimi, une auto-illusion véritable.
Sur ce point, les observations ne manquent pas. Nous aurons d'abord recours au témoignage de George Sand : « En galopant sur nos coursiers imaginaires, atteste cette femme illustre (1), et en frappant de nos sabres invisibles les meubles et les jouets, nous nous laissions emporter à un enthousiasme qui nous donnait la fièvre. Je me retrace particulièrement un jour d'automne où, le dîner étant servi, la nuit s'était faite dans la chambre. Nous nous poursuivions l'une l'autre à travers les arbres c'est-à-dire sous les plis du rideau, Clotilde et moi; l'appartement avait disparu à nos yeux, et nous étions véritablement dans un sombre paysage à l'entrée de la nuit. On nous appelait pour dîner, et nous n'entendions rien. Ma mère vint me prendre dans ses bras pour me porter à table, et je me rappellerai toujours l'étonnement où je fus en voyant les lumières, la table et les objets réels qui m'environnaient. Je sortais positivement d'une hallucination complète, et il m'en coûtait d'en sortir si brusquement. » — Voici maintenant, raconté par Mme Necker de Saussure, un fait dans lequel l'illusion paraît bien aussi être entière : « Un père entend de sa fenêtre que ses enfants tirent à l'arc dans le jardin. L'un est juge des coups; d'autres en appellent de ses décisions. On se dispute, on crie, on applaudit aux
(1) Histoire de ma vie, XII
vainqueurs, on insulte aux maladroits. Le père conçoit quelque inquiétude. Où ont-ils pris des arcs ? Peuvent-ils en tirer à leur âge ? Ne se feront-ils pas de mal ? N'y pouvant plus tenir, il descend dans le iardin et les observe. Il les voit rouges, animés, pleins de cette ardeur sérieuse qui accompagne les grands plaisirs. Toute la pantomime était parfaite; mais il n'y avait ni arcs, ni flèches, ni but; un mur formait tout le matériel de l'exercice (1). »
Telle est même quelquefois la force de cette autoillusion chez l'enfant qui, jouant, s'est figuré, par exemple, être un soldat, un matelot, un marchand, un cocher, un brigand ou un guide, que la métamorphose imaginaire persiste alors que le jeu a cessé. Sully rapporte qu'un petit garçon de trois ans et demi aimait beaucoup jouer au charbonnier et continuait son rêve pendant toute la journée; ce jour-là, non seulement il refusait d'être appelé de tout autre nom, mais il demandait dans sa prière : « Fais que je sois un bon charbonnier », et non « un bon garçon », comme d'ordinaire (2).
Cette pleine illusion, loin d'être dans le jeu un simple accident, est un puissant élément de jouissance esthétique. Plus l'enfant s'absorbe dans un rôle, plus il y croit, et plus il éprouve de plaisir. Il en est alors de lui comme de nous quand nous assistons àla représentation d'un drame ou quand nous sommes
(1) L'Éducation progressive, liv. III, chap. V. '2) Études sur l'enfance, p. 55.
plongés dansla lecture d'un ouvrage qui nous émeut, qui nous captive, selon une expression très juste. La jouissance artistique que nous éprouvons est d'autant plus intense que nous sommes vraiment pris par le drame ou par le roman, que nous nous identifions davantage avec les personnages, qu'en un mot nous ne pensons pas lire ou voir une action fictive. Ainsi empoignés par la situation, s'il arrive qu'elle fasse naître en nous un sentiment trop douloureux, nous le maîtrisons en reprenant conscience de nous-mêmes, en nous disant : Après tout, ce n'est pas réel (1). Mais tant que nous sommes entièrement livrés à la jouissance esthétique, nous ne remarquons point que l'action n'est qu'apparente. Celle-ci est perçue comme telle seulement lorsque nous voulons sortir du jeu, et tant que dure ensuite la conscience de cette apparence, le plaisir ressenti est bien inférieur à celui que nous éprouvions d'abord. Or, ainsi que le jeu du théâtre, tout jeu vit d'illusion.
C'est pourquoi l'enfant se fâche de ce qui peut ébranler sa foi dans le monde imaginaire où il vit. « Ma petite fdle de quatre ans, écrit une mère, jouait un jour « à la boutique » avec sa plus jeune sœur, au moment où j'entrais dans la chambre. L'aînée était le marchand, je m'approche d'elle et l'embrasse. Elle
(1) Pareillement, dans le cours de certains jeux, la violation des règles, lois ou limites convenus pourra dissiper l'illusion et amener cette protestation : « Ce n'est pas de jeu. »
éclate en sanglots : « Maman, tu n'embrasses jamais l'homme dans la boutique. » Mon baiser avait gâté son illusion. »
A plus forte raison est-il blessé au fond du cœur s'il remarque qu'on cherche à s'égayer de ses jeux et de ses rêveries. Sully raconte avoir entendu dire que certains enfants se mettaient à pleurer en voyant entrer subitement dans la chambre, au plus fort de leurs jeux, un étranger, ou en trouvant celui-ci critique et dédaigneux.
