LA PLUS VIEILLE
Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait! Les Tisserandes vont avec la Filandière Et la pluie et le vent rôdent par la forêt.
Emportez le métier et l'aiguille ouvrière,
Il pleut sur nos cheveux, mes sœurs, il pleut là-bas
Et dans le vent au loin battent les cœurs du lierre !
Les arbres, tour à tour, retiennent de leurs bras Le vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîne Les feuilles en émoi que soulèvent ses pas ;
Il pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaine Et l'averse déjà rit à travers ses pleurs ! Toute la terre embaume impétueuse et saine
Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs.
Le chœur s'est retiré. Le soleil illumine de nouveau la forêt; on entend l'eau qui s'égoutte des branches; une tiédeur molle s'exhale. Tous deux entrent; lui vêtu d'un manteau sombre. Elle, rieuse et langoureuse, qui marche onduleusement ; une draperie légère de gaze embrume son corps nu. Ses cheveux mal rassemblés croulent à demi sur sa nuque. Elle tient des roses à la main.
ELLE Veux-tu ces roses ?
Elles sont fraîches à mes mains mouillées
Et je me suis agenouillée
00 IIS .II -JX nUSTlQLKS ET DIVINS
Pour les cueillir sur la terre chaude;
^ eux-lu ces roses ?
Prends la plus belle
Je voudrais que lu la respires, toi qui marches
Sans te pencher sur elles,
Et je voudrais, à ces mains pâles que tu caches
Sous la bure de ton nianleau grave,
Voir une de ces fleurs en fiamme, la plus belle,
Et je veux que tu marches
Devant mon rire clair, une fleura la main.
Elle lui tend la fleur qu'il ne prend pas el qui tombe.
La pluie et le soleil tissent d'or et de soie •^Ton manteau sombre et te font joyeux le chemin; La lumière t'enlace aux toiles de sa joie. Pourquoi triste toujours d'ombre vêtu ?
Pourquoi as-tu Jetti la rose sans avoir souri, Pourquoi n'as-tu pas ri A cette fleur?
Aimes-tu mieux mes lèvres ?
Ma bouche est encore mouillée et fraîche D'avoir liaisé les fleurs avant de te les tendre. 0 toi qui n'aimes pas les roses que je cherche
ARETHUSE fil
Parmi les épines des branches,
0 toi (jui n'aimes pas la forêt odorante,
Toi que le jour joyeux rend plus sombre et pareil
Aux houx dont le feuillage est noir dans le soleil.
Tout rit et chante, les feuillées
S'égouttent sur les (leurs et les mousses,
Toute la forêt est mouillée,
Il pleut es diamants dans le miroir des sources;
Goûte mes lèvres qui sont douces.
Tu me repousses.
Un nuage passe sur les arbres
Le ciel se marbre,
La forêt qui fut d'or s'éteint et stagne verte.
Voici l'averse.. .
Il va pleuvoir.
Le soleil reparaît.
Je savais bien que tu voudrais ma bouche;
Pourquoi tes mains sont-elles froides que je touche
De mes lèvres sous ton mant<;au
Quand le sourire va monter à ta face
Et te faire joyeux et beau,
Quoi que tu fasses
Pour rester taciturne et sérieux
Malgré cette forêt qui chante et oîi tu passes ?
62 LKS JKUX RLSTIQUKS ET DIVINS
Regarde-la qui pleut de soleil et ruisselle
En larmes claires et qui luit et qui s'ocelle,
Glauque d'éuieraude et d'or comme un paon qui roue...
Vois, une goutte d'eau a coulé sur ma joue
Et elle s'aiTrle et tremble au coin de ma lèvre
Puis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède,
Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée;
Ma chevelure croule à demi et mouillée
Elle est si lourde que son poids me lasse et pèse
Gomme de l'or qui se fondrait et serait tiède.
Ah ! je voudrais dorinir dans ce qu'en moi je sens
De délices et les mains à ma nuque...
Sens L'odeur de ma peau moite et touche ma peau nue Où toute une tiédeur en parfums m'est venue Qui m'accable et m'embaume et tu respirerais En mon souffle l'odeur de toute la forêt .. Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources ! Des endroits de ma peau se veloutent de mousses, Il me semble aujourd'hui que mes seins sont écîos, Si je pleui'ais de doux ramiers seraient l'écho Et des abeilles sont éparses dans mes rires. Et parmi la douceur de l'air où je m'étire Je me semble plus grande et je me sens plus belle Et magnifique de la Vie universelle !
ARETHUSE 63
Ecoute aussi le vent qui chante et rit et passe;
Toute la forêt pleut de son rire clair,
La branche à la branche s'entrelace
Et là-bas, très loin, à travers
Les chênes bruns et les pins verts,
On dirait que le vent plus grave, c'est la Mer.
Souviens-toi de la plage et des algues et des coquilles Où je dormais nue et tranquille Et comme tu me regardais Dormir ainsi sur la gri-ve douce.
Le vent s'est tu et voici dans la source
Mon visage qui s'apparaît
Sous sa couronne de cheveux et de forêt;
La source est un miroir lorsque le vent se tait;
Mon voile autour de moi flotte comme une brume
De soleil et on la dirait l'ancienne écume
M'attestant, de la mer, naïve, provenue,
Et de toute ma chair tiède je me sens nue
Et l'eau m'attire...
Regarde comme elle est claire à la fontaine
A qui s'y mire
Et comme elle doit être fraîche à qui s'y baigne.
Me voici sur le bord de la fontaine claire
Et mes cheveux qui vont s'écrouler en arrière
Cl LES .IF.rX RUSTIQUES ET DIVINS
Mêleront leur cascade d'or à l'eau d'argent,
Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant,
Surgira de ma robe autour de moi tombée,
Et, deboul, un instant, auprès de l'eau bordée
D'iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,
Je me tiendrai pareille aux Nymphes invisibles
(^ui hantent la foret ou. Sirènes, la mer;
Alors je descendrai, rose dans le flot clair
Avec sa grande ride en cercle autour de moi,
Et je te sentirai monter, ô cristal froid
Des sources, de mes jambes jusques à mon ventre
Et à mes seins et mes épaules, puis plus lente,
Rieuse et les yeux clos, je plongerai ma tête
()ue tu verras parmi les herbes disparaître
Dans le remous onde de mes grands cheveux d'or.
Dis, ne veux-tu pas cpie je sois celle qui sort
De l'eau, éblouie et, debout avec un rire.
Se dresse toute nue anxieuse et s'étire
Et qui s'endormirait fondue entre tes bras ?
Elle s'est retournée vers lui. Sa robe eulrOuverlc la montre nue. De ses mains élevées elle soulève sa chevelure et apparaît un instant sur la forêt illuminée qu assombrit un nuage subit.