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LES J0UEU1\S DE BOULES

source !... m'anéantit!... Et, si je ne peux plus,... si je ne peux plus le voir,... je ne sais ce que je deviendrai !...

Merci, si vous avez pitié. ù

EuPHRASYE Durand.

L Amant de Charlotte à Mademoiselle Euphrasye Durand.

Rue de l'Éplnette. Ce 10 Octobre.

Chère Mademoiselle,

Je m'empresse de vous répondre, et de vous dire d'abord combien je suis de cœur avec vous !

En vous lisant, je viens de sentir se réveiller en moi l'écho des vraies douleurs humaines, qui crie dans votre lettre!... Et en parcourant les infâmes insinuations

anonymes auxquelles vous êtes en butte et que vous me communiquez, j'ai été enflammé d'autant d'indignation que vousmême, et d'une ardeur inouïe à vous servir et à vous venger !

Je vivais trop, voyez-vous, dans l'interstice des feuilles vertes, d'où je croyais trop voir les deux clins d'yeux bleus que j'ai tant aimés, m'appeler !... Je m'alanguissais trop dans le regret éternel de cette douce Charlotte, dont mon désir posthume avait donné le nom à l'une de mes boules préférées !... L'Amant de Charlotte, dans son rêve éveillé, ne pensait plus assez au reste du monde respirant et souffrant autour de lui!... Vous le prétendez arrivé à la sagesse!... Ce n'était qu'à la sagesse égoïste, voyez-vous,... qui ne sera jamais rien auprès de la passion adorant ! . . . Vous le faites par votre lettre si belle,... si confiante,... si touchante,... redescendre sur terre!... Vous lui rappelez qu'il a un de-

voir d'homme à remplir vis-à-vis des hom- Imes !... Il vous restera toujours reconnaisjsant de l'avoir contraint à quitter ces hauteurs où il achevait de se perdre, de l'avoir forcée sentir de nouveau battre ses artères, jet son sang se revivifier!...

I Aussitôt lue votre lettre,... et l'autre,... linfâme !... je me suis mis en campagne,... jet, me dirigeant vers certaine partie du bois 'de Vincennes à laquelle je comprenais iqu'on faisait allusion,... ai trouvé trop vite,... ainsi quelelaissaient, hélas!... présager les renseignements qu'on vous donaait,... celui que vous m'aviez supplié de :hercher !...

Je courus vers lui, lui demandant de bien vouloir me suivre en un massif de sapins,... de m'écouter.

Il y consentit.

Là, lui indiquant de quelle part je venais, je lui expliquai à quel point sa conduite vous causait de peine,... combien, dans

votre état de cruelle maladie, vous en souffriez !

11 s'était accoté contre un fût, couleur de feu vif, afin de m'entendre. Il ne résistait pas!... ne disait pas non !... Parfois même il me coupait la parole, et murmurait, se parlant :

— C'est vrai!... Je suis un misérable !... Je vais la tuer!... Je sens bien qu'elle n'en a plus pour longtemps par ma faute !... J'ai profané ainsi qu'un impie le seul véritable bien que je possédais ici !

Alors, n'osant plus me regarder, et retourné contre le fût couleur de feu vif du sapin vert sombre, il se mettait à larmoyer lamentablement,... ce qui, chez un homme jusqu'ici aussi résistant et aussi énergique, m'affligeait extrêmement !

— Nous en faisons,... continuait-il entre deux hoquets,... nous en faisons de tristes femmes,... tas de colonels que nous sommes !

Alors, insidieusement, je le pris sous le bras et l'attirai vers moi, lui disant :

— Voyons! Vous ne devez pas pleurer!... D'ailleurs, il n'y a point tant à vous faire mal!... Peut-être peut-on encore arranger les choses !... Il suffît de me suivre en un logis que vous connaissez et qui n'est pas loin d'ici,... où je vous mènerai !

A ces mots, il s'écarta soudain :

— Non!... Non!... Pas aujourd'hui!...

C'est impossible !... J'ai trop mal agi !... Je ne saurais plus quelle contenance garder ! . . . Plus tard !... Je ne dis pas !...

— Trop mal agi!... Vous avez vécu la vie!... Les hommes sont souvent moins responsables qu'ils ne supposent!... Accomplissez seulement cette première démarche!... On vous pardonnera!...

— Laissez-moi!... Laissez-moi!... J'aurais trop honte !... Je ne peux pas !...

— Avez-vous eu honte de tenir la conduite que vous avez tenue?...

— Comment paraître où vous dites!...

Tout mon honneur!... tout mon orgueil de soldat, s'en briseraient!

— Pourquoi parler de votre honneur et de votre orgueil de soldat, quand il ne s'agit que d'un cœur que vous ne devriez pas peiner!...

— Non ! . . . Non !.. . Je vous dis qu'ils s'en briseraient !

— Ils ne sont rien, quand ils font souffrir un être !

— Je ne peux pas !

— Si!... Laissez-vous conduire, puisqu'on poussera l'oubli et l'amour jusqu'à tout oublier !

— Je ne peux pas !...

— Mais si vous refusez,... malheureux... (et j'exagérai à dessein),... songez qu'elle est très mal!... qu'elle va mourir sans vous avoir revu !... Aurez-vous l'affreux courage de la laisser partir ainsi?

— Elle va partir!... Elle va mourir!.

répétait-il penchant la tête,... et je croyais enfin sa résistance vaincue,... lorsque malheureusement se produisit un incident, sur lequel je n'insisterai guère, car j'en éprouverais trop de honte, vraiment!...

J'entendis un bruit singulier à quelques mètres!... J'aperçus une main fine écartant le feuillage soudain!...

— Vous voyez bien que je ne puis pas, fit-il, . . . puisqu'on m'appelle ! . . . Vous voyez bien que, même le deuil dans l'âme je suis forcé de continuer !

II ne voulut plus rien entendre, et me quitta afin de pénétrer sous le feuillage où s'agitait encore la main !

Je lui criai, tout ému :

— Je reviendrai quand même vous trouver demain,... après-demain^... chaque jour,... car, je le sens,... vous reprendrez votre empire survous-même, et serez de retour chez qui peine tant de vous attendre, un de ces jours prochains ! . . .

Mais, il avait disparu, et ce n'étaient plus qu'exhortations vaines !

Pourtant, il était touché, j'en suis sûr!...

Il nous reviendra donc, demain,... aprèsdemain,... un jour,... car il ne se peut pas qu'un colonel comme lui oublie plus longtemps un passé honorable .parmi de tels fourrés dégradés!

A moins, cependant, qu'il n'ait pris à notre insu une funeste habitude, et qu'incapable de se satisfaire d'amours idéalistes, tels, moi de Charlotte, et vous de l'être valeureux et logique que vous teniez à faire naître en lui, il ne puisse plus se passer de la fréquentation de ces personnes, qui, malgré leur ressemblance fortuite avec les femmes qu'on aime, ont quand même une si mauvaise influence sur la moralité!...

Mais, je neveux point le croire!... Il ne doit point en être ainsi!... Cela ne se peut pas!... Je l'aurais remarqué!... Et d'ail-

leurs, j'en viendrai vite à bout, puisque je vous l'ai promis !

Gardez donc l'espoir!... Je vous jure que je vous le ramènerai !

L'Amant de Charlotte.

Deuxième lettre anonyme à Mademoiselle Euphrasye Durand,

D'un fourré du bois. Ke 16 Octobre.

Mademoiselle,

Avec tout le respect que je professe à votre égard, je vous ai annoncé l'autre jour que votre si intime et délicat ami, le colonel Piot, ne cessait de se compromettre en compagnie de singulières personnes, avec lesquelles on le rencontrait.

J'ajouterai que, depuis, cela n*a fait que] croître et embellir, et que les honorables!

joueurs de boules de Saint-Mandé, devant de telles mœurs aussi affichées, s'éloignent davantage encore de lui, si possible, et ont de moins en moins l'air de s'apercevoir qu'il est là!...

C'est à peine désormais si, dans la sorte de quarantaine qu'ils lui imposent, ils relèvent ses insolences, et remarquent ce qu'il dit!

Aussi, lorsque, selon sa manie nouvelle, il s'écrie à tout bout de champ, en parlant d'une boule :

— Hé !... Hé !... Elle n'a pas de sang!... Elle n'a pas de sangî... Elle n'arrivera pas !...

cette question ^tout à fait vulgaire et basse de savoir si leurs boules ont du sang ou non, ne peut plus émouvoir ses confrères, . . . et ils le laissent répéter autant de fois qu'il lui sied cette phrase absurde, sans même prendre la peine de riposter.

Cependant, l'autre jour, à bout de patience, l'un des joueurs les plus éminents,

c'est de M. Tafoureau des Bruyères que je parle, fut forcé de répondre : i^

— Il n'y a que vous sans doute qui ayez de ce sang !... Seulement, vous en avez trop, — voilà toutî... Vous, devriez vous faire saigner!

— Que prétendez-vous dire?... s'écria le colonel furieux.

— Peu de chose î... Sinon qu'il ne plaît pas à la plupart d'aller à votre instar le prodiguer à toutes les mineures des bois,... et même à de vieilles majeures... .

— Assez !... Assez!... hurla l'odieux personnage de son habituel ton de commande-, ment, . . . qui ne portait plus, d'ailleurs ! ... Le colonel Piot a toujours marché dans la voie de l'honneur !... Je vous somme de vous le rappeler!

— A quel fourré du bois aboutit cette voie?... reprit avec la plus fine ironie son honorable contradicteur. l

— Le colonel Piot, je vous répète, y a

toujours marché!... Je vous défends d'en douter î

— Allons donc!... continua Tautre, haussant les épaules...

— Vous en doutez !... C'est bien !... conclut-il, tout à fait frénétique et hors de lui... Vous allez me rendre raison ! . . . Je vous enverrai deux témoins!...

Il partit.

Une demi-heure à peine s'était-elle écoulée, qu'ainsi qu'il l'avait annoncé, il envoya ses témoins à l'honorable M. Tafoureau, qui dut constituer au plus tôt les siens, de façon à les mettre en rapport avec les mandataires du misérable !

Mais ici, mademoiselle, j'ouvre cette parenthèse, afin devons prévenir d'une chose.

Il paraît que ce M. Tafoureau a, depuis quelques mois déjà, à Torigine même de ses querelles avec le colonel, pris l'habitude de se rendre chaque matin à une salle d'armes saint-Mandéenne, où il s'est mis

au fait d'une certaine botte secrète, qui le rend des plus dangereux,... presque invincible sur le terrain !... (Je vous prie de garder cette confidence pour vous, n'est-ce pas? mais vous êtes cependant libre d'en faire votre profit !)

Si donc vous n'arriviez pas à détourner votre ami de ce duel, dites-vous bien que non seulement il sera embroché séance tenante, mais que vous-même, grâce à l'éclat, au scandale de l'affaire, et vous pensez qu'on ne pourra guère la cacher,...

deviendrez la fable de Saint-Mandé tout entier, comme vous êtes déjà celle du jeu du boules, j'ai le regret de vous l'apprendre!

A vous donc, noble dame, de décider si, selon l'expression usitée au billard, lorsque deux adversaires closent leur partie, vous voulez « arrêter les frais » !

Toujours le même ami qui veille sur vous, |

POLYCARPE. il

XYI

Mademoiselle Euphrasye Durand à V Amant de Charlotte.

Ule de l'Alouette. Ce 16 Octobre.

Monsieur,

Cet être vil, infâme, dont je vous ai envoyé les premières lignes, vient de nouveau de m'écrire!... Pourquoi persiste-t-il ainsi i me poursuivre ?... Que lui ai-je fait pour {u'il me veuille tant de mal?... A-t-il décidé le me martyriser jusqu'à ma dernière milute?... Ne peut-il me laisser souffrir,... nourir en paix ?

Vous voyez que je suis forcée de revenir vous implorer,... de supplier votre pitié,... de vous demander encore de me rassurer !

Est-il vrai, dites, ainsi qu'on me Tannonce dans cette lettre, que le malheureux colonel Piot, qui, en dépit de vos si dévoués efforts, n'est pas encore revenu me voir,... et que je crois bien que je ne reverrai plus,., aille finalement se battre en duel contre ce Tafoureau des Bruyères, avec lequel il se querelle depuis tant de temps?

Si je vous conjure de me l'apprendre, ce n'est pas, selon que l'insinue mon odieux correspondant, que je craigne le tapage et le scandale devant résulter de l'affaire ! La douleur et la maladie m'ont élevée au^ dessus décela!... Je m'étais trop soucié^ de ma réputation !... Qu'on pense de moi ce que l'on voudra,... Elle ne passe qu'au second plan^désormais!...

Mais il est quelque chose de bien davan^

tage réel, hélas î... quelque chose qui me fait trembler de frayeur !... C'est la vie même du colonel, qui se trouve, m'assuret-on, menacée!...

Dites-moi,... dites-moi si Ton ne me trompe pas, si ce duel est vraiment décidé?

