LE VEILLEUR DE PROUE
Je suis celui qui saigne sur la proue...
Les uns m'ont craché au visage,
Les autres m'ont fra[)pé à la joue,
Certains plus sages
Boivent ou se disputent et jouent
Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair,
Je saigne sur la proue.
Je saigne sur la Mer !
l']lle est belle sans doute ce soir sous les étoiles
Qui montent et que je ne vois pas...
Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles î
Et que je meure, je suis las,
Las de mes yeux sanglants et de ma chair ijui saigne
Et de vos cris vous qui m'avez
Cloué sur la proue et m'avez
Bouché les oreilles de cire
Pour que je n'entende pas les Sirènes,
Et aveuglé
Pour que je ne voie pas les Sirènes,
Vous qui m'avez cloué avec des rires
Qui redoublaient à chaque clou
Sur la proue et m'avez cru fou
Alors que seul j'y vois clair,
^loi qui voyais des Sirènes sur la Mer
ARETHUSE 79
Vous disiez qu'elles n'existent pas.
Vous disiez qu'elles ne peignent pas
Leurs cheveux d'algues, une à une,
Souriantes au-dessus de l'écume;
Et ceux qui viennent de la terre, avec encor
A leurs talons la glèbe grasse du labour
Et les feuilles sèches de la forêt, avec encor
A leurs mains le geste gourd
De la charrue ou de la herse ou de la hache,
Tous ceux-là criaient avec vous
Que j'étais fou.
Qu'en les chaujps il n'est plus de Faune qui se cache
Accroupi dans les blés d'où sortent ses cornes,
Et que dans les bois mornes
Les hêtres tombent, branche à branche, au crépuscule f
Au heurt des haches,
Arbre par arbre.
Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,
Et qu'on n'entend plus galoper par la plaine
Le Centaure emportant la Nymphe des fontaines
Sur sa croupe, riant dans l'ombre, toute nue,
Et que le temps est mort des faces inconnues
Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :
Masques de l'antre où rit la bouche de l'écho,
Visages du rocher, yeux des eaux,
Deslins à nous venus dans la nuit et le vent
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Et signes du silence où quelqu'un est vivant!
Vous avez dit que tout est mort
Et qu'il n'y a plus rien en face de notre âme!
Sur les mers de houles et d'or
Levez les raines,
Et chantez dans la nuit et voguez dans le vent
Sans voir ce que je vois moi qui saigne à l'avant
Du navire où vous avez cloué ma chair
D'Argus mystérieux où chaque clou
Ocelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,
Moi qui trône et roue
De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue!
Car je les vois,
Car je la vois,
J'entends leurs voix,
J'entends sa voix,
Il y a des Sirènes sur la Mer,
Une Sirène sur la Mer!