M. DE BIÈVRE
Il tient une des places les plus importantes de ce recueil. Cet écuyer de Monsieur, ce mestre.de camp de cavalerie, ce marquis fils d'un chirurgtten du Roi, cet auteur d'une assez bonne comédie qui resta longtemps au répertoire, — le Séducteuvy — est moins connu par ses titres et par ses services que par \£ti nombre prodigieux de calembours, dont beaucoup sont exécrables.
On peut déclarer que M. de Bièvre a discrédité le genre. Pour lui, la confection du jeu de mots fut, à la lettre, .un métier qu'il exerça sans relâche, en tous lieux, à toute occasion.
Voici un choix de ses saillies ; -^ je les ai, autant que possible, dégagées des inepties que les Bièvriana placent sur la même ligne.
« Marquis, disait un jour Louis XVI, vous qui faites des calembours, faites-en donc sur moi ?
— Sire, vous n'êtes pas un sujet. »
Le comte d* Artois lui fit faire un à-propos du même genre dans une autre circonstance (1775).
tt Monsieur de Bièvre, avait-il demandé, je ne vous demande qu'une pointe, mais je la veux courte & bonne.
— Monseigneur oublie que nous sommes en été... Les courtes-pointes ne sont pas de saison. »
A la cour, les propos-de M. de Bièvre
s'acèrent hardiment. On sent que sa manie est entourée d'indulgence. ,
t .Voilà un prince revenu sur Teàu. Il fait des choses bien louables, » — proclame- t-il en voyant le duc de Chartres, duquel on médisait fort, retirer son jockey de la rivière, & mettre en location les boutiques de son palais. »
« Monsieur Le noir n'Kplxxslsi peau lisse, »
annonce-t-il encore en voyant qu'une éruption a couvert de boutons la figure du lieutenant de police (lyyS).
« Comment M. Lenoir a-t-il pu prendre pour maîtresse une dame Leblanc? se fait demander M. de Bièvre pour répondre :
M C'e&t pour faire œuvre pie. »
Après un repas dans le menu duquel un
plat de haricots 'avait sans doute eu l'honneur de figurer, Louis XVI livre passage à quelques ilatuosités. M. de Bièvre de murmurer dans les groupes :
« Bonne nouvelle! Des bruits de paix courent à Versailles. » *
On craignait alors beaucoup la guerre.
Grimm, qui rapporte cette équivoque mémorable (24 février. 1778), ajoute qu'un seigneur dont par malheur on n'a point retenu le nom, reprit :
« Vraiment, ils n'ont pas lieu sans fondement. »
Bien avant la chanson de Vatout, on a célébré le maire d'Eu. Lors de la convocation des notables, M. de Bièvre allait répétant que le maire d'F)u serait de l'assemblée, mais que le maire d'Avalon avait refusé de se trouver près de l'endroit où il siégeait.
II avait honoré du sobriquet mythologique de Dardanus le marquis de la Villette, dont les goûts antiphy^ques- jouissaient du plus déplorable renom.
Dans le feu d'une discussion avec le chevalier de Damas, il s'écrie : *
« Vous êtes tranchant. Monsieur. Rien qu'à cela, j'eusse deviné en vous un Damas. »
Après avoir assisté au grand couvert à V^ersailles, il affirme avoir vu des huîtres traverser.le palais royal.
M"« Desrones lui fait don de son portrait.
Il trouve l'œuvre mal réussie, tout exprès pour placer cette critique :
« Quel mauvais peintre a pu faire une croûte de ma mie? »
- Ne célébrez pas devant lui. le- mérite des
bougies composées par le chirurgien Dar.an pour prévenir les rétentions d*urine. 11 s'en moque en déclarant que l'inventeur prend
des vessies pour des lanternes (1773).
M. de Bièvre voulut être de TAcadémie.
Et pourquoi pas? Sans compter sa comédie du Séducteur, n*avait-ii pas fait la tragédie de Vercingeto-Rixe (i TjoJ, les Amours de Vange-lure et de la fée-lure ^1772^, YAlmanach des Calembours fiTjiJ^ et la Lettre à la comtesse Tatiôn, par le sieur de Bois 'Flotté, étudiant en droit fil?
