L'IMAGINATION CRÉATRICE CHEZ L'ENFANT
Variétés de Timagination enfantine. — Elles proviennent : 1° de l'originalité plus ou moins grande; —2» de la divei-sité des matériaux ; — 3° dû caractère. — Quatfe stades principaux de son développement. — Premier stade : Perception illusoire des choses : — degrés divers : 1° rôle de l'imagination dans la perception normale;— 2° jeux de riraaginatioh dans la perception indistincte;— 3» illusions des sens; -^4» hallucinations. — Exemples. —Illusion spéciale : amplification des choses ; — exemples divers. — Deuxième stade : Animation de louies choses : — degrés divers : 1° croyance à l'existence, partout répandue, d'êtres dans la nature ; — 2° animation proprement dite des choses; — 3° réification et personnification d'abstractions. — Exemples. — Troisième stade : le Jeu. — Quatrième stade: llnvention romanesque : — degrés divers: 1° projection dans le monde réel des images évoquées par les récits et les lectures ; — 2» réalisation mentale des mêmes images ; — 3» invention proprement dite : — ses degi-és propres. — Exemples divers. — Puissance de l'imagi nation enfantine.
Il est de toute évidence qu'une étude sur Timagination créatrice chez l'enfant ne peut être faite qu'à
un point de vue très large et ne saurait aboutir, par conséquent, à des résultats susceptibles d'être vérifiés dans chaque enfant en pai ticulier, mais qu'elle doit permettre seulement de dégager les formes générales de cette imagination et de marquer les stades principaux de son développement. La raison d'un tel fait provient d'abord de ce qu'à côté d'enfants très imaginatifs, il en est qui le sont beaucoup moins et d'autres qui ne le sont que très peu, sinon pas du tout. Il n'y a rien là qui puisse surprendre.
Mais, chez les premiers même, les éléments constitutifs de l'imagination ne laissent pas d'offrir des différences radicales, certains enfants étant, par nature, plus aptes à vivre dans le monde des couleurs ou des formes; d'autres dans celui des sons; d'autres encore dans le monde du mouvement et de l'action. Nous avons, ailleurs (i), traité suffisamment de ce point pour n'avoir pas à y insister ici.
En outre, à côté d« ces orientations diflérentes de l'imagination, dues à la diversité des images qui en sont le point de départ, il faut tenir compte de l'influence exercée par le tempérament, suivant qu'il est, par exemple, robuste ou chétif, lymphatique ou nerveux; et, par suite, des dispositions affectives, du caractère triste ou joyeux, indolent ou actif, hardi ou timide, exubérant ou concent;"é. D'où il résulte qu'un enfant verra de préférence le côté brillanf 1 gai des
(i) L'Imagination el ses variétés chez ien'ant.
choses, tandis qu'un autre se complaira plutôt aux images sombres ou terribles (i).
Ces résen'es faites, on peut distinguer dans le développement de l'imagination enfantine quatre stades principaux, moins différenciés, au reste, par l'ordre chronologique que par la part croissante qui y revient à l'invention.
Un premier stade, et par là se marque la transition de l'imagination purement reproductrice à l'imagination créatrice, consiste dans la perception illusoire des choses par l'enfant.
Il n'est pas douteux que l'imagination joue un rôle considérable dans la connaissance que nous avons des objets extérieurs. Une tache lumineuse ou colorée est interprétée par nous comme étant tantôt une pierre, tantôt une flaqued'eau plus ou moins profonde, parce que, d'après notre expérience passée, nous complétons par l'imagination la sensation visuelle et lui attribuons les qualités qui constituent un corps dur et solide, une étendue liquide et mouvante. Voyons-nous de loin, ou par derrière, une personne dont l'aspect nous est familier, nous nous figurons les traits de son visage. Entendons-nous un son, percevons-nous un parfum, nous nous représentons une voiture ou une cloche, une violette ou une rose. De tels faits, à la vérité, relèvent encore de l'imagination reproductrice. Mais un premier progrès est accompli, quand, par exemple, l'objet de la percep-
(i) Cf. Les Caractères tl F éducation morale.
