‹ Les jeux rustiques et divinsChapitre 25 sur 117 · LE VEILLEUR DE PROUE · texte numérisé non relu

LE VEILLEUR DE PROUE

Je suis celui qui saigne sur la proue...

Les uns m'ont craché au visage,

Les autres m'ont fra[)pé à la joue,

Certains plus sages

Boivent ou se disputent et jouent

Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair,

Je saigne sur la proue.

Je saigne sur la Mer !

l']lle est belle sans doute ce soir sous les étoiles

Qui montent et que je ne vois pas...

Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles î

Et que je meure, je suis las,

Las de mes yeux sanglants et de ma chair ijui saigne

Et de vos cris vous qui m'avez

Cloué sur la proue et m'avez

Bouché les oreilles de cire

Pour que je n'entende pas les Sirènes,

Et aveuglé

Pour que je ne voie pas les Sirènes,

Vous qui m'avez cloué avec des rires

Qui redoublaient à chaque clou

Sur la proue et m'avez cru fou

Alors que seul j'y vois clair,

^loi qui voyais des Sirènes sur la Mer

ARETHUSE 79

Vous disiez qu'elles n'existent pas.

Vous disiez qu'elles ne peignent pas

Leurs cheveux d'algues, une à une,

Souriantes au-dessus de l'écume;

Et ceux qui viennent de la terre, avec encor

A leurs talons la glèbe grasse du labour

Et les feuilles sèches de la forêt, avec encor

A leurs mains le geste gourd

De la charrue ou de la herse ou de la hache,

Tous ceux-là criaient avec vous

Que j'étais fou.

Qu'en les chaujps il n'est plus de Faune qui se cache

Accroupi dans les blés d'où sortent ses cornes,

Et que dans les bois mornes

Les hêtres tombent, branche à branche, au crépuscule f

Au heurt des haches,

Arbre par arbre.

Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,

Et qu'on n'entend plus galoper par la plaine

Le Centaure emportant la Nymphe des fontaines

Sur sa croupe, riant dans l'ombre, toute nue,

Et que le temps est mort des faces inconnues

Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :

Masques de l'antre où rit la bouche de l'écho,

Visages du rocher, yeux des eaux,

Deslins à nous venus dans la nuit et le vent

80 LUS JKLX HLSTIQUF.S KT DIVINS

Et signes du silence où quelqu'un est vivant!

Vous avez dit que tout est mort

Et qu'il n'y a plus rien en face de notre âme!

Sur les mers de houles et d'or

Levez les raines,

Et chantez dans la nuit et voguez dans le vent

Sans voir ce que je vois moi qui saigne à l'avant

Du navire où vous avez cloué ma chair

D'Argus mystérieux où chaque clou

Ocelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,

Moi qui trône et roue

De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue!

Car je les vois,

Car je la vois,

J'entends leurs voix,

J'entends sa voix,

Il y a des Sirènes sur la Mer,

Une Sirène sur la Mer!

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