VIEUX JOUETS
Ils étaient simples ces jouets Sans fanfreluches inédites, Du temps qu'en leurs atours fluets Nos grand'mères étaient petites.
A présent même, les paillons Semblent sur les moires fanées Des cadavres de papillons Parmi des roses surannées.
Ces gamines de l'ancien temps S'amusaient de bien peu de chose :
Leurs yeux étaient aussi contents Et leur bouche heureuse aussi rose.
On pourrait bien vite compter Ce qui les tenait occupées Et l'on n'aurait pu suspecter L'honnêteté de leurs poupées,
VIEUX JOUETS. 3l
Tandis qu'assise au clavecin, Leur petite mère poudrée Jouait un air de Couperin Ou la gavotte préférée.
A SULLY PRUDHOMME après une lecture du « Testament Poétique ».
Poète aux ailes magnifiques, Dont les stances sous les portiques Peuvent, en présence des dieux, Etre par les lèvres des sages Redites à travers les âges Comme un exemple harmonieux!
Ton esprit lucide m'explique Dans sa structure et sa musique Comment est fait le vers français, Dans sa rime et dans sa césure, La technique de sa mesure, Fixe ses lois, dit les excès
De ces novateurs illusoires Qui s'imaginent que nos gloires Savent leur nom ou leur pays !
Qui ne veulent ni Dieu ni maître, Et ne peuvent se reconnaître, Par leurs ténèbres éblouis!
Tu dédaignes dans tes algèbres De disséquer jusqu'aux vertèbres Ces invertébrés de notre art !
Le temps qui nous juge et nous classe Mettra les choses en leur place, Et l'on se comptera plus tard !
A ceux-là qui n'ont qu'à se taire Pourquoi dévoiler le mystère ?
Les bons poètes en effet, Aux strophes de tous applaudies, N'ont que faire des prosodies, Car c'est d'après eux qu'on les fait.
SUR LA STATUE d'aLPHONSE DAUDET. 37
SUR LA STATUE D'ALPHONSE DAUDET par Saint-Marceaux.
Malgré le talent du sculpteur Et la vérité de la pose, Ce n'est pas le divin conteur Qu'était alors le Petit Chose.
Tu n'as pas plus de quarante ans Dans ce beau marbre de souffrance ; Pourquoi ces gestes attristants De mortelle désespérance ?
Jeune, debout et radieux, L'homme gardait toute sa sève Sur tes lèvres et dans tes yeux Passait la flamme de ton rêve.
Le mal ne parlait que tout bas, Et tu marchais, aimant la vie, Et la poursuivant pas à pas D'une paupière inassouvie.
Ton regard myope et charmant, De pénétration subtile, Nous voyait tous, exactement, Sans une indulgence inutile.
Sur la toile de tes récits, Marqués du signe de la grâce, C'était un art d'accents précis Dans une touche large et grasse.
Poète, enclin à t'égayer, Et que le vin des mots enivre, Tu nous lisais, pour l'essayer, Quelque page exquise d'un livre.
Dans la gloire de ton été Que ma mémoire perpétue, C'est à cette heure de beauté Qu'il fallait faire ta statue.
A THÉODORE MA URER. 3û,
A THEODORE MAURER pour ses Sonnets sur les femmes de Shakspeare.
La source est pure et bien choisie Qu'offre à ta muse ce géant.
Bois encore. Ta poésie Grandit, Shakspeare l'agréant.
Ce prodigieux faiseur d'âmes, Plus harmonieux qu'un amant, Trouva des noms divins de femmes, Entendus de lui seulement.
Tu les connais et tu les chantes, Ces fleurs d'esprit, ces fleurs d'amour Que le heurt des choses méchantes Incline ou blesse sans retour.
Ces princesses au cœur farouche, Exhalant, en disant la leur, La plainte humaine par leur bouche De passion et de douleur.
40 LECOINDESPOETES.
Les jeunes, les blanches, les mortes, Celles d'hier et d'autrefois, A qui le rêve ouvre ses portes Pour la musique de leurs voix,
Et vois combien elles sont belles, Puisque ton vers en est plus beau, Touchant la poudre de leurs ailes Ou la cendre de leur tombeau !
Je porte le signe hautain
Et nostalgique de ma race :
Je fus Grec et je fus Latin
Du temps de Sophocle et d'Horace.
Sur le Lycabète, à Tibur, Mon regard buvait les merveilles De la lumière au rythme pur, Et je connaissais leurs abeilles.
Sous la frise du Parthénon Ou devant les marbres d'Auguste, Écouté des hommes ou non, Ma voix parlait le verbe juste.
