‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 20 sur 117 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

11 va à elle les poinps levés, menaçant. Elle se prosterne.

Je ne veux pas!

ARÉTHUSF. 65

O forêt qui ris vaste d'or et de soleil

De la voir nue ainsi de la nuque à l'orteil

Eteins ton flamboiement d'eaux, d'arbres et de roses,

Sois obscure! tais-toi, profonde ! chaste, sauve -

Celui qui vint vers toi couvert du manteau noir,

Celui qui se révolte et qui ne veut plus voir

Ton immense baiser qui l'enivre et l'étouffé

Lui monter peu à peu en riant à la bouche.

Vent de l'ombre ! viens-t'en des feuilles et des antres

Vers l'Etrangère en fleur qui dévoile son ventre

Et, les seins nus, étale, obscène en sa beauté,

Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d'été !

Trouble l'eau qui la mire et convoite sa grâce

Et souffle-lui ta voix furieuse à la face

Et emporte avec toi, par delà mes pensées.

Les paroles que cette bouche a pi'ononcées,

Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds,

Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l'écho !

Et moi, si j'ai rêvé sa nudité impure

Au bord des mers, jadis, à l'aurore, je jure

Que je voulais, magicien au manteau noir

De la tristesse et de la science et du soir.

Eveiller dans ce corps d'où les Dieux l'ont chassée

Une âme grave égale à ma haute Pensée !

Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin?

Lorsque je dors je sens ton souffle sur mes mains

fiG LES .lEVX KLSÏIQUES ET DIVINS

Et ta bouche ne sait que le baiser et l'ire

Aux abeilles que d'être douce tu attires ;

Un éternel soleil semble farder ta joue,

Ta chevelure au moindre geste se dénoue,

Ton sein sort de ta robe et ton ventre soulève

L'étoffe claire qui palpite quand tu rêves,

Lasse et molle de ton animale tiédeur,

Couchée avec les yeux ouverts, parmi les (leurs,

Ou paresseuse avec les coudes sur les roses ;

Je te sens odorante et je te songe fauve.

Va-t'en car je te chasse, impure, et je suis las

Des touffes d'ambre et d'or qui frisent sous tes bras,

De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent.

De ta chevelure dont la houle t'inonde

Et que je voudrais prendre à la poignée et tordre.

De tes seins que tu me tends pour que je les morde,

De ton ventre où je sens sous ma main qui le touche

Un soubresaut de bête engourdie et farouche,

Et de toute la vie ardente et bestiale

Qu'autour de toi ta chair dans l'été roux exhale !

Le vent souffle.

Je te chasse, va-t'en, recule ou sois une autre, Car je suis las de cette bête qui se vautre Et qui se cambre et qui s'étire et qui est nue, Va-t'en ! sinon de toute ma colère accrue,

AKKTHLSK

Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes,

Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine,

Je frapperai ton corps vil avec cette corde

Et, surgie avec tes grands cheveux qui se tordent

Dans l'orage, à travers les bois et la feuillée,

Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée !

Et moi, tragique avec mes deux mains violentes,

(Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe!)

Drapant sur mon Destin plus grave et sans espoir

Le pli mystérieux de mon lourd manteau noir.

Je regarderai fuir dans la forêt farouche

Le cri désespéré qui tordra cette bouche

Et se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins,

La Bête aux cheveux d'or qui me léchait les mains.

Mais lu pleures, je vois tes larmes ; il me semble Qu'une main grave enfin sur ta nuque rassemble Tes cheveux et te voici douce dans tes larmes Qui font déjà de toi presque un peu une femme. Le ciel est noir et voici que la chair s'épure; * On dirait que cette ombre enfin te transfigure Et je vois poindre en toi comme une sœur sacrée; Je te bénis, sanglot qui l'as transfigurée !

Une cendre avec l'ombre éteint ses cheveux roux, Elle est moins nue ainsi d'être humble et à genoux.

68 LES jrux KiSTrouKS kt divins

Voici l'été qui meurt et c'est l'autre saison. Veux-tu me suivre au seuil de ma haute maison Et l'asseoir, auprès de la table, sous la lampe, Silencieuse et docte et un doigt à la tempe ? Veux-tu l'exil du songe où ton pas va me suivre. Idole calme avec un coude sur le Livre, Pareille à ma pensée et la main au fermoir ? Veux-tu marcher en paix vers les routes du soir Car tu pleures et lu renais de par ces larmes ? El celles-là vont faire de toi une femme.

II lui montre les Tisserandes qui s'avancent lentement à travers les arbres. Elles portent des étoO'es. et l'une des sandales. Elles vienneiit dans un long rayon de soleil pâle entre deux nuées d'orage.

Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent !

Vètez-la. Donnez-lui le voile et les sandales.

Le manteau qui s'agrafe et la robe tenace ;

Nattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masse

Naïve orne son front de leur miel indulgent;

Que ses bagues soient d'or et son collier d'argent

Car il faut que soit belle et noble la Pensée;

Donnez-lui maintenant la corbeille tressée

Et placez-y la clef de la porte et le pain.

Haute et grave c'est là maintenant son Destin.

Et maintenant, ô sœur, qui retrouvas ton âme

Dans la pluie éblouie et l'orage des larmes,

AKÉTHUSK fi'.)

Toi qui marchas longtemps sur la grève et la mousse Avec tes deux pieds nus par des routes trop douces, Qu'entre les durs cyprès l'écho de tes sandales Résonne chastement sur le marbre des dalles Et s'éloigne vers l'ombre et ne s'entende plus ;

Les Tisseuses font coiffée et vêtue.

11 la prend par la main, se retournant.

Adieu comme à toi Mer, Forêt!

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