Mais notre présence seule gène l'enfant parce qu'elle suffit à le rappeler à la réalité. J'ai vu, s'il m'arrivait de pénétrer dans quelque pièce où jouaient mes enfants, leur jeu cesser presque aussitôt. Et Louise de dire alors, d'un ton câlin : « Oh! papa... laisse-nous ! »
Aussi l'enfant aime-t-il à représenter ses petites scènes dans quelque recoin éloigné, où son imagination n'a point à souffrir d une intervention quelconque. C'est là, surtout quand il joue seul, qu'il est absorbé le plus complètement. Faute d'entente, en effet, les jeux de société, si charmants lorsque tous les joueurs sont à l'unisson, risquent d'être gâtés par la nécessité de donner des explications qui détruisent en partie l'illusion.
Le manque d'enthousiasme chez des compagnons de jeu peut avoir le même effet désillusionnant. Dans ses Mémoires (ire partie, chap. VIII), Tolstoï en montre un curieux exemple. Il se trouvait, avec d'autres
LA PSYCHOLOGIE DES JEUX DES ENFANTS 6y
enfants, en partie de campagne : « A quoi allonsnous jouer? demanda Lioubotchka, en clignant des yeux à cause du soleil et en sautant sur l'herbe. — Jouons à Robinson. — Non..., c'est ennuyeux, fit Volodia qui s'étendit paresseusement sur l'herbe en mâchant des brins de feuillage, — toujours Robinson. Si vous tenez absolument à jouer, construisons plutôt un petit chalet, conclut-il d'un air important.
« Son orgueil venait sans doute d'avoir monté « un cheval de chasse » ; il affectait une grande fatigue. Peut-être, après tout, avait-il déjà trop de bon sens et plus assez d'imagination pour se récréer au jeu de Robinson. Ce jeu consistait dans la représentation de scènes du Robinson suisse, que nous avions lu peu auparavant.
« Je t'en prie... Pourquoi nous refuser ce plaisir? lui demandèrent les petites filles. — Tu seras Charles, ou Ernest, ou le père... comme tu voudras, dit Kategnka en le tirant par la manche et en essayant de le soulever de terre. — Non, vraiment, cela ne me plaît pas... Cela m'ennuie, déclara Volodia en souriant d'un air suffisant. — Il aurait mieux valu rester à lamaison, si personne ne veut jouer, dit Lioubotchka à travers ses larmes. Lioubotchka était une terrible pleurnicheuse. — Eh bien ! soit, mais je t'en prie, ne pleure pas... je ne puis souffrir cela.
« La condescendance de Volodia nous procura peu de plaisir ; au contraire, son attitude nonchalante et ennuyée enlevait tout son charme à noire jeu. Quand
nous nous assîmes par terre, pour figurer le départ en canot pour la pèche, et que nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces, Volodia resta les mains croisées et dans une posture qui ne ressemblait en rien à celle d'un marinier. Je lui en fis l'observation. Ii me répondit que nous ne gagnerions rien à agiter nos bras et que cela ne nous ferait pas voguer plus loin. Je dus en convenir.
« Ensuite, quand j'entrai dans la forêt, un bâton sur l'épaule en guise de fusil, pour simuler le départ pour la chasse, Volodia s'étendit sur le dos, les mains croisées derrière la tête et me dit qu'il était déjà revenu. Cette manière d'agir nous refroidissait dans notre jeu et nous était très désagréable. Je savais très bien qu'avec un bâton on ne pouvait pas tuer un oiseau, ni même tirer le moindre coup de feu, mais puisque c'était un jeu... »
L'illusion est. comme on voit, une condition importante du plaisir du jeu, et la jouissance qu'elle procure paraît être en raison de sa vivacité. Il reste à nous rendre compte de la façon dont elle se produit.
C'est là un phénomène psychologique complexe, dont M. Ribot a bien distingué les éléments.
Le point de départ est la présence, dans l'esprit de l'enfant, d'une image ou d'un groupe d'images qui s'empare de sa conscience et en exclut tout le reste : il y a là quelque chose d'analogue à l'état de suggestion chez l'hvpnotisé. Le bâton, par exemple, que
l'enfant tient entre ses jambes devient pour lui un cheval imaginaire.
Notons maintenant que l'image a pour support une réalité qu'elle enveloppe; c'est cette réalité, si mince qu'elle soit, qui confère l'objectivité à la création imaginaire et l'incorpore au monde extérieur. Ici le mécanisme est analogue à celui qui produit l'illusion sensorielle, mais avec un caractère de stabilité qui exclut la rectification. L'enfant transforme en cheval un morceau de bois, parce qu'il ne perçoit que le fantôme qu'il a créé, c'est-à-dire les images qui hantent son cerveau, non la matière qui les suscite.
Finalement, cette puissance de création qui investit l'image de tous les attributs de la réalité dérive d'un fait fondamental, la croyance, c'est-à-dire l'adhésion de l'esprit à la représentation ou à l'image.
