‹ Les joies de l'heureChapitre 31 sur 32 · A COROT · texte numérisé non relu

A COROT

Tu peux dormir en souriant, O maître de grâce infinie :

L'aube perlant à l'orient Fut ton extase et ton génie!

Faire de nobles vers demeure en ton pouvoir. Il suffit de penser ou seulement de voir, D'ouvrir les yeux sur ceux qui vivent et qui passent Ou ceux qui sont passés et que les jours effacent, Sur le ciel inconnu des vagues lendemains. Ouvre ton cœur et tes regards, ouvre tes mains Sur l'étendue, hélas ! de la souffrance humaine : L'espace indéfini des temps est ton domaine. Peut-être, au jour où l'aube inconsciente a lui, Tu vivais, avant d'être un vivant d'aujourd'hui !

Prends garde ! ne va pas, ainsi que des trophées, Brandir les cheveux d'or des nymphes décoiffées, Faune dont l'œil novice en guette une à l'écart. Respire-les d'abord, puis dénoue avec art Le miel fluide et fin des belles chevelures. Les baisers ne sont pas quand même des brûlures. Cueille les lèvres, mais cueille-les savamment. C'est un art radieux d'avoir été l'amant, Tant qu'aux yeux éblouis cette lumière dure, Croyant presque, à genoux devant la Créature.

Poète sans désirs, dans la ville endormie, Ose écrire des mots jolis pour une amie, De jolis mots qu'on garde et qu'on redit un jour. Si tu ne parles pas des choses de l'amour, Trouve une ligne heureuse, un trait, une pensée, Dans l'or divin des mots purement enchâssée, Un vers harmonieux, né comme par hasard, Qui rappelle un accord de Gluck ou de Mozart!

Maîtres qui me parlez ! ô livres, mes amis,

Combien de jours encor me sera-t-il permis

De lire dans votre âme et dans votre pensée?

Voici ma vie, hélas! avant peu dépensée.

O mes guides charmants, ô mes bons compagnons,

J'aime avec piété la gloire de vos noms.

Vous fûtes bons pour moi, c'est dans votre génie

Que j'ai connu l'honneur de la lyre infinie,

L'harmonie adorable aux mille tons divers,

Et c'est la vie et vous qui fîtes tous mes vers!

Si, malgré moi, souvent je pense à l'Italie, C'est que, par-dessus tout, la lumière est jolie, Et qu'en mes yeux, levés vers le charme éternel, Je voudrais attirer et mettre tout le ciel ; C'est parce que je vis delà beauté des choses. — J'ai connu le pays où sont les marbres roses. Aussi, (contre la Grâce il n'est pas de recours), Je pense à l'Italie et je la vois toujours.

l3û CONSEILS" DU POÈTE A LUI-MÊME.

Penser, avoir cela pour tout rêve : c'est vivre. Ajoute, chaque jour, une page à ton livre, Et, sauf un trait léger quelquefois à leur peau, Ne t'inquiète pas des bêtes, ce troupeau. Regarde la lumière et regarde la femme : La beauté que fleurit la jeunesse vaut lame ! Ecoute aussi les sons, car le rythme est divin... — Souffre, mais ne dis pas que vivre serait vain.

Ce qui fait la beauté plus belle, c'est la grâce. Evite la maigreur ou la ligne trop grasse Dans le dessin léger des vers harmonieux. Si ton front est marqué de ce signe, tes yeux Verront dans sa splendeur luire la beauté nue ; Mais elle est délicate et demeure ingénue. Songe qu'elle se montre et se cache à la fois, Et mets pour lui parler du charme dans ta voix.

Tu fais des vers ! Tu dois comprendre la musique, Car, bien que la pensée y soit un peu physique, Que le rythme des vers et le rythme des sons Impliquent d'autres lois, veuillent d'autres leçons, C'est toujours ton parler adorable, Harmonie! Un poème bien fait est une symphonie... — Les oiseaux, c'est joli, mais l'orchestre ou la voix C'est divin, c'est encor plus beau que dans les bois.

Tu dois peindre. O magie ardente des couleurs ! Lumière du printemps qui fais le teint des fleurs, Et qui fais au visage où l'enfance se joue La rose du sourire et celle de la joue. Charme égal à celui des mondes découverts ! Il faut saisir l'image aux mailles de tes vers ; Psyché rare, la prendre étincelante et belle, Et si ta main défaille et se trouble, rebelle, Regarde bien, choisis et devine l'accord Du trait clair et de l'ombre où la lumière dort.

l34 CONSEILS DU POÈTE A LUI-MEME.

La strophe est comme un marbre immuable et divin,

Qui demeure et sur qui les temps passent en vain.

La forme, sans laquelle il n'est pas de pensée,

Dans le marbre du vers sera par toi fixée.

Taille la masse inerte à l'image des dieux,

Ou du visage humain que l'homme comprend mieux.

Que sous ton ciseau naisse en souriant la femme.

Debout, victorieux, si tu portes la flamme,

Mutile le bloc lourd, éveille dans ses flancs

La nymphe qui sommeille au sein des marbres blancs.

Comme un fruit que déjà décèle son odeur, Ton vers doit se connaître à sa seule saveur. S'il n'a pas un parfum de grâce qui soit tienne, N'attends pas qu'on le cueille ou bien qu'on s'en sou- Qu'il sente bon la sève ou les fleurs de l'été, [vienne. Il faut qu'on le préfère après l'avoir goûté ; Que sa fraîcheur soit bien sa fraîcheur, et non celle Que la lèvre a connue ailleurs et se rappelle.

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Te voici vis-à-vis de ta pensée ! Écoute. Si le bruit est lointain, si ton oreille doute, C'est le rêve indécis, et ce n'est pas encor L'image bruissante et ses abeilles d'or. Ces faiseuses de miel, servantes ingénues, Tout à l'heure, vers toi, seront toutes venues. Attends que l'essaim clair sur ton front soit posé. Ce qu'il te reste à faire alors est bien aisé : Les reconnaître, ayant levé les yeux vers elles, Et laisser sur ton front choisi vibrer leurs ailes.

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