‹ Les joies de l'heureChapitre 14 sur 32 · A LA MÉMOIRE DES BONS POETES · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE DES BONS POETES

Où sont les bons poètes Qui furent mes amis?

Leurs lèvres sont muettes Et leurs yeux endormis.

Valade à la prunelle Douce et fine à la fois, Dont la voix fraternelle Chantait avec ma voix;

Verlaine, face étrange, Lyre inconnue encor, Qui crée, invente, change Les lois des rythmes d'or;

Vicaire avec les fées Qu'on voit dans l'air pâli, De verveine coiffées, Causait au Bois joli.

D'autres encore, d'autres, Etés évanouis !

Doux comme des apôtres, Ils marchaient éblouis.

Pauvres âmes dolentes Qui nous parlaient si bien !

Ces choses sont méchantes Et ne servent à rien.

O Parque injurieuse !

Avant l'heure, il te faut La tête radieuse Parce qu'elle est plus haut.

J'ai trouvé l'hiver charmant, Je n'ai pas senti la neige ; Je marchais dans le cortège De la Belle au Bois Dormant.

Lorsques nous fûmes près d'elle, Auprès de son grand lit d'or, On voyait son rêve encor La caresser d'un coup d'aile.

Je l'admirais à genoux :

Elle s'était réveillée ; La princesse émerveillée Me regarda d'un air doux.

Puis elle me dit ses songes

Peints de toutes les couleurs :

Les images sont des rieurs

Et ne sont pas des mensonges ;

Et je faisais des bouquets De toutes sortes de choses, Et les mots étaient des roses, Des clochettes de muguets.

La belle reine choisie Souffrait mon culte ingénu :

Elle m'avait reconnu, L'éternelle poésie!

Assez regardé l'homme et connu son visage. Depuis longtemps je n'ai pas faitde paysage; Essayons, l'heure invite... Au bord du ciel plus clair, Voici que le printemps aux caresses de l'air (Qui toussait tout à l'heure et grognait sans rien dire), Jeune et chantant déjà, répond par un sourire. Dans Virgile écoutez la flûte des bergers !... L'amandier qui se hâte étoile nos vergers, Le bourgeon qui sera l'habillement des branches S'enfle, s'ouvre, verdit près des épines blanches, Sur la terre aujourd'hui, c'est fête et c'est concert. La table des oiseaux est mise ; le dessert, Dont la fleur qui se noue apprête les surprises Viendra bientôt avec les premières cerises!

A Albert Cullignon.

J'ai conservé dans mon esprit, Comme on imprime sur des pages, Une suite exacte d'images Où la lumière chante et rit.

Quand je veux, je suis à Venise, Devant Saint-Marc et son décor Et les chevaux de bronze et d'or Qu'un cadre unique divinise.

Je demeurerais là toujours, Mais, voyageuse, ma pensée Poursuit la route commencée Et m'incline à d'autres retours.

Voici qu'ému d'un trouble étrange Malgré mon espoir averti, J'ai fait, rêvant à Ghiberti, La rencontre de Michel-Ange...

Des rivages magiciens, Le golfe, la beauté des îles Me retiennent, divins asiles Pour les mânes des dieux anciens ;

Puis je revois dans une gloire Que lui font, mirage pareil, Son nom magique et le soleil Rome, éternité de l'histoire !

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