La forme lucide du vers, En strophes devant moi dressée, Luisait incessante à travers La vision de ma pensée :
Et c'est pourquoi je me souviens Et joins en gerbes radieuses, Ayant vécu des jours anciens, Les syllabes harmonieuses.
à F. A. Calais.
Moqueuse, drôle, un peu gamine, Parigote du bataillon, Ta chanson est aiguë et fine :
La pointe est parfois l'aiguillon.
Sous un chapeau de fantaisie, Elle aies traits malicieux...
Et ce qu'il faut de poésie Pour chanter bien et dire mieux.
La chanson, c'est l'âme charmante Des grands poètes inconnus, Qui s'ignorent, et que tourmente L'essaim des rêves ingénus ;
C'est aussi la Mazarinade, La flèche prompte de l'esprit C'est l'a propos en embuscade Qui frappe à coup sûr et qui rit.
La niaiserie incolore
De la romance troubadour
A fait place au vers tricolore
Qui chante en battant du tambour.
Désaugiers dessine à la plume Paris qui passe, s'égayant Aux réverbères qu'on allume, Ou qui s'éveille en souriant.
Nadaud, sans faire de folies, Dit sur un coteau modéré De petites choses jolies Que l'Empire trouve à son gré;
Mais avant lui, d'un grand coup d'aile, Dupont nous donne la leçon D'élever à l'ode éternelle, Ode elle même, la chanson !
Que dire de la chanson rosse ?
Puisque vous l'appelez ainsi, Gens de la butte et de la noce, Qu'on ne comprend guère qu'ici !
Hugo fit la chanson des rues
Et des bois. — Moins proche des dieux,
Bruant fit la chanson des grues,
Du Paris louche et vicieux.
Parmi la Lice Chansonnière Il est des amuseurs gentils ; Ils ont un goût, une manière...
J'en connais un. Combien sont-ils?
Couplet ou^stance bleue ou rose.
Selon les mots aux'tons divers, La musique vient et se pose, Appelée au rythme des vers.
Poème épars, lyre infinie, Esprit, pensée aux mille voix, Vous êtes la pure harmonie Et l'éclat de rire à la fois.
O chansons, berceuses sacrées, Faut-il que le peuple aujourd'hui Applaudisse, déshonorées, Ces formes qui viennent de lui?
LES AEDES
LES AEDES
à Ernest Raynaud.
La plupart sont des étrangers, Etrangers même à notre langue; Ils lui font courir des dangers.
La plupart sont des étrangers.
Ils viennent jusqu'en nos vergers Mettre nos doux mots à la cangue.
La plupart sont des étrangers, Étrangers même à notre langue.
L'hémistiche, qu'est-ce cela?
Qui parle encore d'hémistiche?
La belle règle que voilà !
L'hémistiche, qu'est-ce cela ?
Qu'on remise ce tra la la ; A la niche, Azor, à la niche !
L'hémistiche, qu'est-ce cela?
Qui parle encore d'hémistiche?
La rime, pour qui les prend-on?
C'était bon pour Hugo, la rime.
Fi ! fi ! que c'est de mauvais ton ! La rime, pour qui les prend-on?
Cela va sur le mirliton De ce vieux barde qu'on supprime.
La rime, pour qui les prend-on ?
C'était bon pour Hugo, la rime!
Le nombre de pieds d'un bon vers N'inquiète qu'un patriarche :
Quinze ou vingt, (les goûts sont divers), Le nombre de pieds d'un bon vers.
En va-t-il marcher de travers ?
Plus on a de pieds, mieux on marche ! Le nombre de pieds d'un bon vers N'inquiète qu'un patriarche.
Le mot propre ! Encore un benêt!
Qui gratte encore ce furoncle?
Tous les mots se valent : c'est net.
Le mot propre! encore un benêt!
C'est bonnet blanc ou blanc bonnet, « C'est kif-kif » aurait dit notre Oncle ! Le mot propre, encore un benêt !
Qui gratte encore ce furoncle ?
LES AEDES. 49
O musique, que me veux-tu, Sereine et divine musique Grinçant sur leur turlututu !
O musique, que me veux-tu ?
Tu ne pèses pas un fétu, Prise en cette métaphysique.
O musique, que me veux-tu, Sereine et divine musique!
O noble et bon vieux vers français, Laisse passer la mascarade.
Tu vis parfois d'autres excès, O noble et bon vieux vers français !
Laisse crever ce jeune abcès, Ris, et tiens bon, mon camarade.
O noble et bon vieux vers français.
Laisse passer la mascarade !