tion visuelle, étant de forme indistincte, autorise ainsi une variété plus ou moins grande d'interprétations : le jeu capricieux de la fantaisie se donne alors carrière. « C'est ce que montre ce passe-temps bien connu qui consiste à découvrir des formes familières, telles que celles de la tête humaine ou de certains animaux, dans des rochers éloignés et dans les nuages, ou encore à apercevoir des images dans le feu, et ainsi de suite. Les formes vagues et indécises des masses de rochers, de nuages ou de charbons ardents offrent un large champ à la fantaisie créatrice; et une personne à l'imagination vive découvrira des formes sans nombre là où il n'y a, pour un œil sans imagination, qu'un chaos informe. Jean Millier raconte que, dans son enfance, il passait des heures entières à découvrir des contours et des formes dans le stuc, çà et là noirci et fendu, de la maison située en face de la sienne (i). »
Les diverses illusions des sens sont un exemple frappant de cette intervention de l'imagination dans la perception. Un buisson fait au peureux l'efletd'un brigand en embuscade, un léger brouillard est pris pour un fantôme, une branche d'arbre pour un serpent. Or, si l'imagination peut de la sorte transformer la réalité, où donc y réussirait-elle avec plus de succès et plus de puissance que chez les enfants qui, vu leur expérience très restreinte, ne sont pas pré-
(i) Sully, Les Illusions des sens ef de l'espril, p. 72-73,
munis, comme les adultes, contre de telles métamorphoses (i).
Parfois même, certains d'entre eux, plus imaginatifs, en arrivent à réaliser objectivement, à prendre pour de vraies perceptions, des images nées dans leur esprit en dehors ûe toute modification des organes des sens, de toute excitation extérieure. L'image est alors hallucinatoire : « Ma mère, dit Anatole France [Le Livre de mon ami, p. 9), plaçait chaque nuit mon berceau au milieu de la chambre, sans doute pour le rapprocher de son lit, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d'admiration. A peine étais-je couché, que des personnages tout à fait étrangers à ma famille se mettaient à défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un œil rond au milieu de la joue et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus. »
Une variété d'illusion qui persiste assez longtemps
(1) Un phénomène analogue se produit dans la reconnaissance des objets peints ou dessinés. « Cette faculté qui permet de supposer un objet à la place d'un autre, dit Mine Necker de Saussure, se déclare de très bonne heure chez les enfants. J'en ai vu un, de douze mois, reconnaître un très petit chien sur une gravure. Tous s'amusent des estampes après un an ; cependant ni la forme, ni la grandeur, ni la couleur véritable des objets, ne sont reproduites par cette surface plate, par cette multitude de traits noirs.,. {L'Éducq iion progressive, liv. III, ch. V),
dans la vie enfantine et dont, par un appel à ses souvenirs, chacun remarquera aisément l'existence, consiste dans le grossissement des objets. L'imagination de l'enfant est essentiellement amplificative. Peutêtre est-ce une conséquence de la comparaison qu'il fait de ce qui l'entoure avec lui-même, qui est si petit, peut-être aussi, et plus probablement, cela tientil à son manque d'expérience (i), mais, personnes et choses, il voit tout en grand. On vient de lire quelle impression produisaient sur Anatole France les rideaux du lit maternel. Le môme écrivain ajoute (p. 35) : « Je me représentais mon père, ma mère et ma bonne comme des géants très doux, témoins des premiers jours du monde, immuables, éternels, uniques dans leur espèce. J'avais la certitude qu'ils sauraient me garder de tout mal et j'éprouvais près d'eux une entière sécurité. »
Telle est la raison pour laquelle le souvenir des lieux où s'est écoulée notre enfance, concorde si peu avec la réalité. Bien qu'ils soient restés les mêmes, nous sommes, plus tard, tout étonnés de les trouver si différents ; tout semble diminué : les maisons et les montagnes ont perdu de leur hauteur, les distances se sont rapprochées. Loti, revenu, après quinze an- Ci) C'était l'avis de La Fontaine :
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien va.
