MONSIEUR RON-RON
c( C'était le bon temps, dis-je, mais nous étions bien mauvais.
— Hé! hé! répondit-il d'une voix résignée, il faut bien que jeunesse se passe. »
Et rien n'était mélancolique comme cette mansuétude surnageant aux douleurs de la vie en cet excellent homme qui n'avait gardé du martyre que le sourire et le })ard()n.
Il me (quitta. Je vis collé à ses talons un petit chien maigre, l'œil humain.
J'aurais voulu lui donner son vrai nom, mais j'avais eu beau faire, ce nom s'était etfacé de ma méfnoire; je ne me
souvenais que de Eou-Rod. Peut-être vit-il encore dans bien des cerveaux, ce lointain sobriquet.
Hélas! le nom a survécu à Thomme, car celui qui le portait est descendu dans la tombe, un peu plus effacé, lui qui avait tenu si peu de place dans la vie et pour qui le monde n'avait pas été bien loin de ressembler à une tombe avec un peu de bruit autour.
Depuis ce moment, je pense souvent au nez du pauvre M. Eon-Ron et j'y pense sans ironie ; je ne le revois plus outrecuidant ni hautain, mais muet. Ce fut pour moi une grande tristesse.
Rassurez-vous ; il ne mourut pas délaissé. Un compagnon demeura à son chevet, le suivit, l'accompagna au cimetière, fidèle jusque dans la mort. Et tandis que quelqu'un me contait cette histoire, je me rappelai le petit chien à l'œil humain. C'était lui.
Le méuage Chat occupait un modeste aiipartement du faubourg. Un bon poêle qui ronfle, un fauteuil, de vieux tapis dont la laine n'est pas tout entière usée, en faut-il plus pour être heureux? C'était l'avis du père et de la mère (.'hat; et ils oubliaient dans leur bonheur i)résent les ennuis d'une vie qui avait été agitée.
M™"^ Chat n'était plus de la première jeunesse ; ses prunelles avaient perdu l'éclat luisant de ses yeux de demoiselle, et, sans chercher longtemps, ou voyait sur sa petite frimousse des rides qui attestaient le ravage des ans. ^lais
elle était si boiiDc ménagère, et sa tendresse pour M. Chat et les petits enfants Chat était si vive, que les rides paraissaient être sur sa petite personne une beauté plutôt qu'une laideur. Elle n'était jamais en repos et constamment s'occupait de rendre la vie douce à sa famille. Il fallait voir avec quel soin elle rangeait le vieux tapis sous le ventre de ses petits, comme elle les dorlotait, comme elle veillait à ce qu'ils eussent toujours chaud. Je vous assure qu'elle en était bien récompensée par l'affection de ses enfants et de son mari.
M. Chat ne se lassait pas de lui répéter qu'il ne connaissait pas de plus belle personne au monde et que, s'il lui avait été donné d'être roi, il n'eût jamais pu trouver de reine qui plus qu'elle fût digne d'occuper le trône avec lui. Ces chatteries, qui sont dans le naturel des chats, ne déplaisaient pas à la bonne dame. Loin de là; elle souriait alors en montrant ses dents et fermait à demi les paupières sur ses yeux , comme pour savourer les paroles de M. Chat.
Il y avait longtemps qu'ils étaient mariés ; ils s'étaient connus aux beaux jours de la jeunesse, et jamais un nuage n'avait traversé leur union.
M'"^ Chat avait bien par moments l'humeur un peu vive; on n'est pas parfait. A la vérité, ces moments de vivacité étaient rares et presque toujours ils trouvaient leur cause dans la dureté des temps, les embarras du ménage, la multiplicité des occupations.