Car les souffrances les plus terribles ont des bornes !... Je n'accepterais plus cette nouvelle-là !... Et, bien que j'aie plutôt forme de fantôme que figure humaine, je me dresserais sur mon lit de mourante, me lèverais, courrais vers l'endroit où doit avoir lieu la rencontre!... Minée par le délire et l'agonie je me jetterais entre les combattants, et écarterais l'une de l'autre deux épées prêtes à s'entre-choquer, dusséje retomber morte, après ce suprême effort, entre elles!...

A aucun prix je ne tolérerai, m'entendezvous, que celui que j'ai tant aimé, et que j'aime tant encore au milieu de ma détresse,

quoique je ne le voie plus,... risque sa vie en face d'un adversaire préparé de longue main à le combattre!...

Pour rien je ne veux qu'il lui arrive le moindre mal,... à cause de moi ! .,

La désespérée,

EUPHRASYE.

L Amant de Charlotte à Mademoiselle Euphrasye Durand.

L'E DE l'Épinette. Ce 16 Octobre.

Chère Mademoiselle Euphrasye,

Je vous réponds tout de suite...

Non!... Non!... Rassurez-vous!... Ce uel n'aura pas lieu!...

Vous ne comprenez donc pas qui vous ivoie ces odieuses lettres anonymes, et

but et le jeu de l'infâme Polycarpe!...

faut donc que ce soit moi,... l'Amant

de Charlotte,... qui descende de mes feuilles vertes et de mes ciels accoutumés et me remêle à l'existence pour vous en faire toucher les dessous !

Mais, ainsi qu'on le dit à la scène,... dans les vaudevilles,... Polycarpe, c'est Tafoureau !... ou Tafoureau, c'est Polycarpe!

Pourquoi vous en veut-il jusqu'à vous poursuivre si furieusement? Je l'ignore!... ne me charge point de le démêler !...

Peut-être ce qui fait agir tant d'hommes ! . . . une passion contrariée,... dont il brûlait,... et dont on ne s'est point aperçu...

Quoi qu'il en soit, il voit aujourd'hui où cette série de manœuvres, d'insinuations louches, de vengeances le mène!... Il comprend qu'à la suite de sa dernière alterca tion avec le colonel, un duel est devenu inévitable, et qu'y surseoir une minute serait se perdre de réputation et complètement

Alors, décidé à tout prix, dans sa frayeur qui ne fait que croître avec l'heure, à éviter

sans risque pour lui, ce duel inévitable, il tente d'abord de vous illusionner sur sa valeur, de façon que vous empêchiez son adversaire de venir au rendez-vous fixé !

Il tentera encore bien d'autres choses, soyez-en sure, afin de l'esquiver!...

Et s'il ne trouve rien, je le connais, je l'ai jugé, sa peur sera la plus forte. Elle l'envahira entier, le forcera à se dissimuler, suffoquant d'angoisse, derrière les malles d'un 2:renier, les tonneaux d'une cave, tandis que le colonel, n'en revenant pas de cette stupéfiante absence, sur le terrain, avec ses témoins, se morfondra !

Vous comprenez bien que, quoi qu'il arrive, le duel n'aura pas lieu!

Vous voyez bien qu'il n'y a pas à séparer les combattants, ainsi que vous en aviez l'idée, mais seulement à vous guérir au plus vite, afin de retrouver bientôt celui que vous cherchez,... que cette singulière aventure aura sans doute tout à fait calmé,...

et qui, redevenu sage et bon, comme il eût toujours dû l'être, ne brûlera plus que de cetunique désir de rentrer en grâce auprès de vous !

Attendez-le donc, car il est sur le point de revenir, je vous le dis !

L'Amant de Charlotte.

Lettre de deux gardes du bois de Yïncennes à 31. Poil/carpe,

Du CHALET DES GARDES. 16 OctobrC.

Monsieur et honoré Polycarpe,

En réponse à votre lettre en date d'hier, lous vous avertissons que nous nous conbrmerons scrupuleusement à vos indicaions, et nous tiendrons demain dès l'aube lerrière les buissons du plateau de Gra- ^elle,... puisque c'est là que doit avoir lieu a répréhensible rencontre dont vous nous

parlez,... avec tout le nécessaire pour verbaliser, prendre les noms des adversaires et témoins et arrêter l'effroyable effusion de sang humain qui, sans notre intervention, pourrait s'ensuivre.

Nous vous dirons en passant qu'anciens enfants de troupe, puis gendarmes décorés de toutes les médailles de l'honneur, enfin vers nos vieux jours gardes des bois, surchargés de familles, nous sommes forcés afin de subvenir à nos dépenses d'apéritifs et de pipes, d'ajouter quelques petits émoluments bien anodins à nos ressources accoutumées.

Agents des mœurs volontaires ou protecteurs des amoureux selon l'occasion; persécuteurs des duellistes ou leur principale sauvegarde s'ils le désirent; terreur de ces vils souteneurs qui ne cessent d'infester nos bocages, ou disposés au besoin, en nos jours de bonne humeur, à jouer avec eux à la manille, assis à même sur les

mousses,... nous rassurons avant tout par notre heureux physique la société qui vient s'ébattre le dimanche sur nos pelouses, et prenant soin de dresser contravention aux bicyclistes qui manquent de plaques ou de grelots, nous nous occupons en outre de ce que la décence, la morale et la sûreté publiques, commandent !

Nous vous serions donc infiniment obligés au cas où vous vous trouveriez satisfait de nos services, de ne point oublier de les mentionner à vos amis et connaissances, de façon que ceux-ci puissent à leur tour nous utiliser !

Avec nos meilleures poignées de main, et l'assurance de notre estime.

Langogne ^/Cigogne, gardes,

P.-S. — Nous avons eu jadis, comme camarade de chambrée vers Pithiviers, un ancien gendarme, qui tient aujourd'hui un

cabinet de contentieux boulevard Voltaire, et s'appelle ainsi que vous Polycarpe. Y aurait-il indiscrétion à vous demander s'il ne serait point de vos proches?

Lettre du petit père Lapipe et de M. Bichon des Barbey s à M. Ta four eau des Bruyères.

Chaussée de l'Étang- 16 Octobre.

Notre cher Tafoureau,

Mille mercis de nous avertir du danger que nous courons, et du guet-apens dans lequel vous nous dites que prétend nous faire tomber le misérable colonel Piot !... Nous venons de prendre nos mesures afin de parer immédiatement à cet incident.

M. Daras, le sympathique champion automobiliste bien connu, qui, avec nos chers joueurs de boules de Saint-Mandé, constitue

la plus grande célébrité du bois de Viiicennes, nous assure la collaboration de son tricycle à pétrole pour, à la première manifestation hostile de notre ennemi, le mettre dans l'impossibilité radicale de donner suite à ses noirs desseins !

Croyez d'ailleurs, notre Tafoureau, que rimminence du péril n'est pas pour ébranler nos courages!... Impassibles et impavides, nous nous tiendrons demain à votre droite et à votre gauche, sur le plateau de Gravelle !

Et même, si nous nous trouvions en retard, n'allez pas douter de nous !

Malgré les entreprises du colonel, notre bravoure est à toute épreuve, et puisque nous vous avons promis d'être là, nous y serons!

Poignées de main de vos deux seconds, et courage.

Bichon des Barbeys, Petit père Lapipe.

Le Commissaire de police de Saint-Mandé à M, Tafoureau des Bruyères.

Café Victor, Ce 16 Octobre.

Place de la Bastille,

Monsieur et cher concitoyen,

Je vous sais grand gré de vos révélations au sujet des accès d'épilepsie dangereuse, dont vous me dites que vient d'être pris cet infortuné colonel Piot.

Malheureusement, forcé de revenir en hâte à Paris pour une affaire en cours, je

ne puis commencer immédiatement l'enquête sur les faits si graves que vous me signalez.

Mais soyez certain que^ dès mon retour, j'enverrai en face de sa demeure deux de mes meilleurs inspecteurs, avec ordre exprès, à sa première incartade, de ne pas hésiter à lui mettre la main au collet, et à le conduire d'urgence vers la maison de santé qui l'attend î

Veuillez agréer, monsieur et cher concitoyen, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Commissaire de police de Sai?it-Mandé^ Xavier, officier d'Académie,

P. -S. — Dans le cas spécial où la folie du colonel s'aggraverait, me télégraphier d'urgence café Victor, place de la Bastille.

Mademoiselle Euphrasye Durand à F Amant de Charlotte.

Rue de l'Alouette. 17 Octobre, matin.

Monsieur et ami,

Ces quelques mots afin de vous remercier, et de vous remercier encore, d'avoir été bon pour moi!...

Vous m'avez enfin tiré de cette suprême angoisse î . . . Vous m'avez ouvert les yeux ! . . . montré ce que je dois croire !... Sûrement, il ne peut plus me rester de craintes au su-

jet de ce duel qui m'a tant émue !... Je n'avais pas réfléchi'.... Celui qui me les avait fait concevoir, d'après ses infâmes lettres, ne viendra pas au rendez-vous !... Ce que vous dites est la justesse même,... et la raison et la sagesse parlent par votre voix !

Merci donc encore,... mais merci pour la dernière fois !

Car malgré les illusions que vous cherchez à me suggérer sur ma santé, je ne puis me tromper,... je sais à quel point j'en suis,... et, voyez-vous,... ces dernières terreurs m'ont finie !...

Quand même le colonel reviendrait aujourd'hui auprès de moi à la suite de son duel,... il arriverait trop tard,... et c'est écrit, je m'en rends compte,... c'est aujourd'hui même que je mourrai !

En tout cas, monsieur et ami, soyez assuré de l'éternelle reconnaissance de celle qui s'en va, pour lui avoir permis de s'en aller tranquille, et lui avoir donné le

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moyen d'emporter avec elle la certitude que plus rien ne menace celui auquel elle s'était tant attachée,... et qu'il peut, s'il le veut, rester toujours heureux!...

Adieu...

EUPHRASYE.

L Amant de Charlotte au Colonel Piot.

Rue de l'Épi.xette. t7 Octobre, trois heures.

Colonel Piot,

Comment n'êtes-vous pas encore venu à la suite de votre duel manqué, ainsi que vos témoins ont dû vous prier de le faire au plus tôt cependant, auprès de mademoiselle Euphrasye Durand ?

Je sors de chez elle, et la pauvre femme, qui est au plus mal, ne vous avait pas encore aperçu !.. . Elle vous appelait!... Elle

VOUS appelait vainement, Tinfortunée !... Et vous ne veniez pas î... Et vous ne vous dérangiez pas pour elle!... Et vous lui refusiez cette dernière consolation !...

Vers quelles nouvelles chutes vous êtesvous donc laissé entraîner, que, dans un pareil moment, vous n'êtes pas venu !

Vous auriez appris, si vous vous fussiez trouvé là, que votre adversaire Tafoureau a été tellement révolutionné par la peur de ce duel où il n'a pas paru, qu'il vient d'être frappé d'apoplexie et va mourir !... Le bruit court aussi que ses deux témoins, qui ne se montrèrent pas davantage. Bichon des Barbeys et le petit père Lapipe, ne valent guère mieux que lui !...

Mais pourquoi vous parler de cela!...

Il n'y a qu'une femme dont vous devriez vous occuper avant tout, et vous ne vous en occupez pas !...

Je vous attendrai jusqu'à minuit au café de la Mairie,... lorsque vous aurez été en-

fin chez cette pauvre amie,... car je ne doute plus que vous ne vous y précipitiez lorsque vous trouverez ma lettre,... peutêtre sera-t-il trop tard, hélas !... et je vous dirai alors, ce qu'il a pu advenir de ses témoins et de Tafoureau !

L'Amant de Charlotte.

Le colonel Piot à F Amant de Charlotte.

Du Petit Tabac. 18 Octobre,

près de la Gare, 6 heures du matin.

Cher Amant de Charlotte,

Je suis rentré trop tard hélas !... cette nuit!... pour pouvoir utilement profiter de votre lettre, vous rejoindre au café de la Mairie, et vous demander des détails sur les si graves événements que vous m'annoncez!

Il était plus de minuit!... Et il fallait,

n'est-ce pas, passer d'abord au plus tôt où celle que vous savez m'attendait!... Pas un instant ! . . . pas une minute à perdre ! . . .

Pour comble de malechance, deux grands escogriffes montaient la faction, je ne sais dans quel but, devant ma porte, et se mirent à me chercher noise.

J'étais très parti... Incapable de me rendre compte de ce qu'ils disaient, et agacé de leur insistance, je leur administrai sans tarder une bonne dégelée de coups de poing!... Rapidement elle les mit en fuite!

C'était la troisième de la journée, avec celle que je dus d'abord distribuer au tricycliste à pétrole qui faillit m'écraser le matin tandis que je me rendais sur le terrain, et celle dont je gratifiai les stupides gardes Langogne et Cigogne, lorsqu'ils tombèrent à l'improviste sur mes témoins et moi, occupés,... en compagnie d'une noce qui depuis la veille au soir, cherchait

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les fortifications afin de rentrer à Paris, et qui de guerre lasse s'était assise autour de nous sur l'herbe,... à attendre ce Tafoureau, dont vous m'apprenez l'apoplexie!