Fut presque pris au dépourvu. Voici comme il conta l'aventure à sa mère : « J'avais franchi les monls qui bornent cet État... »
nées d'absence, en pèlerinage de souvenir dans un petit coin du Midi où, jeune écolier, il avait passé par trois fois de délicieuses vacances, fut désagréablement surpris d'en trouver l'aspect complètement changé. « Jentrai, dit-il, dans ce jardin, qui me parut tout rapetissé sous le ciel gris. J'allai d'abord au berceau du fond, — effeuillé, désolé aujourd'hui, — et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement la campagne d'alentour, lui dire à la. hâte un suprême adieu : le domaine de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui aussi ; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre aujourd'hui, sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et grise (i). »
(i) Le Boman d'un enfant, p. 3)3. — En revoyant le Durtin, petite rivière des environs de Provins, sur les bords de laquelle il avait joué dans son enfance, le poêle Pierre Lebrun s'écrie :
Est-ce le Durtin que je vois?
Lui! le Durtin! le puis-je croire?
Si grand à mes yeux autrefois !
Si large encor dans ma mémoire I
C'était une rivière immense, Dont les roseaux, mêlés de jonc, Semblaient à ma petite enfance Cacher des abîmes sans fond.
C'est par un effet de cette tendance qui le porte à tout amplifier que Tenfant prend une petite nappe d'eau pour un lac, une cascade insignifiante pour un Niagara, un léger pli du soi pour un précipice, quelques arbres pour un bois ou une forêt. Henri, qui a quatre ans et demi, s'est glissé dans le jardin entre un gros tulipier de Virginie et trois ou quatre rosiers, et il dit à son frère Paul : « C'est là un bois ; il n'y a pas de loups (i). »
Jusqu'ici le rôle de l'imagination créatrice, bien que réel pourtant, est assez borné. Il consiste simplement dans l'exagération, ou bien la transformation de données sensibles, par suite d'une perception plus ou moins confuse, qui prête à des interprétations diverses, ou encore dans la projection au dehors, dans l'extériorisation d'images que l'activité des sens amoindrie ou supprimée ne parvient pas à réduire
Je la retrouve murmurante Sur un lit qui, mousseux et doux, Laisserait compter ses cailloux Comme une source transparente.
(1) A propos d'une grotte en rocaille que sa mère lui avait bâtie, G. Sand écrit {Ilisloire de ma vie, 2' partie, ch. XVI): '< J'ai besoin de me rappeler qu'en montant sur ses premières assises, je pouvais atteindre le sommet, j'ai besoin de voir le petit emplacement qu'elle occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader, encore aujourd'hui, que c'était une caverne de montagne. » — << Comme ce lavoir est petit ! s'écrie Perdican (A. de Musset, On ne badine pas avec l'amour, 1,4); autrefois il me paraissait immense; j'avais emporté dans ma tète un océan et des forêls; et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe, •>
et qui tendent, par là même, à s'objectiver et èi entraîner la croyance. Mais c'est au deuxième stade, auquel nous arrivons maintenant, que l'imagination créatrice prend vraiment son essor.