Mais la candidature de Tabbé" Maury
triomphe, et Bièyre se console académique-
ment en murmurant :
« Omnia vincit amor et nos cedamus amori. »
Au théâtre, il dit, en écoutant siffler^ le
Persiffieur de Sauvigny : « Ce père a bien des enfants au parterre, v.
Il dit : « Ma foi! je suis de Tavis de l'aspic! »... au dénouement de la Cléopdtre de Marmontel, où un aspic fabriqué tout exprès faisait entendre un sifflement préparé par Vaucansonjle grand faiseur d'automates.
' Il définit ainsi V Adèle de Ponthieu,œu\Tc de Saint-Marc : « Opéra de cinq marcs qui ne pèse pas une once. »
Enfin demandez-lui son sentiment sur Arlequin, il répondra triomphalement qu'il le préfère à Lekain, parce que le premier possède un art qu'on ne trouve pas dans le second.
Le marquis de Bièvre remet à Prault, son
libraire, le manuscrit de sa comédie ^du Séducteur. Prault s'avise de trancher du magister. ^
« M. le marquis, lui 'dit-il, voici ;qui vous classe parmi nos meilleurs auteurs drama-i tiques, mais plus de calembours, car...
-:- Ah ! pardi ! c'est nous la donner belle !. Puisque tu le prends ainsi, mon cher Prault, j'en ferai sur toi & sur toutes ta maison.— Pour tai, tu es un Prault blême (en effet, il est très-pâle). — Ta femme, une PrauU fanée (elle a cinquante ans), r- Ta fille, une ^ro nobis! »
« Gare la prophétie ! car elle est assez * jolie ! » ajouta la Correspondance secrète de 1784, à laquelle j'emprunte le récit de ce tour de force.
il fallait que tout chez lui conservât un reflet de -sa passion ftivorite. Sa compagne
même recelait plus d'un monument élevé
au calembour.
On connaît Thistoire de sa laiterie, sur
a porte de laquelle il avait fait peindre un I majuscule, — .pour le seul plaisir de dire au visiteur : — « Qu'y a-t-il là ?
— Je ne sais.
— Comment, vous ne reconnaissez pas \9i lettre 19^
Il ne faut donc pas s'étonner si Bièvre est sacré grand calemhourdier par tous les
nouvellistes du temps, Métra en tête.
Plein de son art, le facétieux marquis ne respecte plus rien. Tout passe sous le joug étroit de l'équivoque.
Mole tombe malade.
« Quel fat alité, » murmure le grand calembourdier en voyant tout Paris assiéger la porte de cet acteur à bonne^ fortunes.
« Voilà une fausse nouvelle; dit-il à celui qui Iiii annonce la mort du niaréchal de Conflans (1777).
"T Vous ne croyez donc à rien.
— Pourquoi cela! je parle d*une fosse nouvelle à creuser. Rien de plus 1 »
Au mois de septembre 1764, on enterre un jeune homme que la Miré, de TOpëra, .passe pour avoir poussé à sa perte. Le grand calembourdier propose aussitôt un projet de tombe, avec cette épitaphe musicale :
la mi ré la mi la,
Son carrosse croise un convoi funèbre.
« Cocher? n'avancez pas! crie le grand calembourdier... Mes chevaux prendraient le mors aux dents. »
Enfin, ô comble de la Y'^o^^'^^^o'^ •
M. de Bièvre n'a pas même fait grâce aux bas-bleus de son temps, il leur a décoché cette pointe empoisonnée :
« Les femmes qui composent sont a moitié rendues. »
« Combien d'années me donnez-vous t demande une vieille coquette?
— Oh! Madame» vous en avez assetz sans que }e vous en donne. »
Tant d'insolence méritait une punition.
