CHAPITRE II
LES TYPES PUP.S
De la signification à reconnaître à chacune des formes du caractère. — Caractères constitués par la pi'édoininance marquée cVune faculté ou d'une tendance : 1° Les émotionnels. — Traits essentiels de leur nature. — Exemple : cas observé par Michelet. — 2° Les actifs. — Leurs traits essentiels. — César ; — autres exemples. — 30 Les intellectuels. — Iniiéité du type : témoignage de H. de Balzac. — Natarj nronre de ce caractère. — Kranz Wœpk'^ ; — Leibniz ; — Kant ; — Bordas-Demoulin ; — Kui i Marx ; — autres exemples.
Avant d'aborder la description des différentes sortes de caractères, il importe d'élucider quelques points qui, résolus, préviendront une fois pour toutes les malentendus possibles en même temps qu'ils aideront à préciser la compréhension respective des types distingués.
Notons d'abord qu'aucun des caractères constitués par la prépondérance d'une tendance unique et pour cette raison qualifiés d'émotionnels, d'actifs ou d^i
méditatifs, ne se présente à l'état absolument pur (c'est-à-dire que nul homme n'est et ne peut être exclusivement intellectuel, actif ou sensitif) ; la dénomination spécifique que nous leur attribuons signifie seulement qu'un des trois éléments psychiques est, suivant les cas, assez développé pour se subordonner les autres. Même observation au sujet des types mixtes : méditatif-actif, actif-émotionnel et émotionnel-méditatif. Les personnes chez lesquelles ils se trouvent réalisés ne sont pas entièrement dénuées de la troisième tendance, mais celle-ci reste dans l'ombre, plus ou moins effacée. Si donc l'on veut déterminer à laquelle de ces classes ou catégories de caractères appartient un individu quelconque, on doit négliger les traits peu marqués, peu distincts, pour ne tenir compte que des traits essentiels et nettement accentués.
Autre remarque : le même type est susceptible d'oflrir une foule de variétés ou mieux de degrés : chez les équilibrés, par exemple, les tendances peuvent se rencontrer développées et puissantes comme aussi n'exister qu'à l'état rudimentaire ; le premier cas nous fournit les génies harmonieux et larges ; le second, les médiocrités ellacées et correctes, « les imbéciles réguliers, les automates qui traversent la vie sans avoir l'air de s'en apercevoir* ». Des types
(1) Paulhan, Ouvr. cité, p. 74.
intermédiaires servent de lien entre les uns et les autres. Dans une même forme de caractère, il y a de la sorte une grande diversité en tant que richesse de la personnalité.
Enfin, qu'on ne s'y trompe pas, la prédominance d'un élément psychique se manifeste, suivant l'occasion, par des effets très différents : la force de volonté brille aussi bien dans la résistance patiente que dans l'action persévérante; on peut être passionné pour le mal comme pour le bien ; et sans doute dépend-il surtout des circonstances ou de l'éducation qu'un Mandrin ne devienne un Hoche ou un Marceau. « Plusieurs grands scélérats, a-t-on justement observé, sont de même trempe que les grands hommes '. o
Telles sont les considérations qu'il ne faut point perdre de vue dans l'étude qui va suivre des formes variées du caractère.
Nous analyserons en premier lieu la nature propre des trois types à tendance unique prépondérante.
Les émotionnels ou émotifs, qu'on pourrait encore appeler les setisitifs ou les affectifs, sont caractérisés par un développement anormal de la sensibilité. M. Ribot les dépeint ainsi : t Sensibilité excessive, intelligence bornée ou médiocre, énergie nulle : tels sont leurs éléments constitutifs. Tout le monde en connaît de tels, car ils sont faciles à rencontrer.
(1) Virey, arl. Caractère, du Dict. de la Conversation.
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Leur note dominante, c'est la timidité, la crainte et toutes les manières de sentir qui paralysent. Comme le lièvre de La Fontaine, ils vivent dans l'inquiétude perpétuelle. Ils craignent pour eux, pour leur famille, pour leur petite place ou leur petit commerce, pour le présent, pour l'avenir. Ils s'inquiètent de l'opinion de tout le monde, même d'inconnus qu'ils ne voient qu'en passant. Ils tremblent pour leur salut dans l'autre vie et, dans celle-ci, ils se sentent comme un néant dans l'organisme social qui pèse sur eux de tout son poids et que souvent ils ne comprennent pas. La plus petite mésaventure les ébranle profondément, parce qu'ils ont conscience d'être faibles, sans ressort pour l'action, sans esprit d'initiative'. «Ajoutez qu'ils se montrent scrupuleux, superstitieux, et, suivant les cas, aimants et serviablés ou aigris et défiants. En somme, « impressionnables à l'excès, ils ressemblent à des instruments en vibration perpétuelle et ils vivent surtout intérieurement ». Ils sont généralement « pessimites ; parce qu'une expérience vieille comme le monde prouve que les sensitifs souffrent plus d'un petit malheur qu'ils ne jouissent d'un grand bonheur* ». Ce c bonhomme dont l'art était de faire des tableaux de coquilles », bonhomme que Micheltt
ll^ Art. cité, p. 491.