D'abord, elle peuple la naliire dêlres de toules sorles, la remplit de formes inconnues, les unes admirables, les autres terribles. Par delà le lointain horizon, derrière les bois, les montagnes, elle crée un monde entièrement nouveau. « Le monde extérieur, remarque J. Sully (i), autant que l'enfant peut l'apercevoir confusément, excite son étonnement, sa curiosité et son désir de remplir les espaces vides, afin de combler les lacunes de son ignorance. Les distances exercent sur lui une étrange fascination. La chaîne des collines, très éloignée, à peine visible de la maison de l'enfant, a été bien des fois dotée par sa riche imagination de toutes sortes de beautés merveilleuses et peuplée d'un grand nombre d'étranges créatures. »
Peut-être trouvons-nous dans ce fait la clef du charme magique qu'exerce sur l'enfant le mystère des retraites secrètes, des recoins et des bois sombres : « Ma mère, dit Anatole France, n'entr'ouvrait pas son armoire à glace sans me faire éprouver une curiosité flne et pleine de poésie. Qu'y avait-il donc dans celte armoire? » — « J'éprouvais une joie étrange, constate de son côté Pierre Loti, à aller jusque dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de choses sans nom ; puis
il) Éfude» sur l'Enfance^ p. 7^,
à revenir me réfugier dans le cercle de lumière, en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi de ces coins d'ombre, pour me poursuivre... Surtout, il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout noir — lequel donnait sur le grand salon, plus noir et plus vide encore — oh ! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos. » L'enfant ne s'arrête pas là. Non content de croire à l'existence, partout répandue dans la nature, d'êtres vivants plus ou moins analogues à lui, il anime et personnifie les choses mêmes. Semblable en cela à l'homme primitif, il accorde le sentiment et la vie à ce que nous regardons comme inerte et comme absolument inconscient, et suppose dans les divers objets des émotions, des désirs ou des volontés pareils aux nôtres. Ainsi, « il ne donne pas seulement un corps, mais une âme au vent qui siffle et qui hurle pendant la nuit. Les choses les plus insignifiantes s'animent au souffle réchauffant de la fantaisie enfantine. Les lettres deviennent presque des personnes. Un bambin d'un an et huit mois s'était pris d'une telle passion pour la lettre w qu'il l'appelait toujours : « Ce cher vieux w, » Un autre bonhomme de quatre ans, étant occupé à écrire la lettre L, laissa glisser sa plume de telle façon que le trait horizontal formât un angle \j. L'enfant vit aussitôt qu'il ressemblait â un être humain au repos et dit : « Tiens ! il s'est assis. »
11 fit aussi un F tourné du mauvais côté, et traçant
la forme correcte du côté gauche, F ^I, il s'écria : « Ils causent ensemble (i). »
Si vive est la conviction de l'enfant qui attribue le sentiment aux choses, que par contre-coup s'éveille en lui la sympathie à leur égard. Dans les larmes qu'il verse sur la perte des joujoux ou des ustensiles dont il se sert, il y a, comme le remarque Mme Necker de Saussure (2), quelque chose de beaucoup plus tendre que le regret qu'on donne à ce qui est simplement utile. Une véritable pitié s'y associe. Cette pauvre tasse ! dit-il, le cœur gros en voyant les débris de celle qu'il a cassée, Je l'aimais tant !
Aussi tente-t-il parfois de soulager les peines qu'il s'imagine ressenties par les êtres inanimés : « A l'âge de deux ans ou à peu près, raconte miss Ingelow, et pendant plus d'une année, j'avais l'habitude d'attribuer une intelligence semblable à la mienne et tout aussi développée, non seulement à tous les êtres vivants, mais aux pierres mêmes et aux objets fabriqués. Je pensais que les cailloux de la grande route devaient bien s'ennuyer d'être obligés de rester immobiles et de ne rien voir que ce qui les entourait. Aussi lorsque je sortais avec mon petit panier à fleurs, je ramassais quelquefois un ou deux cailloux que j'emportais avec moi pour les changer un peu de voisinage ; arrivée au but de ma promenade, je les
1) Sully, ouv. cité, p. 43.
(2) L'Éducation progressive, t. I, p. i85.
