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Les joueurs de boules de Saint-Mandé

Vous savez les après-midi superbes que depuis des années nous avons coutume de passer au Jeu de Boules.

C'est au centre du bois de Vincennes,

non pas, ainsi qu'on le croit, affecté aux seuls divertissements d'artilleurs, parmi de virides bocages, sous une verdure réconfortante, que s'étendent les emplacements en forme de longues cuvettes, où quotidiennement nous allons mener nos jeux.

Quelques vieilles dames, dont vous serez toujours, quoiqu'absente et malade, l'impératrice, assises sur des bancs verts, y persévèrent dans d'interminables ouvrages de crochet. Des infirmes amenés dans des fauteuils à roulettes leur font vis-à-vis. Des jeunes gens, suceurs, en attendant leurs épouses retenues non loin de là, de brins d'herbe ou de branches vertes, s'étendent sur le ventre et dissertent sur nos coups. Ou de frénétiques caniches noirs, appartenant à l'un ou l'autre de nous, nous distraient de leurs gambades ou de leurs sauts.

Tout au long du bord des susdites cuvettes, qui mesurent, ainsi que vous ne

rignorez pas, une trentaine de mètres de long, et que nous avons pris soin de baptiser de vocables les distinguant l'une de l'autre, le Sénat, la Chambre des députés, la Cour des comptes, Cayenne, etc.. sont de vieux joueurs honoraires qui ont des élancements de goutte ce jour-là, et n'ont pu nous prêter leur concours. Assis en rang d'oignons sur leurs pliants, ils nous suivent attentivement; opinant de la voix et du bonnet sur notre heureuse ou notre fâcheuse réussite. Et c'est un plaisir, en se penchant un peu, de voir l'alignement de leurs pieds honorés et considérables, chaussés de pantoufles de laine, de cheviotte, ou de guêtres quadrillées grises ou marron.

Un peu en arrière, au-dessus d'eux, accrochés à des arbres transformés en patères, leurs sacs de boules, aux chiffres et couleurs de leurs pliants, et dont ils n'ont pu se servir, se balancent.

Tandis qu'à l'abri de kiosques-paillottes

qui les garantissent des rayons du soleil, d'autres guêtres, plus invalides encore, se contentent de jouer à la manille.

Le dieu Zéphyr secoue marronniers et tilleuls. Le merle siffle, la fauvette roucoule, la bicyclette grelotte, Tautomobile cancane, le rossignol se gargarise...

Églogue !... Églogue!... Toutes mes humanités me remontent à la tête en ces instants, et je repense, moi qui, au milieu des casernes de mon âge mûr, les avais presque oubliés, aux nommés Théocrite et Virgile.

(( 0 Tityre, agenouillé sous le feuillage épais d'un hêtre {Tityre lu paiulœ, etc.), tu t'adonnes à tes plaisirs champêtres, en pointant tes boules le long des berges de la cuvette...

» 0 Mélibée, c'est un dieu qui me fît ces loisirs {Deus mihi hœc otia fecit.,,) Oui!... Il ne cessera jamais d'être un dieu pour moi... Et loin, comme tant de vulgaires

confrères, d'étrangler en son honneur un perroquet, je souliaiterais lui immoler des colombes ! »

Vous voyez à quelle poésie votre colonel en arrive, chère Euphrasye...

Aussi, lui pardonnerez-vous ces souvenirs trop classiques sans doute, mais qu'il lui fallait bien se remémorer, afin d'exprimer congrùment le véritable âge d'or luisant au-dessus de nos têtes, — parmi, hélas, quelques fils d'argent! — et vous faire mieux sentir toute la cruelle désillusion, qui, depuis que votre maladie vous retient loin de nous, ne discontinue pas de ternir nos habitudes les plus suaves et les plus douces.

Or, sachez-le, Euphrasye, cette désillusion s'aggrave sans cesse, depuis que ce Tafoureau des Bruyères... et de quelles Bruyères !... chafouin et velu... que votre présence suffisait jadis à tenir en respect et à calmer^ ne découvre plus de frein à ses fan-

taisies et à son humeur de constipé exaspéré!... Il n'est, depuis que vous ne vous trouvez plus parmi nous, sortes de querelles qu'il ne nous fasse!... Et je comprends désormais à quel point vous constituiez le paravent, le mur de clôture, empêchant nos ambitions mitoyennes de se heurter !

Que votre maladie s'éternise-t-elle, vous contraignant à ne plus venir en ces bosquets remettre le holà entre elles !

D'abord, il arriva ce qui devait arriver.

Plusieurs jours de suite, à diverses reprises, des mots aigre-doux, faisant allusion à quelques coups manques, furent échangés entre ce Tafoureau des Bruyères velu et moi, tandis que nous appartenions au même camp. C'était de notre faute réciproque si nous perdions la partie ; et nous nous regardions de coups d'œil de plus en plus irrités, sentant une impossibilité chaque fois plus vive à nous comprendre et à nous estimer.

L'on nous plaça, afin d'éviter ces disputes, dans des camps adverses ; mais, par un hasard singulier, il se produisait toujours que nos boules arrivaient à égale distance de cette boule minuscule que l'on nomme à Charenton « petit », à Saint- Mandé « coco », et dans tous les autres pays du monde « cochonnet », et qu'alors, prétendant chacun avoir le point, nous tirions rageusement de nos poches nos « piges » d'ivoire ou d'argent (mètres, vous ne l'ignorez pas, auxquels l'on a adapté des tigelles mobiles), afin de savoir à qui de nous deux il appartenait.

Nous ergotions sur un centimètre..: un millimètre...

Je suis tout du premier mouvement...

L'on n'est pas monté à l'assaut de Malakofî, l'on n'a pas combattu à côté des homards d'Angleterre, sans garder une certaine irritabilité dans le caractère, et subséquemment dans la discussion. Et

tandis que ce Tafoureau, à quatre pattes et le nez par terre, car il est myope comme pas un, persistait à mesurer la distance :

— Il n'y a pas pige, monsieur ! débitaije d'un ton de commandement de plus en plus bref... Quand vous aurez pigé, je continuerai ! . . .

Puis, tout à fait excité, je donnai deux ou trois bons coups de pied dans les boules, les envoyant promener au bout de la cuvette, et clôturant ainsi toute discussion.

Une partie de mes confrères... vous vous doutez desquels, ma chère Euphrasye. .. les indécrotlables^ ainsi que nous les nommions, le petit père Lapipe, Jeantel le Bossu, le noble Bichon des Barbeys, le marchand de vins Lassus à la jambe de bois, tentaient plusieurs inutiles « Oh ! oh ! » de protestation.

Les regardant dans le blanc des yeux, je les leur rentrais vite dans la gorge, leur demandant de mon ton des batailles :

— N'ai-je pas entendu quelque chose ?

Qui a parlé ?

Et comme devant ma décision ils se taisaient, je prenais à témoin le restant des joueurs du bien-fondé de mon action, Brivard le loustic, Bavard le vieil horloger, Gasimir-Berrier et Bureau-Dangin, les deux pharmaciens.

Surtout, lorsqu'il était là, je m'adressais à l'Amant de Charlotte, ainsi nommé à cause de sa vraiment touchante prédilection pour l'une de ses boules, évoquant sans doute par son profil, je ne sais quelle mélancolique enfant trop tut décédée... et qui est si commode, grâce à sa perpétuelle préoccupation élégiaque, lorsqu'on désire avoir une opinion conforme.

D'ordinaire, ma supériorité de posséder un verbe plus haut que les autres aidant, l'algarade se terminait vite; on me présentait des excuses et nous continuions.

Mais parfois, et je dois vous l'avouer, de

plus en plus, si je n'avais pas immédiatement ce dessus qui m'a toujours été accordé et qui m'est dû, les choses n'en demeuraient pas là.

Un jour même que l'irrespectueux Tafoureau était allé jusqu'à me dire, en haussant les épaules : « Militaire ! » et je vous laisse à penser s'il avait l'intention d'y attacher le sens professionnel, que, par ce temps d'attaques contre l'armée, vous devinez, je ne me fis guère faute d'y riposter illico et à tue-tête par celui de « Notaire! », qui, malgré qu'il fût simplement ex-épicier, témoignait pour ma part de la piètre estime en laquelle je le tenais.

Nous nous avançâmes avec morgue l'un vers l'autre..., moi surtout..., car, pour lui, il a des manières de s'avancer plutôt en reculant !

Quoiqu'il en fût, nos deux camps durent s'interposer. Ils comprirent qu'il fallait éviter de nous laisser continuer l'un et

l'autre, si Ton ne voulait irrémédiablement gâter les choses.

iVussi, chacun rangeant ses boules dans les petits sacs afférents, retirant le tableau servant à marquer les points de la patère naturelle où on l'avait accroché, se hàta-t-il de réintégrer le pliant portant son nom ou ses initiales brodées en tapisserie, au fond des champignons-paillottes.

Puis, tous s'en revinrent vers Saint- Mandé, par les jolis sentiers verts du tour du lac, les uns m'accompagnant, les autres escortant mon adversaire, tandis que des deux parts, comme sans souci de l'affront réciproque que nous venions de nous infliger, nous parlions le plus naturellement du monde de la pluie et du beau temps..., ou bien des grands joueurs de boules à travers les âges, Cicéron, Barthélemy-Saint- Hilaire et M. Thiers.

Vous sentez, vous qui présagez d'instinct la suite et la logique des événements, com-

bien cela peut devenir grave, et combien j'ai raison de vous en référer séance tenante, vous suppliant, quoique malade et alitée comme vous l'êtes, d'user de votre pouvoir de médiation auprès de mon fâcheux rival, afin de l'inciter à se conduire un peu plus décemment envers un de ces représentants, en retraite je le veux bien, mais valide encore de cette noble armée française pour laquelle vous avez toujours témoigné tant d'attachement.

Ecrivez donc, je vous prie, à ce Tafoureau pékin, velu et malotru, afin de le ramener à la politesse.

Dans l'espérance que vous n'hésiterez pas à l'accorder à votre vieil et fidèle, je forme une fois de plus le vœu de vous revoir bientôt assise en votre habituelle guérite d'osier, avec votre ordinaire canevas de Pénélope aux genoux, suivant nos coups les plus réussis.

Alors, nous pourrons reprendre au cours

des petites promenades dont nous avions l'habitude,... ces conversations qui étaient notre liesse ; et vous me raconterez à nouveau ces histoires délicieuses où vous excellez, et à cause desquelles je vous appelai certain jour de ce surnom qui nous sembla exquis à tous deux, d'Euphrasye des Bavettes,... réitérant nos si chères bavettes, ô divine des Bavettes,... tandis que sous les bocages saint-Mandéens, la concorde refleurira.

Je vous embrasse de tout mon vieux cœur resté ardent, sans vous chatouiller trop, ainsi que vous me le reprochiez parfois, du bout cosmétique de mes moustaches, et lève le verre d'absinthe pure que je suis en train de boire au café de la Demi-Lune (ne vous effarouchez pas..., ce n'est que le troisième seulement, chère amie), à votre santé.

Votre colonel-servant,

PlOT.

P. -S. — Mon rhumatisme qui s'était logé dans le tibia, semble avoir remonté dans le fémur postérieur gauche, ce qui met à l'extension des muscles du jarret quelques difficultés, et m'occasionne certains picotements.

M. Tafoureau des Bruyères à Mademoiselle Euphrasye Durand.

Avenue Alphand. Ce 26 Août.

Honorée demoiselle,

Permettez-moi de vous informer par la présente, quoique je n'aie jamais osé vous écrire jusqu'ici, de ce qui se passe depuis votre si regrettable et regrettée absence du jeu de boules de Saint-Mandé. Je m'efforcerai, soyez-en assurée, de le faire avec toutes les formes et la bienséance obliga-

toires ; mais, comme en compagnie de feu notre regrettée madame Lapipe, et de mesdames Casimir-Berrier et Bureau-Dangin, les deux pharmaciennes, vous présidiez à ces ébats, et étiez davantage qu'elles encore, une sorte, comme l'on dit, d'Egérie ou de Muse de ce jeu de boules, j'ai estimé ne point devoir m'en dispenser.

Or, apprenez-le, honorée demoiselle, votre protégé, le colonel Piot, que lorsque vous étiez présente , vos discours et exemples si remarquables suffisaient à maintenir dans le respect, est revenu, j'ai honte à vous l'avouer, à ses vieilles habitudes d'ancien soudard, de bretteur de casernes et de pilier d'estaminet, nous faisant par ses façons, et chaque jour davantage, l'existence la plus difficile.