Je vous le répète... il fallait courir au plus pressé,... chez cette pauvre amie, si triste,... si triste,... et qui m'appelait,... qui m'appelait vainement,... l'infortu-

Tout angoissé,... haletant,... car je ne suis pas méchant au fond,... on me déclare même une bonne pâte!... et quand j'étais )etit, chacun s'accordait à me pronostiquer a nature la plus excellente!... j'expédiai es deux escogriffes,... et me précipitai chez elle,... prêt à sonner...

Mais avant, j'eus l'idée d'écouter une minute,... afm de savoir si l'on entendait quelque chose !

Non!... On n'entendait rien... Sauf, peut-être un coucou lointain qui de temps în temps annonçait les quarts d'heure...

La petite villa normande où réside h malheureuse gardait son allure accoutu mée...

Elle respirait un calme extrême,... plongée dans l'ombre sous les arbres du voisinage,... tranquille... Au-dessus, un cie de mine de plomb et de zinc, avec de paisi blés nuages, d'une allure lente, frangés d< coton blanc...

Peu à peu en face de ce calme évident, je me rassurai, me dis que très certainement rien de nouveau n'avait pu se passeï dans un silence tel,... que sans doute elh reposait,... que dans son intérêt même,., afin de lui éviter une émotion et une fatigue dangereuses,... je ne devais point la troubler!...

Pour plus grande sûreté, je me reculai au milieu de la rue...

On n'apercevait pas la moindre lumière... On en aurait vu circuler une,... sûrement,.., si elle avait été plus mal!.

Si Ton n'en apercevait pas, c'est qu'elle allait mieux ! . . . qu'elle dormait ! . . . ainsi que je le pensais... Il était préférable de partir sans la réveiller...

Surtout, je me sentais encore sens dessus dessous de l'abominable journée qui venait de s'écouler,... à moitié... non!... je n'ose vous le dire,... à la suite de mes premières libations avec mes témoins,... de mes deuxièmes avec cette noce qui prétendait toujoursqu'elle cherchait les fortifications, et que^pendant la majeure partie de la journée je m'évertuai à chercher avec elle ! ... de mes troisièmes, avec une autre personne que vous devinez, hélas !... recontrée fortuitement juste à l'instant où la noce me quittait,... et en compagnie de laquelle, bien que je me fusse juré à moi-même de ne jamais plus lui causer,... je passai toute la fin de cette soirée !

Je me flairai...

Oui!... oui!... Vraiment!... J'exhalais

trop un certain insoutenable relent de liqueur et de demoiselle, pour aller nuitamment déranger la pauvre malade,... qui grâce à sa perspicacité aiguisée par la soufîrance,... et à Todeur,... eût vite compris d'où je sortais !

Je me décidai à revenir,... rentrai chez moi.

Il était une heure maintenant...

Les nuages frangés de zinc et de coton blanc s'étaient écartés, pour laisser luire une Lune'aveuglante,étincelant sur mes vitres...

Furieux contre moi-même d'être arrivé si tard, et de ne point avoir encore par ma faute revu cette infortunée, chez laquelle j'eusse dû retourner depuis si longtemps,... au risque même de n'être pas reçu !... Parfaitement !... C'était mon devoir strict!... Et je ne l'ai pas rempli!... je me déshabillai avec rage,... semant mes vêtements à travers la chambre,... sur le plancher,... les chaises,... les fauteuils,... et brusque-

ment,... maugréant, jurant,... de même qu'à mes retours de ces stupides alertes de nuit du 77^,... qu'il ne tenait qu'à moi de ne pas commander, puisque j'en étais colonel î... tel qu'une masse inerte, je me jetai sur mon lit !

Mais la Lune encore plus éclatante, plus obsédante, vint me poursuivre !...

Je me relevai,... courus clore les rideaux de lafaçon la plus hermétique,... afin de ne joint davantage la voir, ... de fermer l'œil î . . . Alors, d'autre formes fantastiques jouèrent le rôle de cette lune, et m'empêchèrent de dormir!... Bichon des Barbeys et notre petit père Lapipe, suivant leur Tafoureau apoplectique à la queue leu-leu, et à l'état de cadavres!...

— Qu'est-ce de nous !... gémissais-je, ayant du coup oublié mes inimitiés,... si la moindre poussée de sang,... sans nous en ivertirau préalable,... nous démolit aussi

vite que cela !. .

Et en pensant à cette suite de catastrophes, j'arrivais à me considérer comme une. sorte de monstre, me gourmandant amèrement démon exubérance d'existence,... de tous ces plaisirs dégradants que je ne cessais d'y goûter, tandis que tant de malheureux passaient de vie à trépas !

Puis, je me remémorai la déplorable Euphrasye,... abandonnée,... délaissée par moi !...

Cela tournait à l'obsession,... à l'idée fixe!...

Je ne pouvais plus cesser de la retrouver en face de mes yeux!...

Pourquoi aussi tout à l'heure, quand j'avais été jusque chez elle, n'étais-je pas entré?... Quels singuliers atermoiements m'avaient arrêté à sa porte?... Peut-être qu'il serait trop tard, lorsque j'y retournerais!... Qu'ainsi que les autres sans doulc, je ne la verrais plus, la chère créature !... Qu'elle serait partie ! . . .

C'était trop fort pour un homme de décision et d'initiative de mon espèce, d'avoir ainsi hésité devant un simple huis !

Tout à fait colère contre moi-même, je pris mon courage à deux mains, afin de me contraindre à me relever et à y retourner î . . .

Mais à ce moment même, le Dieu si engageant et agréable, qu'on appelle Morphée, ^'en vint m'ofîrir la bataille et me terrassa d'un coup !

Je retombai comme une masse sur l'oreiller, et presque aussitôt un cauchemar singulier vint m'y trouver.

Je rêvais, figurez-vous,... moi qui dors toujours à l'ordonnance,... d'un seul somme,... sans un rêve,... du moins, de toutes mes nuits passées je ne m'en rappelle aucun !... que je jouais ainsi que d'habitude au jeu de boules de Saint-Mandé.

Ces messieurs, au grand complet, se tenaient autour de la cuvette,... notre petit père Lapipe, Bichon, Lassus, Jeantel,

Bivard, G.-Berrier, B.-Dangin, vous-même, jusqu'à ce Tafoureau, mon ennemi, que je trouvai très rouge,... sans doute à cause de l'apoplexie que vous m'aviez annoncée... II avait des mailles de filets sanguins plein la figure, et je constatai son étonnante ressemblance avec un goujon écorché par l'hameçon, que j'avais vu prendre dans la Marne, la semaine d'avant...

Je me livrai donc à mes grands coups de tireur, envoyant les boules de mes adversaires à droite et à gauche le long du poteau ; et j'étais fier, et je ricanais, et je n'en voulais que pour moi,... insolent comme un paon,... un vrai paon,... car j'ai peut-être été un peu trop un paon toute mon existence,... qui passe trop tout son temps à faire la roue !

Soudain en me retournant, je vis à mes côtés un grand monsieur, maigre, sec, que je n'avais jamais rencontré ni à Saint- Mandé, ni au bois, ni nulle part,... avec un

bizarre nez comme creux, des lèvres minces, tout de noir vêtu,... et de cette correction (|ue Ton prend en grippe immédiatement.

Je voulus continuer, mais les yeux de ce monsieur me gênaient, m'agaçaient ; et parfois, les sentant braqués sur moi, je manquais mon coup.

Il esquissait alors un imperceptible sourire, des plus corrects encore et vite réprimé.

A un moment, je me trouvai tellement énervé de cette ironie polie, muette, mais évidente, et qui déjà remplissait d'aise, je ne pus m'empêcher de le remarquer, mes confrères le long de la cuvette,... et particulièrement ce gros goujon sanglant de Tafoureau,... que, me retournant vers Tintrus, je lui dis :

— Mais, monsieur, si vous trouvez que je tire mal, libre à vous de prendre mes boules et de me remplacer !

— Vous ne tirez pas mal, monsieur,...

fit-il soulevant légèrement son haute-forme à crêpe... Je rends hommage à vos facultés éminentes de tireur!... Seulement je tire encore mieux, voilà tout !

— Vous tirez mieux! vous!... repris-je fort étonné... Mais, c'est impossible !...

— Si, monsieur... Je vous assure. C'est possible...

— Essayez donc alors,... s'il vous plait!

Sans s'inquiéter de mon irritation grandissante, il prit avec une extrême courtoisie mes propres boules; et soudain,... se jouant vraiment,... en lança une avec une force initiale telle, qu'elle envoya au fond du pan-coupé tout ce qui se trouvait autour du but, le projetant en l'air et le faisant retomber avec fracas.

— Ma foi!... dis-je, haussant légèrement les épaules, et m'efforçant de trouver la chose toute simple... C'est bien,... Mais ce n'est pas... très étonnant !

— Vous trouvez, monsieur!... reprit-il

avec une mine d'urbanité encore plus exquise, qui fît légèrement saillir ses dents sous la commissure des lèvres... Eh bien, alors, si vos confrères le permettent, je joue contre tout le champ, avec ces trois seules boules, et la vraie partie va commencer î

Sans attendre même mon avis, les joueurs approuvèrent.

Ils commencèrent même les premiers, tandis que, très posément, l'inconnu attendait.

Chose stupéfiante !...

Tout d'un coup, il me sembla que chaque boule que portait sous le bras chacun des joueurs, afin de la lancer, prenait la ressemblance de son propriétaire !...

Et chose plus stupéfiante encore,... en y regardant,... il me parut qu'aucun d'eux n'avait plus saj^tête sur ses épaules,... et qu'ainsi qu'en une image d'un livre fantastique allemand que je me rappelle avoir

lu dans mon enfance,... il la tenait sous le bras,... prêt à la lancer dans la cuvette,.., devant lui !...

Tous la lancèrent en effet, et restèrent ensuite avec des faux-cols béants, des troncs ridicules, courbés en deux, leurs deux poings sur les hanches, très intéressés.

Devant ce spectacle, il me prenait une sorte de tremblement,... je me sentais flageoler sur mes jambes... m'effondrer.

Aussitôt qu'elles furent jouées, l'inconnu, toujours correct, mais tel qu'un homme qui ne doute point de lui,... s'approcha.

Rien que du premier coup, ce fut terrible ! ... Sa boule se trouva lancée tellement fort, qu'elle ne cognait pas seulement, mais fêlait, cassait, démolissait les autres,... les chefs, hélas î... il n'y avait plus à en douter!... s'étirant en grimaces lamentables,... clignant de l'œil,... relevant les narines,... tirant la langue,... de notre petit père

Lapipe, de Bichon des Barbeys, de Lassus, de Jeantel, de Tafoureau lui-même,... disloqués en mille morceaux,... réduits à l'état (le bouillie,... d'affreux brouet !

Au second coup, ce fut le tour des deux pharmaciens, de Brivard le loustic, de vous-même, mon cher et regrettable Amant de Charlotte,... dont il pulvérisa taboulé,... le chef, encore î... en mille miettes,... irreconstituables,... irreconnaissables,... véritablement !

C'était au milieu de la cuvette un vrai champ de carnage,... des flaques dégoûtantes,... des morceaux de crâne et de cervelle,... déchiquetés,... fondus,... écrasas !...

Puis, tous les joueurs sans têtes,... je ne sais trop de quelle façon,... disparurent...

Et il ne resta plus qu'un « coco » solitaire, émergeant tout seul,... lugubre,... du massacre environnant.

Je regardais affolé l'inconnu, me deman-

dant pourquoi il ne partait pas, puisqu avait tout tué, et qu'il ne restait plus que « coco )),... ce (( coco » unique,... quan j'eus un tremblement convulsif, et vis dernier revêtir une étrange ressemblance, . . . deux yeux liquides et noirs,... deux bandeaux gris et crespelés,... un chapeau-capote,... un fichu mauve avec une épingle,... un aquilin un peu trop tendu, ainsi qu'un navire en partance,... plus moyen de s'y méprendre,... c'était la tête d'Euphrasye, dont le regard éperdu d'angoisse me suppliait d'arrêter le bras de celui qui allait la tirer à son tour, et la massacrer !

— Arrêtez ! . . . Arrêtez ! . . . Ne tirez pas ! . . . fis-je à l'inconnu.

— Pourquoi donc?... reprit celui-ci avec sa même courtoisie et son urbanité, tandis que je voyais se soulever en une sorte de cruauté particulière les narines minuscules et impalpables de son nez creux...

— Ne le faites pas ! . . . Ne le faites pas !

esj

— Pourquoi?... Puisque je suis un bon tireur!... Meilleur que vous!... Pourquoi ne continuerais-je pas?

— Ne tirez pas!...

Je tentai de le prendre à bras le corps... Mais mes mains glissaient sans trêve sur <a redingote de deuil, qui, pas plus que du verre, n'offrait de prise !... Son corps s'amincissait à mesure que je le serrais dans rétau de mes bras,... jusqu'à ne plus rien être,... qu'une tige,... un fil,... et chaque fois, je le retrouvais en face de moi, hors de cet étau, où je croyais l'avoir enserré!... Je recommençais!... Il me repassait à travers les doigts !... s'échappait encore !...