1^ Lè6 SÈV% dés KNtfANtg
posais à terre, persuadée qu'ils seraient ravis de voir un nouveau spectacle (i). »
La vie des plantes n'excite pas moins sa sensibilité. Une petite fille de huit ans, citée par Sully, apporte un jour à sa mère une quantité de feuilles d'automne fraîchement tombées : « Gomme elles sont jolies! — • Oh ! maman, je savais que tu aimerais ces pauvres petites ; je ne pouvais supporter de les voir mourir parterre. » Peu de jours après, on la trouva pleurant amèrement devant la fenêtre qui donnait sur le jardin en voyant les feuilles tomber en abondance.
Cette tendance à tout animer porte l'enfant à réifier ou à personnifier môme des abstractions. « Le carnaval est passé », dit Louise à son frère Paul. Mais celui-ci, qui était près de la fenêtre et n'a rien vu de semblable dans la rue, en appelle contre elle à mon témoignage. — Une autre fois, ces mots : « La chasse est fermée », évoquent dans l'esprit de Paul, je le vois à ses questions, l'idée de grandes portes qui clôtureraient les champs. — Henri, entendant parler depuis plusieurs jours de la prochaine venue du printemps, m'a demandé un matin : « Le printemps est-il arrivé ? » Il assimilait évidemment cette arrivée à celle des personnes qu'il a vues autour de lui aller en voyage, et se représentait peut-être quelque bon papa rentrant avec une valise, une couverture et des paquets pleins les bras pour toute la maisonnée. —
(i) Longmans Magazine^ « The Hlslory of an Infancy », février 1890.
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Dans une composition française d un élève de quatrième B, Alfred G..., esprit d'ailleurs très réfléchi, je relève ces mots : « Quand j'allais à l'école primaire, le mot de Patrie éveillait en moi l'idée d'une femme bonne, qui ne devait mourir qu'à la fin de la terre et qui était notre mère à tous... »
Le troisième stade du développement de l'imagina tion enfantine est celui du jeu. Nous n'y insisterons pas pour le moment, puisque nous devons nous occuper spécialement de cette question dans tout le cours du présent ouvrage. Il importe seulement de noter qu'au point de vue qui nous intéresse ici, le jeu consiste essentiellement dans une métamorphose de la réalité, dans une transformation des lieux et des choses, propre à donner une forme concrète à une image, à mettre en scène quelque idée et où l'imagination plus ou moins originale a toute liberté de manifester son énergie créatrice, de se livrer aux plus singulières fantaisies (i).
Enfin, au quatrième et dernier stade, apparaît ce qu'on peut appeler V invention romanesque, « qui exige une culture plus raffinée, étant une création purement intérieure et toute en images. Elle s'éveille vers l'âge de trois ou quatre ans. On sait le goût des enfants Imaginatifs pour les histoires et légendes, qu'ils se font répétera satiété: en cela ils ressemblent aux peuples demi-civilisés, qui écoutent avidement
(1) Voy. La Bruyère, Les Caractères, ch. Xt, de l'Homme, parag. 53.
leurs rapsodes pendant des heures, éprouvant toutes les émotions appropriées aux incidents du récit. C'est le prélude à la création, un état semi passif, semiactif, une période dapprentissage qui leur permettra de créer à leur tour (i) ».
Or celte période d'apprentissage comporte deux degrés.
D'abord l'enfant projette dans le monde réel et rattache à des objets définis les images éveillées en son esprit par les divers contes qu'il a entendu dire comme par les histoires qu'il a lues. Les lieux et les choses qui l'entourent et qui lui semblent appropriés deviennent pour lui le théâtre où se sont accomplies les scènes qui l'ont particulièrement frappé et où se meuvent les personnages de ses livres préférés. « Chaque grange du voisinage, écrit Ch. Dickens, chaque pierre de l'église, chaque arpent du cimetière ravivait le souvenir d'un passage de mes livres favoris {Roderick Bandom, Tom Jones, Gil Blas, le Vicaire de Wakefield, Don Quichotte, Rohinson Crusoé) et me rappelait les endroits qu'ils ont rendus célèbres. J'ai vu Tom Pipes grimper jusqu'au haut du clocher; y'oi observé Strap, le sac au dos, s'arrôtant pour se reposer un instant, appuyé contre la petite porte du jardin, etye sais que le commodore Trunnion présidait le club avec M. Pickle dans la salle du petit cabaret de notre village (a). » — Une maisonnette de
(i) Ribol, Essai sur r imagination créatrice, p. 96.