(2) /itf.'., p. 486.
eut l'occasion de visiter dans un voyage à Granville, nous offre un type de sensitif, très accentué sans doute, mais d'autant plus net et intéressant. « Mon homme, écrit l'admirable peintre de La Mer, sans être vieux, était souffreteux, fiévreux. Il tenait, en ce mois d'août sa fenêtre calfeutrée. En regardant ses ouvrages et causant, je vis qu'il avait la tète un peu faible. Elle avait été ébranlée par un événement de famille. Son frère avait péri sur cette grève dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui semblait garder contre lui une mauvaise volonté, L'hiver, infatigablement, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacés. Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans trêve ni repos dan? les longues nuits. L'été, elle lui montrait d'incommensurables orages, des éclairs d'un monde à l'autre. Aux grandes marées, c'était bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son écume furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui frapper dans sa fenêtre. 11 n'était pas même sûr que la mer s'en tint toujours là. Elle pouvait, dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour. Mais il n'avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel magnétisme. Il n'eût pas osé se' brouiller tout à fait avec la terrible fée. Il avait pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la désignait sans la nommer, comme
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l'Islandais en mer n'ose nommer l'Ourque', de peur qu'elle n'entende et ne vienne. Je vois encore sa mine pâle lorsqu'il regardait la grève et disait : « Cela me fait peur. »
La base physiologique du caractère sensitif paraît être une certaine délicatesse de constitution avec prédominance des sensations organiques et impressionnabilité extrême du système nerveux.
Les actifs ont pour marque spéciale la tendance à agir très prononcée et toujours renaissante. « Ce sont des machines solides, bien munies de force vive et encore plus d'énergie potentielle. Considérez un petit marchand, sans esprit, sans culture, appartenant à ce type : il se dépense en allées et venues, offres de service, bavardage sans fin ni trêve ; ce n'est pas le seul appât du gain qui le soutient ; c'est sa nature qui le pousse ; il faut qu'il agisse. Mettez un sensitif à sa place, il ne fera que le strict nécessaire ou ce qui l'intéresse ^. »
Comparant en effet les deux types. Bain a écrit : « L'homme actif travaille mieux parce qu'il peut accomplir des corvées, tandis que l'autre néglige tout ce qui n'a pas un intérêt intense et soutenu. L'un peut se promener uniquement pour conserver sa santé ; l'autre ne peut sortir sans un fusil, des
(1) Monstre marin fabuleux qui dévorerait les barques.
(2) Uibot, art. cité, p. 493.
instruments de pèche, un compagnon ou quelque chose à voir. ' »
Remuants et tapageurs, hâbleurs, expansifs et démonstratifs, ambitieux, intrigants, tels sont les &ttributs qui distinguent plus ou moins les actifs.
Dans cette catégorie rentrent t tous ceux qui ont un riche fond d'énergie physique avec besoin de le dépenser : les sportmen^ ceux qui aiment la vie d'aventures, sans autre but que d'agir ; ces voyageurs qui courent le monde à toute vapeur, sans raison d'instruction ou d'affaires, sans rien étudier, ni avant, ni pendant, ni après, pressés d'en finir pour recommencer. Ajoutons-y les batailleurs sans malice, mais qui déversent le trop-plein de leurs foraes. Au temps des armées de mercenaires, elles ont dû se recruter presque entières parmi les gens de ce groupe > ; de même, ces bandes de condottieri, à la solde des républiques italiennes du moyen âge, « beaux types de l'énergie physique et de l'activité sans esprit » ; de même aussi, mais à un degré plus élevé, a les conquistadores du xvi'^ siècle, ces capitaines espagnols (F. Gortez, Pizarre) dont les expéditions ressemblent à un roman, qui, avec une poignée d'hommes hardis comme eux, renversent les grands empires du Mexique et du Pérou et apparaissent aux vaincus comme des dieux *. »
(1) Ouvr. cité, p. 214.
(2) Kibcit, art. cité, y. 494.
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Parmi les actifs il faut ranger encore Moutluc et ceux dont parle Montaigne en ce passage des Essais : t Qui rechercha jamais de telle faim la seureté et le repos que Cœsar ' a faict l'inquiétude et les difficultés ? Terez, le père de Sitalcez *, soûlait dire que « quand il ne faisait point la guerre, il lui estait « advis qu'il n'y avait point de difTérence entre luy et « son palefrenier ». Gaton, consul, pour s'asseurer d'aulcunes villes en Espaigne, ayant seulement interdiet aux habitants d'icellesde porteries armes, grand nombre se tuèrent : ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse^. Combien en savons-nous qui ont fuy la douceur d'une vie tranquille en leurs maisons, parmi leurs cognoissauts, pour suivre l'horreur des de'serts inhabitables*. >
A linverse des sensitifs, les actifs « ressemblent à
(1) A propos de ce grand conquérant, Montaigne écrit ailleurs (livre II, ch. xxxm) : o Ses plaisirs ne luy feirent jamais desrobber une seule minute d'heure ny destourner un pas des occasions qui se présentaient pour son aggrandissement; celte passion régenta en luy si souverainement toutes les autres et posséda son âme d'une auctoi ité si pleine qu'elle l'emporta où elle voulut. » — Quintilien, l'appréciant comme orateur, a dit : • On trouve chez lui tant de vigueur, tantda vivacité, tant d'animation, qu'on voit bien qu'il parlait comme il combattait. » — C'est lui enfin que vise le vers de Lucain, SU actum repulans siguid superesset agendum (Rien Q'étail fait pour lui s'il restait quelque chose à faire), ce qui est la vraie formule de l'actif.
