HEURE D'AUTOMNE
Mon jardin est là-bas derrière la colline
Et ma fontaine est douce où des roseaux s'inclinent
Sur l'eau bleue au matin et jaune vers le soir,
La bêche en le heurtant fait tinter l'arrosoir
Car la tâche finie on les rentre, et la bêche
Luit sur l'épaule comme une arme bonne et fraîche,
Et l'eau s'égoutte encor du crible de la pomme.
Mon songe tour à tour est la fleur qu'il se nomme
Tout bas, pour sa douceur ou pour son amertume;
L'ombre vient; l'herbe se fonce; la terre est brune;
Le sable de l'allée est blanc le long du buis;
Le cep rompt sous la grappe, et l'arbre sous le fruit
Oscille, feuille à feuille, à son poids qui l'incline,
Car l'automne est déjà derrière la colline;
Il vient, et avec lui bientôt il va falloir
La corbeille et la serpe au lieu de l'arrosoir,
Et vendanger la treille et cueillir l'espalier.
Et voir dans l'eau toutes les tiges s'effeuiller
Au vent mystérieux où chaque année emporte L'hirondelle qui fuit avec les feuilles mortes.
LES TRAYxVUX
Je t'atteindrai, farouciie, et te vaincrai, hautaine, Car j'ai lavé mes mains aux eaux de la fontaine. Et mes yeux se sont vus sourire en son flot clair Qui chante, et j'ai lavé mes pieds nus dans la mer. Et le vent a passé sur ma face, et je suis Calme comme est l'Aurore aj'ant vaincu la Nuit Et pur de par le vent, la mer et la fontaine! Je t'atteindrai, farouche, et tu ploieras, hautaine, Et malgré tes cheveux d'or roux et tes yeux durs De guerrière et ta bouche ardente et tes seins sur Qui l'on modèlerait un buste de victoire, D'une laine filée à ton rouet d'ivoire, Lasse, et tes mains encor gourdes de l'écheveau. En songeant, à mes pieds, aux antiques travaux, Tu joueras sur la dalle, humble, accroupie et chaste. Avec trois cailloux blancs et ti'ois pierres de jaspe.
INVOCATION MEMORIALE
La main on vous touchant se crispe et se contracte Aux veines de l'onyx et aux nœuds de l'agate, Vases nus que l'amour en cendre a faits des urnes! 0 coupes tristes que je soupèse, une à une, Sans sourire aux beautés des socles et des anses ! 0 passé longuement où je goûte en silence Des poisons, des mémoires acres ou le philtre Qu'avec le souvenir encor l'espoir infiltre Goutte à goutte puisé à d'amères fontaines; Et, ne voyant que lui et elles dans moi-même. Je regarde, là-bas, par les fenêtres hautes, L'ombre d'un cyprès noir s'allonger sur les roses!