Tnut n'est pas rose dans la vie du bourgeois modeste. Chaque jour araèmî ses charges, et cette succession fait, au bout de la semaine, une; chaîne sous laquelle ])loie quelquefois l'épaule. M""" Chat savait bien ce qu'il en coûte de
donner journellemeut la pâtée à trois petits estomacs voraces, jamais las de bonne noarriture, et fonctionnant avec la régularité désespérante de trois moulins pour lesquels le vent ne chôme pas. C'était constamment autour d'elle des bâillements de faim, des palais roses s'entr'ouvrant entre des dents aiguës, des tortillements de langues avides de beau lait, et si la friande écuelle tardait, les lamentations ne manquaient pas de suivre de près les jolies grimaces de l'appétit.
Vraiment le meilleur de l'avoir s'engloutissait en ces petits êtres gourmands, et M'^^ Cliat songeait par moments au bonheur qu'on aurait à vivre si chaque créature n'était obligée au boire et au manger. Du moins, alors, pourraiton grassement passer les jours dans de larges sommeils, vaguer aux gouttières et le long des haies, rire entre soi d'un rire ininterrompu, et, pour tout dire, réaliser lïmage du parfait bonheur. Mais il n'en va pas ainsi malheureusement, et, soir et matin , la bonne dame se grattait la tête, en proie aux préoccupations de ce ménage à nourrir.
A part ces ennuis, les Chat vivaient dans la joie. Hélas î si mêlée d'amertume est l'existence que n'être (j^u'à demi heureux, c'est déjà du bonheur. Aiusi raisonnait le père Chat, philosophe fourré qui avait pris, dans les vicissitudes de la vie, la sérénité d'âme sans laquelle la vie n'est pas possible.
Ce n'est pas qu'il n'eût connu la prospérité. Fils de parents campagnards, il avait été porté de bonne heure à la ville, à cause de sa belle queue et de sa belle robe luisante.
Il aimait à raconter les sensations de son voyage, le jour où le fermier chez qui habitaient son père et sa mère
l'avait enfermé daus uu panier. Le cliemin de fer avait été sa première surprise, et quelle surprise au sortir de la vie niaise qu'il avait menée jusqu'alors!
Le terrible voyage avait cessé tout à coup, et il s'était senti porter, tranquillement cette fois, par une route unie, qui, relativement, lui avait paru de velours. Une main ensuite avait soulevé le couvercle , et il avait été aveuglé par une grande lumière.
lY.
Devant lui, curieuse, souriante, une vieille dame à cheveux blancs se tenait debout, dans une chambre richement garnie de luisantes porcelaines. Il comprit, à l'air humble du paysan qui le portait, qu'il y avait sur la terre plusieurs espèces de gens. Il en fut bien plus assuré encore quand il entendit le fermier parler redevances à la dame et celle-ci reculer l'échéance en gratitude de ce beau chat dont on lui faisait don.
Le paysan parti, le jeune monsieur Chat s'était frotté à la robe de la respectable dame par manière d'aise, et peutêtre aussi obéissant à cet instinct de politesse qui fait de ses pareils des modèles accomplis de civilité. Il fut choyé caressé, dorloté.
Combien différentes étaient les deux blanches et soyeuses mains qui se posèrent sur lui, de ces autres mains calleuses et rudes, auxquelles il avait dû quelquefois d'être enlevé par la queue, tiraillé par les oreilles ou brusquement frotté à rebrousse-poil î II jouissait de ce grand changement en roulant les yeux et en ronflant, quand une délicieuse petite forme de chatte, éclatante comme le lait, entra posément, une patte devant l'autre, en demoiselle bien apprise, et le regarda, surprise, inquiète, de ses jau-
nés prunelles rayées d'une barre cVor. C'est alors qu'il rougit de sa condition première et de sa mauvaise éducation. Il eût voulu l'aborder avec les manières délibérées
du monde auquel, sans nul doute, elle appartenait, et il ne trouvait en lui ni la force de dire un mot ni le courage de faire uq pas.
« Eh bien, eh bien, dit alors la bonne dame, est-ce aiusi qu'on fait conuaissauce? »
Et, pour empêcher la mignonne créature de sortir de la chambre, elle ferma la porte derrière elle.
Ce qu'il en coûta à maître Chat pour vaincre sa timidité se dirait difficilement. Cependant il se décida, fît quelques pas de son côté et, de son meilleur français, lui dit le plaisir qu'il avait à la saluer.