Je suis même contraint de ne pas vous celer qu'il nous arrive la plupart du temps dans des états d'excitation qui passent la mesure, et que la tranquillité si nécessaire

DE SÂINT-MAKDÉ 17

à nos réunions s'en trouve troublée. Nous nous demandons avec effroi, s'il sera plus longtemps possible à nos caractères soucieux de l'honnêteté et des convenances, de supporter une telle attitude !

Vous n'ignorez pas, honorée demoiselle, que nous sommes ici un certain nombre de commerçants retirés des affaires, qui après les violentes agitations du négoce, les palpitations d'espérance ou de détresse, que nous donna au cours de nos jours l'examen de nos livres de caisse, tenons à les oublier dans des récréations paisibles, discrètes et ordonnées. Les modestes alternatives du jeu de boules, presque toujours les mêmes ne pouvant nous enflammer beaucoup, se rencontrent juste ce qu'il faut à nos tempéraments débilités par les transes du doit etavoiretdes échéances. Aussinemanquonsnous pas d'y venir journellement, et l'agrément du paysage forestier environnant, le zèle que nous sommes forcés de déployer

pour guider nos boules vers le « coco » — Placez-vous près du coco ! — Le coco au fond ! — Tirez le coco ! — auprès duquel celui des deux camps qui possède les boules les plus proches compte^ selon le cas, un ou plusieurs points.... l'usage aussi d'un certain nombre de plaisanteries bien connues, comme en parlant de quelques confrères.

— Oh ! le clou ! — Oh ! la punaise ! — Hein ! qu'un tel est capable ! — Hou ! le camelot ! — H est bon le père Machin ! — n est encore meilleur ! — ou — Sa boule n'arrivera jamais à moins qu'on ne lui souffle quelque part ! — excusez cette dernière, que j'ai cru pouvoir me permettre, puisque le quelque part d'une boule n'étant nulle part, ne doit pas choquer une respectable demoiselle telle que vous,... tout, de ces divertissements nous réconforte, et entretient en nous cette allure placide et insouciante, si nécessaire pour mener à bien notre calme vie.

De plus, je vous avouerai que les deux sous que nous y aventurons et qui représentent pour nous l'intérêt du jeu, ne sont pas sans nous hausser secrètement le cœur de l'espérance d'en rapporter quatre le soir dans nos demeures, et nous payer un apéritif de surplus le dimanche, au café de la Gare, lorsque nous nous racontons nos plus beaux coups.

Enfin, par son coté hygiénique, le jeu de boules est encore indispensable à la circulation de nos sangs !... 11 nous garantit des digestions laborieuses, névralgies, migraines, constipations, hoquets, retardant surtout ces attaques et ces congestions toujours suspendues au-dessus de nos têtes, à la façon de cette épée de Damoclès de l'histoire, et nous permettant de sentir nos veines et nos artères se repurifîer !

Allons-nous donc risquer tous ces avantages moraux et physiques, par la faute regrettable d'un individu ?

Surtout, lorsque cet individu exerce ses sarcasmes, sur l'un de ceux qu'il devrait parmi les joueurs respecter, celui-là même qui vous écrit en cette heure !... Lorsque cet individu,... le professionnel de l'armée française susdit.... ne cesse de plaisanter la façon de jouer de l'autre,... celui qu'il devrait respecter,... devant ses collègues attristés!... Qu'il ridiculise les lunettes en verre fumé, dont il est obligé de se servir pour se rendre compte de la position des boules, étant donnée la faiblesse de sa vue !... Ou la position mi-agenouillée qu'il a l'habitude de prendre lorsqu'il vise, à laquelle il s'efforce d'attacher, par des plaisanteries du plus fâcheux aloi, les plus déplorables sous-entendus !

N'a-t-il pas été jusqu'à l'appeler publiquement et avec quelle ironie « Notaire ! » lui qui est resté dans les conserves et les denrées alimentaires toute sa vie !

Je regrette sincèrement, noble et honorée

demoiselle, d'être oblio-é de vous conter dans ce détail les actes de quelqu'un pour lequel, je ne suis pas sans me souvenir que vous témoigniez jadis,... par pure bonté d'àme j'en suis persuadé,... quelque sympathie, et par là même de vous affliger !... Et ce n'est pas dans le but méprisable,... quoique d'autres puissent à l'occasion... je n'insiste pas... s'en montrer plus dignes!... d'en diminuer l'objet à vos yeux, ou de vous laisser entendre que vous avez eu tort d'ainsi la placer, que je vous les raconte !... Vousmême l'avez dit,... et c'est l'une de ces belles et hautes maximes que j'aime à me répéter lorsque je suis seul : « On est des pauvres dans l'existence!... On y fait ce qu'on peut ! » Vous êtes donc libre d'agir ainsi que vous l'entendrez ; et ce n'est pas moi qui me permettrai vis-à-vis de vous, que si humblement je révère,...

de discuter de vos sentiments et de vos goûts !

Mon but n'est que de vous prévenir, et tentant de vous faire comprendre notre irritation grandissante et légitime, de vous prier au nom du Comité des Joueurs de Boules de Saint-Mandé, lésés dans leurs habitudes les plus chères, de vouloir bien intervenir,... de parler ou d'écrire par exemple à ce colonel sur lequel vous avez toujours eu une si heureuse influence, de façon qu'il ne trouble plus par ses lubies, ses sautes incessantes d'humeur et ses violences de caractère, des distractions de tout repos, qui nous sont devenues une nécessité vitale, et que nous nous trouverions infiniment mal de ne pouvoir continuer.

Espérant que vous voudrez bien faire droit à cette requête si naturelle, nous nous unissons pour souhaiter votre plus rapide rétablissement et votre plus prochain retour parmi nous.

Avec tous les respects de celui qui se dit

votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

Tafoureau des Bruyères.

P. -S. — La vieille sciatique dont vous eûtes autrefois rextrême amabilité de vous informer me laisse un peu plus tranquille. J'ai usé avec succès des frictions suisses que vous m'aviez recommandées.

Mademoiselle Euphrasye Durand au Colonel Piot.

Rue de l'Alouette. Ce 27 Août.

Colonel,

Bien que vous ne veniez guère souvent, en dépit de la proximité et du plaisir que ce lui serait de vous voir, visiter votre pauvre des Bavettes, ainsi que vous l'appelez... qui dans son lit de douleur, sans bavettes ni consolations d'aucune sorte, ne cesse

de frissonner la fièvre, et, si elle veut se lever, de flageoler lugubrement sur ses jambes ainsi qu'une malheureuse éclopée, elle tient quand même à répondre à votre missive, et à vous faire des remontrances de vieille mère à son fils turbulent; car, quoiqu'elle soit du même âge que vous, elle pourrait presque être votre mère pour la raison.

Ah !... Colonel !... Que m'apprenezvous!... Voici que malgré toutes vos promesses, vous recommencez à aggraver ma maladie !...

Et vous disiez que vous aviez de l'affection pour moi !

Et je le croyais, grosse bête !...

Et tandis que j'éprouvais moi, ce regain d'affection pour vous qui ne le méritiez guère, vous vous conduisiez ainsi !...

Sachez donc, monsieur, que j'ai reçu, presque en même temps que la vôtre, une lettre de ce Tafoureau des Bruyères, que

VOUS prétendez velu et malotru... qui m'édifie singulièrement sur la vraie façon... je n'en doutais guère d'ailleurs, vous connaissant,... dont se sont passées les scènes auxquelles vous faites allusion...

Non!... Non!... Ne prétendez point que je me trompe!... Je vous répondrais que je dis la vérité !... Ne tentez point de me convaincre de votre bon droit!... Je saurais où s'arrête ce bon droit et où commence celui des gens que vous prétendez léser !

Malade, et depuis des semaines déjà éloignée des querelles humaines, je me découvre toute la justice de Salomonl... Vous aurez beau faire, vous n'échapperez pas à Salomon !

Eh bien, était-ce cela colonel, que, venu prendre récemment de mes nouvelles, vous m'aviez promis? — Était-ce cela,... tandis que je trottinais autour de ma chambre, au bras de votre carrure, et que vous vous engagiez par serment à ne point m'occasionner

de nouvelles inquiétudes,... que je devais attendre de vous ?

Vous souvenez-vous que nous causâmes justement alors de quelques algarades, qui, à l'époque de ma bonne santé, se produisaient déjà de votre fait au jeu de boules?

— Simples plaisanteries!... prétendiezvouspour les atténuer; et vous ajoutiez que sachant mon horreur du scandale et du tapage, vous vouliez uniquement vous amuser à m' effrayer...

— ' Sont-ce bien des plaisanteries?... ré~ pondais-jetrès grave... et emporté par votre ardeur, aviez-vous même à ce moment l'air de vous douter que j'étais là !

Je vous en remémorai quelques-unes.

Le jour où, à la suite de je ne sais quel coup peu de votre goût, vous refusâtes de continuer.

L'autre, où, après une « pige », ainsi que vous dîtes, très contestable, vous vous en-

tétâtes tellement qu'il fallut vous accorder un point qui en réalité appartenait au camp adverse.

L'autre encore, où, ayant déjà quitté la cuvette nommée Sénat, pour entrer à celle intitulée Cour des comptes, vous vous conduisîtes de telle sorte avec les référendaires à cette nouvelle cuvette, que la seule Cayenne, où vous vous trouvez encore aujourd'hui, voulut iDien vous recevoir parmi ses forçats...

Ah!... mon ami!... Cela recommencera donc toujours?... Et moi qui aime tant la tranquillité, qui ai une si sainte horreur de toute scène, qui, après la vie de peines si cruelles que j'ai menée, avais bien droit à un peu de repos ! . . . Faut-il que ce soit encore par votre faute qu'il soit troublé!... Ne vous avais-je pas dit pourtant que j'avais besoin de baume et de Uniment !... N'étaitce pas sur cet échange de Uniment et de baume réciproques qu'était fondée cette

pure amitié que nous nous étions jurée !... Et quand, privée de l'affection indispensable à toute créature durant la majeure partie de mon existence, je vous suppliais de ne jamais me laisser faillir la vôtre, voilà que vous faites en sorte de la détruire, et que vous vous plaisez à ruiner cette dernière illusion à laquelle vous n'ignorez pas à quel point je m'étais attachée, l'estime que j'avais enfin d'un homme,... de vous !...

Vous renouvelez les déplorables et incessants scandales de « mon père Morel », de cet oncle qui m'éleva quand mon pauvre père et ma mère furent morts, et qui m'en abreuva, je vous ai dit à quel point!

Et vous le désapprouviez !... Et vous me juriez de ne jamais suivre son exemple !... Et cependant, voici que vous vous laissez aller aux-mêmes tapages d'autorité, aux mêmes fureurs d'arbitraire et de despotisme que lui !

Vous VOUS rappelez qu'au jeu de boules, il fallait que chacun pliât sous sa férule, sous sa terreur!... Que dans la vie privée il était encore plus dur, et que c'était mon tour alors,... il revenait trop souvent, vraiment,... de plier et décéder!... Qui dira jamais les souffrances de cette existence morne, passée à subir ses colères!... Jusqu'à plus de cinquante-cinq ans, j'ai été une petite fille,... n'ai pas osé avoir une opinion, pas même souffler « ouf )) devant lui!... Sans cesse attentionnée, aux mille soins, je me dépensais en mille fatigues, n'arrivais jamais à le contenter!... Il persistait à rester d'une morgue hautaine, rempli d'idées fixes sur l'infaillibilité des (( pères Morel », me répétante satiété ces mots qu'on ne saurait sans doute trop respecter,... mais qui devenaient, il faut bien l'avouer, si rébarbatifs dans sa bouche : « vertu », « honneur », « principes, » surtout « famille », dont il fut, hé-

las! à mon égard, un si triste échantillon!... Il était entendu que je devais perpétuellement me dévouer,... me sacrifier,... vieillir et coiffer sainte Catherine,... afin de lui prouver à quel point je lui étais attachée!

Je vieillis et la coiffai sans répliquer, la désagréable sainte ; mais lui ne m'en sut aucun gré, et exagéra encore ses façons...

