LE VASE
Mon marteau lourd sonnait dans l'air léger,
Je voyais la rivière et le verger,
La prairie et jusques au bois
Sous le ciel plus bleu d'heure en heure,
Puis rose et mauve au crépuscule;
Alors je me levais tout droit
Et m'étirais heureux de la tâche des heures,
Gourd de m'être accroupi de l'aube au crépuscule
Devant le bloc de marbre où je taillais les pans
Du vase fruste encor cpie mon marteau pesant.
Rythmant le matin clair et la bonne journée,
Heurtait, joyeux d'être sonore en l'air léger !
Le vase naissait dans la pierre façonnée.
Svelte et pur il avait grandi
Informe encor en sa sveltesse,
Et j'attendis.
Les mains oisives et inquiètes.
Pendant des jours, tournant la tête
11') i.ics JEUX RrsriQii.s i;t divins
A gauche, à droite, au moindre bruit.
Sans plus polir la panse ou lever le marteau.
L'eau
Coulait de la fontaine comme haletante.
Dans le silence
J'entendais, un à un, aux arbres du verger,
Les fruits tomber de branche en branche ;
Je respirais un parfum messager
De fleurs lointaines sur le vent;
Souvent,
Je croyais qu'on avait parlé bas.
Kt, un jour que je rêvais — ne dormant pas —
J'entendis par delà les prés et la rivière
Chanter des flûtes...
Un jour, encor,
Entre les feuilles d'ocre et d'or
Du bois, je vis, avec ses jambes de poil jaune,
Danser un faune ;
Je l'aperçus aussi, une autre fois,
Sortir du bois
Le long de la route et s'asseoir sur une borne
Pour prendre un papillon à l'une de ses cornes.
Une autre fois.
Un centaure passa la rivière à la nage ;
L'eau ruisselait sur sa peau d'homme et son pelage;
l.i;s KOSKAIJX 1)1. LA FLUT IC 117
11 s'avança de quelques pas dans les roseaux, Flaira le vent, hennit, repassa l'eau; Le lendemain, j'ai vu l'ongle de ses sabots Marqué dans l'herbe...
Des femmes nues
Passèrent en portant des paniers et des gerbes,
Très loin, tout au bout de la plaine.
Un malin, j'en trouvai trois à la fontaine
Dont lune me parla. Elle était nue.
Elle me dit : Sculpte la pierre
Selon la forme de mon corps en tes pensées,
Et fais sourire au bloc ma face claire ;
Ecoule autour de loi les heures dansées
Par mes sœurs dont la ronde se renoue,
Entrelacée,
Et tourne et chante et se dénoue.
Et je sentis sa bouche tiède sur ma joue.
Alors le verger vaste et le bois et la plaine
Tressaillirent d'un bruit étrange, et la fontaine
Coula plus vive avec un rire dans ses eaux ;
Les trois Nymphes debout auprès des trois roseaux
Se prirent par la main et dansèrent ; du bois
Les faunes roux sortaient par troupes, et des voix.
118 i.F.s .irrx kistiqifs kt divins
Clianlèrent par delà les arbres du verger
Avec des flûtes en éveil dans l'air léger.
La terre retentit du galop des centaures;
Il en venait du fond de l'horizon sonore.
Et l'on voyait^ assis sur la croupe qui rue,
Tenant des thyrses tors et des outres ventrues,
Des satyres boiteux piqués par des abeilles.
Et les bouches de crin et les lèvres vermeilles
8e baisaient, et la ronde immense et frénétique.
Sabots lourds, pieds légers, toisons, croupes, tuniques,
Tournait éperdument autour de moi qui, grave,
Au passage, sculptais aux flancs gonflés du vase
Le tourbillonneineiit des forces de la vie.
Uu parfum exhalé de la terre mûrie
Une ivresse montait à travers mes pensées.
Et dans l'odeur des fruits et des grappes pressées,
Dans le choc des sabots et le heurt des talons,
En de fauves odeurs de boucs et d'étalons,
Sous le vent de la ronde et la grêle des rires,
Au marbre je taillais ce que j'entendais bruire ;
Et parmi la chair chaude et les effluves lièdes.
Hennissement du mufle ou murmure des lèvres.
Je sentais sur mes mains, amoureux ou farouches,
Des souffles de naseaux ou des baisers de bouches.
Le crépuscule vint <'t je tournai la tète.
Mon ivresse était morte avec la tâche faite ;
Et sur son socle enfin, du pied jusques aux anses,
Le grand Vase se dressait nu dans le silence,
Et, sculptée en spirale à son UKU-hro vivant,
La ronde dispersée et dont un laihle vent
Apportait dans l'écho la rumeur disparue,
Tournait avec ses boucs, ses dieux, ses femmes nues,
Ses centaures cabrés et ses faunes adroits.
Silencieusement autour de la paroi,
Tandis que, seul, parmi, à jamais, la nuit sombre,
Je maudissais l'aurore et je pleurais vers l'ombre.
Va-t'rn, Muse! recule et retire ta main,
Car le cheval nourri de lauriers et de forain
Refuse et se dérobe à ta chère caresse
Oui flatte ses naseaux humides et qui tresse
Sa crinière docile oii tu nattes des roses.
Le monstre ailé velu d or pâle et d'argent rose
S est cabré tout ii coup et son sabot d'agate
A déchiré le bas de ta robe écarlate,
l't vers l tiube indécise oi( l aurore sourit
Il part, laissant les douces mains qui l'ont nourri
lù le pré bleu semé d'iris et d asphodèles
Oii les neuf Muses Sceurs le faisaient auprès d'elles
Brouter le laurier dur et paître l orge neuve.
Il est parti ! Le sable et les roseau.r du fleuve
Garderou/ à jamais sur la tige et la vase
La brisu/'c ri le sceau de ton sabot, Pégase!
Le berger de la plaine et le pâtre du mont
Ont tressailli de voir ii l'éclair de ses bonds
Fuir l échine du roc et le ventre des pierres
Lt, sans avoir le temps de fermer les paupières.
LES KOSKAIX DK I.\ FIXTF. 121
Les venr/angciirs du tertre et les faiic/ieiirs du \'al
Ont 17/. mystérieusement, le grand c/iei'al
A leurs yeux éblouis cabrer son dos ailé.
Aurore^ tu le vis, et toi, ciel étoile !
S'effarant dans l'azur et hennissant dans l'ombre,
Emplissant de son cri toute la forêt sombre,
Et farouche, rué au galop \ers la mer.
Brusquement, s'arrêter au bord du sable clair
Oii le pot déferlé cabre aussi son écume ;
Et, tremblant, immobile en son poil d'or qui fume.
Eclaboussé d'embrun et rou.v de sueur acre,
Eventer doucement de ses ailes de nacre
Que l'âpre vent marin gonfle de son Jialeine
L Enfant né de la Mer et des vertes Sirènes.