ELLE DEMANDA UX MAÏI.V SES JOUETS
ses jeux. Cela avait commencé par peu de chose : un manque complet d'appétit, puis une sorte de torpeur ; la fièvre était venue et l'enfant s'était mise à délirer. Elle se levait droite sur son lit, rejetait les couvertures, poussait des cris déchirants, et ses yeux avaient une fixité de démence au milieu de son visage allumé de rose. Il avait fallu couper ses beaux cheveux blonds, poser des sangsues derrière ses oreilles, couviir de glace son front; et petit à petit son corps était devenu d'une maigreur effraj^ante. Pendant une semaine entière, cette terrible fension de la fièvre ne s'était pas amollie un instant ; les yeux avaient continué à regarder devant eux, à demi-rentrés sous leurs paupières ; puis une nuit elle avait crié plusieurs fois : Coucou, au moment où le coucou chantait, et lentement ses yeux s'étaient fermés. Elle avait dormi jusqu'au matin, tranquille, reposée, ses petits membres paisiblement étendus, sans faire un mouvement, et le sommeil avait mis, toute cette nuit-là, autour de l'enfant, une douceur de convalescence. Ce fut un assoupissement de quelques heures pour la douleur inquiète des parents ; ils la regardaient dormir avec une tendresse navrée, j^ris d'un besoin de se serrer les mains devant cette paix inattendue qui avait l'air d'un retour à la vie.
La fièvre disparut en effet, mais une congestion du poumon s'était déclarée et alors de nouvelles craintes s'assirent au chevet de la petite malade. Elle était prise de toux interminables. On entendait se détraquer sa petite poitrine; sa respiration sifflait entre ses dents, et, l'accès terminé, elle retombait, les joues couvertes de pâleur avec un engourdissement de tout son être. Puis le sommeil remettait un peu de paix dans la lassitude de ses membres.
Les médecins avaient défendu de la nourrir, mais toujours elle demandait à manger avec une douceur plaintive, et cette supplication monotone traînait par la chambre :
(( J'ai faim! J'ai faim! »
LA PETITE SŒUR
Eien, malheureusement, ne put arrêter le cours de la maladie. Les médecins hochaient la tête, sans se prononcer; chaque jour ils l'auscultaient, ordonnaient des vésicatoires, combattaient par des potions la pneumonie qui se compliquait; et la peau de l'enfant, devenue d'un jaune de vieuxbuis, était toute criblée de grands feux rouges allumés par la brûlure des cantharides. Elle gardait au milieu de ses couvertures une raideur douloureuse, n'osant pas se mouvoir, et son corps mince semblait drapé déjà d'un large- pli de suaire. Elle posait au bord des oreillers une tête pâle où roulaient ses prunelles très dilatées; ses dents collaient à ses joues, demi-visibles sous l'écartement des lèvres tirées.
(( Coucou! » faisait l'oiseau de l'horloge.
Et quelquefois elle répétait : Coucou! avec un petit sourire effroyablement triste. Elle demanda un matin ses jouets. Sa mère les lui apporta. Elle les rangea sur le lit, en remplit les draps, les caressa de ses mains pales, avec sa tendresse ancienne. Elle leur parlait, s'étonnant d'avoir été si longtemps sans les voir, leur disait son bonheur de les avoir autour d'elle, et un peu de sang revenait à ses joues. Elle fit alors de grands projets. L'été, elle les prendrait avec elle à la campagne; on ferait ensemble des parties dans l'herbe ; elle les convierait à des dînettes et l'on s'amuserait beaucoup, oh! beaucoup. Puis elle mettrait à sa poupée un chapeau à plumes ; elle lui achèterait une robe nouvelle, la vieille étant passée de mode; elle la ferait si belle que tout le monde se retournerait sur elles deux.
c( Parle moins, ma chérie, lui disait sa mère, tu te fatigues! ))
Mais une fois lancée sur la ])ento des rêves, elle ne cessait plus; elle inventait des bonheurs interminables; et sa voix s'épuisait à travers des saccades de paroles qui finissaient par la briser. Sa tête retombait alors dans l'oreiller;
elle dormait, les maius étendues à jdat sur les draps, au milieu de ses jouets.
Combien de fois l'horloge laissa-t-elle tomber encore ses « coucou » dans le silence de la chambre? C'est ce que le coucou lui-même n'aurait pu dire ; mais l'enfant ne vit pas renaître le printemps ; le fil qui la retenait à la vie se rompit, et un matin son petit corps épuisé prit sous la couverture Tattitude funèbre de la mort. Alors une désolation sans nom remplit la chambre , battit les plafonds , noya de sanglots l'humble lit où s'était éteinte cette promesse de vie, et tout à coup le coucou cria, mais d'une voix tellement entrecoupée qu'on eût dit que lui aussi sanglotait. Puis le petit lit se vida, les jouets furent rangés sur le guéridon, personne n'eutra plus dans la chambre. Elle demeura comme au jour où l'enfant en était sortie , avec une douceur triste de chambre abandonnée, et le silence lui-même sembla s'y dissoudre dans un engourdissement morne. L'horloge ayant été arrêtée, le coucou resta muet derrière la petite porte. Il n'y eut plus ni bruit ni lumière dans cette partie de la maison close comme une tombe.
Sur le guéridon, les jouets songeaient, pris d'une mélancolie noire et regardant le plancher à leurs pieds, avec la pensée de s'y briser en morceaux. A quoi étaient-ils bons désormais? Leur petite amie envolée, qui s'occuperait d'eux? Qu'avaient-ils encore à espérer en ce monde? Une épaisseur de poussière les recouvrait et ils se sentaient devenir vieux et caducs , au milieu de l'indifférence et de l'abandon.
Une année se passa, puis une nuit un petit cri sortit d'une chambre voisine. C'était un cri d'enfant ; mais, si faible qu'il fût, en un instant il remplit toute la maison, les escaliers, les chambres, il monta jusqu'au toit avec une sonorité triomphante et attendrie.
LA PETITE SŒUR. 129
Il semblait dire :
« Ecoutez bien et vous me reconnaîtrez; mais j'ai pris une autre forme ; je renais avec un corps qui ne périra pas comme l'autre. »
Et tout doucement le souvenir de celle qui n'était plus, se mêlant à cette naissance, une illusion réveilla le sommeil des choses, au fond de la demeure.
ce Coucou! » fit l'horloge. Et cette fois ce ne fut plus d'une voix entrecoupée, mais d'une voix claire comme aux plus beaux jours de son existence.
Les jouets, brusquement tirés de leur léthargie par cette gaieté du coucou, demeurèrent un instant à se frotter les yeux et à s'étirer les membres. Qu'était-il donc arrivé?
La voix du nouveau-né leur répondit elle-même, et cette voix fut pour eux comme la promesse d'un paradis. Ils allaient donc servira quelque chose; un petit enfant allait les manier dans ses grasses mains dodues ; et comme les jouets ne savent pas ce que c'est que la mort, ils crurent que l'autre était revenue.
(( Nous l'aimerons tellement qu'elle ne s'en ira plus, » se dirent-ils entre eux.
Et une joie voltigea par la maison, comme si la petite morte venait réellement d'y rentrer pour n'en plus jamais sortir.