— Je n'accomplissais,... me répétait-il dans les instants où il daignait m'adresser la parole,.,, que mon devoir strict auprès de lui;... je devais le récompenser constamment de ce qu'il n'avait cessé de faire pour moi,... et je serais une ingrate si je ne lui en témoignais mon assidue reconnaissance !

Je vieillis, je vous le répète,... atteignis trente,... quarante,... cinquante,... cinquante-cinq ans,... me persuadant quand même qu'il avait raison, et évitant de faire renaître ces scènes et ces colères, qui me

causaient chacune tant de mal et que je voyais revenir avec effroi.

Encore, si elles ne s'étaient portées que sur moi !... Mais mes transes et mes tremblements, lorsqu'elles tombaient sur d'autres, et que chacun nous montrait du doigt dans Saint-Mandé !

Depuis longtemps déjà, à l'instar de beaucoup d'àmes simples et timorées comme la mienne, j'avais, lorsque ma peine était trop forte, cru devoir user du dérivatif de la religion.

Durant quelque temps cela avait endormi un peu ma douleur, et l'encens des églises, la tiédeur et la demi-obscurité qu'on y trouve, lui avaient permis de reposer plus doucement.

Mais, lorsque, découvrant mes premiers cheveux blancs, je constatai qu'au fond la vie coulait toujours la même, et que, loin de s'apaiser, les colères de « mon père Morel )) augmentaient s'il se peut ; que, d'ail-

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leurs, tous les prêtres aux confessionnaux desquels je m'agenouillais, n'avaient, avec des termes plus atténués et sous des airs amollissants de mansuétude et de pardon, qu'une doctrine pareille à celle de mon oncle,,., ne me parlant sans cesse que de colère et de justice divines, de préceptes et de commandements à respecter,... me conseillant de continuer à me sacrifier, comme si c'eût été désormais ma seule fonction ici-bas,... je me pris à profondément réfléchir, la nuit, dans mon lit solitaire,... et je tressaillis d'une terreur sainte, en sentant peu à peu comme un besoin de réplique et de logique inéluctables sourdre au fond de moi !

A mon extrême épouvante, je me surprenais parfois à me dire, et je m'en réprimandais ainsi que d'une horrible impiété :

— Mais alors, que suis-je venue faire dans cette vie, si je dois tout le temps y renon-

cer?... Voici le mariage qui m'a été presque interdit par ce « père Morel », et ce serait une trahison envers lui, paraît-il, de penser à ce pour quoi cependant je me sentais faite,... avoir des enfants!... Comment se peut-il qu'il existe des pères, même des oncles, qui brisent ainsi la carrière de leurs proches?... et comment une religion qui prétend consoler encourage-t-elle ces pères et ces oncles à abuser de leur force vis-à-vis d'eux, pour les pénétrer de la légitimité et de la sainteté de devoirs qui les rendront toujours malheureux?... De quel droit décrète-t-elle ainsi certains êtres plus faibles, esclaves d'autres?... Et pourquoi tout le fond de sa théorie,... je l'aperçois trop plus j'y pense,... n'est-il que d'exalter ces perpétuels esclaves,... ces perpétuels sacrifiés,... et tous ceux qui n'ont pas vécu leur vie ?

Je ne voulais pas encore m'arrêter à ces pensées;... j'en demandais pardon

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aussitôt au Seigneur,... m'humiliant,...

me confondant en prières,... m'infligeant des pénitences que je croyais trop méritées!... Mais j'avais beau faire, les mots de rosaire que je débitais à haute voix ne passaient plus guère par mon cœur, tombant seulement de mes lèvres, et je me découvrais insensiblement moins de confiance dans les consolations que la religion donne à ses fidèles, de même que j'éprouvais insensiblement moins de respect et de soumission pour les volontés terribles que (( mon père Morel » m'imposait !

Hélas ! cependant, il savait bien, ce tyran de plus des deux tiers de mon existence, que le pli était désormais pris,... que je ne pourrais plus lui échapper !

Et de fait, maintenant qu'il est mort, et que je suis la première à me rendre compte de cette façon dont il n'a discontinué de peser sur moi,... je ne puis, par habitude, m'empècher d'aller chaque mois, à son an-

niversaire, porter des fleurs sur sa tombe,... de même que maintenant que mes convictions religieuses déclinent de plus en plus, je ne puis, par habitude encore, m'empêcher d'aller chaque dimanche à la messe, comme si je continuais à croire à la pleine efficacité de la religion !

Ce n'est donc que très tard,... très tard,... vous le voyez, colonel,... que j'ai pu commencer un peu à juger les autres et moi-même ici, et à me libérer progressivement, en refoulant toute crainte, de cet oncle qui me poursuit même au-delà du trépas!... Ce n'est que très tard que j'ai pu cultiver les facultés de bon sens et de raison que, dans la peine de mes nuits solitaires, je m'étais découvertes,... disserter et juger, en gardant la retenue mais sans plus de scrupules, de ce qui m'arrivait,... bref à dégager mon esprit libre de femme, de la vieille fille asservie qu'on avait faite, et à devenir la des Bavettes distin-

guante et raisonnante que vous connaissez.

Je vous rencontrai.

C'est de là surtout que datent ces joutes oratoires où nous rompîmes tant de lances..., vous vous en souvenez, colonel,... toutes d'estime, de querelles sempiternelles et de pure amitié !... Pas un iota de plus, vous pouvez en témoigner !... Nous étions trop d'un autre âge d'abord pour cela !... Cent vingt ans à nous deux !... Et malgré notre très réelle sympathie l'un pour l'autre, nos idées étaient trop diverses et contradictoires, pour que nous pussions songer à autre chose qu'à nous persuader!...

Vous, ancien sabreur,... et quoique ne pratiquant guère, cagot comme tous les militaires !... Moi, déjà esprit fort, mais ne pouvant cesser de pratiquer !

Ce fut charmant!... Cela aurait dû durer toujours !... On se chamaillait ferme dans les intervalles du jeu de boules, mais on se chamaillait comme on doit se chamailler ! . . .

Par horreur de celles de « mon père Morel )), vous aviez renoncé à vos anciennes colères, et je vous reconnaissais à peine, tant , au cours des parties , vous déployiez d'urbanité et de correction!...

— Vraiment,... me disais-jetrès fîère,... je vais transformer ce guerrier par ma logique, et quoiqu'à aucun point de vue nous ne cadrions guère, nous arriverons à une tranquillité parfaite tous deux!

Et alors, quoi !... C'est tandis que je suis malade,... que je crains de voir nos petits et si intéressants entretiens compromis par un tas d'empêchements en dehors de nous, que vous vous laissez aller à ces affreuses colères que je croyais éteintes ? Toutes les conversations que nous avons eues ensemble, toutes les décisions que nous avons prises par notre perpétuelle bonne humeur et notre jugement sain de nous alléger la vie, tous les conseils même que je vous donnais pour vous gui-

der, tout cela aura été vain et non avenu ! . . . Vous remarclierez sur d'infernales brisées,... vous vous montrerez l'égal de cet oncle de ma terreur,... pire que lui,... quand, à force de sollicitude, d'attachement,... et même par pudeur pour ce pantalon rouge qu'avait si doucement porté mon vrai père (pas Morel ! l'autre) dont le portrait à l'huile est suspendu au-dessus de mon lit, j'espérais tant enfin vous voir amendé !

Ah !.. . Colonel ! Colonel ! Je vais terminer ma morale si elle vous ennuie !... Mais réfléchissez, je vous en prie, avant que de vous livrer encore à ces écarts de caractère!... Vous savez combien les tapages et les colères que j'ai eu à subir m'ont rendue malheureuse !... Agissez de telle sorte qu'ils ne me rendent pas malheureuse de nouveau!... Il faut, si vous voulez faire un peu de bien à ma maladie, que vous preniez- l'engagement de ne plus troubler la

paix du jeu de boules saint-Mandéen, et que vous laissiez celles-ci glisser en silence, ainsi qu'elles en ont coutume, vers leur but !... Vous m'éviterez tout au moins ainsi des épitres de ce Tafoureau que vous n'aimez pas, du genre de celle que je viens de recevoir...

Allons, . . . colonel de mon cœur, . . . comme je vous nommai certain jour où je faisais la folle à vos côtés, et où vous fûtes tellement fier, ne le cachez pas, que vous vous en redressâtes,... oui !... oui !... dans votre redingote !... venez vite me voir, que je vous morigène ;... redevenez mon bon élève,... et apportez-moi la promesse de reconquérir cette heureuse sagesse et cette philosophie que je vous ai toujours prêchées !...

— Cela augmenterait la fièvre de des Bavettes, de me laisser aller à de nouvelles sorties,... devez-vous vous dire lorsque vous vous sentirez près d'être emporté par

DE SÂINT-MÂNDÉ 41

elles,... et ça reculerait encore nos bavettes et sa guérison !

Votre vieille amie qui vous demande de ne point lui faire de peine, car elle en a eu sa cliar£:e, vraiment !

EUPHRASYE.

Mademoiselle Euphrasye Durand à M. Tafour eau des Bruyères.

Rue de l'Alouette. Ce 27 Août.

Monsieur,

Je tiens, malgré cette pénible maladie qui ne me laisse guère de répit, je vous assure, à venir quand même répondre à votre récente lettre, et à certaines choses qu'il me semble bien que vous m'y insinuez vers la fin, et qui m'ont fort étonnée de vous.

Certes, monsieur, ce que vous dites est plein d'aperçus fort justes. J'ai en effet le droit de placer où je veux mes sympathies, et j'aurais pu les accorder à d'autres sans doute, étant absolument libre d'agir ainsi que je l'entends!... Mais puisque je l'ai dit, paraît-il, je ne m'en dédis pas : « On est des pauvres dans l'existence î... On y fait ce qu'on y peut î... )) J'y ai fait ce que j'y pouvais î... La très tranquille conscience de mes actes me suffît donc,... et j'entends que, quand même ils se trouveraient contraires à ce qu'ils en attendent, elle suffise aussi à tous ceux qui me font l'infinie gracieuseté de s'occuper de moi î

Ceci posé, et je crois qu'il importait de le poser tout d'abord, de façon qu'il n'en soit plus jamais question, n'est-ce pas?... je m'empresse de convenir avec vous que ce colonel Piot,... sur lequel se sont portées mes préférences, . . . n'atteint certes pas à une

telle perfection qu'il m'aveugle sur ses défauts !

Seulement, voilà... Qui y atteint, monsieur, à cette perfection?... Et dans la scène que vous me racontez, et qui se déroula entre vous et lui, n'y a-t-il pas eu, je vous le demande franchement, un peu de votre faute à tous deux?

Il vous a appelé : « Notaire ! » ; mais ce que vous ne me dites pas, c'est que vous veniez de l'appeler : « Militaire ! »

Et si cet admirable soldat est resté instinctif, passée la soixantaine, à l'égal à peu près d'un boulet de canon, et n'y va pas par quatre chemins dans la discussion, n'y eut-il pas un peu de votre faute à l'amener à cet état de violence, et à aggraver, je dis bien, par quelque chicane et tracasserie, un naturel très prompt à prendre la mouche et à s'exalter !

Loin de moi donc la pensée d'excuser de nulle façon les colères de « mon protégé »

et ses allures de conquérant qui saccage un jeu de boules, à la manière à peu près dont on saccage une cité, mais j'estime cependant que ce n'est pas sans motifs qu'il doit très probablement d'entrer dans ces colères, et de se permettre de ces manières-là !

N'exagérons donc rien, monsieur Tafoureau!... Tâchons de mettre, chacun de notre côté, un peu du nôtre,... vous surtout, puisque grâce à votre caractère bien davantage sérieux et posé que le sien, cela vous sera dix fois plus facile qu'à luiî...

Acceptez ce pauvre jugement, puisque vous avez eu l'obligeance de le solliciter !... Peut-être en ferai-je aussi profiter le colonel ainsi qu'il convient !... Et agissez de manière à me ménager un peu le tourment que je ne manquerais pas de me faire, si j'apprenais que ces disputes se répétassent pendant ma cruelle absence, et que je me

sentisse encore impuissante à y apporter une fin.

Vous voyez que c'est une malade, une infortunée malade qui vous parle, et s'adresse à votre pitié!... J'espère que vous voudrez bien avoir un peu pitié d'elle, et ne point trop lui tenir rancune des quelques mots peut-être... un peu vifs (la seule douleur physique en est cause !) que certaines parties de votre lettre l'ont contrainte, presque malgré elle, à vous dire en commençant.