(2) Roi de Tlirace.
(3) Peuple féroce, qi'i ne croyait pas qu'on pût vivre sans combattre.
'il Livre I, ch. xl.
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des machincri toujours en mouvement et vivent surtout extérieurement... Pris en masse et sous leur forme pure, ils sont optimistes ; parce qu'ils se sentent assez de force pour lutter contre les obstacles, les vaincre et parce qu'ils prennent plaisir à la lutte' *.
Quant à la base physiologique de ce caractère, elle consiste en un riche fond d'énergie, en une surabondance de vie, conséquence d'un bon état de nutrition.
L'activité humaine ne se manifeste pas toujours d'une façon ainsi extérieure : à côté des gens avides (lexercices physiques, il en est d'autres en effet qui se montrent avides plutôt d'exercices intellectuels ; si les premiers aiment à agir, les seconds aiment à penser, et chez eux le désir de connaître devient, à son tour, une passion. Ce sont les intellectuels, qu'on peut nommer aussi les méditatifs ou les conlemjAatifs.
On a voulu voir dans cette nouvelle forme du caractère une œuvre de l'art j)lutôt qu'un produit de la nature. La preuve pouilanl quelle est réellement innée, c'est qu'il y a des esprits qui trouvent de prime abord dans les idées une suprême jouissance : t Quand j'étais encore enfant, dit un personnage du Paradise Kegained de Millon, aucun jeu enfantin n-.-
(1) Uibot, art. cité, p. .'jS(i-4S7.
me plaisait. Toute mon âme s'employait, sérievise, à apprendre et à savoir pour travailler par là au bien commun ; je me croyais né pour cette fm, pour être le promoteur de toute vérité et de toute droiture. »
Honoré de halzac, dans le tableau qu'il fait des jeunes années de Louis Lambert, c'est-à-dire des siennes propres, écrit : « L'Ancien et le Nouveau Testamentétaient tombés entre les mains de Louis à l'âge de cinq ans; et ce livre, où sont contenus tant de livres, avait décidé de sa destinée. Cette enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur des Écritures, s'éprit-elle seulement des romanesques attraits qui abondent en ces poèmes tout orientaux!... Un fait résulta de cette première lecture de la Bible : Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu'il obtenait à la faveur de ces séductions dont le secret n'appartient qu'aux enfants, et auxquelles personne ne sait résister. En se livrant à ces études, dont le cours n'était dirigé par personne, il atteignit sa dixième année. » On l'envoie alors chez un oncle maternel, curé de Mer, « vieil oratorien .lâsez instruit, » qui se charge pendant trois ans de -■^on éducation : « 11 venait ordinairement passer dans la maison paternelle le temps que son oncle lui accordait pour ses vacances ; mais au lieu de s'y livrer, selon l'habitude des écoliers, aux douceurs dp ce bon farniente qui nous affriole à tout âge, il
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emportait dès le matin du pain et des livres ; puis il allait lire et méditer au fond des bois pour se dérober aux remontrances de sa mère, à laquelle de si constantes études paraissaient dangereuses. Dès ce temps, îa lecture était devenue chez Louis une espèce de faim que rien ne pouvait assouvir : il dévorait des livres de tout genre, et se repaissait indistinctement d'œuvres religieuses, d'histoire, de philosophie et de physique. Il m'a dit avoir éprouvé d'incroyables délices en lisant des dictionnaires, à défaut d'autres ouvrages, et je l'ai cru volontiers... La passion de Louis pour la lecture avait été d'ailleurs fort bien servie. Le curé de Mer possédait environ deux à trois mille volumes... En trois ans, Louis Lainbert s'était assimilé la substance des livres qui, dans la bibliothèque de son oncle, méritaient d'être lus. »
Les intellectuels se montrent en général réfléchis, absorbés dans leurs pensées, peu communicatifs, froids, et souvent distraits, préoccupés.
Les types varient d'ailleurs selon le tour d'esprit de chacun. Mais, quelque forme qu'ils revêtent, c'est l'intelligence qui détermine nettement l'ensemble du caractère. Franz Wœpke, qui comsacra sa vie à l'histoire des sciences et dont cette étude fut toute la joie, en est un bel exemple. « Les autres plaisirs, toutes les satislaclions qui, aux yeux des hommes, donnent un prix à la vie lui ont manqué. Il vivait seul, loin de sa patrie, loin de soi famille, dans une