‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 24 sur 117 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

0 pauvre frère aux yeux de songe et de science,

Toi qui veillais dans l'ombre et ne souriais pas

0 triste frère aux yeux de science et de songe,

Toi qui veillais dans l'ombre,

Du soir à l'aube lente,

Es-tu si las,

Si las, mon frère, que tu n'aies voulu vivre.

Si triste, mon frère, que tu gises

Enfin dormant sur celte grève, toi qui dors

Tandis que le soleil tiédit mes cheveux d'or

Qui se déroulent et ruissellent et qui vivent

En leurs langueurs d'algues et d'or,

0 toi qui dors!

Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,

Il y avait des roses dans la forêt

Et des iris près de la fontaine et près

Des ruisseaux, et, le long de la Mer,

Sur les grèves, poussaient dans le sable rose

Les chardons bleus et les herbes mauves.

ARETHTJSE

Et j'étais belle et nue et tiède

Et douce à tes lèvres,

De tout mon corps et de mes lèvres.

Et tu pouvais baiser ma boucbe,

Et tu pouvais toucher mes seins,

Avec tes mains,

Me toucher toute !

Il fallait manier mes cheveux

Gomme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,

Ou de 1 or se mêle aux reflets bleus ;

H fallait regarder mes yeux

Gomme on regarde l'eau qui luit en flaques

Sur le sable plus doux à toucher qu'une joue;

II fallait toucher mon ventre

Gomme on joue

A flatter de la main une vague qui s'enfle

Et se gonfle et s'apaise et qui n'écume pas,

Et suivre en souriant la trace de mes pas

Et sourire et chanter et vivre

Sans épeler le pied du Destin sur le Livre

De la grève où la mer efface chaque jour

Le vain grimoire triste auquel tu t'appliquas;

Il fallait mettre en tes pensées Du vent, du soleil et de l'amour,

JELX RUSriQVES ET DIVINS

Toute ma chair

Vivante à la tienne enlacée,

Et sur la bouche grave et pâle de ton songe

Ma bouche fraîche 1

le n'ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,

Je ne suis pas l'ombre que ton rêve cherche;

Pourquoi m'as-lu voilée ainsi de robes lourdes

Et fermé sur ma chair le manteau grave ^

Oue crispaient à mon col les ongles de 1 agrafe:

Pourquoi par le mensonge qui me couvre

De ses plis m'as-tu faite send^lable aux autres femmes,

Moi la pure, la vivante, la nue,

Pourquoi m' avoir vêtue ?

0 tresses qui faites de la chevelure

Où le vent chante

Et qui croule sur l'encolure

L or roux de sa vague vivante,

0 tresses qui faites de la chevelure

Tressée et haute et qui se recourbe et qm se dresse

Le casque d'or de quelque guerrière méchante

Où la chimère, hélas! se love dans la tresse

Et darde sa langue

Oui siffle et qui s'eflUe en quelque boucle ardente, 0 lourds cheveux qui se façonnent en casque, 0 robes dont la traîne écaillée et qui rampe

ARETHUSK

Glauque et sinueuse et bleue

Figure à ma nudité ambiguë une queue

Fabuleuse !

Tu m'as voulue ainsi fardée et fabuleuse

Moi la simple, moi la rieuse.

Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,

Tu m'as voulue

Ainsi, moi dont le sort est d'être nue

Comme la mer et comme les roses.

Et c'est à cause

De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,

Aux yeux de songe et de science, ô funéraire

Et doux amant, hélas ! qui ne m'as pas connue

Parce que je riais et que tu me vis nue.

Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,

Dors donc, dors !

Les fleuves coulent vers la mer

Calmes et graves à travers

Les plaines grasses et les forêts ;

Il y a des iris auprès

Des fontaines, et des roses, et des oiseaux.

Et des abeilles !

Le Désir à sa bouche accouple les roseaux En flûtes doubles et chante et s'émerveille D'être la Vie...

Et tu es mort!

Et nous voici l'un et l'autre près de la mer. Ami, ton âme, hélas! n'a pas compi'is ma chair Et c'est en vain que j'ai déroulé mes cheveux, Et c'est en vain que j'ai marché nue à tes yeux; Tu passas, et le soir, ami, t'ouvre sa porte, Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.

Elle se relève.

Et me voici encor debout devant la riier.

Elle se tient debout en sa robe glauque, écaillée, aux derniers rayons du soleil. La mer a nionté, les vagues déferlent sur le sable et emportent le cadavre.

0 souveraine

Qui montes en vagues d'écumes et roules

Sur la grève la volute de tes houles,

O souveraine

Qui écumes et qui ruisselles, ô Mer

Propice et maternelle à ma chair,

O moi, partie et revenue.

Reprends-moi nue.

ARETHVSE

Berce mes cheveux d'or parmi tes algues rousses,

Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,

Gonfle tes vagues contre ma poitrine,

0 souveraine, ô bonne, ô douce.

Mêle mes ongles à tes coquilles

Et mes lèvres à tes coraux.

Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,

0 souveraine,

Fais-moi toi-même

Jusqu'au jour où, surgie encor de ton écume,

J'apparaîtrai encor la même.

Peignant à mes cheveux les perles de l'écume

Qui couleront sur mes seins, une à une,

J'apparaîtrai !

O souveraine.

Reprends-moi en ton flot maternel et sacré

Car je suis revenue ;

Moi la Vivante, moi la Xue

0 souveraine,

Reprends-moi nue,

Moi ta Sirène !

Une vague plus haute l'emporte dans sa volute. Puis la mer se calme, étale. Le crépuscule efface les rochers, la grève. Le ciel commence à s'étoiler, et, de très loin, à la proue d'un navire invisible on entend, plus distincte et plus proche à mesure qu'il parle, la voix du veilleur de proue :

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