Votre d'avance reconnaissante,

EuPHRASYE Durand.

Le Colonel Plot à Mademoiselle Euphrasye Durand.

Café delà Porte Sal\t-Ma.\dé. [Ce 10 Septembre.

Chère des Bavettes,

Nom de je vous demande pardon!...

Vous allez encore me déclarer le plus grand sacripant de la terre,... un affreux scélérat,... un misérable,... mais, que voulezvous?... je n'ai pu y tenir davantage,... la moutarde m'a monté au nez,... et après une vraie période de calme due sans doute

aux excellents conseils que vous me donniez lors de la visite qui suivit votre récente lettre, j'ai encore échappé à votre si heureuse influence, et, glissant sur cette pente fatale de mon caractère de guerrier, je me suis laissé aller à Tune de ces scènes, qu'à tout prix cependant, et puisque vous m'en aviez supplié, j'aurais dû éviter!

Mais le pouvais-je, au fond?... Tout est là!... Les circonstances ne la rendaientelles presque forcée?... Et lorsque je vous aurai expliqué comment elle se produisit, ne comprendrez-vous pas vous-même qu'il m'était pour ainsi dire impossible d'agir autrement ?

Figurez-vous, très chère des Bavettes, qu'avec une hypocrisie de manières notoire, ce Tafoureau,... qui m'énerve tant avec ses Bruyères,... s'est encore fait un malin plaisir de me pousser à bout !

D'abord, j'ai remarqué qu'il me regar-

dait avec une obstination qui m'agaçait !... Je n'aime pas beaucoup qu'on me regarde avec cette obstination,... et je lui ai jeté deux coups d'œil fulgurants, afin de forcer ses yeux à se contenir dans leurs orbites, ainsi qu'il convenait.

Je n'y prêtais donc plus attention, quand une seconde fois j'ai constaté autre chose,... qu'il se trouvait sans cesse dans mes jambes, tandis que je me levais, m'asseyais, jouais... Je ne puis souffrir qu'on se promène ainsi à travers mes jambes. Je n'ai pas manqué de le lui faire aussitôt sentir par des grognements significatifs, de bonnes bourrades, et même des crochepieds afin de le faire tomber!... Il prenait un air courroucé qui me distrayait beaucoup, tandis que je m'occupais à le pourchasser, comme sans y prendre garde, jusque sur les pans coupés du jeu de boules.

Puis, je ne m'en occupai de nouveau

plus. Il était décidément trop au-dessous de moi,... trop inférieur,... et je rentrai dans mon calme habituel,... quand tout d'un coup il me sembla qu'il murmurait quelque chose,... tandis que je tenais ma boule à la main, prêt à la lancer !

Ce que je tolère le moins, c'est qu'on murmure autour de moi, tandis que je lance ma boule!... Dans ces cas-là, je ne puis souffrir qu'on parle î... Vous savez que tout ce printemps, je ne voulais même pas ^ entendre un hanneton voler!... Sitôt donc que je l'eus envoyée où il le fallait, je me retournai à brûle-pourpoint vers l'interrupteur, lui demandant ce qu'il voulait!

Alors,... je vous le donne en cent,... en mille,... ma chère,... je crus comprendre au mouvement de ses lèvres; que moi,... le joueur que vous savez,... car il est inutile de feindre une fausse modestie,... je suis le premier des joueurs de boules de Saint-Mandé!... et l'on m'appelle même

avec raison le sénateur, afin de bien témoigner de l'excellence de mes coups !... osait me traiter,... le pékin malotru et velu,... de ragacheur,,.. vous m'entendez,... et me rendis compte qu'il dénommait,... sourdement certes,... mais suffisamment pour queje lecomprisse,... car j'ai gardé l'oreille fine malgré les obus et les biscaïens qui l'ont frôlée,... mes meilleurs coups coups de ragache^,,. comme si je visais à tort et à travers parmi les boules, sans plus savoir ce que je faisais î

Quand j'ai été persuadée, chère amie, que c'était bien à moi que ce qualificatif,... le plus infamant qu'un joueur puisse adresser à un autre,... s'adressait, vous pensez bien que malgré tout mon désir de vous demeurer agréable et de ne point vous causer de nouveaux tourments, je n'ai pu le laisser tomber dans l'eau, et l'ai relevé à la minute même,... vertement.

Il y a de ces appellations dans la vie qui

VOUS fâchent davantage que si vous étiez la chose qu'elles signifient,... surtout qu'au fond je n'étais pas cette chose,... et il me parut que ce ragacheur constituait une nouvelle insulte, à ajouter aux quatre ou cinq déjà intolérables, avec lesquelles les journalistes de notre époque ont l'habitude de démolir les gens!

Mon sang ne fit qu'un tour, se gendarma comme un bon sang militaire, qui n'a pas besoin d'être tenu longtemps sous le boisseau, pour arriver à son point d'ébuUition, et me contraignit à lui crier aussitôt :

— Nom de... Sacré nom de,... je vous demande pardon Des Bavettes... N'allezvous pas bientôt fermer votre petit tiroir, monsieur de Tafoureau-Balais, (c'est avec les bruyères qu'on fait les balais !), et faudra-t-il toujours que l'honneur des plus vaillants soit une cible perpétuelle à vos infamies !

Au lieu de m'insulter carrément, ainsi

qu'un de mes pareils, un brave,... un honnête homme eût pu le faire,... il se mit ce Petdeloup civil,... ce paltoquet,... à se servir des termes les plus abstrus,... que je comprenais même difficilement,... afin de tenter de me troubler de sa grande rhétorique.

— Colonel,... disait-il avec emphase,...

il est des occasions dans l'existence où les meilleurs sangs-froids se lassent à la fin !... La patience humaine a des limites!... Et comme le disait cet orateur de l'antiquité, dont vous avez dû entendre parler : « C'est le devoir d'un bon citoyen de se rebeller contre ceux qui deviennent une plaie perpétuelle et un danger pour la société ! »

— Ah!... tonnerre de tonnerre !... Je vous demande pardon... Moi un danger!... Moi une plaie!... Vous me la baillez belle !... Croyez-vous donc qu'il n'y a que vous pour représenter l'honorabilité, la respectabilité, la dignité, et les autres machines en tel

— Je représente au moins la force et la suite dans les convictions, dans les principes,... la correction dans la vie !

— Bougre de bougre!... Je vous demande pardon... C'est vous qui représentez la correction, et moi je ne la représente pas î...

— Adressez-vous plutôt à ces messieurs !... fit-il se retournant vers quelques joueurs, parmi lesquels j'aperçus plus élégiaque que jamais, l'Amant de Charlotte, qui ne cessait de regarder le ciel bleu par l'interstice des feuilles vertes.

— Adressez-vous-y vous-même !

— Tenez... continua-t-il,... s'efforçant de paraître aussi méprisant que son gros pilon de Tafoureau le lui permettait,... puisque vous persistez à le prendre sur ce ton, je renouvellerai ma déclaration précédente, et par respect pour la vérité, vous répéterai que vous n'êtes qu' un ra(/ackeur,.., un simple ragacheur,.., dans toute la peti-

tesse et rinlîmité du terme,... me demandant même pourquoi je vous fais plus longtemps l'honneur de m'occuper de vous î

— Et vous,... fis-je m'avançant subitement furieux,... si vous n'êtes pas un racjachew\ vous êtes un,... un,... passez-moi donc une expression, vous autres qui me regardez là avec des yeux idiots et la bouche ouverte,... forgez-en une que je la lui lance à la tête,... un ba,... un va,... un ta,... la,... ma,... na,... ka,... ra,... cheur !... cheur!... cheurî... qu'elle lui reste fixée éternellement sans plus pouvoir se détacher de lui !

J'étais terrible!... Il eut peur sans doute î... L'affreux parlementaire qui lançait de si pompeuses phrases tout à l'heure, ne demeurait plus pompeux du tout. Il rétrogradait à mesure que j'avançais, se cachant derrière celui-ci,... celui-là,... se faisant un bouclier de leurs individus pour m'échapper !

— Ahî... C'est ainsi!... C'est ainsi!... répétais-je le poursuivant.

— D'abord ce n'est pas moi qui ai commencé, ce n'est pas moi, na !... se lamentait-il.

— Si!... Si!... C'est toi!... Na!... disais-je l'imitant.

— Vous n'avez pas le droit de me faire mal!... Vous n'avez pas le droit!... Na!... continuait-il.

— Si!... Si!... Na!... continuais-je également.

Le rire gagnait peu à peu l'assistance,... même l'Amant de Charlotte, qui, devant le singulier effondrement de ce couard de bélître, était momentanément descendu de ses feuilles vertes et de son ciel bleu !

Je me mis à l'unisson, me rappelant enfin vos conseils, de ne point pousser les disputes à bout, et de tâcher de redevenir maître de moi dès que je le pourrais !

C'est peut-être un peu tard, me direz-

vous!... Mais je vous répondrai, moi :

Mieux vaut tard que jamais !... Il n'y a pas à m'en vouloir beaucoup si je me suis laissé aller d'abord à un mouvement de colère inévitable, puisque j'ai reconquis mon calme sitôt retrouvé le dessus sur mon adversaire, et que je l'ai eu, ainsi qu'il le fallait pour mon prestige militaire... cloué î

Ne vous faites donc pas de mal avec cette histoire, que je vous vous raconte en somme, vous le voyez, plutôt pour vous distraire !...

N'allez pas chercher de midi à quatorze heures à cause d'elle,... vous monter la tête,... et vous forger des tourments, qu'étant donné son peu d'importance, je ne comprendrais pas !

Certes, je vous demande pardon de l'avoir encore laissé naître, mais vous vous rendez compte qu'il y allait de mon honneur qu'elle naquît !...

D'ailleurs, il reste bien entendu que c'est tout à fait par hasard, et du moment

que je vous donne ma parole qu'elle ne se reproduira plus, il me semble, ma chère des Bavettes, qu'il n'y a nulle crainte à avoir, et que vous ne devez pas hésiter à vous guérir, et à revenir bientôt au milieu de nous, tandis que refleurira l'olivier de paix !

Votre colonel, désolé de vous causer encore ce petit désagrément, mais qui a senti qu'il le devait !

PlOT.

M . Tafoureau des Bruyères à Mademoiselle Euphrasye Durand.

Avenue Alphand. Ce 11 Septembre.

Honorée demoiselle,

Malgré le peu d'intérêt que vous offrent, vous me Tavez exprimé assez durement, mes missives, et le manque d'habileté que j'ai pour y exprimer ce qu'il conviendrait,... je ne suis qu'un modeste et un laborieux arrivé par sa seule intelligence et son travail à la situation qu'il occupa,... il me faut

pourtant une seconde fois rompre le silence pour vous prévenir des événements nouveaux qui viennent d'avoir lieu au jeu de boules de Saint-Mandé !

Car celui que j'ai déjà appelé le professionnel des armes françaises, et qu'avec le dévouement le plus extraordinaire et sans doute le plus méritoire, vous persistez, à l'exclusion de tout autre joueur,... même de ceux qui en sauraient mieux, je vous en ai déjà touché un mot, vous montrer leur reconnaissance!... à protéger, en arrive peu à peu à la plus regrettable déraison et à la plus manifeste frénésie !

Son orgueil devient digne, honorée demoiselle, de ceux de ces rois mèdes et parthes,... de celui de cet Artaban surtout, dont vous devez vous rappeler avoir lu les exploits dans l'histoire.

Comme les gens de sa sorte qui sont la terreur des cités et des nations, il se croit tout permis.

Etje diagnostique là, ainsi que le diraient

mes deux honorables confrères, Casimir-

Berrier et Bureau-Dangin, cet esprit de

vieux militaire impénitent, ce vieux levain

de fanfaronnade et de forfanterie caser-

nières, qui ne peuvent plus accepter le

iioindre reproche, quelque justifié soit-il,

ms arriver du coup aux paroxysmes et aux

lies.

Plus possible n'est de dire à cet homme, 3 cite un exemple, un mot qu'il répète mille fois par jour aux autres,... dont il se sert à tout bout de champ,... celui de ra- ^acheur, qui n'a rien de particulièrement )lessant dans sa consonnance ni dans sa .erminaison, sans faire saillir une morgue et une hauteur intolérables !

