H, COGNIARD
Le temps, qui dévore toutes choses, émousse ses dents sur les batailles de dames...
Les Sillystes ont suivi le cruel Oreste à la Porte- Saini-Martin; \ts Schneideristes on\ accompagné la belle Hélène au Châtelet...
Oh ! la pipe à Mené las !
Cest ellequi a failli — dernièrement — faireétrangler un citoyen à la première représentation de la revue de M. Marc Fournier.
Mademoiselle Schneider habite, dans la rue Le Peletier, un grand appartement au second au-dessus de l'entre-sol. Le salon, égayé par quatre fenêtres, resplendit autant qu'un soleil. Ce ne sont laque bronzes, marbres, porcelaines, laques, gobelins et cristaux ! Des négrillons de bois doré, coiffés de corbeilles de fleurs, flanquent les hautes portes aux baguettes de cuivre. Une glace de Venise rit et flamboie, au-dessus d'un piano d'ébîne et d'une jardinière en bleu tendre, dans son cadre d'argent massif. Comme ces tapis "sont doux aux mules de satin !• Comme ces fauteuils invi-
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tentaux convoisations amoureuses ! Je ne connais rien qui puisse leur être compare, que le sopha — de Crcbillon...
L'ancien modillon de Bordeaux va et vient dans cette splendeur, habillé la plupart du temps d'une robe de soie noire à corsage plat, les cheveux liss.'s en bandeaux, sans bijoux, — sesccrinsen renferment pourtant pour plus d'un million, — et trempant plus souvent le museau dans une tasse de bouillon que dans une fluie de Champagne.
Au théâtre, c'est un bon garçon qui reçoit volontiers ses camarades dans sa loge où le droit de visite a été exercé cet été par la plupart des souverains qui sont venus faire l'étiquette buissonnière à Paris. Ceux-ci et ceux-là ont parfois retrouvé sous le pcplum de la belle Hélène ou la pelisse de la grande Duchesse, la grisette de la rue Sainte-Catherine avec ses attaques qui tuent et ses ripostes qui assassinent. C'est ainsi qu'un prince d'outre-mer se moquant devant elle de ses sujets qui ont tous les dents avariées.
— Ah! dame, ht la grande Duchesse, c'est qu'ils mangent du pain si dur !
Un autre jour mademoiselle Lucile Durand répondant à quelqu'un qui l'interrogeait sur l'emploi de son dimanche, qu'elle était allée au Jardin des Plantes :
— Tout le monde va bien chez vous? lui demanda la belle Hélène.
Son talentj ses façons de jouer la comédie ont été très-finement et très-nettement appréciés par M. Charles Yriarte dans le crayon suivant que je détache des pages du Monde illustré:
» LaBelle-Hélène, Madame Barbe-Bleue, la Grande Duchesse de Gérolstein, mademoiselle Hortense Schneider, en un mot, en qui s'était incarné dans ces derniers temps une sorte de comique très-spécial à Paris et qui n'est vraiment compris et goûté, en dehors de la France, qu'à Vienne où on est d'un degré plus Parisien qu'à Paris, avait cru pouvoir sacrifier au veau d'or comme beaucoup d'artistes d'ici-bas, et avait déserté la petite salle des Variétés, pour la grande arène dorée du théâtre du Châtelet.
» Personne de nous ne s'y était trompé un seul instant, et même personne parmi les hommes du monde, habitués aux choses du théâtre, n'avait erré sur ce point, que mademoiselle Schneider redemanderait sa petite salle, son grand public, ses amis des avant-scènes, ses flâneurs et ses désœuvrés qui viennent dix fois voir la même pièce et qu'elle découvre, avec cette incroyable habitude des actrices, au milieu des têtes chauves ou chevelues de dix rangées de fauteuils d'orchestre. Cette école a duré deux mois à peine, et d'un commun accord les deux directeurs ont, l'un rompu le traité nouveau, l'autre repris Tancien traité.
» C'est que « la Schneider », comme on commence à l'appeler désormais, résume dans un geste et dans une intention tout l'esprit dit « parisien », qu'une réticence d'elle est un poëme, et que quand, dans la scène du rêve de la Belle-Hélène, elle dit à sa camé-
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ristc : — « Tu dois savoir, toi, combien il faut de temps à une jeune Hlle pour consulter sa mère, » selon que la salle est composée, elle reste froide comme le Skating-Club ou elle éclate en bravos intelligents.