(2) Voy. David Copperfield, ch. IV. — Cf. L'Arbre de Noël.
pierre et de briques, au milieu d'un fourré de lilas et d'aubépines, devenait, pour George Sand, « le palais de la Belle au bois dormant » (i).
L'enfant avance encore d'un pas dans la voie de l'invention, quand il se représente en esprit, quand // réalise visuellement les scènes et les actions qui lui sont racontées ou que lui-même lit. Pour son intelligence incapable d'abstraction, les mots ont une puissance évocalrice, une efficacité suggestive, qui tient de l'enchantement : ils éveillent en elle des images vives et colorées, ils y suscitent des tableaux plus brillants que ne le feraient les objets mêmes. Et par là s'explique le ravissement intense où les enfants sont plongés par une lecture ou par un récit.
Une petite amie de Loli (elle avait six ans et lui sept), à propos d'un abricot qu'ils venaient d'ouvrir pour le partager, lui racontait dans un coin du jardin cette histoire : « Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait piquée... et puis ça l'avait fait mourir. » — « Dans cette histoire, dit Loli, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie : «... un fruit des colonies très gros. » Et une apparition m'était venue, d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux. — Oh ! ce qu'il avait de troublant et de magique dans mon enfance, ce simple mot : « les colonies », qui, en ce lemps-là, désignait pour moi l'ensemble des (i) Voy. llisloire de ma vie, i* partie, ch. XVI.
QiJEYPAT. — Les Jeux des EnfanU. 2
lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures (i). »
Pour se figurer une scène, un tableau, l'enfant n"a pas besoin, comme on voit, de saisir exactement le sens des mots : une certaine imprécision dans l'expression semble, au contraire, stimuler davantage son imagination (2), parce qu'il en résiiUe pour celleci une liberté plus grande, plus d'indépendance. « Si l'enfant, remarque Sully (3), pouvait savoir ce que nous appelons lire, il se moquerait bien de nous. Avec quelle habileté cette petite cervelle se débrouille dans ce langage souvent si étrange et si embarras-
(1) Ouu. cité, p. 61.
(2) A la condition loulefois que les nnots ne soient pas des termes abstraits n'exprimant que des qualités, des rapports difficiles à imaginer ; quand on raconte un événement à l'enfant, il le voit; s'il ne le voit pas, il ne comprend plus. Aussi préfère-t-il la narration orale à la lecture, parce que souvent le livre renfeime des tours de phrase auxquels il n'est pas habitué et des expressions trop recherchées ou tout à fait nouvelles qui n'éveillent en lui aucune image. « Je ne comprenais pas encore, a écrit G. Sand, la lecture des contes de fées ; les mots imprimés, même dans le style le plus élémentaire, ne m'ofTraicut pas grand sens, et c'est par le récit que j'arrivais à comjjrendre ce qu'on m'avait fait lire. » (Ouv. cilé, 2* partie, XI.) J'ai fait naguère la même observation à propos de mon fils Paul, âgé de six ans Comme je lui lisais quelques fables, très simples d'ailleurs de La Fontaine, après chacune il me disait : « Maintenant raconte-la moi », ajoutant parfois : « Je comprends mieux quand lu me le dis. »
(3) Ouv. cilé, p. 80.