La jeune personne avait le caractère bien fait; elle n'était ni vaniteuse ni méprisante comme bien des jeunes filles , qui s'imaginent avoir seules eu partage la grâce et la beauté, et elle répondit en termes modestes qu'elle était charmée autant que lui.
Une bonne amitié s'ensuivit.
A vivre ensemble on se connaît bientôt, et ni le bien ni le mal ne se peuvent cacher. Aussi parut-il au jeune M. Chat qu'il ne trouverait point ailleurs la douceur et l'honnêteté de cette excellente demoiselle, ou du moins qu'il ne les pourrait trouver ailleurs plus hautes et plus solides; et, de son côté, la demoiselle fut touchée des aimables qualités qui faisaient de M. Chat un bon jeune homme. Ils se marièrent et eurent la douceur de vieillir côte à côte, jamais las l'un de l'autre.
Par malheur, la bonne dame vint à mourir. Pendant deux jours on les oublia ; même M. Chat fut obligé de voler à l'office une pièce de viande mise en réserve. Le troisième jour, enfin, la dame à peine partie de sou logis et pour n'y plus rentrer, un neveu, homme barbu et sombre, les empila dans une tapissière pêle-mêle avec les bahuts, les tables, les fauteuils, les j)orcelaiues, toutes les bonnes vieilles choses qui avaient gardé comme la chaleur de leur amie disparue.
Adieu les bols de crème, les siestes dans l'édredon, les friandise^ et le beau temps des caresses! Le neveu barbu les mit dans un logement tout encombré d'énormes bouquins, de grimoires, de cornues et d'alambics. Il fallut leur mutuelle tendresse pour leur rendre supportable ce triste séjour. Mal nourris, jamais choyés, seuls une bonne partie du jour, ils se consolaient l'un par l'autre, pensant souvent à la vieille dame et se disant qu'après tout, une autre vieille dame les prendrait peut-être un jour.
Il n'en fut rien.
Des odeurs sulfureuses sortaient des fioles , et quelquefois, la nuit, le vilain homme, debout devant un grand feu, remuait d'affreux liquides pestilentiels qui les faisaient éternuer et tousser. Il murmurait alors des paroles, faisait des gestes, ou bien arpentait la chambre, les cheveux ébouriffes. Tous deux le regardaient avec stupeur, se demandant quelle âme en peine se cachait sous cette enveloppe humaine. Jamais ils n'avaient vu d'être plus noir, plus muet, plus renfermé, plus ténébreux, plus cassé, j^lus voûté et d'apparence plus malheureuse; et pourtant ce pauvre homme , vieux avant l'âge et que personne ne visitait, était un grand savant de haut renom, de belle gloire, mais à qui ni le renom ni la gloire ne faisaient de bien, et qui, infatigablement à la recherche des problèmes, élaborait au fond de sa cervelle des solutions nouvelles. Le monde, les hommes, les bêtes, rien n'existait pour lui; il avait voué sa vie à la science, et le jour et la nuit, méditait, alehimisait, algébrisait, solitaire, sans connaître la joie, l'amitié, le soleil, ce qui était bon et doux au cœur des autres hommes.
M. et M""^ Chat ne savaient rien ou presque rien de
la vie eu ce temps-là; vivant loiu du moude, ils u'avaieut vu ni cliieus savants, ni chats savants, et cet homme singulier leur apparaissait sous un jour odieux et ridicule à la fois.
Quoi! s'enfermer dans une chambre manquant de tout confortable, alors qu'il est si naturel de passer les jours au soleil! Il leur semblait que la sottise humaine ne pouvait aller plus loin, et, s'ils n'avaient conservé le souvenir de la bonne vieille dame, ils auraient enveloppé l'humanité tout entière dans le dédain qu'ils ressentaient pour leur maître actuel. Aussi passaient-ils leur temps à se lamenter; mais des idées plus riantes se jetèrent bientôt en travers de leurs chagrines préoccupations.