Là-bas, la tête d'Euphrasye, sa pauvre éle épouvantée, m'appelait désespérément :

— Colonel!... Colonel Piot!... Mon coonel!...

Ah !... Les cris de détresse affreux et dé- 'hirants,... qui me bouleversaient l'âme,...

que je ne cesserai plus d'entendre désormais!...

Mais, je le sentais, je ne pouvais rien pour elle î ... Et désarmé, maté, par l'étrange incompressibilité de cet individu, qui me glissait des mains,... me fuyait à mesure que je croyais le tenir,... je m'aperçus, tandis que redoublait mon affolement, que ses yeux n'avaient plus de pupilles,... que sonnez creux n'offrait plus de cartilages,... que ses dents avaient mangé les lèvres,..* et que sous ses gants, c'était avec des mainfii* décharnées,... des mains de squelette,...; qu'il venait de me toucher. |.

— Misérable!... Vampire!... Assassin!...

m'écriai-je...

— Vous voyez bien, . . . répondait-il, . . . que vous ne m'empêcherez pas de continuer!... Et que je suis un plus fort tireur que vous, et que tous les tireurs de la création!... D'ailleurs, on m'appelle le Destin, monsieur !... Je tape dans les têtes des vivants,

et les casse quand elles ont fini leur temps !

— Vous, le Destin!... Allons donc!... interrompis-je tout à fait furieux.

— Puisque je vous dis que je le suis !... Pourquoi Youlez-vous que je vous trompe?... Il faut bien quelqu'un pour renvoyer de temps en temps les anciens joueurs de boules, et permettre à de nouveaux devenir leur succéder ici !

Il lança sa boule... J'entendis un cri éperdu... Et tandis que deux yeux désastreux, désorbités, noyés de larmes désolantes, zigzaguaient, s'envolaient, sautaient jusqu'aux arbres, chaviraient, s'effondraient,... je vis la tête de celle que j'aimais tant en somme sans le savoir,... et que j'ai tant fait souffrir,... voler en éclats !

Alors, couvert d'une sueur glacée,... ne pouvant contenir ma terrifiante,... mon abominable horreur,... plus éperdument que tous les autres,... qu'Euphrasye elle-

même,... dans ce jeu de massacre, de ruines et de sang :

— Des Bavettes !... Des Bavettes!... Des Bavettes !... Des Bavettes !... hurlai-je.

Et je me réveillai en sursaut.

La nuit finissait.

Je m'enfuis de mon lit.

Je me rhabillai en hâte !...

Je n'avais qu'une idée,... courir,... courir tout de suite chez elle,... car ce rêve atroce me faisait frissonner de ce qu'allait être la réalité,... et mes cheveux se dressaient sur ma tête, en pensant que je ne la trouverais plus vivante jamais !

J'y courus...

Mais arrivé dans sa rue, qui m'apparut vide, . . . irrémédiablement vide, . . .j'eus pour la seconde fois trop peur,... car c'était par peur, je le sentais bien maintenant, que ji' n'étais pas entré la première!... et rétrogradant en dépit de moi,... je me rejetai vers Saint-Mandé, dont quelques rares ha-

DE SAINT-MAXDÉ 187

bitants s'éveillaient, finissant par tomber épuisé, . . . presque fou, . . . dans ce petit débit de tabac à côté de la gare, qui venait de s'ouvrir, et d'où, m'efforçant de calmer l'émotion intense, affreuse, qui de plus en plus m'étreignait;,... je vous écrivis !... je vous écrivis !...

Maintenant j'ai fini de vous écrire !... je ne puis plus attendre davantage !... et quoique sursautant encore de transes et d'effroi,... je vais,... vous m'entendez,... je vais sonner à sa porte,... et je saurai ce qui est arrivé !

Le colonel Piot.

P. -S. — Mon ami,... mon cher ami,...

permettez-moi de vous appeler ainsi,... je rouvre ma lettre !... Mes affreuses prévisions, mon abominable rêve se sont réalisés !

La pauvre femme, à qui j'en ai tant fait endurer, est morte cette nuit, vers quatre

heures, au moment où je la voyais devant moi, brisée par cet être exécrable !

Elle est morte tout à fait calme et résignée,... m'a dit sa garde-malade,... contente d'être enfin arrivée à faire régner sur elle cette logique et cette sagesse qui avaient toujours été ses désirs,... joyeuse presque,... ce furent, parait-il, ses paroles,... dont je commence à saisir toute l'élévation et la beauté,... « d'avoir enfin conquis son Paradis ! »

Oui,... mon ami,... elle a enfin conquis son Paradis !...

C'est une Sainte !

Et voilà tout ce qui me reste d'elle,... cette dernière lettre admirable que je vous copie,... voulant en garder éternellement l'original sur mon cœurî... Car c'est mon bonheur, auprès duquel j'ai passé !

Venez, quand vous l'aurez lue, me voir!...

Je suis,... moi qui ne l'avais jamais été jusqu'ici,... un militaire bien affligé,..

qui désire que nous causions d'elle ensemble,... longtemps,... longtemps,... et que nous pleurions,... doucement,... doucement,... l'Amant de Charlotte assis en face de l'infortuné Colonel, auquel il n'eût tenu que d'être celui d'Euphrasye !

PlOT.

Mademoiselle Euphrasye Durana au Colonel Piot,

Rue de l'Alouette. Ce 17 Octobre, soir.

Mon seul colonel ! ... Mon tout ! . . . Mon toi !

Je veux, aujourd'hui que je vais mourir, rejeter les conventions et les préjugés qui m'ont arrêtée ma vie durant, les arrêts et les réticences qui ont été ma façon d'être, pour te montrer au moins une fois le fond d'un cœur de vieille fille,... pour que tu saches qui je suis, et à quel point je t'ai chéri !

Ne t'étonne pas si je te tutoie dans cette dernière minute !... Il faut que je te tutoie afin d'être vraie avec moi-même,... afin de te parler en face, ainsi que je le faisais toujours dans le secret de mon être, quand tu n'étais pas là!... J'ai besoin de te crier à tue-tête que je t'aime!... Donc, le toi est mieux, car tu te trouves ainsi plus proche,... tout proche de moi!...

Oui !... je t'aime, mon colonel!... et je te le crie !... et je t'envoie des baisers sans nombre de mes deux mains qui étreignent désespérément ma bouche,... parce que,... n'en déplaise au monde,... c'est la sagesse,... oui !... la sagesse aujourd'hui comprise de te le crier,... et de t'envoyer, de mes mains suprêmement crispées, cette kyrielle de baisers !...

Je te l'ai dit,... mon existence entière a tendu à atteindre à cette sagesse-là,... afin que plus tard, quand je renaîtrais dans un monde meilleur et plus jeune, elle devint

la loi de mon être !... Je suis heureuse parce que je m'y sens arrivée, et qu'à force d'avoir... ô victoire !... pensé,... réfléchi,... jugé,... ta des Bavettes est enfin échappée à son « père Morel »,... aux « pères Morel » de son (( père Morel »,... à l'innombrable suite d'ancêtres liguée contre elle,...

qu'elle a aperçu la vie nouvelle,... qu'elle ose enfin s'affirmer et t'envoyer ses baisers !

Car tout est là, échapper à ses ancêtres, à leurs préjugés, à leurs colères, et marcher droit devant soi dans la vie !

C'est peut-être parce que tu faisais un peu cela sans t'en rendre compte, quoique tu t'exaltasses follement comme ta série d'aïeux pour le contraire, que j'ai été vers toi ;... c'est peut-être darce que tu croyais sans cesse demeurer dans les lois et les limites de tes pères,... bien que ta nature fût plus forte qu'eux, et que tu leur échappasses à chaque moment,... que je t'ai aimé !

Oui, mon amiî... Malgré que je sentisse ton esprit esclave, j'ai adoré infiniment ce petit peu de vie inconsciente et libre qui brillait en toi,... moi dont l'esprit était cependant libre, mais dont la chair souffrait comme une esclave!

Je l'ai adoré infiniment, en dépit de ma vieillesse précoce,... de mon déchet,...

parce que le sentiment fut tellement exquis et naturel, que je crus un jour me voir renaître une âme de jeune fille, m'entourant d'une sorte de nimbe,... et que j'espérai que tu allais redevenir le beau jeune homme que tu as sûrement été,... alors que tu respirais ta force,... et qu'à nul conseil,... à nulle maxime,... tu n'obéissais !

Seulement,... tiens,... j'ai peine à t'en parler,... ô colonel bien-aimé !... ô colonel démon cœur !... et tu vas me trouver bien ridicule... et presque odieuse d'insister sur un tel point !... Ça ne se dit guère!... Ça ne se dit pas !... n'est-ce pas ?...

Tant pis,... j'ai le droit de te le dire,.., une fois au moins,... puisque je vais partir!...

Pourquoi, ô toi,... si grand tireur devant l'Eternel,... as-tu précisément manqué de ressources ce jour-là ? f

Tu m'aurais pourtant fait arriver à la sagesse avant ma mort, si cela s'était passé autrement !... et je n'eusse sans doute pas. été obligée de revenir vivre une vie ici, afin d'accomplir mon destin 1

Tu ne remarquas donc point que j'étais *encore belle?... oui, belle, tu m'entends, puisque je t'aimais !... Que t'appesantis-tu sur de pauvres choses,... mes cheveux' blanchis,... mon teint jauni,... mes lèvres pâlies,... et ne remarquas-tu pas mes regards, où tu aurais trouvé toute la jeunesse et tout le soleil... Que t'obstinas-tu à détourner les yeux de mes yeux comme un triste être, au lieu de te retrouver au fond d'eux î . . . Tu ne sais donc pas que les yeux ne vieil-

lissent jamais,... et qu'ils fouettent le sang du monde,... et qu'ils font bouillonner le germe de la vie !

Ah !... je te le dis en grande simplicité,... très tranquillement,... tu m'aurais fait bien plaisir, vois-tu, si tu avais prêté attention à mes yeux seulement une seconde !... Et dans la petite chambre verte qui eût eu enfin sa raison d'être,... sur l'engageante herbe qui s'offrait à nos étreintes,... nous aurions pu, je t'assure,... juger l'existence î...

C'est moi qui m'en serais donné pour vingt ans de plus,... si j'avais été déraisonnable et folle avec toi,... cette minute seulement!

Enfin !... oublions l'aventure î... Elle est trop lointaine!... Et puis, elle serait devenue trop laide,... trop vite,... si elle avait continué !... Semblable, trop !... à ces amours sans désirs, qui sont ceux de la plupart d'ici !...

Voilà pourquoi, tout en me disant que si elle avait eu lieu, elle eût été fort à point,... et bien!... je te l'affirme encore!... je ne t'en ai pas voulu du tout qu'elle n'eût pas lieu !...

Et j'ai compris que ne pouvant te contraindre à y goûter avec moi,... il devenait fatal que tu t'en allasses en goûter d'autres avec d'autres!... Car il ne faut pas s'ennuyer !

Pourtant,... écoute, alors!... Combien cela aurait été plus simple,... au lieu d'aller te compromettre dans toutes sortes de fourrés verts avec toutes sortes de personnes un peu tarées,... de venir dissimuler tes amours chez ta des Bavettes elle-même, qui se serait fait un devoir de les abriter!...

Puisque c'était ton goût,... elle était d'esprit assez large, va, pour ne point t'en vouloir !... Et elle se fût contentée, comme celles qui aiment véritablement, de savoir que, par son entremise, tu retrouverais ton

petit bonlieur... tel que tu le souliaitais!

Car, retiens bien ceci,... décidément cette des Bavettes,... je te l'ai dit,... c'est une mère !

Tu sais,... cette espèce de mamans un peu rieuses et curieuses, qui demandent à leurs grands fils comment les aiment les femmes qu'ils ont choisies !

Ces mamans qui sont tout en joie des quelques embrassements que, de-ci, delà, ceux-ci leur donnent,... et les repoussent d'ailleurs aussitôt qu'ils les ont donnés,... disant :

— Est-il bête, ce grand dadais, de m'embrasser ainsi !... A-t-il bientôt fini ses manières !... Est-ce qu'on embrasse de la ^orte sa mèreî... Je ne puis le souffrir î... Il est insupportable, vraiment!... et qui, au fond,... par un oubli momentané de leur maternité si respectable,... ne s'en détachent que pour y revenir,... afin qu'ils recommencent encore un peu!...

Eh bien!... c'est ainsi que je t'aimais, toi,... mon colonel,... mon Piot,... mon grand dadais,... mon irrand guerrier,...

mon fils!... Je t'aimais, parce que tu étais tel que les autres,... un peu brutal,... sans foi,... sans trop de pitié,... mais qu'ainsi que les autres,... tu m'aurais vite embrassée afin de me faire tout oublier!... Querelleur aussi,... et colère, tu te le rappelles,... enfin doué d'une foule de multiples et innombrables défauts!...