Notez que je l'avais prononcé le plus doucement, le susurrant plutôt à la façon delà petite flûte, le laissant à peine sortir de mes lèvres, quand il a bondi vers moi, ainsi qu'un taureau furieux, se mettant à m'invec-

tiver et à me traiter comme je ne permets à personne, vous m'entendez, de me traiter !

Il jurait à la façon d'un charretier,... d'un templier,... d'un païen!... Il écumaitî... bavait ! ... Ce devenait ignoble, . . . odieux ! i

— Ah çà!... nous demandions-nous au comble du courroux^... va-t-il continuer?... - Lui servirons-nous encore de plastrons !... " Faudra-t-il que notre courtoisie et notre politesse accoutumées supportent davantage les grossièretés et les insultes d'un être aussi mal élevé? |

Et s'il s'était borné là !

Mais ce monsieur que vous protégez, honorée demoiselle, s'exaspérait... Il croyait devoir me poursuivre en lançant de grands gestes, de même que si, dans son manque de jugement, il ne se rappelait point à qui il s'adressait, et prétendait me faire peur !

II avait même l'air de supposer qu'il y réussissait, ne saisissant pas,... le fat,... que mon seul but, en me retirant derrière

les autres joueurs, était de terminer au plus vite une scène menaçant de tomber dans le ridicule et l'odieux!... J'évitais simplement de l'envenimer!...

Mais, c'est que je m'enflamme à mon tour, en y pensant!... Vais-je permettre plus longtemps qu'un maniaque des batailles de cette sorte, vienne faire perpétuellement son grand général, son grand Bonaparte, son grand Turenne, son grand Condé,... surtout son grand Coudé,... je me comprends!... au milieu de nos jeux paisibles, de nos esprits retirés des affaires et placides, de nos tempéraments justement soucieux de s'éviter les congestions !...

Je m'excuse, honorable et honorée demoiselle, de vous dire cela, mais je ne puis comprendre que vous persistiez à soutenir un tel faquin !

Qu'a-t-il donc de si attirant pour vous aveugler ainsi sur son compte?... Quevous a-t-il dit?... Que vous a-t-il fait?... Quelles

sont donc,... vraiment vous me forcez à vous le demander,... ses qualités... cachées?... Quand allez-vous rouvrir les yeux,... revenir à la vérité, à la lumière,... pour comprendre de quel côté vous êtes seulement et sincèrement appréciée!...

Continuerez-vous, malade comme vous Têtes, ce nouveau travail d'Hercule que vous avez entrepris,... l'éducation d'un militaire,... aucun militaire, vous devriez le savoir, ne pouvant être éduqué !...

En vous présentant très humblement mes vœux pour votre guérison la plus prochaine, je reste

Votre respectueux et obéissant serviteur,

Tafoureau des Bruyères.

Mademoiselle Euphrasye Durand au Colonel Piot,

Rue de l'Alouette. Ce 12 Septembre.

Colonel!... Colonel!... Je n'ai plus de ciel!... Aucun de vos serments ne sera donc éternel !... Toujours, quoi que je fasse, vous me ramènerez aux plus mauvais jours de « mon père Morel )) !

Ne comprenez-vous donc pas que, dans mon état de maladie, les moindres événements s'exagèrent?... Que je ne vois pas

tant ces disputes que vous me peignez, que leur suite déplorable,... fatale?... Que je vous aperçois aux prises avec vos ennemis, ayant malgré votre témérité le dessous,... tué, peut-être, colonel,... et à jamais effondrée cette amitié que je n'ai rencontrée que si tard, et qui me soutenait ici!... N'étaitce pas le moins, après tant de tourments et une pauvre vie si pénible, que je pusse avoir foi en elle et qu'elle ne me trompât pas!... Et la voilà maintenant qui me fait défaut!... Et voilà que je ne puis plus y avoir foi !.. .

Ah!... je vous le disais bien!... A qui croire?... Quand les plus solides, les plus fermes promesses s'envolent comme fumée !... A rien!... A rien!... Vous voyez bien que j'avais raison, puisque vous recommencez encore à m'affliger,... et que pour un mot,... un simple mot,... un sans importance de ragacheur de mot,... vous aggravez sans pitié ma maladie !...

DE SAIXT-MANDÉ 67

Et pourtant, de quel repentir fûtes-vous lors de votre dernière visite,... et comme j'espérai presque un moment voir reluire les beaux jours,... comme j'augurai d'un rétablissement ! . . . d'un rajeunissement ! . . .

Elles se retrouveraient donc, les bonnes après-midi de jadis, où vous offririez votre bras à votre Des Bavettes heureuse, et la reconduiriez après le jeu vers sa chère rue de l*Alouette à Saint-Mandé !... Vous alliez redevenir un guerrier tout doux, un guerrier tout cœur, un guerrier toute saveur, sans que d'ailleurs cette fougue et cette audace qui font partie inhérente de vousmême, et que je goûte tant chez vous, fussent en rien gâtées!... Vous atténueriez simplement le côté trop cassant, trop raide, trop sec, de votre individu, qui depuis si longtemps me désolait... Vous vous restreindriez, parexemple, dans ces absinthes, qui parfois, j'ose le dire, sont mauvaises conseillères... Vous ne jureriez plus jamais

ces jurons qui me font mourir de honte et auxquels je ne pourrai jamais m'habituer : « Demoiselle de mauvaises mœurs soûle! iT ou (( Colbert de Dieu ! » mais tout simplement, ainsi que je vous en donnai le conseil : (( Sac à papier! » ou a: Nom d'une pipe de tabac ! » ce qui est bien suffisant chez un homme, afin de le distinguer du sexe qui ne jure pas...

Très ému de me voir si mal en point et douloureuse, vous versâtes de grosses larmes, parties du fond de votre être, sur ma main sèche et moite, que vous teniez entre les vôtres, prononçant ce serment solennel :

— Je jure sur cette main sèche et moite,... qui me désole,... d'observer à l'avenir la décence dans l'existence ; et quoi que je ne puisse sûrement avoir pour lui nulle sympathie, de respecter quand même ce Tafoureau velu et malotru, puisque si je ne le respectais pas, je rendrais plus ma-

lade encore la pauvre Des Bavettes, dont la santé m'est plus chère que tout !

Et voilà, je vous répète, comment vous tenez votre promesse, méchant colonel, vieux guerrier intraitable, insatiable, Gengis-Khan, Tamerlan, Attila, que Geneviève ne sait arrêter!... Vous piétinez sans pitié sur toutes vos affections, afin de donner libre cours à vos formidables colères de guerrier !

Que sont donc devenues nos longues discussions de jadis, nos chamailleries si logiques et exquises, et ces entretiens de l'allée des Veuves, au cours desquels vous me donnâtes un jour cette pure et solide amitié, sur laquelle je comptais !

Ce sera la seule fois que j'y ferai allusion... mais souvenez-vous !...

Les acacias étaient en fleurs, et secouaient leurs bouffées odorantes au-dessus de nos vieux nous...

Jour lumineux !... Jour inoubliable!...

Jour où je me crus enfin, après cinquantecinq ans de solitude, sûre de quelqu'un!... Nous nous assîmes sur Tun des bancs du bout de l'allée!... Nous n'osions presque parler, tant nous nous sentions émus, secoués par l'odeur entêtante des fleurs, et l'ardeur fébrile de nos cœurs, qui, tout retraités qu'ils étaient, se remettaient à battre la tramontane comme des cœurs de jeunes gens !...

Ce fut vous qui rompîtes le premier ce nouveau et délicieux silence, et me confiâtes sous le sceau du secret, près de l'oreille, un projet que vous veniez de concevoir, qui me sembla fou et me bouleversa :

— Si nous quittions ce banc, chère amie,... murmurâtes-vous d'un ton de mystère ; . . . je connais une succession de petites chambres vertes de ce côté,... l'une surtout, où, sans être gênés, nous pourrions nous étendre sur les gazons !

Je vous regardais, ne comprenant pas ;...

mais devant l'étrange pétillement de vos yeux,... un pétillement que je ne vous connaissais guère,... oui,... que je considérais chez vous pour la première fois,... et qui me mit une seconde dans l'impossibilité de vous répondre,... je me laissai quand même convaincre, vous disant :

— Quittons ce banc, colonel,... et allons vers cette succession de petites chambres vertes que vous connaissez !

Vous me donnâtes le bras, et, me disant que je devenais tout à fait insensée, je m'y appuyai plus fort que de coutume... Nous relongeàmes l'allée des Veuves, . . . puis nous en primes une autre à droite,... très abritée.

Soudain, entrant à même dans l'épais massif du bois, vous ne me donnâtes que la main, et, vous courbant à cause des branches, vous m'entraînâtes à votre suite...

J'étais presque pliée en deux, et des

aubépines déchiraient ma voilette... Plus loin, je butai contre un tronc d'arbre et faillis tomber... Mais le sentier avait beau être difficile,... du moment que vous me meniez avec cette force et cette certitude-là, je comprenais bien que je vous suivrais au bout du monde,... jusqu'aux déserts de l'Equateur, ou aux champs de glace du Pôle,... si vous le désiriez !...

Alors, après d'autres petits sous-bois bizarres, et quelques nouveaux fourrés où je continuai à m'agrafer, nous débouchâmes dans une sorte de menue clairière, bien close d'arbres touffus et constituant en effet une sorte de chambre ronde et verte, tapissée d'une herbe fine, où vous vous étendîtes :

— C'est là!... me dites-vous.

Moi aussi, je ne tardai pas à m'y étendre à vos côtés,... près,... trop près même de vous !...

Nous recommencions à ne rien dire,...

et sous le coup encore d'une identique an-

goisse à la fois un peu absurde et exquise, je me trouvais tellement dans un monde dont j'avais toujours rêvé, mais qui venait seulement de s'ouvrir pour moi,... que je ne me sentais plus...

Malheureusement, dans cette petite chambre verte, où vous affirmiez pourtant que nous ne serions pas gênés, passèrent à divers moments certains personnages que nous n'avions pas entendu venir... Commenous nous croyions seuls, cela nous troubla.

C'étaient précisément les instants où nos mains un peu sèches commençaient à retrouver une moiteur de jeunesse, pour s'étreindre plus librement... Il n'en passa plus une seule depuis ;... mais quoique de mon côté je prisse infiniment sur moi pour oublier ces fâcheux personnages, et me retrouver dans les mêmes conditions d'ardeur ravie, il me sembla que, du vôtre, vous détourniez... à cause d'eux sans doute,... la

tête, et paraissiez avoir moins de préoccupation de me regarder.

Surtout, une cliose m'inquiétait. Tandis que vous me parliez, vous aviez cessé de le faire avec cet air de mystère qui m'avait tant soulevé le cœur tout à l'heure.... de même que si nous eussions été deux vieux écoliers en fraude, et que vous eussiez voulu m'ouvrir un verger dont vous veniez de dérober la clef, où il y eût eu des pommes à l'acidité desquelles nous n'avions pas encore goûté... Vous me parliez tout ordinairement,... tout naturellement,... avec \ l'air de chercher même parfois vos paroles, et cela me causait maintenant une légère [i déception de vous écouter.

Je ne savais que penser... Je vous regardais sans comprendre... Et plus je vous [ regardais, plus vous m'étonniez !... Vous m'étonniez même extrêmement!... Vous f deveniez, dans cette chambre verte où vous m'aviez avec tant de précautions galantes

menée,... oh! je vous demande pardon!... bien pardon!... sage comme une image!... un colonel de vitrail d'église!... vous d'ordinaire si exubérant et si turbulent!... Une profonde pâleur avait envahi votre visage... Vos mains retombaient lassées,... atones,... sans plus tenir les miennes !

Et j'avais beau, toute tournée vers vous, vous implorer désormais, pour avoir une raison de ce changement subit,... inexplicable,... presque inquiétant même !...

ah !... je constatais trop qu'après l'avoir si sérieusement occupée,... je ne retenais presque plus votre pensée !

Malgré que j'espérasse peut-être autre chose, . . . une étreinte morale au moins pour répondre à la mienne, . . . quelques mots d'encouragement, de chaleur, pour ne pas laisser mon ardeur à mon tour se geler,... quoique particulièrement attristée de votre nouvelle façon d'être,... je poussai deux

OU trois soupirs ;... puis, voyant que c'était fini,... fini hélas!... qu'il n'y avait plus rien à faire,... je résolus de revenir à cette logique qui est mon refuge habituel,... et conclus que, puisqu'il en était ainsi, il fallait en prendre mon parti, et vous savoir gré quand même de cette attitude et de cette réserve-là !