M""" Chat avait pris un embonpoint qui la rendait très différente de ce qu'elle était autrefois ; les grâces légères de la jeune demoiselle avaient fait place à des attitudes graves et sérieuses ; elle ne sautait plus par le logis avec des bonds sveltes, mais se promenait avec lenteur, de l'air d'une matrone.
Le ménage Chat allait connaître la joie des joies. Ce fut une vive allégresse pour le bon époux quand sa digne petite femme lui annonça tout émue qu'elle allait être mère.
Une ombre toutefois ternissait l'éclat des jours prochains. Hélas! les petits chats ouvriraient à la lumière leurs rondes prunelles dans un bien laid voisinage! Et M. Chat, qui pourtant n'était guère excessif dans sa tendresse pour ses premiers maîtres, de grossiers fermiers, regretta alors les gerbes de blé, les greniers gorgés de foin, l'âtre pétillant et les haies parfumées le long desquelles il avait commencé à exercer ses jambes.
11 ne prévoyait pas combien un savant, qui n'a d'yeux et d'oreilles que pour la science, fait peu de cas du bonheur des humbles créatures.
Vers la mi-septembre , le cabinet du maître, d'ordinaire silencieux, s'emplit d'allées et venues ; des gens entraient,
tenaient des conciliabules, et tous avaient l'air méditatif. Des mots que jamais M. et M*"" Chat n'avaient entendus,
étaient prononcés, et ceux qui revenaient le plus fréquemment étaient carbone, hj^drogène, oxygène, gaz, lest, tous mots baroques qui ne les auraient pas autrement inquiétés si, pendant un de ces mystérieux colloques, un méchant homme à barbe grise, les voyant trotter par la chambre, ne les avait désignés à leur maître d'un geste équivoque.
c( Bon! avait dit celui-ci, nous les emporterons avec les pigeons. »
Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier?
Ce fut le sujet d'étranges perplexités pour le ménage Chat. Vainement ils cherchaient à comprendre l'espèce de communauté qui pourrait advenir entre eux et les pigeons. Les chats ne sont pas connus pour faire commerce d'amitié avec ces volatiles, et M. Chat particulièrement se souvenait des regards de convoitise que, tout petit, il avait l'habitude de jeter à la plume luisante des pigeons de la ferme. Qu'était-ce donc que cette promenade qu'on méditait de leur faire entreprendre avec de si peu naturels compagnons?
A force dy penser, l'espoir surnageant toujours, aussi bien chez les chats que chez les hommes, au flot mouvant des inquiétudes, ils finirent par trouver l'idée plai- , santé. Un observateur profond eût môme remarqué sur la mine de M. Chat des symptômes de gaieté inhabituels ; il pensait dans ces moments au festin délicat que leur procurerait une couple de pigeonneaux bien en plumes ; mais il y pensait moins pour lui que pour M""" Chat, son excellente et tendre compagne.
Malheureusement, ces combinaisons allaient être dérangées par un événement extraordinaire. Un matin on les prit, et une main brutale les fourra dans un panier, malgré leurs efforts pour résister.
Ahî ce panier, il était, à peu de chose près, pareil à celui qui avait servi à transporter le jeune M. Chat à la ville.
un panier à couvercle, tressé en mailles serrées et si étroit qu'en se collant l'un à l'autre ils en occupaient le dedans tout entier.
Au bruit des voitures et des piétons, ils comprirent qu'on les promenait par la ville; mais où, dans quel but, ils n'en savaient rien. On les déposa enfin dans une espèce de vaste cuvette à ciel ouvert au delà de laquelle s'arrondissait une masse luisante, qui se balançait très lentement et d'instant en instant se gonflait un peu plus.
Dans leur ignorance, il leur parut que la inné, la ronde et pacifique lune qui est le soleil des chats, était descendue de ses hautes demeures, et ils admiraient son disque énorme, muets, immobiles, secoués par moments d'une vague terreur.