Eh bien!... tiens,... en y réfléchissant, mon ami,... je crois que ce sont ces défautslà,... dont je souffrais tant cependant,... que je chérissais surtout en toi !

Et maintenant qu'il me faut les quitter pour toujours, il me semble que je les chéris encore davantage ;... que je voudrais leur élever à chacun une chapelle intérieure,... et dire ma prière devant!...

Même, je les emporte dans la tombe, les deux bras croisés dessus,., afin de ne point

en laisser échapper un seul,... car ils n'étaient pas si mal d'abord,... puisqu'ils t'ont mérité le ciel de mon cœur, plus haut et plus sûr en somme que tous les autres ciels qu'on t'a promis î...

Allons!... Allons!... Mes forces décroissent, et je ne pourrai plus écrire longtemps!... Voici l'heure de nous quitter !... Je te dis adieu !...

Mais, je te le répète,... je suis bien,... bien heureuse, vois-tu !... Ma logique et ma sagesse sont enfin assouvies!... J'ai enfin été, par cette lettre que je t'écris, ce que je suis,... une femme,... une fois,... malgré ceux qui s'attachaient à ne me laisser jamais l'être!...

Et voilà que ta des Bavettes allégée d'elle-même, qui constituait un si grand empêchement pour elle-même, s'endort du bon sommeil,... d'un sommeil tout de charme, et peuplé de rêves doux !

Tiens,... regarde,... elle a une taille

de vierge,... deux yeux éperdus de lumière et de tendresse,... deux bras enjôleurs et enlaceurs pour t'attirer vers elle,... et une bouche toute neuve afin de la poser contre ta bouche,... et te murmurer pâmée...

Ton bébé,... mon colonel,...

ton bébé qui t'adore!

EUPHRASYE.

J'avais été l'un de ces dimanches où il pleut du matin au soir... doux pays de France ! comme chantait Marie Stuart par la voix d'Eulalie ma cousine... j'avais été vers des Joinville, quérir les petits commerçants et les petits boutiquiers voltairiens, qui ont coutume de s'y ébattre, bancs d'épaisses sardines ou de harengs, le long de la berge !

Chers petits boutiquiers, gros petits potards ventripotents, petites dames à yeux perdus et à bouches en espoirs de boulesde-gomme, vous qui prenez la ligne de Vincennes parce qu'il s'y trouve plus de tun-

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nels que sur les autres, et qu'il vous plaît, après les labeurs semainiers, de vous y... pincer en famille, je vous aime à cause de. toutes Yos légères manies égrillardes, chatouilleuses, rococo, A'ous pardonnant aisément votre incompréhension de tout idéal, en faveur de vos menus gloussements sa- . tisfaits ! f

Tenez, dès mon départ, ce me fut une liesse ! J'étais monté sur l'impériale de votre train, et Dieu!... oh Dieu !... juste en face moi, l'une de vos familles s'y... distrayait enjeux suggestifs et touchants!... A chaque sortie du tunnel, je surprenais Madame tapotant les joues de Monsieur, Emile tapotant d'autres joues plus mystérieuses de sa sœur. Maria, blonde au nez rose, tapotant les mêmes mystérieuses de son frère adolescent. Vice-versâ ! Les jeux innocents se réitéraient sans nulle trêve (il n'estquetunnels sur cette ligne de dilection), et ce m'était un plaisir charmant de

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surprendre ces doux ébats, mitigé de douleur, hélas ! car n'ayant joues où tapoter... oh! donnez-moi deux joues !... une seule même !... et laissez-moi mourir!... j'étais forcé de me satisfaire de l'unique vue...

Un peu après le lieu de la catastrophe de Saint-Mandé, cette famille entra en réel délire ! Les philosophes l'ont dit, notre vie naît de la mort des autres ! Celle-ci nous pousse à nous... prouver à nous-mêmes plus intensément!

La famille passa parmi des séries de... comment dirais-je?... preuves sur preuves, au milieu de fous rires... limonade gazeuse, siphons d'eau de seltzen goguette... les diverses stations de Yincennes, Fontenay, Nogent, et je la quittai à celle de Joinville pour laquelle j'avais pris mon billet.

Joinville... Il commençait à pleuvoir...

Je descendis une rue... La pluie s'accentuait. Il régnait des bicyclistes dans des

cafés, contemplant des mollets d'espoir...' Un pont sur un étroit bras de Marne... Une barque à drapeau tricolore en mesurant la largeur. Incontinent, j'y sautai, et sans rame, d'un seul coup de main, un passeur m'envoya à l'autre bord, où la main tendue de son confrère me reçut.

Dans l'île, c'était une île, de minimes chalets émergeaient, laissant entrevoir des femmes en robe de chambre, des hommes en biceps, des boules de verre colorié sur des pelouses de mouchoirs de poche... Pêcheurs à la ligne engloutis sous des chapeaux cloches,... jeunes enfants agenouillés prenant du fretin de leur âge avec leurs casquettes...

Peu de rameurs.

De fait, le ciel gris-pommelé, en croupe de haridelle normande, les nuages gonflés comme des outres, ne tentaient guère.

Je fus tuer l'heure vers un concert humide où régnait une lueur d'aquarium. Des

assistants à parapluies ouverts y sommeillaient. Sur une estrade, des dames tristes iieignaient :

— Rendez -moi, rendez -moi mon si bémol !

Un comique faisait des efforts. Crailiuant de m'endormir, je m'enfuis de ce vert obsédant, et dans le sus-cité bateau tricolore, à travers le même étroit bras de Marne, le passeur me relança vers son confrère.

Hélas! sur la rive retrouvée, un ennui me reprit... Un ennui gris au lieu d'un ennui vert... Un ennui de mortelle pluie alanguie.

Il n'y avait plus personne... Où ces foules de joie pronostiquées par les impériales de la ligne aux tunnels? Quand renaîtraient les joues, les joues dodues dont mon désir s'altère!... les petits trafics,' les petits systèmes étonnants !

Je marchais le long de la rive, me le de-

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mandant, lorsque... était-ce à Joinville* était-ce à Xogent?... j'entrevis un fîlaériei et trois jeunes femmes à chapeaux à fleuri et culottes de bicyclistes se préparant à s*] suspendre...

Une quatrième n'osait... En dépit deî exhortations, des raisonnements, elle n( voulait...

— Mon vieux... lui disait l'une des premières,... tu n'es pas costeau!...

— Je ne le suis pas !... acquiesçait larefusante.

L'interlocutrice, qui l'était, la laissa, se balança à travers l'espace, ouvrit alternativement les jambes, les referma. Telle leg branches d'un compas... mécanique!

Puis j'entrevis — était-ce à Nogent cette fois? était-ce à Joinville?... un grand café^ un grand bal, le fameux rendez- vous tan cherché... Couvert... je n'exagère!

A cause de la pluie, la foule s'y étal amalgamée, au son d'un orchestre.

Calicots, demoiselles de magasin, canotiers, bicyclistes, hétaïres en bérets, vieilles dames tirées à quatre épingles, gros messieurs blaireux, truffeurs, jeunes gens aux nez de fraises mûres, vierges anémiques, joueurs de billard, rentiers, garçons de café, épiciers, collégiens, trottins, chiens, tous s'y évertuaient en cadence, dans de fous ;j:iroiements, coudoiements, disloquements. 11 y avait de faux hussards à plumets, ombrageant des faces de loustics bien parisiennes, quadrillant des figures entières sur les mains. D'autres, pas hussards, mais à redingotes, chefs de rayons sautillant à • loche-pied au milieu des groupes. Des plateaux de consommations circulant à bout de bras au-dessus des têtes, à travers des arcades mauresques frémissantes, sous des lustres à pendeloques de cristal, battant la polka. Des musiciens perchés au plafond, frappant des pieds, des mains, des chaises, accentuant le rythme. Des danseuses à

mouchoirs autour des tailles, pour ne pas se salir. Des danseurs buvant ces danseuses :

— Que je te boive, Irma! que je te boive, oh î mon sirop !

Un couple attirait :

Lui, jersey de laine blanche, col marin d'identique laine, tête de bébé. Elle, cheveux coupés ras, toute noire, avec un seul ruban groseille autour du cou. Elle souleva sa jupe, et l'on vit un maillot du même groseille, la modelant.

J'errai alors le long d'une île, dite de Beauté. Des crânes de gros baigneurs soulevaient des nénuphars. D'informes nombrils se profilaient. Une yole légère passa, emportée par une maîtresse d'institution, m'affirma-t-on, et ses élèves. Des baladeuses suivaient. Cafés, restaurants, bière Pousset, fritures, pompes pour pneumatiques.

La pluie tombait plus drue. Je m'assis

pour dîner et un stupéfiant mendiant chanta :

Verse-moi du vin, Margot, J"ai du cliagrin.

Plus tard, je me levai, revins vers Couvert.

C'était le soir. Du bal, la foule avait fui. Je fus en face visiter une péniche, qui depuis hélas !... tout passe !... a disparu! posée à terre sur un soubassement de pierre, et qu'on m'avait dit appartenir à un ex-aoent de la Sûreté.

Il se nommait Fauvette, parait-il, Chardonneret, ce moraliste de Préfecture, Pinson, Merle, que sais-je?

Dans la traversée une averse violente tomba.

Au débarqué, elle mua en déluge. Des gens, qui avaient encore l'air d'ex-moralistes, m'offrirent de m'abriter sous un champignon de toile, près d'eux. Je les remerciai, suivis une dame âgée, ex-moraliste

elle-même sans nul doute, qui me guida vers une salle basse, tapissée d'agréables tableaux d'explosions, de remarquables découpages de cadavres, où les agents re traités de la Sûreté ne se comptaient plus Une personne blonde, grasse, avec de enfants à sa ressemblance, mangeait dan un coin.

— N'êtes-vous pas la femme de... l'Oiseau? demandai-je à cette personne grasse... blonde...

— Oui, monsieur,... fit-elle, modeste.

— Et lui... où est-il? ajoutai-je, cherchant de côtés et d'autres...

— Il travaille ici près du comptoir...

— Ah !

Je regardai. Face brique, moustachue.

Pattes de mains classant des papiers sous une lampe à réflecteur. Sourcil froncé. Voix enrouée comme tous ses confrères. Lorgnon planté de travers, rattaché au gilet par une chaîne d'or.

Ensuite, je montai, précédé d'un compagnon que de singuliers garçons de café appelèrent « Mon inspecteur, » vers l'étage des cabines du navire (jusque-là je n'avais parcouru que la cale et la soute aux charbons), où dans un salon, je reconnus malgré leur incognito, plusieurs familles de commissaires de police, dînant!...

A Tétage au-dessus (le pont), des tables nouvelles se dressaient pour les couples. J'y jetai un coup d'œil insidieux, et eus encore la sensation nette que de nouveaux commissaires de police, sans familles cette fois, y étaient en train de s'en créer une !...

Tout en haut, près dumàt, sur la dunette, • 41 plein déluge de nuit et de pluie, une viernière ombre fatidique s'érigeait.

Celle d'un suprême commissaire de police qui, du haut de cette dunette... qu'y iaisait-il Seigneur!... je me refuserai toujours à le savoir,... semblait l'icône ruisselant de Joinville-le-Pont endormi !

Ce sont deux amoureux hollandais.

Lui, Cornélis Hooruypt, le petit-fîls d'Antonides Hooruypt, l'amiral qui se couvrit de gloire à la prise de Pontianak en Bornéo, vers 1774. Terrien renforcé, malgré son origine marine, propriétaire d'une grande partie de ces fameux moulins de Dordrecht qu'on voit giroyer sous les ciels moites, par les étendues vertes et planes, au-dessus des chemins d'eau. Un grand garçon blond et gros, de trente-quatre à trente-cinq ans, lourd, rose et doux.

Elle, Rosa van Elisaeùs, la blonde, frêle et tiède Rosa van Elisaeùs, l'unique héri-

tière de ces célèbres peintres d'intérieurs qui, de père en fils, pendant plusieurs générations, retrouvèrent l'art des Stuerbout, des Jean Mostaëre et des Lucas de Leyde. Charmante en son antique coiffe de guipures à l'Anne de Clèves, encadrant l'elTacé et pâle ovale de sa jolie figure de myosotis ; secrète et mystérieuse aussi, avec son sourire à la Joconde, ses cils en dentelles ultrafins, enclosant le susurrement d'yeux énigmatiques et discrets.

Chaque soir, régulièrement, depuis dix ans et demi environ, époque de la mort du vieil Elisaeûs, Cornélis, une fois ses affaires de la journée terminées, vient rendre visite à Rosa, et dans un identique costume de velours gris, se dirige le long de l'avenue Miéris vers la modeste maison de brique où la jeune fille mène sa vie retirée, entre ses oiseaux des iles, sa collection de fleurs vivaces, et Hànnah, la bonne javanaise qui l'éleva. Comme l'angélus de sept

heures tinte au beffroi de Saint-Godfried, il toque au marteau de cuivre de la porte basse gardée par une chaînette de fer; puis les rideaux blancs d'une fenêtre du rez-dechaussée se soulèvent un instant de même que sous un souffle invisible, et devant lui la porte s'entr'ouvre.