Il est dans la nature de l'image d apparaître d'abord comme une réalité, de s'objectiver spontanément, d'être hallucinatoire. Mais, par cela même qu'elle s'objective naturellement, la croyance la suit naturellement aussi. La représentation ne cesse d'être objet de croyance que lorsqu'elle est contredite, lorsqu'elle rencontre des représentations antagonistes ou répressives. Le rêve, par exemple, est reconnu tel, par comparaison avec l'état de veille. L'image, quand elle entre dans la conscience, traverse donc deux moments. « Durant le premier, elle apparaît comme une réalité pleine et entière; elle est objec-
tire. Durant le second qui est définitif), elle est dépouillée de son objectivité, réduite à l'état d'événement tout intérieur, par l'effet d'autres états de conscience qui contredisent et finalement annihilent son caractère objectif. Il y a affirmation, puis négation; impulsion, puis arrêt... En ce qui concerne le cas particulier de l'enfant, des deux moments que l'image traverse dans la conscience, le premier celui de l'affirmation) est tout pour lui, le second celui dp la rectification'; n'est rien : hypertrophie de l'un, atrophie de l'autre. Pour l'adulte, c'est le contraire : même dans beaucoup de cas, par suite de l'expérience et de l'habitude, le premier moment où l'image devrait être affirmée comme réalité n'est que virtuel, littéralement atrophié. Cependant, il faut remarquer que ceci ne s'applique que partiellement à l'ignorant et encore moins au sauvage 1
La rectification, la réduction des images est due principalement à la raison, à la connaissance des lois de la nature, à l'expérience personnelle ou aux souvenirs, aux sensations. Or, par suite de la pauvreté de son développement mental, ces représentations antagonistes existent à peine ou agissent insuffisamment chez l'enfant; alors qu'au contraire les états affectifs, les tendances, comme le désir, la peur, qui donnent à l'image plus d'intensité et lui
(i) Ribot, L Imagination créatrice, pp. 91-94. —Cf. Taine, De l'Intelligence. re partie, v. II, chap. Ier, et 2e partie, liv. I, chap. Ier (De 1 Illusion) et II (De la Rectification .
assurent la victoire dans la lutte contre les autres états de conscience, trouvent en l'enfant une proie toute prête.
Par là s'expliquent chez lui la facilité et la vivacité defillusion. Mais comment y est-elle rectifiée? Car enfin si, par moments, l'illusion paraît complète, sans réserves, ce n'est que par intermittence ; il se produit une alternance entre l'affirmation et la négation, une oscillation de l'une à l'autre. L'enfant croit et il ne croit pas. Et, par suite, son illusion, même quand elle est pleine, entière, n'est pas, sauf cas exceptionnel, absolue comme celle de l'hypnotisé ou de l'halluciné, puisque par intervalles il prend conscience de son rêve, puisqu'il se rend compte qu'il joue : l'enfant croit faire de délicieux pâtés avec de la terre humide, encore se garde-t-il de les manger !
Ici deux causes, à notre avis, contribuent principalement à la rectification de l'illusion. Elle est facilitée d'abord, d'une manière toute passive, par le fait que l'ensemble des circonstances au milieu desquelles se produit l'illusion, tend incessamment à diminuer la vivacité de celle-ci; aussi bien la forme même de l'objet qui lui sert de soutien et le souvenir des jeux auxquels il a déjà servi, que les étrangetés du lieu de la scène, la difficulté d'un concert parfait entre les camarades, la présence d'adultes, ou simplement le bruit de leurs pas, de leurs voix.
Mais la conscience de son activité propre, voilà
surtout ce qui empêche l'enfant d'être vraiment dupe de ses chimères. Dans le jeu, avons-nous dit, l'enfant se sent cause : il veut réaliser une idée séduisante, il crée l'action, il en dirige les péripéties. Il a de la sorte le sentiment que tout ce monde d'apparences ne dépend que de lui-même et qu'il lui donne librement naissance. Ce sentiment peut s'obscurcir plus ou moins, mais ne disparaît pas complètement, et cela suffit pour qu'il n'y ait pas confusion de l'apparence avec la réalité, comme cela arrive dans les cas pathologiques. Nous ne pouvons donc qu'adhérer à ces paroles de Groos Ouv. cité, pp. 343-344) '• « Dans l'œuvre d'art, l'artiste possède toutes sortes de moyens extérieurs destinés à nous mettre à l'abri d'une erreur vraie. Conrad Lange appelle ces moyens : moments qui interrompent l'illusion; le cadre du tableau et le socle de la statue en font partie. Dans le jeu. le sentiment de liberté rend un service analogue à celui que rendent ces moyens extérieurs ; il donne au pseudo-monde du jeu une nuance de sentiment particulière, différente de toute réalité et qui nous empêche, même dans les moments de la jouissance esthétique la plus intense, de confondre l'apparence avec la réalité... Dans le jeu conscient, toute la pseudo-activité est transformée par le sentiment de liberté en quelque chose de plus haut, de plus libre, de plus délicat, de plus léger, que nous ne saurions considérer comme la réalité. »