Seulement, sentant ce qu'elles pouvaient avoir de dangereux pour le souvenir que nous devions garder de cette heure, si elles persistaient,... je me levai,... défripai légèrement ma robe,... et, quittante regret cette chambre verte où j'étais entrée tout à l'heure avec tant d'empressement, je vous fis signe de me suivre :

— Venez, petit ami,... petit perdu,, vous murmurai-je, avec quelques pleuri aux coins des paupières et dans la voix, laissez-vous reconduire par votre petib amie qui ne se perdra jamais décidément le long de ce sentier d'aubépines... Seu

lement, acceptez que ce soit elle qui vous donne la main !

Tout de suite je vous la donnai...

Comme le même enfant sage vous vous laissâtes reconduire le long du sentier d'aubépines,... et sans plus me déchirer au long des buissons, je vous ramenai,... me disant, qu'entrée dans cette chambre verte,... sans doute,... peut-être,... je ne vous insulte pas, n'est-ce pas en l'avouant,... pour y être,... c'est cela,... hein?... Oh! oh! que c'est dur maintenant de le dire, puisque je ne l'ai jamais été!... votre maîtresse!... j'en suis sortie votre mère pour la vie !

Ce fut tout le rose de notre aventure, et ce rose qui n'aurait contenté personne, c'est ma joie à moi d'y penser !... C'est la seule de toutes les minutes que j'ai vécues,... dont j'aime à me rappeler les moindres détails,... et pour cette seule minute-là vous m'avez faite votre servante dévouée !

Laissez-la moi donc puisqu'elle est à

moi,... bien à moi,... et en mémoire de la sagesse que vous y eûtes,... une unique fois dans votre existence,... redevenez un peu sage, je vous en prie!

Sans cela,... je suis votre mère très attachée, qui en souffrirait!... Et je crois bien que cette transe perpétuelle des scènes et des colères où vous me tiendriez, me clouerait indéfiniment sur ce lit de douleur où je gémis aujourd'hui î... Je tremble, voyez-vous, de penser que mon plus grand espoir, celui d'influer sur un moral qui m'est si cher, puisse m'être à jamais refusé!... Et de me dire qu'en cette vie dont vous fûtes la seule fraîche oasis, oui!... oasis, colonel!... je ne saurai vous rendre un peu semblable à mon cœur, cela est vraiment trop cruel pour moi !

Comment î . . . j'aurais affectionné à ce point un homme qui se conduit d'une façon pire encore que cet abominable « père Morel » que j'ai subi ! . . . Comment, lui à qui j'ai mon-

tré toute ma bonté, et prouvé mon entier détachement, ne comprendrait pas qu'il doit atténuer un peu sa rudesse, afin de ne plus me choquer î... Comment, lui qui dans la douce chambre verte a respiré avec moi le parfum des acacias, ne saisirait pas que s'il persiste, il va flétrir à tout jamais ce grand baume,... du jour où j'ai été à la fois le plus près et le plus loin de mon espoir!... et qui plane pourtant au-dessus de ma vie !

N'aura-t-il pas pitié d'une malade!...

Voudra-t-il la rendre plus souffrante encore d'esprit qu'elle n'est de corps !... A-t-il juré de lui causer une telle douleur qu'elle n'ait plus qu'à partir!... Est-ce un oiseau de ténèbres et de désastres qu'elle a réchauffé dans son seinî...

Car, mon colonel, si vous continuez de ce train, je vous assure qu'il ne m'en restera plus guère pour longtemps!... Ma santé est trop ébranlée !... Mon cœur trop navré !... Et il arrivera bien vite un jour où

il ne demeurera plus de votre Des Bavettes, de ses raisonnements et de sa logique,... que le souvenir de bavettes, de raisonnements et d'une logique, envolés!...

Votre si pauvre,

EUPHRASYE.

Mademoiselle Euphrasye Durand à M. Ta four eau des Bruyères,

Rue de l'Alouette. Ce 12 Septembre.

Monsieur,

Je ne sais pourquoi, dans l'état où je suis, je réponds encore à votre dernière lettre, qui au milieu d'un trop grand nombre d'insultes envers un homme pour qui vous savez mon affection, et qui, par suite, me deviennent des insultes à moi-même, contiennent d'étonnants conseils sur la

direction de ma vie, que je suis toute interdite de vous voir prendre la liberté de me donner.

Vraiment, monsieur Tafoureau, je reste stupéfaite, qu'informé par moi de la pitoyable situation dans laquelle je me trouve, vous ayez le triste courage de continuer à m'écrire des « missives » ainsi que vous dites, du genre de celles que vous m'écrivez !... Puisqu'elles ne me font pas de bien vous devez penser qu'elles ne me font que du mal,... et je ne conçois guère que, par pitié tout au moins, vous ne vous en absteniez pas !

Or, si je vous réponds,... prenez-en note,... c'est pour vous déclarer une bonne fois, que quelque tort qu'ait vis-à-vis de vous et quelqu'indigne que soit de moi,... et vous m'en voyez désolée,... ce « professionnel des armes françaises », ce « maniaque des batailles », même ce « Grand Condé »,... je vous comprends et j'en ai

honte !... dont vous me parlez,... je continuerai à le soutenir en dépit de toutes les excellentes raisons que vous me donnez, car j'estime qu'étant le plus fort, il est naturellement le plus attaqué!... Il demeurera donc, quoique vous puissiez en penser <( mon protégé »,... et cette protection que je lui accorde, est d'une sorte telle qu'elle me rassure suffisamment sur moi-même, et me fait assez forte contre toutes insinuations.

Non que je doute que d'excellents joueurs de boules, — ah !... la bonté d'àmes de ces chers joueurs de boules î... ne me l'eussent payée d'une toute autre reconnaissance,... et je leur en demeure infiniment obligée d'avance,... mais uniquement parce que je l'ai décidé ainsi.

Inutile, vous le voyez, cher monsieur, de dépenser tant de cœur et d'esprit en de nouvelles, — toujours, — (( missives » !... Quelqu'heureuse et flattée que je sois de la

malice de vos spirituelles épigrammes, je serais forcée de n'en plus tenir compte dorénavant.

Avec la révérence de votre,

EuPHRASYE Durand.

Le Colonel Piot à Mademoiselle Euphrasye Durand,

Chalet du Lac. Ce 3 Octobre.

Des Bavettes ! . . . Des Bavettes ! . . . Il ne me reste plus qu'à me supprimer, comme on dit!... A aller me pendre!... A me noyer dans une mare à grenouilles!... A me tirer le coup de revolver du vaguemestre du 77% lorsqu'il abusa du dépôt qui lui était confié !... Je suis le dernier des malfaiteurs, des assassins, des criminels

les plus dénaturés!... Je vois que je vous empêche de vivre, et que plus je vais, plus je vous en empêcherai!... Malgré les promesses répétées que je ne cesse de vous faire, je me sens entraîné malgré moi, et suis sujet à de perpétuelles rechutes!... Et il serait plus humain je crois d'en finir une bonne fois,... même au besoin, tenez,... d'aller vous poignarder dans votre lit de souffrance,... plutôt que de vous torturer et de vous supplicier ainsi à petit feu?

Car, aujourd'hui, je vois tout se préciser irréfutablement tandis que je vous écris de ce Chalet du Lac, auprès de cette quatrième absinthe,... pardon! je ne puis même plus me modérer dans mes absinthes!... et je me rends compte que cela devient d'autant plus grave, que ce ne sont plus seulement de querelles de mots, de mots sur lesquels on peut revenir, quand ils ne font qu'égratigner la surface et n'attaquent pas le tuf

des individus, mais de querelles d'idées d'espèce extrêmement dangereuse, qu'il -'aait désormais î

Par l'objet de la nouvelle discussion vient d'avoir lieu, toute notre vie antérieure -est trouvée remise sur le tapis,... nos opinions,... nos croyances les plus stables,... et selon que l'un de nous remportait sur l'autre, c'était toute la catégorie que nous représentions, obligée de se soumettre à l'autre quoi qu'elle fît !

Or, on ne vit,... appelez-les marottes si vous voulez que pour ses idées, pour ses opinions,pour ses croyances !... Ainsi, contrairement à vous qui êtes républicaine, j'ai toujours été bonapartiste, et j'assiste une fois l'an à la messe commémorative qui ï^e dit à Saint-Mandé lors de l'anniversaire (le la si triste mort de notre prince impérial chez les Zoulous !... Garder ses idées, c'est irarder la fidélité à son soi-même!... Je '^uis un vieux guerrier qui a des convie-

lions, chère amie, et je désire rester fidèle à ces convictions !

Je vais tout vous dire. *

Vous n'ignorez point qu'il y a deux manières de lancer sa boule dans les cuvettes, appelées plus vulgairement « jeux » où nous opérons.

La plupart des joueurs le font selon la première, lentement, posément, de façon à atteindre une berge, ou parfois deux, « double berge », et de venir se placer comme des candidats à l'Académie sur le pont des Arts, le plus près possible de ce nouveau pont des Arts qu'on appelle « coco ».

C'est par une série de combinaisons assidues, et à la suite d'une foule de dispositions d'ailleurs tout à fait ridicules et mesquines, que ces petits pères arrivent ainsi à se glisser, à se faufiler au milieu des boules déjà jouées, sans trop rien déranger... Bourgeois méticuleux et prudents,...

pas mal froussards,... qui, dans l'existence, combinent un tas de piètres mesures, afin d'aboutir à de vagues réussites !

Jouer de cette manière-là, c'est « pointer ». Et les (( pointeurs »,... d'ailleurs la grande majorité,... n'ont dans leur étroite intelligence pour unique but que de ne point perdre les deux sous qu'ils ont risqués dans la partie, et même d'en gagner deux autres !... Total : cjuatre !

Comme ces maigres quatre sous sont tout à fait au-dessous de moi,... et que vous connaissez assez mon dédain de l'or, pour penser qu'il m'est tout à fait indifTérent de les gagner ou de les perdre, je me suis rangé dans la seconde catégorie, « les tireurs », sans prêter la moindre attention à tous ces agencements, mesures et habiletés arotesques, qui sont, dans la première, l'unique occupation.

D'un seul coup, j'ai pris la coutume d'envoyer promener toutes leurs boules, de les

chasser, de les « tirer», ainsi qu'ils disent, et de détraquer en une seconde leurs parties. Devenu de ce fait, grâce à ma précision et à ma force, l'épouvantail de ces petits pères pointeurs dont je vous parle, mesquins, ficelles et sourdines, qui se mirent à .. crever,... c'est le mot,... devant mon évidente supériorité,... de jalousie!

Toute l'affaire se résume donc en cela, ma chère Euphrasye :

Doit-on perpétuellement « pointer » en zigzag,... en dessous,... d'une manière hypocrite,... ainsi que le prône, par exemple, cet affreux Tafoureau des Bruyères,... ex-marchand de denrées alimentaires,..vulgù épicier,... ou,... selon que je le proclame moi-même,... doit-on ((tirer» le plus souvent qu'on peut,... ce qui offre d'abord le mérite de la franchise et de la netteté?

La question ne fait point doute pour moi, vous en êtes sûre, et il y a longtemps que je l'ai résolue par l'affirmative.

Aussi, pénétré de ma suprématie de tireur », je traitais les « pointeurs » avec

la bienveillance voulue, car je n'ai nulle

morgue, mais cependant de haut, ainsi qu'il onvient, lorsque pas plus tard qu'hier, à

brûle-pourpoint, sans que je pusse m'y

attendre, le Tafoureau me dit :

— Vous tirez tout le temps, colonel!... Il n'y a plus moyen de placer une boule!... Vous tirez comme un sous-lieutenant!

Que signifiait cette apostrophe?... Je n'hésitai pas à répondre illkd :

— Si je tire tout le temps, monsieur, même comme un sous-lieutenant, cela prouve l'avantage que je possède sur ceux qui ne tirent jamais, incapables qu'ils sont du moindre coup !... En tout cas, cela vaut mieux que de s'occuper à pointer hypocritement par les canaux souterrains !

Il réfléchit un instant, puis :

— Haï... les tireurs !... reprit-il avec un r»n de suffisance ridicule,... il ne leur faut

pas grosse dose de malice, ni d'intelligence pour se servir de facultés purement matérielles... bonne vue,... force du poignet,... du biceps,... que la nature a mises en eux!