Il entre. Rosa van Elisaeiis se tient dans le vestibule au carreaux luisants. Il incline gravement le chef, s'enquiert de ses nouvelles. Toujours, elle lui répond qu'elle va bien et, tandis qu'elle le considère, une flamme brève, vite éteinte, passe au fond de son regard léger, et, durant une seconde, elle lui abandonne sa main. Ils se taisent alors, observent l'un vis-à-vis de l'autre une attitude embarrassée, inquiète, ne savent que dire, ont l'envie de s'excuser. Ils finissent cependant par refouler cette émotion neuve et quotidienne, se font forts contre eux-mêmes, montent l'escalier qui mène à la chambre de Rosa.

C'est une chambre virginale tendue de perse pâle à bouquets. Un lit élevé, surmonté d'un Christ, occupe l'une des extrémités, et quatre tableaux de chacun des quatre ancêtres, le Maréchal- ferrant, les Quilles, les Francs-buveurs^ V Accouchée, se détachent seuls sur les panneaux vides.

Avant de s'asseoir dans le haut fauteuil canné, recouvert de cuir, Cornélis dépose timidement sur la crédence, car nous l'avons dit, sa fiancée a la passion des fleurs, la nouvelle tulipe qu'il acheta pour elle dans la journée. Sur plusieurs meubles s'alignent déjà une foule d'autres tulipes bariolées, et tout autour de la salle à manger et du salon, et tout le long de l'escalier, et par toute la maison il en est ainsi. Il y a là la Semper aiigusta, le Vice-roi, la Mère brun presque noire, le Mariage de ma fille candide, \Œil de soleil feu, le Duc de Thol, rouge é car la te bordé de jaune. 11 y a aussi des jacinthes, des lis, des safrans, des cyclamens et quel-

ques-unes de ces clochettes mièvres que l'on cueille dans les polders. Puis de simples bulbes au haut de fines bouteilles de cristal où germent des pousses vertes.

Par la fenêtre entre-bàillée, c'est fin juin. Le jour tombe à peine. Les oiseaux des îles, cette autre passion de la jeune fille, gazouillent derrière leur cage, et làbas, au bout de l'avenue Miéris, les moulins grincent, tournant à la brise qui les secoue.

Lors, Cornélis allume son éternelle et longue pipe de porcelaine, aux paysages de montagnes suisses surmontées de glaciers avec chalets (car il semble très agréable <lans les pays de plaines basses et humides <levoir de hautes montagnes représentées). 'i il dit à Rosa, assise en face de lui, droite 't sérieuse près du poêle :

— Ohî... Rosa !... Voici déjà plus de dix ans que je viens ainsi chaque soir, et déjà vous me permîtes devons serrer la main.

Nous sommes bien heureux depuis ces dis ans, n'est-ce pas, Rosa, et nous commençons vraiment à connaître le fond de nos âmes tranquilles !...

Rosa répond d'une voix d'au-delà :

-^Ohî... Cornélis!... Nous commençons vraiment, ainsi que vous le dites si judicieusement, à connaître le fond de nos âmes tranquilles, et si nos bons rapports continuent, nous nous marierons d'ici quelques années à peine, comme nous nous ^ sommes résolus depuis si longtemps !...

— Ce sera d'une douceur ineffable, Rosa, pendant ces quelques années qui nous restent encore à vivre en fiancés, de voir nos êtres se rapprocher de plus en plus dans leur communauté de volontés, d'idées, et si je ne craignais d'éveiller votre susceptibilité, d'enthousiasmes qui les exaltent !

— Ce sera d'un charme immatériel et délicieux, Cornélis, de sentir durant cette période nos cœurs battre à l'unisson d'une

pulsation tellement régulière, identique, (hronométrique, qu'ils n'en feront quasi qu'un î... Tels les deux poids de cette vieille horloge ne lui donnent qu'un souffle et qu'un mouyement î...

Entre eux un silence se produit.

— Pourtant, reprend Cornélis, si au lieu de plusieurs, nous mettions une seule année?... Cette insolite précipitation vous choquerait, vous peinerait-elle?...

— Vous avez raison... reprend Rosa...

en une seule année nous avons peut-être le temps d'arriver à la parfaite sagesse, à la 'omplète compréhension de l'avenir qu'il nous faut !

Un nouveau silence naît.

— Si nous ne mettions que quelques mois... poursuit-il pensif, rougissant de ce qu'il ose avancer... Ne trouvez-vous pas que :e serait bien?...

— Ne mettons que quelques mois... acquiesce-t-elle... Apportez cette jolie tulipe,

cette tulipe indiciblement rose, mouillée d'azur céleste, que vous me promites, et nous nous marierons !...

— Oh î... je vous l'apporterai î... et mon adoration trouvera, dût-elle l'inventer, la fleur miraculeuse, bleue à force d'être rose, que personne ne put découvrir encore!... Mon désir veut l'offrir à votre désir Rosaî...

Sur ces paroles^ le jour tombe tout à fait. Une nuit humide et fraîche monte des canaux, et après être demeuré quelque temps, l'amoureux Cornélis, ivre d'espoir, se lève de son fauteuil et prend congé.

Le lendemain et le surlendemain, au lieu d'inspecter ses moulins, il court à travers les rues de Dordrecht, à l'instar de ces fous tulipiers de jadis qui troquaient leur fortune contre un oignon. Il se dirige aussi vers les campagnes voisines, entre chez les jardiniers, trafiquant des plantes que prise sa fiancée, et, sans regarder à la dépense,

LES FIANCÉS kVX TULIPES 221

achète tulipes sur tulipes, rapporte au discret asile de l'avenue Miéris des variétés plus belles et rares que toutes celles rapportées par lui jusqu'ici. Ah!... si le vieil Evrard Forstius, le professeur de botanique du Musée de Leyde, revenait de ce inonde, il aurait fort à faire de faucher ces fleurs éclatantes et multicolores qui se pavanent en leur gloire par toute la maison.

A force de fureter de côté et d'autre, de

ffi[';| courir les jardins, les serres, les boutiques, il en découvre qui se rapprochent d'une façon presque absolue de la nuance indiquée. Les gammes du rose qui pleure, du mauve qui danse, de la pervenche fine, de la scabieuse, de la glycine, de l'améthyste, se déroulent aux yeux ravis de Rosa, et aussi celles indécises et précises, si ardemment convoitées des amateurs, où les derniers satins violets semblent mourir de-

peEi<Bvant le bleu nouveau qui s'érige.

Des espèces magnifiques, prodigieuses, inconnues, venant des quatre coins de la terre, toujours plus près de celle qu'il dé-| sire... pas encore elle cependant!... remplissent les étagères, les tablettes, les guéridons.

Les deux jeunes gens ne savent où les mettre, s'occupent à leur inventer des noms afin de passer le temps. Toute la poésie secrète, dont leur àme d'ordinaire si tranquille est désormais pleine, chante en des vocabulaires improvisés. '§.

Il y a la tulipe Soi?' de Néerlajule, la tulipe Matinée fraîche du Zuyderzée, la Frêle dont le regard brûle ^ la Wilhebnine à P hermine, V Abraham Mignon^ V Amsterdam des veuves, la Rotterdam des cœurs lassés, etc. Il y en a qui ont des appellations aux reflets gris, perle, d'autres aux éclats de forêt vierge incendiée. Celles-là résonnent comme du bronze, celles-ci sont fines comme l'argent.

Il y en a d'ineffables — les plus belles de la Hollande — mais jamais celle qu'ils ont rèvêe !

Or, un soir que Cornélis Hooruypt, un peu découragé de ses insuccès répétés, arrive à la maison de l'avenue Miéris sans sa tulipe habituelle, Rosa van Élisaetis en une démarche de fièvre s'avance vers lui:

— Enfin... Je suis contente,... dit-elle d'une voix étrangement fragile et chaude,... que vous ne m'ayez rien apporté aujourd'hui, car c'est à moi, Cornélis, de vous offrir des fleurs pour toutes celles que vous m'offrîtes depuis dix ans...

Vous allez donc jusqu'à nos noces, qui seront célébrées dans trois semaines je vous l'annonce, cueillir chaque soir cette tulipe indiciblement rose mouillée d'azur céleste, que vous ne voulûtes jamais voir et qui fleurissait pourtant si près de vous, mon pauvre ami...

Regardez... la voilà!... fait-elle.

Et tandis que toute la folie de l'acte inouï secoue son cœur frémissant, elle lui tend ses lèvres en calice.

[Journal d'un garçon tendre, 23 septembre 18...)

... Je suis parti !...

... Encore je suis parti !

Je ne devais pourtant plus partir ! Je m'étais créé un intérieur si calme ! Une maison si paisible au bord d'une rivière ! Pas de voisins, de tracas, nul bruit. Un Ivieux domestique muet pour me servir.

Une vie réglée, tranquille, où les bonnes pournées grises succédaient aux journées grises, où j'étais heureux sans excès, mais |aussi sans ces crises affreuses, désastreuses,

qui me déchirent et me laissent pantelant sur la route î

Toutes mes blessures cicatrisées! Lever à sept heures, travail à ma table parmi ces vieux manuscrits que je collige, déjeuner solitaire vers midi. Ensuite, tour dans le jardin qui est derrière la maison, promenade vers la pelouse fleurie de marguerites, rentrée, travail assidu. Six heures, souper court, et puis dans un fauteuil, près du feu, pieds aux chenets. A la lueur d'une lampe, lecture de livres amis jusqu'à minuit. Coucher, et le lendemain, je recommençais ma vie...

— Ah ! pensais-je, grâce à cette volonté forte qui supprimera l'imprévu, tu vas donc être heureux, enfin! enfin!... Ta maison sera close à toutes ces petites épouses qui venaient te tyranniser sous couleur d'amour et qui, toutes, à qui mieux-mieux, te mentaient. Tu seras fier de toi désormais, content d'agir à ta guise ! Fier!... Contenl!...

Or, un matin, un matin bien ordinaire, où je m'étais levé, ma foi, ainsi que tous les autres matins, voilà que, soudain, quelqu'un vint sonner à ma porte. C'était justement — quelle visite imprévue ! — une de ces petites épouses comme celles que je fréquentais autrefois. Je l'aperçus un instant par la vitre. Elle avait, me sembla-t-il, des yeux bleus, des cheveux blonds en frisettes, et je tirai les rideaux pour ne la voir plus.

— Tu n'iras pas avec la petite épouse aux yeux bleus et aux cheveux en frisettes, me disais-je... Tu t'es juré de n'y plus aller î ... Tu n'iras pas î .. .

La singulière petite sonna de nouveau.

C'était un tintement très tendre que sa douce main imprimait à la sonnette, et je remarquai que, dans mon cœur, que je croyais devenu cloître, solitude, il y avait aussi un tintement très tendre qui répondait.

— Tu n'iras pas lui ouvrir!., répétai-je,

pressant ce cœur à deux mains pour le rendre plus fort contre lui-même, l'empêcher de tinter à la sonnette.

Mais, tandis que je parlais ainsi, je marchai, en dépit de moi, vers la fenêtre, collai mon oreille à la vitre pour entendre cette sonnette encore sonner.

Au dehors, la voix de la petite femme disait... oh! sa voix d'enfant évocatrice, me rappelant d'autres voix aimées qui se mirent à répondre à la sienne, de même les cloches des églises se répondent dimanche matin!... la voix disait :

— Vite ! Ouvre ! Tu sais que tu ne pourrais survivre à ta peine et mourrais de douleur si tu n'ouvrais pas !

Alors, bien que ne voulant pas ouvrir et m'en réitérant gravement le serment, car je devinais trop, hélas ! d'après d'analogues aventures, ce qui allait s'ensuivre si je m'oubliais,... pas à pas,... me jurant encore que je n'irais point, . . . avançant à peine pour

moins me voir avancer,... j'allai pourtant, malgré moi, vers cette porte!... Silencieusement, mystérieusement, pour moins l'entendre grincer dans la serrure, j'en tournai la clef, et, une fois la porte ouverte, d'un coup, marchai vers la petite, la délicieuse et svelte petite, me jetant à ses bras, bouche aux lèvres, pâmé !

Longtemps, nous restâmes embrassés.

La première, elle se retira, me prit la main de même qu'on la prend aux enfants qu'on mène à la promenade, et, tandis que ses yeux ne me quittaient pas, •Haient, comment dirais-je ? entrés, cloués par le prolongement de leurs rayons dans les miens :

— Viens!... me dit-elle avec un sourire de volupté et de pureté, une moue candide et légère.

Oubliant pour elle ma maison, ma raison, j'allai, je la suivis.

Nous marchâmes le long d'une grande

route bordée de peupliers, nous marcha mes sans arrêter.

— Je t'aime î... je t'aime ! murmurai-jeî Je te suivrai partout où il te plaira de me mener!

— xVime î... répondit-elle.

— Ecoute... poursuivis-je... j'avais tant souffert que je ne croyais plus à la passion! Mais celui qui a eu soif aura soif!... J'ai soit!... Ma gorge brûle!... Tiens, je veux abolir ma pensée pour n'être plus qu'un désir!... Comment t'appelles-tu, dis, toi qui aujourd'hui m'as pris ma vie?

