‹ Les joies de l'heureChapitre 7 sur 32 · A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE AU THÉÂTRE

A l'âge de toutes les sèves, Jeune homme, qui vois dans tes rêves Des Coquelins au menton bleu, Pour qui Bonnat manque de toiles, Et qui, semblables aux étoiles, Etincellent du même feu ;

Soit ! il est gloire plus hautaine !... Mais, si tu dis du La Fontaine, N'ajoute rien qui soit de toi A ce vieux maître tutélaire Dont la sagesse nous éclaire Et dont l'art unique fait loi.

N'y touche pas ! Laisse tranquille Hugo, loin de qui je t'exile !

Ne sais-tu pas qu'ils sont des dieux?

Et que leur culte nous protège, Et qu'un enfant est sacrilège D'oser rire de ses aïeux!

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Ou si (tous les efforts sont justes !) Tu lèves vers ces fronts augustes Comme vers le ciel tes regards, Et je te pardonne à ce titre !

Laisse là le masque du pitre, Ses cosmétiques et ses fards !

Ecoute! leur voix est divine.

Comprends, interroge, devine La strophe qui va s'envoler, Et, débutant ou virtuose, Si tu veux être quelque chose, Laisse leurs lèvres nous parler !

J'aime mieux la bonne tête De l'enfant, sûr à demi, Qui récite d'un air bête La Cigale et la Fourmi.

Il chante, il blèse, il détonne, Il n'y comprend rien du tout Je transpire et je m'étonne S'il arrive jusqu'au bout.

C'est puéril et difforme.

Et c'est gentil, pour cela Que la distance est énorme Du gosse aux vers que voilà.

La musique est ridicule, Mais les yeux sont si jolis, Et la bouche minuscule A des plis et des replis

Effarés, drôles, si roses Qu'on ne voudrait pas fermer, Pour ne plus ouïr ces choses, Ces lèvres qu'il faut aimer.

La Fontaine, vieux maître à qui je dis : merci.

Tu dus fatalement naître tout près d'ici.

Arles ne te vit pas, et pourtant ta cigale

Chanta de jolis airs sur la flûte inégale.

L'œil reflète le ciel et l'àme se ressent

De l'absence ou de la mesure de l'accent.

Tu prononces les mots comme il sied de les dire,

Et c'est cela qui fait la grâce du sourire.

Notre lumière est douce : en passant par les bois,

Sa finesse s'accorde aux notes de la voix.

Des hommes, des élus, qui n'ont écrit qu'un livre,

Par delà tous les temps sont assurés de vivre 1

C'est justice et bonheur, mais on n'est pas moins grand

Pour en avoir créé plusieurs du même rang.

Si la source est divine et belle où je m'abreuve,

Un filet d'eau suffit et peut valoir un fleuve ;

Mais le fleuve en riant qui mène les ruisseaux

Roule plus de beauté profonde dans ses eaux.

Ainsi, sans mesurer ses ondes, le génie

S'en va multiplié vers la mer infinie.

Tes vers sont de bons vers et leur forme est la nôtre.

Sont-ils bien de ta main ou de la main d'un autre?

Le Verbe pense juste et l'image sourit;

Mais quel coin, quelle frappe a marqué ton esprit ?

Quels sont tes traits? Quel est le son de ta parole ?

— Je voudrais distinguer à des tons d'auréole,

A quelque bijou rare, à quelque fleur d'été,

La muse que je vois de celle d'à côté.

Je cherche un joli signe, un rien qui m'avertisse.

Ni le charme ingénu, ni la grâce propice

Ne me guident... Son nom me revient par bonheur;

J'allais lui dire : «A qui, Madame, ai-je l'honneur?... »

Allons, bon ! le voici qui va faire des vers ! Le premier a déjà la... bouche de travers.

Les autres, dont les mots ne sont que des fumées, Somnolent lourdement, les paupières fermées.

Dans ce brouillard qui tombe et qui m'enrhume un peu, Je ne vois pas la moindre étincelle de bleu.

Les belles strophes sont pourtant de la lumière ! Je ne distingue plus rien depuis la première.

Qui t'invitait, qui t'a poussé, qui te forçait? Une démangeaison? Te gratter suffisait.

Pourquoi faire des vers quand on écrit en prose ? Une plume n'est pas une aile, je suppose!

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