ELLE
0 pauvre frère aux yeux de songe et de science,
Toi qui veillais dans l'ombre et ne souriais pas
0 triste frère aux yeux de science et de songe,
Toi qui veillais dans l'ombre,
Du soir à l'aube lente,
Es-tu si las,
Si las, mon frère, que tu n'aies voulu vivre.
Si triste, mon frère, que tu gises
Enfin dormant sur celte grève, toi qui dors
Tandis que le soleil tiédit mes cheveux d'or
Qui se déroulent et ruissellent et qui vivent
En leurs langueurs d'algues et d'or,
0 toi qui dors!
Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,
Il y avait des roses dans la forêt
Et des iris près de la fontaine et près
Des ruisseaux, et, le long de la Mer,
Sur les grèves, poussaient dans le sable rose
Les chardons bleus et les herbes mauves.
ARETHTJSE
Et j'étais belle et nue et tiède
Et douce à tes lèvres,
De tout mon corps et de mes lèvres.
Et tu pouvais baiser ma boucbe,
Et tu pouvais toucher mes seins,
Avec tes mains,
Me toucher toute !
Il fallait manier mes cheveux
Gomme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,
Ou de 1 or se mêle aux reflets bleus ;
H fallait regarder mes yeux
Gomme on regarde l'eau qui luit en flaques
Sur le sable plus doux à toucher qu'une joue;
II fallait toucher mon ventre
Gomme on joue
A flatter de la main une vague qui s'enfle
Et se gonfle et s'apaise et qui n'écume pas,
Et suivre en souriant la trace de mes pas
Et sourire et chanter et vivre
Sans épeler le pied du Destin sur le Livre
De la grève où la mer efface chaque jour
Le vain grimoire triste auquel tu t'appliquas;
Il fallait mettre en tes pensées Du vent, du soleil et de l'amour,
JELX RUSriQVES ET DIVINS
Toute ma chair
Vivante à la tienne enlacée,
Et sur la bouche grave et pâle de ton songe
Ma bouche fraîche 1
le n'ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,
Je ne suis pas l'ombre que ton rêve cherche;
Pourquoi m'as-lu voilée ainsi de robes lourdes
Et fermé sur ma chair le manteau grave ^
Oue crispaient à mon col les ongles de 1 agrafe:
Pourquoi par le mensonge qui me couvre
De ses plis m'as-tu faite send^lable aux autres femmes,
Moi la pure, la vivante, la nue,
Pourquoi m' avoir vêtue ?
0 tresses qui faites de la chevelure
Où le vent chante
Et qui croule sur l'encolure
L or roux de sa vague vivante,
0 tresses qui faites de la chevelure
Tressée et haute et qui se recourbe et qm se dresse
Le casque d'or de quelque guerrière méchante
Où la chimère, hélas! se love dans la tresse
Et darde sa langue
Oui siffle et qui s'eflUe en quelque boucle ardente, 0 lourds cheveux qui se façonnent en casque, 0 robes dont la traîne écaillée et qui rampe
ARETHUSK
Glauque et sinueuse et bleue
Figure à ma nudité ambiguë une queue
Fabuleuse !
Tu m'as voulue ainsi fardée et fabuleuse
Moi la simple, moi la rieuse.
Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,
Tu m'as voulue
Ainsi, moi dont le sort est d'être nue
Comme la mer et comme les roses.
Et c'est à cause
De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,
Aux yeux de songe et de science, ô funéraire
Et doux amant, hélas ! qui ne m'as pas connue
Parce que je riais et que tu me vis nue.
Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,
Dors donc, dors !
Les fleuves coulent vers la mer
Calmes et graves à travers
Les plaines grasses et les forêts ;
Il y a des iris auprès
Des fontaines, et des roses, et des oiseaux.
Et des abeilles !
Le Désir à sa bouche accouple les roseaux En flûtes doubles et chante et s'émerveille D'être la Vie...
Et tu es mort!
Et nous voici l'un et l'autre près de la mer. Ami, ton âme, hélas! n'a pas compi'is ma chair Et c'est en vain que j'ai déroulé mes cheveux, Et c'est en vain que j'ai marché nue à tes yeux; Tu passas, et le soir, ami, t'ouvre sa porte, Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.
Elle se relève.
Et me voici encor debout devant la riier.
Elle se tient debout en sa robe glauque, écaillée, aux derniers rayons du soleil. La mer a nionté, les vagues déferlent sur le sable et emportent le cadavre.
0 souveraine
Qui montes en vagues d'écumes et roules
Sur la grève la volute de tes houles,
O souveraine
Qui écumes et qui ruisselles, ô Mer
Propice et maternelle à ma chair,
O moi, partie et revenue.
Reprends-moi nue.
ARETHVSE
Berce mes cheveux d'or parmi tes algues rousses,
Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,
Gonfle tes vagues contre ma poitrine,
0 souveraine, ô bonne, ô douce.
Mêle mes ongles à tes coquilles
Et mes lèvres à tes coraux.
Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,
0 souveraine,
Fais-moi toi-même
Jusqu'au jour où, surgie encor de ton écume,
J'apparaîtrai encor la même.
Peignant à mes cheveux les perles de l'écume
Qui couleront sur mes seins, une à une,
J'apparaîtrai !
O souveraine.
Reprends-moi en ton flot maternel et sacré
Car je suis revenue ;
Moi la Vivante, moi la Xue
0 souveraine,
Reprends-moi nue,
Moi ta Sirène !
Une vague plus haute l'emporte dans sa volute. Puis la mer se calme, étale. Le crépuscule efface les rochers, la grève. Le ciel commence à s'étoiler, et, de très loin, à la proue d'un navire invisible on entend, plus distincte et plus proche à mesure qu'il parle, la voix du veilleur de proue :