— On m'appelle madame de Douceur, fit-elle, câline... C'est moi qui caresse les hommes lorsqu'ils ont besoin d'être caressés...

Il me semblait que j'avais déjà ouï son nom. Fréquemment, oui, j'avais du l'entendre. Je joignis les mains, et, continuant:

— Répète... Oh ! répète que tu es bien cette madame de Douceur que j'attends.

Dis-moi que tu es aussi la madame de Baume pour les blessures qui saignent, la madame de Ciel pour sécher les yeux qui ont pleuré!

— Je suis tout ce que tu souhaites que je sois!

— Oui!... Je ne savais plus!... J'avais oublié!... Mais, je le vois, il n'y a que la passion, la tendresse, la caresse, que ta poitrine, ô la plus douce de toutes les madames de Douceur, pour y poser sa tète endolorie...

— Viens ! répéta-t-elle, rose d'émoi.

Nous continuâmes.

Au ciel, les étoiles naissaient, nous poursuivant de clins d'yeux. Nous allâmes vers une grange où séchaient des herbes odorantes.

Nous nous y couchâmes aux bras l'un de l'autre, et, par la nuit longue, j'eus la lumière de ses regards bleus pour veilleuse, la douceur de ses cheveux frêles pour oreiller.

Mon Dieu ! Que je fus heureux cette nuitlà î Qu'avais-je passé tant de nuits sans l'être! Dieu de l'étreinte saintej^ pardonnemoi !

— Tes lèvres ! disais-je sans cesse... et elle me donnait ses lèvres... — Tes lèvres encore! et elle me les redonnait... Vraiment, existe-t-il autre chose que des lèvres?... Je veux boire et reboire aux lèvres sans me désaltérer !

Et je bus, amant ivre, à celles de madame de Douceur !

Encore, nous allâmes par des routes nouvelles, vers des pays lumineux.

De délicieuses routes ne finissaient pas; elles semblaient d'étincelants rubans de lumière par les plaines vertes. Chaque soir, nous entrions dans de nouvelles granges, où nous nous aimions.

Ah! la succession de nuits célestes où, sans que personne le sût, je vous mordais à même, pommes du Paradis !

Folie et frénésie exaspérées!

Depuis longtemps, je jouissais de cette félicité intangible, exquise, quand, un jour, madame de Douceur me dit de l'attendre une seconde. Elle allait cueillir une fleurette, parmi des branches, et revenait.

Elle partit. Je la suivis quelque temps, la chère et douce créature. Elle se glissa dans une charmille, où j'aperçus sa robe rose d'espoir. Elle disparut.

Je l'attendis!... Elle ne revenait pas!... J'avais beau me rassurer en me rappelant ses dernières paroles!... Elle ne revenait pas !

Tout le jour j'attendis. Je vis s'avancer la nuit. Je restai toute cette nuit à frissonner sur la route. Naquit l'aube triste. Elle ne revenait pas !

Elle ne revenait pas.

Que devais-je faire alors ?

Retourner?... Au point de départ,... au pays que j'avais quitté,... où je menais l'an-

cienne vie grise, qui ra'apparaissait si grise désormais!... Retourner?

Non!

Si ! Hélas ! 11 le fallait !

Je le sentais! C'était fini!

Je m'en fus !

Dans les granges où nous couchions deux, je couchai seul, cherchant vainement dans les herbes odorantes son empreinte froidie. J'errai tel un pauvre, un malheureux, le long de ces chemins mornes, jadis rubans de lumière dorés... Les pays éblouissants se transformèrent en contrées pluvieuses...

— Ah ! pensai-je, rentrant enfin dans ma maison et tombant dans mon fauteuil, près du foyer éteint... elle était donc pareille aux autres!... Elle m'avait donné le bonheur pour me laisser plus abandonné !

Et, de môme qu'avant mon départ, je me mis à jurer solennellement de ne plus céder à toutes les tentations de ces petites

épouses qui vienneut sans cesse!... J'ai trop crié, saigné, souffert ! Je suis trop un être de déchirures et de meurtrissures désolé î Je ne veux plus souffrir!... On sait bien que je ne le peux plus !... Il faut que ma douleur ait un terme!... Que mon sang s'arrête de couler enfin !

Il ne s'arrêtera pas !... Il continuera jusqu'à sa dernière goutte, et j'aurai beau solennellement jurer, rejurer et lutter : Ah! je le sais bien,... il suffira qu'une nouvelle dame de Douceur, une petite aux yeux bleus et aux cheveux en frisettes, sonne à ma porte pour que j'aille lui ouvrir comme j'ai ouvert à toutes les autres, et parte à sa suite jusqu'à ce que je tombe pour ne plus me relever!...

— Madame de Douceur!... Madame de Douceur!...

Dans un petit pays perdu au fond de hautes montagnes se trouvait la maison de mon oncle. C'était une habitation blanche aux volets verts, au joli perron en bois ouvragé, surmonté de jasmin de Virginie et d'une porte en ogive. Un étroit jardin la précédait, orné d'une pelouse verdoyante et de sapins sombres dont les cimes se mêlaient au ciel bleu.

Quand j'arrivai près de cette maison, j 'aperçus à la porte deux toutes jeunes filles et un enfant qui m'attendaient. Ils me regardaient venir avec impatience, me faisant signe de loin. C'étaient mes deux cousines

Estelle et Clémence, vraiment grandes pour les quinze et seize ans qu'elles venaient d'atteindre, et leur petit frère Pierre queje n'avais vu qu'au berceau. Sur la laine noire du corsage de mes cousines se détachaient de fines roses pâles, et là-bas, accoudé au perron, j'aperçus leur père, mon oncle, en noir lui aussi, qui, tout ému, m'attendait. — Ah!... mon enfant, me dit-il lorsque je fus près de lui, quelles affreuses circonstances il fallut pour que tu viennes !... Quelle douleur de penser que ton pauvre père ne t'accompagnera plus !

— Mon père !... fîs-je baissant la tête ; et je sentais les larmes me monter aux yeux.

— Tu seras ici comme chez lui, ajouta mon oncle d'une voix grave, et puisque tu l'as perdu, nous le remplacerons auprès de toi.

Mes deux jeunes cousines s'étaient rapprochées, me prenant chacune une main,

et tandis que mon oncle répétait encore sa phrase d'accueil, le petit Pierre me tendit son front que j'embrassai.

La soirée se passa infiniment doucement au milieu d'eux quatre. Nous eûmes d'interminables conversations empreintes d'une grande confiance. L'on me parla de mes études, de mes aspirations, de mes goûts, puis Ton m'accompagna jusqu'à une petite chambre toute blanche, où je me couchai.

Les premiers jours qui s'écoulèrent au Tond de cette province perdue furent d'un aime absolu et profond. Au bout de peu de temps je m'accoutumai si bien à cette nouvelle existence qu'il me semblait la mener depuis toujours.

Chaque matin les deux sœurs étaient levées lorsque je descendais, me recevant

avec leurs doux yeux, leurs paroles d'alTection. C'étaient entre nous des conversations d'un tour délicat, d'une intimité touchante. Nous avions mille confidences à nous faire, mille questions à nous poser. Nous nous informions des moindres détailsde notre vie, trouvant un vif plaisir à descendre ainsi au fond de nous-mêmes.

Bientôt à ces colloques familiaux ma tristesse s'atténua. Une fois j'allai jusqu'à m'égayer avec elles.

Nos rires de fraîcheur emplirent tout à coup toute la maison.

Dans le courant des après-midi, nous prîmes coutume de faire de longues promenades. D'ordinaire, mon oncle ne nous accompagnait pas. Seul le petit Pierre courait devant nous, jouant au cerceau ef gambadant par les prés. Nous marchions tranquilles derrière lui, le long des allées vertes, nous asseyant en de petits bosquets touffus au bord de l'eau.

Estelle se tenait à ma droite, Clémence à ma gauche. Déjà Estelle possédait une beauté captivante, des cheveux noirs en diadème sur un front ovale et blanc. Clémence, plus petite, de traits moins réguliers, avait des caresses enlaçantes comme un réseau.

Les yeux d'Estelle luisaient ainsi que des perles bleues. Non ; plutôt ainsi que ces étoiles d.e saphir pâle qui pointent au zénith l'été. Les yeux de Clémence semblaient des fleurs des champs.

Au fond, j'ignore laquelle j'aimais davantage, et je crois que je les préférais Tune à l'autre, selon peut-être que je me tournais de leur côté. N'étaient-elles deux sœurs pour moi d'ailleurs, deux sœurettes dévouées et sensibles? N'était-il naturel que je les aimasse également?...

... Plus j'y réfléchis, plus je conçois à quel point il m'eût été impossible d'établir une préférence entre elles, de céder à

l'affection de l'une, au détriment de l'autn qui en eût pâti.

Ah !... les bienheureux soirs passés sous' la tiède lumière de leurs regards, alors que Pierre feuilletait des livres d'images, que mon oncle, gagné par le sommeil, murmurait avant de s'endormir sa phrase habituelle :

— Petits enfants... tenons-nous la main dans la main,... et mettons nos cœurs en douceur !

Plus je vivais avec eux... avec elle?, plus les liens qui m'attachaient à eux... à elles, augmentaient d'attendrissement, de violence.

— Mes chéries... me hasardai-je à leur dire, voyez combien les plus durs malheurs deviennent parfois sources des voluptés les

plus profondes!... Si je n'étais venu vous trouver un jour tout désolé à la suite de la mort de mon père, comment vous eussé-je connues?

Elles convenaient qu'en effet, sans cette grande infortune qui m'advint, nous ne nous serions peut-être point connus ; que notre joie actuelle ne fût point née.

A cette idée, elles se rapprochaient de moi frissonnantes, et je sentais à la promenade leurs chers bras me frôler plus étroitement.

Moi aussi, je les serrais plus fort sur ma poitrine chaque soir en les quittant. Ce mot (( mes chéries î... » devenait décidément ma façon de les appeler, je le répétais amoureusement le long des ténèbres de Tescalier... très bas... très bas : Mes chéries!... Mes chéries !... et elles, par candeur badine, me tendaient le bout de leurs doigts, que je baisais.

Soudain, un jour, de grands voiles qu'on m'avait noués autour de la figure s'envolèrent.

J'étais dans ma petite chambre blanche à travailler, quand j'entendis à la porte de légers tapotements discrets que je connaissais.

J'allai ouvrir.

Chose curieuse, ce fut Estelle seule qui entra. Clémence ne l'accompagnait pas. Où était-elle ? Pour la première fois je ne voyais pas les deux sœurs ensemble.

Malgré son air de décision extraordi-j naire, ma jeune cousine paraissait troublée;] et comme je lui demandais ce qu'était devenue sa sœur, elle me répondit d'un ton presque sec qu'elle n'en savait rien ; qu'au surplus, il ne s'agissait pas de Clémence, ce jour-là.

A ces paroles singulières, je la contemplai sans comprendre ; puis, la prenant affectueusement par la taille, je la menai vers la fenêtre où je lui demandai de nouveau ce qu'elle avait fait de Clémence, ce qu'il y avait?

— Il y a... je ne pourrai jamais vous le dire, mon cousin... dit-elle.

— Dites quand même, Estelle... insinuai-je... Vous savez bien que nous n'avons plus rien de caché entre nous.

— Oh !... dit-elle... je crois bien que je vais briser quelque chose... si je l'aVoue.

— Avouez et ne craignez rien... murmurai-je encore.

— Ilya... vous ne le répéterez jamais, supplia- 1- elle mains jointes... Vous le jurez... Il y a que je vous aime sans doute, car je veux me marier avec vous î

Juste comme elle finissait sa phrase...

dans un très court moment de silence qui suivit... (j'étais stupéfait, plutôt cons-

terné... ahî je pleurais... oui, je crois que j'étais prêt à pleurer... tant j'étais ému)... tout à coup, Yoilà que j'entendis un étrange choc au fond de la chambre.

— Cielî... s'écria Estelle... Clémence qui est tombée derrière la porte !... Elle écoutait... Elle écoutait...

— Quoi?... Que signifie?... m'écriai-je.

— Elle écoutait... répéta-t-elle désespérément.

Et elle s'enfuit à moitié folle, éperdue, tandis qu'ainsi qu'elle l'avait dit, derrière la porte, dans le couloir, je trouvai la pauvre Clémence évanouie.

Quelques jours après, lorsque les deux sœurs furent un peu revenues à la santé et à la raison, je résolus de les prendre à part et de leur parler. Mais vraiment, tandis

que je les promenais à mes bras dans l'étroit jardin de sapins verts, je ne me sentais plus le tendre lien de jadis entre elles, mais une sorte de frontière vivante entre leurs jeunes et déjà féroces rivalités.

— Dites-nous... paraissaient répondre les petites obstinées à tous mes conseils, dites-nous à tout prix, coûte que coûte, entendez-vous bien, cousin ? qui vous préférez de nous deux.