Le grand calembourdier trouva plusieurs fors à qui parler, & des corrections successives vinrent ternir sa gloire.
La première fut peut-être la plus sensible.
C'était à déjeûner, chez Sophie Arnould.
Un melon parait sur la table. Tout en le taillant, Bièvre dit d'un air prétentieux :
« Votre melon a les pâles couleurs ! »
Mais la spirituelle Sophie le réduit au silence, en quatre n^ots :
« Quoi d'étonnant? ne relèye-t il pas de couches ! »
La tradition de tous ces jeux de mots a tellement dégénéré dans certaines compilations qu'un Dictionnaire amusant signé Charles de Bussy met dans la bouche de ' Bièvre la réponse de Sophie A^rnould.
Une autre fois, le marquis^à pied & en grand costume, se trouve surpris sur le quai par une gro^e pluie. Passe le carrosse d'un ami. Quel bonheur! M. de Bièvre arrête \§ cocher, s'avance vers la portière :
« Mon cher, remisez-moi de grâce... je suis trempé. »
Après un instant de feinte réflexion , Tami fait signe au cocher dé continuer en criaht au marquis de Bièvre :
(73) « Décidément, je ne comprends p^s celuilà. »
J'ai dit qu'il était le fils d'un chirurgien du Roi, nommé Maréchal. Dès l'acquisition .
de sa terre de Bièvre, en 1777, il abandonna le nom paternel pour le titre de marquis. De la part d'un railleur, c'était maladroit, & quelîju'un ne tarda pas à le faire sentir en lui disant :
« Pourquoi donc, marquis, t'être arrêté en si beau chemin? II fallait te fairç appeler, non le marquis, mais le maréchal de Bièvre. n
Enfin, c'est à Mercier que nous devons le récit de la dernière mystification subie par M. de Bièvre. Nous la reproduisons comme un petit modèle de moquerie :
« Oui, le calembour est terrassé ; mais c'est depuis peu. En vain M. de Voltaire
avait dif à M"" du DeflFant : liguons-nous ensemble, ne souffrons pas qu'un tyran si bête usurpe Vempire du grand monde. Le grand maître dÊs calembouristes gouvernait cet empire avant & depuis la mort de ce gentilhomme; mais il yi«nt enfin d'être détrôné : il a trouvé son maître. Humilié, vaincu, tous ses lauriers sont flétris. Et qui a battu en ruine cette illustre réputation? Qui fait donc que M. le marquis de B lèvre n'oifre plus aujourd'hui qu'une tête découronnée? C'est un M, de Chambre,
M II rencontre le monarque des calembouristes, étalant cette paisible dignité que donne une souveraineté tranquille. 11 Taccueille, il le flatte, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable & précieuse.
Le jnonarque promet; le malin courtisan B'esquive aussitôt,^ rentre chez lui & écrit ce billet au souverstin, qui était loin, hélas l de redouter un pareil coup de foudre :
« Empressé de vous recevoir, vous m'ave^ laissât Monsieur, le choix du jour. Je vous invite pour mercredi^ & vous prie de vouloir bien accepter la fortune du pot
« DK CHAMBRE. »
« Ce nouveau Cromwel jouit en paix de son forfait médité ; il est assis au rang d'où il a précipité son adversaire, invaincu jusqu'alors ; & des acclamations universelles semblent devoir affermir le sceptre entre ses mains.
« On ne cite plUs : le Hoi n'est pas un sujet. On a réservé toute les louanges pour ITieureuTc mqt, le mot triomphant de Af. de Chambre.
« Heureux Parisiens^ vous savez rire à peu de frais! Bon peuple, que tes plaisirs sont innocents ! »
LE DUC d'ayen
Pour le faire passer à la postérité, il A suffi de sa fameuse pointe sur là création projetée d'une place de vice*chanceHer 1
« Cela ne fera qu'un vice de plus dans l'État. »
VEncyclopediana redonna ce mot en l'attribuant à Fouché, lorsqu'il fut question
de nommer Talleyrand vice-grand électeur de l'Empire.