sant pour lui (i)... Une mère lisait un jour une poésie à son petit garçon âgé de six ans : « Je crains que lu ne comprennes pas, mon chéri. — Oh ! oui, maman, je pourrais très bien comprendre si seulement tu voulais ne pas m'expliquer. » L'explication irrite l'enfant, car elle vient rompre le charme en voilant l'image qu'il aperçoit dans le miroir du mot pour ne lui montrer que le miroir lui-même (2). »
C'est pourquoi, de même qu'il déleste les commenlaires propres à le gêner dans la construction qu'il imagine des choses, il ne tolère pas qu'on apporte une modification quelconque à ce qui a servi de base à celte construction. S'étant représenté la scène
(1) « A quatre ans, dit M. Eerger {Observations et Réflexions sur le développement de l'inlelligence chez les enfants, p. 58), Félix aime à se faire conter des histoires que, certainement, il ne comprend pas bien ; il les suit d'une oreille attentive et il demande qu'on les lui répète. Son esprit a queUjue prise sur tel ou tel mot, sur telle ou telle phrase ; cela suffit pour que sa curiosité s'attache à l'ensemble avec une sorte de passion. »
(2) Nous avons là l'explication d'un fait, au premier abord surprenant, manifesté par l'introduction des images d'Epinal dans les pays anglo-saxons : « Les gamins y sont trop pratiques pour se plaire aux enfantillages dont les nôtres font leurs délices. Ils acceptent le texte français qu'ils ne comprennent pas, laissant à leurs petites cervelles le soin de forger une histoire moins naïve. Quand or. vit l'Amérique demander l'image d'Epinal, les imprimeurs crurent que la traduction du texte en anglais serait une bonne affaire. Ce fut un four! On en revint à la légende française, alors les toys daignèrent donner leur pe/i/jy. « {Ardouin-Dumazet : Le Plateau lorrain el les Vosges.)
d'une certaine façon, il ne veut point qu'une circonstance ajoutée ou omise vienne dérangerle tableau qui jusqu'ici Ta séduit ; aussi est-il d'une exigence jalouse, quanta l'exactitude des détails ; il s'aperçoit du moindre changementau récit et s'empresse de rétablir la version primitive: « Une de nos amies, dit Sully, racontant le Chat boité, fit asseoir par inadvertance le héros sur une chaise, au lieu d'une caisse, pour ôter séfe bottes. Elle fut interrompue par une grêle de non ! non ! lancés d'une voix perçante. La même dame nous écrit qu'un jour qu'elle racontait l'histoire de la Belle et la Bête, elle oublia l'eflet du soupir de la Bête, « les verres tremblèrent sur la table et les chandelles furent presque éteintes ». Son sévère petit auditeur l'interrompit aussitôt et rétablit l'intéressant détail. »
Après avoir entendu un grand nombre d'histoires et avoir exercé son imagination à s'en représenter les scènes sous un aspect plus ou moins fantaisiste, l'enfant devient capable d'inventer lui-même quelques narrations originales.
Ses premiers essais sont timides ; il se contente d'abord de broder sur ce qui tombe sous sessens. « Un petit garçon de trois ans et demi voyant un vagabond, à la jambe torse, clopinant le long du chemin : « Regarde ce pauvre vieux, maman, il a une jambe malade. » Puis, se mettant naturellement tout de suite à enjoliver : « Il avait un grand, grand cheval, et il est tombé sur une grosse^ grosse pierre, et il
s'est fait mal à sa pauvre jambe, et il faudra qu'il achèle un grand bâton. Il faut le guérir... » Une petite fille de cinq ans et neuf mois, ayant trouvé une pierre percée d'un trou, bâtit là-dessus tout un conte : la pierre était une pierre merveilleuse ; le trou représentait de beaux appartements où habitaient des fées... — Il brode aussi sur ce qu'on lui a raconté (i). Paul, à cinq ans et demi, après avoir entendu dire par sa sœur la fable de La Fontaine, le Coq et le Renard, imagina aussitôt l'histoire suivante : « Il y avait une fois un coq .. il était sur un mur... ce coq était en fer... il était gros comme un coq véritable... il avait le bec ouvert... Un renard passe, puis il lui parle... le coq répond pas... il l'appelle, le coq répond pas... le renard saute sur le mur... puis il mord le coq... le coq était en fer, il était dur... il en mange un morceau, ça lui perce les boyaux... pui.s après il a été mort... les chiens viennent, puis ils l'emportent et le mangent (2) ».