— Est-ce moi?... demandaient instamment les yeux d'étoiles bleues d'Estelle... C'est moi, n'est-ce pas ?... ajoutaient-ils, penchés de mon coté et laissant retomber leurs paupières.

Aussitôt, dans leur innocence de fins myosotis, les yeux de Clémence reprenaient passionnément :

— C'est moi!... c'est moi!... et vous ne me laisserez plus mourir de douleur en le niant !

— Fi !.. les méchantes, ripostai-je désolé.

les méchantes qui se plaisent à profaner le grand amour que j'ai d'elles. Étes-vous donc en âge de vous marier, cruelles?... Pourquoi vouloir me forcer à choisir entre vous deux que je chéris également ?

— Il faut choisir î... reprenaient-elles. Dans la vie d'ici on est fait pour choisir!... et malgré cet âge que vous nous reprochez, nous sommes des femmes de cette vie-ci désormais!... Vite, vite, dites-nous qui vous avez choisie !

— Je vous en prie! je vous conjure!... N'abolissez pas le rêve exquis où je me promène, le rêve de vos deux tendres têtes couchées sur ma poitrine,... de vos têtes éternellement embrassées !...

Mais, quoi que je fisse, leurs yeux, leurs yeux entêtés m'ordonnaient plus fort que jamais de me déclarer ; et je le présageais trop, tandis que je les promenais ainsi l'une à droite, l'autre à gauche, chacune s'efforçait de me déchirer l'àme de ses ongles, et

(le la brandir en trophée de victoire devant sa petite rivale, qui en fût devenue furieuse d'envie.

Alors, comme je ne voulais pour rien au monde tuer Tune de ces deux douces sœurs que j'adorais, et que j'adorerai toute mon existence, je le jure, en élisant, sans raison de ce dur choix, l'autre, je fis, la nuit, un paquet de mes vêtements, laissai sur la table une lettre pour mon oncle, et quittai furtivement cette maison, où l'on me refusait l'amour.

Une petite lune tragique brillait au-dessus des sapins.

Je me dis :

— Ya... va... pauvre enfant... Et porte ta vie durant dans ton cœur meurtri cette étincelante maison des chéries,... que les

incompréhensives chéries rendirent inhabitable à ton cœurî...

Et je partis...

Depuis,... je porte la Maison des Chéries dans mon cœurî

BRULAxNTE

Il était jadis une petite fille qui s'appelait Brûlante. Elle avait une taille fine, des cheveux blonds, des lèvres roses, et ses yeux, où toute son àme se concentrait, étaient doués d'une telle mobilité qu'il semblait y bruire un feu ardent. Elle naquit d'un meunier et d'une meunière, passa toute son enfance à la campagne et grandit avec les oiseaux.

Un jour qu'elle se promenait dans une sente, elle vit venir à elle un petit garçon qui avait une très jolie figure et qui lui sourit.

— Oh ! comme tu as une jolie figure, petit 1 lui dit Brillante. Viens près de moi, je voudrais te regarder.

— Non, petite, répondit le petit ; ma mère m'a dit de me presser et je ne peux pas rester...

— Attends un peu pourtant, que je regarde ta jolie figure, petit.

— Petite, quitte ma main. Il faut que je m'en aille vite, je te dis...

— Ecoute,... nous nous amuserons tout le jour ensemble.

— Je ne peux pas, petite.

— Nous courrons dans les prés!... Nous nous cacherons dans les bois!,.. Veux-tu?

— Je ne peux pas.

Il quitta Brûlante qui s'efforçait de b' retenir... Et, comme celle-ci ne s'y attendait guère, elle tomba à terre et se mit à pleurer.

Mais à peine avait-il fait quelques pas. qu'il revint sur sa route et, la voyant si

malheureuse, ses yeux s'attendrirent, et bien gentiment il l'aida à se relever.

Elle s'était un peu blessée en tombant... Elle défît son bas et lui fît signe que sa jambe saignait.

Il alla chercher de l'eau au rù voisin, en rapporta quelques gouttes entre ses paumes jointes, pour la guérir.

— Tu vas mieux? Tu vas mieux, petite ?

Elle pleurait encore.

Il la consola.

Puis il l'effleura d'un baiser léger au front afin d'adoucir sa blessure.

— Que tu es gentil, que tu es gentil, petit!

Il l'embrassa une seconde fois, une troisième, et quand elle fut mieux, demeura encore près d'elle, lui parlant...

— Comment t'appelles-tu? demandat-il...

— Brûlante, dit-elle; et toi?

— On m'appelle Tout petit Louis.

— Tout petit Louis... je faillie, Tout petit Louis!...

— Moi aussi je t'aime, Brûlante!... mais il faut que je parte...

— Que tu partes!... Déjà!...

— Adieu, Brûlante, adieu!...

— Tout petit Louis!...

— Adieu, Brûlante!

Une fois rentrée, Brûlante pensait à sa rencontre, n'étant plus à ce qui se faisait au moulin, laissant charger les sacs sur les voitures sans aider ainsi que d'habitude son père à les corder.

La farine tombait par les ouvertures en fins sillons blancs, et Ton avait beau lui dire de prendre garde, que c'était de bon pain qu'elle perdait, de bon pain qui serait la

joie des pauvres gens qui en manquaient, elle ne prêtait guère attention aux pauvres gens ni à leur pain.

Elle ne s'occupait point non plus du linge que, suivant la coutume, venait de lui confier sa mère, tirait Taiguille sans avancer, toute rêveuse dans sa petite taille, ayant fini de fredonner ses chansons.

Elle sortait à chaque instant. Inspectant de-ci, de-là. Ayant l'air d'attendre.

Et tandis que Père François comptait gravement ses sacs avant de les charger :

— Nonante-six, nonante-sept, nonanteneuf,... elle lui insinuait qu'il avait de la patience de reste,... qu'à sa place elle ne les compterait pas.

— Quoi, Brûlante, toi si sensée, voilà que tu me conseilles de ne pas compter mes sacs !... Je ne te reconnais pas, ma Brûlante !

— Moi non plus, Père François, je ne me reconnais pas !... Je ne reconnais d'ail-

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leurs rien d'autour de moi, et les grandes ailes de notre moulin tournent si lentement, que je ne reconnais plus notre moulin !

Vers huit heures, quand elle eut dit bonsoir à tous, elle monta dans sa chambre.

Elle se déshabilla, posa ses vêtements en ordre sur une chaise, ferma doucement les rideaux, alla regarder au trou de la serrure, écouta à la cloison si ses parents dormaient, puis, assurée d'être seule, sauta sur son lit, souffla sa chandelle, et croisant les bras sur sa poitrine, osa dire :

— Maintenant, reviens vite dans la sente avec moi, et ne te fais pas prier, mon Tout petit Louis !

Elle ferma alors les yeux, l'appelant encore.

A mesure qu'elle les fermait, il lui semblait que celui qu'elle appelait s'approchait d'elle.

Uu moment, elle le vit tout près... tout près...

— C'est que vois-tu, petit, il ne faut pas que ta jolie figure, que j'aime tant, s'en aille... Il faut que je la tienne à côté de moi, sans cesse, que je puisse l'embrasser comme tantôt...

... Tiens, pose-la le long de la mienne, que je la berce, que je la câline. — Dodo — la figure jolie, do — comme la petite enfant de la laitière — la jolie figure...

... Ciel î... Qu'ai-je?... Que dis-je?... Je parle de baisers, de figure que je câline,... et au fond je suis seule,... j'ai froid, je tremble,... je ne suis qu'une pauvre petite fille,... qu'une malheureuse petite dépourvue...

Elle se leva.

— Si ! J'ai raison ! ... Je vais prendre mes

socques,... me rhabiller,... et par la nuit claire aller te trouver!

Une nuit de paillettes et d'étoiles.

Un ciel de pivoines roses.

A peine vêtue, la figure rose ainsi que le ciel, Brûlante s'en va toute seule par les prés.

Elle pense :

— On m'a dit qu'auprès de la mère Mérielle, la cafetière de la Troie, celle qui me paye de l'anisette chaque fois que je passe, habite une pauvre veuve avec un petit garçon. Ce petit garçon sort très peu, ce qui fait que je ne l'ai jamais rencontré ; mais on assure qu'il est aussi beau que les anges de l'église, et je me rappelle qu'on a prononcé un nom en parlant de lui !... Ce doit être... oui, ce doit être le nom de celui que je cherche !...

... Voilà... Je prendrai cette sente, puis celle-ci, suivrai sous les saules le rù de Rutaine, traverserai la ruelle des Coudriers, ensuite la haie d'épines rouges où les grands gars se battent à coups de pierres, la futaie bleue où les filles se tiennent enlacées... Je monterai au calvaire de la Bienheureuse... Les oies du garde ne le réveilleront pas, ce garde!... De là, je n'aurai qu'à descendre à la Troie,... apercevrai le café de la mère Mérielle... Juste à côté, la maison de la veuve...

Tiens... Je me rappelle!... Volets marrons, clématite... C'est à droite de la chambre de la mère... A droite... Et Tout petit Louis est à gauche,... naturellement... car la fenêtre la plus étroite est à gauche,... derrière le haut soleil jaune... J'ai trouvé !

Allons, je vais m'avancer sans bruit...

cogner tout doucement... tout doucement le long de cette étroite fenêtre...

-^BRULAÎsTE

— Toc... Toc... Toc...

— Qui va là?

— C'est Brûlante.

— Quelle Brûlante?

— La Brûlante de tantôt, dame !

— Celle de tantôt. . . Mais pourquoi me réveille-t-elle, cette Brûlante?

— Ouvre la fenêtre. Elle te le dira.

— Mon Dieu... Où est la fenêtre maintenant?

— Par ici... Dépêche... Voyons...

— La voilà ouverte.

— Tout petit Louis, c'est moi ! Me reconnais-tu ?

— Oui, je te reconnais... Pourtant, ne parle pas si fort... Ma mère t'entendrait.

— Quand elle m'entendrait !

— Elle dirait que tu es une farfadette, pareille à celles dont on conte les his-

toires, qui détournent les petits garçons...

— Parlons plus bas, alors.

— Que yiens-tu faire. Brûlante?

— Te demander de sauter par la fenêtre, de partir avec moi?

— Où, partir ? Où veux-tu que j'aille avec toi?

— Donne la main, je te le dirai.

— J'avais chaud dans mon lit... J'aurai froid dans la nuit où tu veux me mener.

— Tu auras chaud dès que tu m'auras donné la main.

— Le vent soulève ma chemisette; j'ai la peau toute gelée maintenant !

— J'entourerai de mes bras ta chemisette. Tu ne gèleras plus. Tout petit Louis.

— Où partir, enfin?

— A Rome, où les cloches sonnent !...

A Pondichéry, où grignotent les souris!... Le long de la sente à travers champs qui fait le tour du monde, celle où les mar-

guérites grimpent jusqu'aux étoiles, où les étoiles descendent en cachette jusque sur les maro'uerites.

— Mais, ma mère, je ne la peux quitter!

— J'ai bien quitté la mienne !

— Que deviendrons-nous par les jours de pluie ?

— Il n'y en aura pas de jours de pluie !

— Par les soirs d'orage?

— Il n'y en aura pas de soirs d'orage.

— J'ai peur! Voilà que je te regarde et que je ne te reconnais pas !

— Tu n'auras plus peur... Tu me reconnaîtras...

— J'ai peur... Très peur...

— Je t'embrasserai à chaque pas, pour chasser ta peur!

— Tu n'es plus Brûlante... Il y a quelque chose dans tes yeux !

— Je ne suis plus Brûlante !

— Tu n'es plus Brûlante... Je vais fermer la fenêtre et me recoucher !

— Tu ne la fermeras point... Tu ne la fermeras point !

— Va-t'en, ou prends garde... Je vais appeler.

— Tu n'appelleras point!... Tu n'appelleras point !

— Si... si... j'appellerai!

— Non!...

— J'appelle... Mère!... La petite farfadette est venue !

— Qu'est-ce que tu dis?... Qu'est-ce que tu fais?...

— J'arrive, mon enfant, j'arrive !

— Vite... Elle va m'emporter!... Elle va m'emporter !

— Tuas percé mon cœur de petite fille,... mon petit sang coule tout autour de moi !

— Me voilà... mon enfant... me voilà!

— Mère !... mère !

— Ah! Tout petit Louis! J'étais ton

bonheur... Tu n'en as pas voulu! La

flamme brûlante de ta vie, qui s'est éteinte !

Elle s'enfuit.

A la fenêtre, la mère et le fils ont beau la chercher, ils ne voient, n'entendent plus personne !...

Plus de petite fille rose courant la campagne la nuit,... plus de farfadette, ni d'amoureuse.

Seule, une fine robe au fond d'un puits, une légère chevelure flottant sur Teau nocturne, et toute la nature, les arbres, les ruisseaux, les fleurs, les étoiles, chantant au-dessus de la pauvre morte tuée une fois encore par l'incompréhension d'un petit garçon :

Avons perdu Brûlante Qui comme nous aimait, Avons perdu Brûlante...

Et notre àme est pleurante !

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