» Hier soir, par aventure, je suis entré aux Variétés et j'ai entendu Barbe-Bleue comme si j'étais à la première représentation. J'étudiais la salle, la pièce, les acteurs, et je sais, à n'en pas douter, pourquoi Hortensc était en voix et n'avait point cet air ennuyé qu'on lui connaît et qu'elle cache si peu, les jours où, après avoir collé son œil au trou du souffleur, elle se retourne en disant : u Ça n'est pas ma salle cela. »
» Et pourtant, le soir où j'ai surpris ce mot-là, la salle était comble, les loges étaient bourrées, les fauteuils archicomplets et les strapontins faisaient prime.
» Eh bien, voyez-vous, lecteurs, ces choses-là touchent aux secrets les plus intimes de Paris, et la Schneider a dit là un grand mot. Si la salle est composée dq braves gens qui ont payé leur place au bureau ou se sont fait égorger par les marchands de billets et les agences théâtrales, si la province, profitant de quelque occasion, une fête, un congéadministratif, semble s'être donné le mot pour venir se tenir au courant des nouvelles mélodies d'Offenbach ou des facéties spirituelles de Meilhac et d'Halévy, en admettant enfin que cette salle renferme ce qu'il y a de plus honorable, de plus distingué, de plus considérable hors du centre parisien, si la Schneider ne peut pas jeter l'ancre et se fixer à quelqueParisien raffiné, à quelque cocodète illustre, à un farceur en vogue, à un journaliste influent, à un flâneur considéré, à un puissant du jour ou même à un niais célèbre qui est bien i dans le mouvement », ce
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n'est point sa salle et elle peut chanter mollement, sans entrain et sans verve, et celui qui passe peut se dire en sortant de là : — On vante beaucoup laSchneider, mais je ne suis pas de l'avis de tout Paris, et Je ne comprends pas cet engouement.
» — C'est que l'étincelle ne jaillit pas.
» Voulez-vous que nous nous enfoncions dans le sous-detail et que nous frisions la personnalité. Si madame de Metternich est dans la salle, alors même que les douze cent quatre-vingt-dix-neuf autres places seraient occupées par des Indiens Yoways, mademoiselle Schneider dit : « C'est ma salle y>. Si madame de Poilly, madame de Pourtalès, madame de Gallifet, le prince Achille, le duc de Fitz-James, M- de Pêne, madame de Lavallette, M. de Vatry, M. le marquis de Ceux, sont là, séparés ou réunis, ou si même un seul d'entie eux y est attentif, paisible dans son coin, saluant de la main une loge qui n^a été occupée que vers neuf heures et demie par des gilets en cœur et de jolis jeunes hommes avec des camélias à la boutonnière, mademoiselle Hortense se dit: « C'est ma salle », et elle dira : « J'aime les militaires r>, avec trois fois plus d'entrain. »
Je me résume et je termine :
Hortense Schneider est une date. Si la chronologie comprend son devoir, elle écrira : « En 1867, il y eut à Paris une Exposition mémorable, et les cinq parties du monde affluèrent au boulevard Montmartre pour applaudir la Schneider. Celle-ci eut, à coup sur, plus
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de vogue que mesJamcs de Sévigne et de Staël, mais elle eut moins d'orthographe. Voilà pourquoi nous ne possédons pas un pendant aux Confessions de Marion Dclorme, et aux Mémoires de Ninon de Lenelos. »
J'estime qu'on ne saurait nier l'influence de la Cascade sur la religion et sur la politique...
Avec un pied de nez et un trémolo de hanches^ la Belle-Hélène aura, plus fait que Vallès et Veuillot pour détrôner Homère, pour démolir Virgile et pour forcer le vieil Olympe à emmagasiner ses dieux et ses déesses dans la poussière du grenier aux rebuts...
Pour démoder la régime du sabre, le favoritisme et les gouvernements absolus, — de l'Allemagne, — la Graude-Diichesse aura plus fait avec un tralala que TExposition, les journaux de gros calibre et la logique aiguë, brève et sifflante de M. Emile de Girardin...