— Malgré qu'il ne leur faille pas grosse dose d'intelligence ni de malice, leurs rivaux pointeurs ne seraient guère fâchés, n'est-ce pas, de posséder un peu seulement de ces facultés si matérielles et vulgaires, que la nature leur a octroyées !

— Ils s'en soucient comme d'une guigne, je vous assure ! . . . Et ont même dédain pour eux au jeu de boules que dans la vie!... Car on les y voit!...

— Vous plairait-il, monsieur, de m'expliquer par quelle analogie subtile, vous assimilez ainsi le jeu de boules au jeu de la vie?

— Est-ce la peine, monsieur!... Pourriezvous apprécier le sel de mes rapprochements, si je vous dis, par exemple, que les

assauts à la baïonnette, les charges de cavalerie, même les bordées de coups de canon, tirées devant soi... boum, boum, boum,... sans aucun effort d'intellect,... n'ont pas toujours constitué la clef des batailles !

— Je crois, au contraire, qu'ils constituèrent toujours cette clef, monsieur!... Et je juge que les mines et contremines des plus savants ingénieurs de Polytechnique et du Génie, ne valurent jamais la moindre de ces charges que vous méprisez,... même celles plus spéciales,... qui n'ont rien à faire avec l'art de la guerre... et qui ne furent jamais, hélas î... la gloire de certains pointeurs que je connais!... mettons...

Tenlèvement des Sabines !

— Que voulez-vous,... chacun agit dans Texistence selon ses moyens!... Et s'il est vrai que certains de vos frères tireurs, n'arrivent jamais que par ces « Sabines »,... grâce à des qualités spéciales, sur lesquelles

je me garde d'insister,... il ne s'ensuit pas que ce soit plus honorable !

— Vous avez la pointe dure pour un pointeur, monsieur!... Mais il me sera extrêmement facile de vous riposter que vos frères, à vous, sont même tout à fait incapables d'arriver par celles-ci, et qu'à la suite d'un manque déplorable de ces qualités... spéciales,... ils passent précisément leur temps à se faire « cocufier )> dans les grands prix !

— Ah ! mais ! . . . Ah ! mais ! . . . pardon ! . . . Nous ne parlons que du jeu de boules,... n'est-ce pas?... Ou alors, je vous serais obligé de m'indiquerquels sont ces... maris trompés... dont vous parlez ?

— De même, moi, vous serais non seulement fort obligé, mais vous requérerais de m'indiquer quelle sorte de femmes vous avez voulu viser tout à l'heure, lorsque vous avez parlé de certains tireurs arrivés par elles?

— Mais il me semble que je ne vous dois nul compte !

Si!... Et veuillez même au plus vite me répondre, car je vous préviens que j'en ai assez î

Il rompit de quelques semelles devant cette mise en demeure catégorique,... un peu piteux d'abord, tandis que je le dévisageais... Mais sa colère fut la plus forte :

Tas de gredins,... murmura-t-il bassement,... entre ses dents,... croyant que je ne l'entendais pas,... que ces tireurs qui aboliraient même, s'ils le pouvaient, cette conquête moderne,... la liberté de la dis-

on î

Tas d'autres gredins que les pointeurs,... courus-je lui hurler sous le nez,... qui ne cessent de se révolter contre toute élite, contre toute supériorité de droit!

— Ah !... messieurs !... messieurs !... Vous dépassez la mesure, et votre discussion s'exagère vraiment !... crièrent de va-

gues Casimir-Berrier et Bureau-Dangin, se précipitant comme si un cyclone entrant dans leurs pharmacies eût soudain renversé tous leurs bocaux!...

L'Amant de Charlotte, coupé en deux dans sa contemplation du ciel bleu par l'interstice des feuilles vertes, nous regardait sans comprendre, avec des yeux d'homme réveillé en sursaut!... Je n'y pris nulle garde...

Justement, j'avais une gifle toute prête dans la main. Je la plaquai violemment sur la figure de mon contradicteur... Puis, afin de faire pendant à cette première, j'en plaquai une seconde... Puis, voyant qu'il ne ripostait pas, une troisième,... une quatrième,... un tas d'autres,... car, véritablement, je me sentais entraîné !...

Cela me rappelait cette excellente aventure de ma jeunesse, vous savez, l'histoire du pot de moutarde,... quand, déjeunant au restaurant, en face d'un petit de Saumur,

DE SAINT-MÂNDÉ 97

qui se permettait de ne pas être de mon avis, je pris d'abord très posément,... méticuleusement,... un peu de ce piment pour lui en enduire la joue droite,... puis un peu encore,... et toujours aussi posément...

pour lui en enduire la gauche,... puis un peu pour le nez,... pour le front,... le menton,... les sourcils,... la moustache !...

Au sujet du Tafoureau en question, quand j'eus terminé de lui distribuer le nombre de gifles que mon sentiment des convenances, joint à mon amour de la symétrie, exigeait, je le laissai aux mains de ses séïdes, qui persistaient à lever les bras au ciel en poussant des cris d'écorchés, et, d'un moulinet de ma badine, renfonçant mon chapeau sur ma tête, délibérément, je pris congé !

Voilà.

Vous comprenez comme moi, ma chère

Des Bavettes, la gravité excessive de cette

nouvelle querelle, qui n'a l'air de rien,

puisqu'elle ne roule que sur la façon de lancer sa boule,... mais qui entraîne,... vous vous en apercevrez vite dès que vous y aurez réfléchi,... la question primordiale,... capitale,... qui doit être résolue enfin,... de la prééminence de ^élément militaire sur l'élément pékin,... je dirai plus, des principes d'autorité, de discipline, de soumission à ses chefs légitimes, naturels^ sur ceux d'indiscipline et de révolte, que tant de misérables s'efforcent aujourd'hui en catimini, car ce n'est heureusement qu'en catimini, de prôner !... Au fond, c'est notre organisation sociale en jeu,... notre drapeau qu'on attaque en la personne d'un de ceux qui ont mission de le défendre,... l'idée même de patrie mise en doute par un tas d'esprits faux, très probablement subventionnés par les étrangers !

Si j'avais le moins du monde cédé,...

ainsi que je vous l'ai dit, mes opinions, mes convictions, mes croyances, tout ce qui fait

mon prestige et ma force, se serait lamentablement effondré !

Aussi, en dépit des souffrances et tortures, que j'allai de nouveau et sciemment vous infliger,... car il n'y a pas à vous le dissimuler, c'est bien vous que le misérable Tafoureau a voulu désigner sous le pseudonyme mentionné plus haut, et que j'avais,... je ne sais pourquoi,... prononcé le premier,... je ne pouvais,... je ne pouvais balancer!

Vous le comprenez, n'est-il pas vrai î

Alors, moi, je vous remercie de le comprendre !

Et je vous répète :

— Je suis votre perpétuel tourmenteur, . . . votre bourreau,... c'est évident,... entendu,... mais quand même je le serais encore davantage, dites-vous bien, pour vous consoler, . . . que cela se trouve nécessaire, . . . €t que ce serait encore à recommencer,... je recommencerais !

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D'ailleurs, ma chère,... ma chère des Bavettes,... qui m'êtes plus chère que jamais depuis que je vous fais davantage souffrir,... je veux vous dérider un instant, tenez, et vous égayer d'un bon sourire avant de vous quitter !

Je vous déclarerai donc que tout cela ne se serait peut-être pas produit, si vous ne persistiez pas,... car vous êtes,... ma bonne amie,... excusez-moi,... entêtée comme une mule,... à demeurer ainsi malade, malgré toutes vos promesses de guérison,... et si vous vous efTorciez de prendre un peu sur vous, afm de revenir au milieu de nous, nous éviter ces froissements !

N'hésitez donc plus,... il n'y a plus de raison, à aller mieux,... et arrivez vite, puisque nous sommes las de vous attendre ! Votre colonel désolé de ce qui arrive, mais fier que ce soit arrivé !

PlOT.

M. Ta four eau des Bruyères à Mademoiselle Euphrasye Durand,

Avenue Alphaxd. Ce 3 Octobre.

Honorée demoiselle,

Malgré le ton sur lequel vous le prenez dans votre dernière missive avec votre pourtant de plus en plus humble et dévoué serviteur, il tient à venir vous dire quand même qu'il ne vous en garde pas la moindre rancune, et afin de bien vous le démontrer, puisqu'il a tant fait que de commencer à

VOUS renseigner, il ne veut plus s'arrêter en si bon chemin.

Apprenez donc, honorée demoiselle, que ce (( cher ami », ce « protégé pour la vie » qui, (( étant le plus fort », ainsi que vous le déclarez, doit nous faire subir sa loi, a continué de mettre en pratique ces excellents conseils que vous ne cessez de lui prodiguer,... et que le vieux volcan, pour parler comme la géographie, avec toute sa lave,... et ses scories d'ailleurs,... entre dans la période de pleine activité.

Ce grand... comment vous dirais-je, afin de ne pas vous blesser ?. . . dépendeur d'andouilles,... ce grand tireur devant l'Éternel, ainsi qu'il a la modestie de s'appeler en notre présence,... il nous a même dit, que,... sans compter d'autres coups,... il se faisait fort de tirer les étoiles et les nébuleuses à la volée,... en est arrivé, je n'hésite pas à vous l'apprendre, car je sais que cela ne fera qu'exalter encore vos senti-

ments à son endroit, à la plus stupéfiante frénésie !

Il vient d'avoir ainsi l'audace suprême,... tombez en admiration, je vous prie!... de nous laisser entendre à propos de je ne sais quelle dispute entre « tireurs » et « pointeurs »... il est le plus grand des tireurs qui existent!... c'est un Sénateur!... que la société établie et le pouvoir civil ne comptaient plus en face de lui î...

Si ceux-ci doivent se servir de généraux,... voire de colonels,... pour chasser l'ennemi du pays,... ou plus exactement les boules du camp adverse d'auprès du a coco )),... ils n'ont en revanche nul droit, après la paix, de les forcer à rentrer dans l'ordre, dans le rang !... Les aigrettes blanches, les plumets tricolores dont elle les omble, sont à peine suffisants à satisfaire leurs orgueils!... Il n'est que temps de supprimer le « cédant arma tofjœ » de l'orateur latin (vous voyez que je possède.

comme vous,... quelques humanUès)^,.. sous le (( (jloria miliiarihus » des plumes d'autruche!... Et il faut interdire à toute république,... même à celle si retirée de Saint- Mandé,... de se rebeller contre de si hauts esprits et de si purs caractères,... aucun comité de Salut public, jusqu'à celui des plus respectables joueurs de boules, n'étant efficace pour leur résister!...

C'est cela que vient de nous laisser entendre votre ami,... en l'émaillant, vous pouvez le penser, de toutes les meilleures expressions de son répertoire,... celui des Dames de la Halle,... et en allant jusqu'à simuler des gifles, appliquées à tort et à travers à l'air environnant, afin de mieux établir son droit!

Comme vous supposez bien que, pas davantage cette fois que les précédentes, je ne les ai reçues, j'ai assez gardé mon sangfroid pour m'apercevoir que le sujet de cet excessif tapage était, en somme, une cer-

taine dame nommée par euphémisme « Sabine », que vous connaissez !

Ne le lui dites jamais, car elle pourrait >'en offusquer, la chère créature, mais présentez-lui de ma part mes meilleures félicitations d'être défendueparunsivaleureuxet si discret champion. Puisse-t-elle trouver la félicité complète avec lui, puisqu'on prétend qu'ils s'aiment, les chers jeunes gens!

Avec le dévouement, honorée demoiselle, de votre de plus en plus humble, respectueux et dévoué serviteur,

Tafoureau des Bruyères.

Mademoiselle Euphrasye Durand au Colonel P'iot.

Rue de l Alouette. Ce 5 octobre.

Colonel,

J'ai eu une crise lamentable, lorsque j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite... Une sorte de tambourinement terrible s'est mis à me marteler les tempes, le sang s'est retiré de mes artères, et j'ai senti qu'après toutes les nouvelles promesses et les serments de votre dernière visite, ce coup-là

était plus grave que les autres,... que je ne pourrais le supporter!...

C'a été bien plus abominable encore, quand j'ai reçu les lignes que, par votre faute, cet affreux Tafoureau s'est cru en droit de m'écrire !