1) « Reproduire un fait ou une histoire avec des changements, dit Guyau(£'duca//or2 et Hérédité, pp. i49-i5o), est un«5 vive récréation pour l'esprit des enfants ; mais ils éprouvent beaucoup de peine à y réussir. C'est tout un travail qu'on peut quelquefois prendre sur le fait. Une petite amie de quatre ans me disait : « Écoutez, je vais vous conter une histoire ; mais ce ne sera pas celle du Petit Poucet. Il y avait une fois dans une forêt un petit garçon tout petit, qui était fils de bûcherons ; mais ce n'était pas le petit Poucet, etc. » Et l'histoire se continuait, accompagnée toujours de cette parenthèse : « Cela ressemble à l'histoire du petit Poucet, mais ce n'est pas la même chose. »
(a) Cette disposition des enfants à transfigurer ce qu'ils
Bientôt Tenfant clierche à se dégager de rinfluence des modèles ; mais combien faible encore est l'invention. En voici un exemple curieux : « Trois petits ours, sortis pour se promener, trouvèrent un bûton et ils ont tisonné le feu avec, et puis alors, avec le bûlon, ils ont tisonné le feu, puis ils sont sortis pour se promener. »
Enfin, la jeune imagination devient plus hardie, et elle produit détonnantes créations. Un garçon de cinq ans et trois mois qui demeurait au bord de la mer, improvisa le conte suivant : « Un jou»*, je suis allé sur la mer, dans une barque de sauvetage ; tout à coup, j'ai vu une énorme baleine et j'ai sauté hors de la barque pour la prendre, mais elle était si grosse que je suis monté dessus, et comme cela j'ai fait un voyage à califourchon sur son dos et tous les petits poissons riaient de tout leur cœur (i). »
Tels sont les divers stades que parcourt l'imagination enfantine, s'élevant de la pure reproduction à l'invention originale. Si les trois premiers se rencontrent constamment, la forme qu'elle revêt en
ont vu ou entendu explique l'exagéralion donl ils font preuve dans les récils et leur Icndance à enchérir les uns sur les autres. N'attachant pas d'importance à la vérité, ils mentent pour le seul plaisir d'inventer. Nous savons d'ailleurs ([u'ils distinguent mal la ficlion de la réalité. Ainsi est justifiée la défiance donl il ne faut jamais se départir à l'égard de leurs témoignages. — Voy.,à ce propos, La Logique chn l'cnfanl, pp. 83-85.
(i) Voy. Sully, ouv. o//é, pp. 84 et 450-457.
INTRODUCTION 2l
dernier lieu est moins commune ; elle apparaît seulement chez ceux que la nature a bien doués. « Elle présage, dit M. Ribot, un développement de l'esprit supérieur à la moyenne ; elle peut même être la marque d'une vocation naissante et indiquer dans quel sens la vocation s'orientera (i). »
De tout ce qui précède, on peut conclure que c'est au premier âge que l'imagination se manifeste dans sa pleine spontanéité. Alors, en effet, l'expérience, à peu près nulle, ne la comprime pas ; ni la réflexion, ni la connaissance des lois de la nature, ni l'esprit critique ne sont là pour en restreindre l'essor. Aussi est elle chez l'enfant la faculté maîtresse, la forme la plus remarquable de Tactivité intellectuelle. Nous allons l'étudier dans une de ses manifestations essentielles : le jeu.
(i) Ouv. cité, p. 97.