Telle qu'une folle, je me suis le^^ée, agitant le papier entre mes mains, sans pouvoir prononcer une parole!... J'ai fait quatre ou cinq tours éperdus sur moimême,... et en chemise,... les cheveux défaits,... hagarde,... telle qu'une vieille Ophélie !... suis tombée sur le plancher !

C'est évanouie et sans mouvement que Gertrude, la garde-malade qui me soigne, m'a trouvée quelques minutes après, et m'a, avec mille soins, reportée vers mon lit et recouchée.

J'étais toute froide, comme morte!...

les yeux fermés !... le cœur ne s'entendant plus!...

Peu à peu cependant, hélas !... je suis

revenue à moi, pour me rappeler ce qui s'était passé!... Alors, sans pouvoir m'arrêter, je me suis mise à sangloter!... à sangloter!... Il me semblait que j'allais ainsi sangloter toute l'éternité !... Chaque hoquet soulevant ma poitrine me faisait repartir en nouveaux sanglots !

Dire que, par votre faute, j'ai été traînée dans la boue devant ces ignobles!... qu'on m'a donnée en pâture à leurs insinuations ! à leurs insultes !... que sous ce nom de (( Sabine », ils m'ont traitée comme la dernière des créatures !... que c'était pour atteindre à cet abominable but, que je me suis montrée bonne pour vous, que j'ai en dépit de tout voulu vous défendre et vous aimer !

Voyez-vous, quand j'y pense, mes sanglots redoublent!... C'est au milieu de sanglots ininterrompus que je vous écris!.. Le papier sur lequel je trace ces lignes en est tout trempé !...

Eh bien,... non... à la suite de cela, mon colonel,... il faut que je vous le dise,... cane peut plus,... ça ne peut plus durer !... Je ne me sens plus la force de lutter!... Je suis lasse !... Pourquoi tenter encore de vous refaire, puisque vous avez décidé de ne plus changer,... persister à recevoir vos promesses puisque vous êtes résolu à ne plus les tenir !... Non !... la peine est trop forte ! . . . la coupe déborde ! . . . Je désire terminer les quelques jours,... les heures de répit qui me restent à vivre,... dans le silence avec moi-même,... sans nouvelles crises et sans tourments !

Aussi ne vous demanderai-je qu'une grâce,... une dernière !

Je laisserai s'apaiser les événements sans intervenir,... ne répondrai pas à l'affreux Tafoureau,... à ses calomnies trop basses,... à sa trop grande cruauté d'épicier... Je m'efforcerai d'oublier qu'il existe !... Mais efforcez-vous, vous,...

d'oublier aussi que j'existe !... Ne revenez plus me voir,... me réitérer ces serments auxquels je ne saurais désormais croire !... Certes, nous aurions pu être heureux, si vous y aviez mis un peu du vôtre^ si vous aviez accepté cette nouvelle vie, qu'à la suite de la promenade entêtante et angoissante sous les acacias, au fond de la chambre verte où vous me menâtes un jour, il me semblait que vous m'eussiez due !... Nous nous y serions bâti,... à défaut d'autres,... et cela eût été mieux en somme à nos âges,... le Paradis logique des vieillards qui vivent côte à côte, et se donnent du courage pour s'assurer contre l'imprévu !... Toutes nos discussions affectueuses auraient pu y reprendre !... Nous y aurions logé nos chamailleries si touchantes et si utiles, puisque petit à petit elles nous indiquaient ce que nous devions prendre et laisser, pour nous faire à tous deux la fin d'existence que nous

rêvions!... Et nous y serions parvenus très

naturellement, rien que par cet échange

sur les moyens d'y arriver, nous apercevant

que ce ne sont que les « père Morel » qui

nous empêchaient d'y atteindre, avec les

;| grandes colères et les grands mots rébar-

batifs qu'ils prétendent imposer à tout ce

j qui respire !... Nous nous serions libérés

Il des systèmes qu'ils édictent, des préjugés

qu'ils transmettent à travers les âges, des

méchancetés qu'ils tentent de faire passer

dans les sangs, et dont il est si difficile de

se détacher plus tard, pour vivre la nature

que le ciel vous a donnée !

Mais voilà !... Vous ne l'avez pas accepté!... Vous avez fait fî de ma raison et de ma logique !... Vous avez désiré devenir aussi sinistre et méchant que cet éducateur de ma jeunesse et même de mon âge mûr, dont je vous suppliais de vous garder !... Vous avez réédité sans scrupule les scandales stupides et les tapages dont

il chagrina cinquante-cinq de mes années précédentes, ne comprenant pas qu'on ne risque point pour de vagues affaires de jeux de bouleS;... des disputes de tireurs et de pointeurs,... de sénateurs et de ragacheurs,... et toutes autres disputes d'ailleurs,... le bonheur de deux cœurs où je voulais vous mener î

Que voulez-vous !... Puisque vous avez refusé de me donner la main et de lutter à mes côtés, il faut bien que je lutte toute seule, afin de me refaire cette existence paisible et douce,... d'entrer dans ce Paradis qu'il ne vous a pas plu de conquérir avec moi !

Non pas celui de votre Dieu... tenez !...

Vos pareils et vous m'avez rendue trop malheureuse pour que je puisse davantage y croire !...

Et puis je vous ai dit ce que je pensais du trop de renoncement et du trop de sacrifice de votre religion !...

DE SÂINT-MANDÉ 113

Non !... Ce que j'appelle Paradis, c'est ce moment tant attendu,... ne devrait-il durer qu'une minute,... où enfin totalement dégagée de ce que des générations ont mis en moi pour m'empêcher d'être, je m'écrierai :

— Eh bien, maintenant, je suis,... je puis mener la vie telle que le sort avait décrété que je la mène,... et la recommencer s'il décrète que je la recommence!... Je suis mûre pour la diriger vers sa plénitude, vers sa beauté!... Je me suis recréée !

Voilà mon Paradis, colonel !... Cette minute-là!... Même quand elle ne serait que la dernière d'avant ma mort!... Qui m'assurera que je suis enfin digne de la vraie existence, à force de l'avoir voulue et de m'être détachée de celle qui ne l'est pas !...

D'une autre existence où une toute neuve Des Bavettes jeune et belle, faite pour être joyeuse uniquement et se donner toute à

qui elle aimera, rencontrera un autre colonel, tout jeune, tout neuf et beau, aussi!...

Et où elle n'aura plus besoin de lui tailler les susdites sempiternelles bavettes, afin de lui montrer sa route, mais où elle lui dira:

— Voici ma vie merveilleuse, colonel,... prenez-la !

Vous voyez que par votre faute hélas!... nous n'avons plus rien de commun!... Il ne faut pas davantage nous voir, car nous ne nous comprendrions pas!...

D'ailleurs, je vous le déclare, vous reviendriez que ce serait en vain !... J'ai ma tête, vous le savez !... Gertrude, la gardemalade qui me soigne, est prévenue, et malgré vos appels, vos supplications, vos fureurs, ne vous ouvrirait pas une porte que je lui ai défendu de vous ouvrir,... étant décidée, quoi qu'il arrive, à ne vous recevoir plus !...

Mieux donc vaut vous abstenir, je vous le

DE SAIM-MâNDÉ 115

conseille,... afin de nous éviter de toujours pénibles et réciproques froissements !

Celle qui espérait combattre enfin avec un autre, et que vous avez réduite à lutter toute seule ici î

EUPHRASYE.

XII f

Première lettre anonyme à Mademoiselle Euphrasye Durand. i

D'un fourré du bois de Vincennes. 8 Octobre.

Mademoiselle,

En ce moment où les feuilles jaunissent ou prennent en tournoyant au-dessus des allées détrempées le ton de la vieille ardoise, de la rouille et de la désolante liede-vin de nos débitants Saint- Mandéens, vous permettrez à un promeneur sylvestre, (|ui sait qu'alitée depuis plusieurs mois, vous ignorez les nouvelles courantes, de

VOUS signaler qu'un certain monsieur, officier en retraite de l'armée française et de la Légion d'honneur, auquel on lui a assuré que vous vous intéressiez particulièrement, mène depuis quelques jours une vie des plus répréhensibles et des plus dissolues !

Cela coïncida, paraît-il, avec quelques visites récentes qu'il tenta de vous faire, et auxquelles, lassée sans doute du peu de cas qu'il témoignait de votre amitié et de vos conseils, vous vous dérobâtes. Après plusieurs tentatives,... on m'en aparlé de cinq,... où votre garde-malade Gertrude lui ferma purement et simplement votre porte au nez,... chose bien blessante pour un colonel de son espèce !... outré sans doute de ce traitement, et ne trouvant plus chez vous les consolations qu'il était en droit,... n'affirme-t-on, d'y attendre,... il se résolut à aller les chercher dans cette forêt...

Il a ainsi été donné à celui qui vous écrit de l'y voir hier se diriger, au plus fort de sa déconvenue et de sa rage, vers certains buissons mal famés, où ce noble et loyal guerrier, que vous avez si vainement tenté de former, ne cesse de fréquenter depuis deux jours pleins.

Comme, plus pure que la blanche hermine, vous ignorez évidemment jusqu'à l'ombre même de la perversion,... apprenez que c'est précisément là que se trouvent de petites demoiselles en cheveux, ... de grande jeunesse, mais sans principes, qui font l'habituelle consolation de nos concitoyens... Charmantes et affriolantes... lançant des yeux de soleil entre les branches, avec un léger remue-ménage de leurs doigts tenus en l'air, afin de signaler leur présence... Disparaissant d'ailleurs à la moindre alerte, à la première épée de garde ballottante,... s'enfuyant, telles des biches, le long des rivières,... glissant sur la crête des cas-

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cades, de même que sur un parquet ciré.

C'est l'une d'elles,... à cause de sa ressemblance avec vous, j'en suis sûr,.., qu'a choisie votre cher ami !... Depuis, il ne cesse d'errer partout avec elle, afin, sans doute, ayant sans cesse en face de lui cette image vivante de vous-même, de mieux se souvenir de vous!...

Donc, hier, il alla la quérir jusqu'au fond du bois, auprès de son amant de cœur, tandis que,... pardonnez-moi ce détail vulgaire,... cette intéressante personne était occupée à raccommoder la culotte du susdit, étendu sur l'herbe, et qui pour sauver la morale, avait revêtu un jupon qu'elle lui avait prêté.

Devant ce spectacle attendrissant, un doux sourire d'indulgence, vint aux lèvres du colonel.

Puis, sans en avoir l'air, afin de ne point éveiller de susceptibilités légitimes, il

glissa quelque menue monnaie dans la main du jeune enjuponné, lui confiant à l'oreille qu'il n'emmenait que pour peu de temps sa compagne , et se ferait un devoir de la lui ramener vite, afin qu'elle pût achever son raccommodage de pantalon !

Croyez que c'est bien à contre-cœur, que je vous donne ces nouvelles si attristantes de votre « protégé », et tire votre attention sur les désagréments de toutes sortes qui peuvent lui survenir !

Le protecteur de la personne dont je vous parle, et à la caisse duquel il a dû préalablement passer, ne m'inspire, hélas,...

malgré sa jupe,... aucune confiance !

De plus, je viens d'apprendre qu'une rafle est imminente dans le bois, et vous voyez d'ici votre chevalier, conduit, menottes aux mains au violon le plus proche, en sa compagnie î...

Enfin, au cas le plus bénin, il y a nombre de maladies contagieuses, . . . même de petits

microbes ou infusoires désagréables, qu'il est fort capable d'attraper et peut par la suite répandre !

Que ne lui avez-vous donc appris au cours de vos leçons, à se satisfaire du dérivatif du placard, des ce boucciaïres » ou joueurs de boules du Dauphiné !

Ignorez-vous donc que ceux de ces joueurs « à la portée )),... pour qui leurs boules demeurent insuffisantes,... sont conduits devant un placard dont les portes s'ouvrent brusquement, et qu'apparaît vue de dos et audacieusement retroussée, une jeune personne sur les rondeurs (en bois peint) de laquelle ils peuvent appliquer leurs lèvres altérées !

Que ne lui avez-vous insufflé ce dérivatif du bois peint,... ou même non peint,... voire au besoin rugueux et raboteux,... qui l'eût incité à se limiter aux voluptés du sage !...

Votre jalousie si légitime n'eût point

trouvé de la sorte, matière à s'exercer!... Et toutes vos inquiétudes au sujet de votre cher et tendre fussent tombées du coup ! Enfin!...

Un ami qui veille sur vous^

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