En face d'eux, un autre panier contenait les fameux pigeons qui leur avaient si fort mis martel on tête. Ils étaient quatre, gras et blancs, tendant leurs cols à droite et à gauche, en bas, en haut, piteusement; mais, si grassouillets qu'ils fussent, le ménage Chat no songeait guère alors à la nourriture qu'ils cachaient sous leurs plumes.
Une énorme rumeur grondait autour d'eux. C'était comme un bruit de grandes eaux.
M. Chat avait entendu quelque chose de semblable, au temps où il habitait chez le fermier, son premier maître.
Oui, la chute d'eau qui alimentait le moulin voisin ne ronflait pas autrement ; mais ce ronflement était peut-être moins fort. Il se mêlait à celui qu'ils entendaient présentement d'étranges saccades de rires, d'éclats de voix stridents, de cris, de huées, et il semblait vraiment que tous les animaux de la terre se fussent mis de la ])artic. Des
Î^BUOTHECA J
coqs coqueriquaieut, des ânes brayaient, des cavales liennissaieût, des chiens hurlaient, des bœufs meuglaient, un concert diabolique s'était déchaîné autour d'eux , coupé par moments de voix qui clamaient :
« Il montera, il ne montera pas! »
Il monta.
Je veux dire que la gigantesque lune ronde, après s'être balancée d'avant en arrière pendant un assez long temps, s'éleva enfin, au milieu d'un redoublement de tapage qui lentement décrut et finit par ne plus être pour les passagers qu'un bourdonnement confus et comme une vague musique délayée dans la sérénité des espaces.
Une lumière molle caressait les prunelles du ménage Chat, pareille à un brouillard bleuâtre fait de poussière d'étoiles, et dans le fond de leur cage ils étaient rafraîchis par des souffles doux qui leur faisaient songer à des frôlements de bonnes mains géantes.
Autour d'eux allait et venait leur maître barbu, plus noir à mesure qu'il s'enfonçait dans la clarté, et d'autres hommes fiiisaient à côté de lui des gestes bizarres , armés d'instruments qu'ils braquaient au travers des nuages.
Une bousculade résultant d'une manœuvre fit rouler le panier un peu plus vivement que ne l'auraient désiré les deux époux.
Le couvercle se détacha.
Ce couvercle détaché, c'était la liberté de sortir, de se promener dans la cuvette, d'examiner de près le mj^stère du singulier voyage qu'on leur faisait faire.
31. Chat allongea son échine , sauta hors du panier, et sournoisement se faufila dans un coin d'où partait une grasse odeur de victuailles. Son flair exercé lui fit reconnaître sans peine le parfum épicé des saucissons de Lyon, le savoureux parfum des viandes rôties, les exhalaisons fermentées des pâtés de gibier. Mais une curiosité i)lus forte le tenta.
H O N N K T K if . ( Il A T V D U I. U T K N A V (J I K L K C (K U K X :
Où donc étaient-ils? En quelle contrée inexplorée, en quelles étendues chimériques les emportait ce véhicule prodigieux qui semblait voler avec des ailes sur des rails de soleil?
L'honnête M. Chat voulut en avoir le cœur net.
11 s'était aperçu que les gens de l'équipage se peqchaient par moments sur le rebord de la cuvette et, là, semblaient s'absorber dans des contemplations ; d'un bond il fut à ce balcon ; mais le bond, un peu rapide, faillit s'achever dans les immensités.
Jamais chat engendré de chatte n'avait vu chose pareille. Ce fut comme un coup de foudre pour l'excellente créature. M. Chat se cramponna de toute l'énergie de ses griffes aux mailles de l'osier et se mit à regarder, béant, ahuri, effaré, non sans épouvante, le formidable spectacle qui s'offrait à ses yeux.
Un océan laiteux était l'atmosphère où roulait la machine ; aussi loin que plongeaient les regards, on ne voyait que vagues d'un azur pâle roulées doucement par d'autres vagues pâles et blondes ; mais par moments une lueur descendait on ne sait d'où, coulait, glissait, s'étendait, allumait oà et là des couleurs d'arc-en-ciel. Alors, c'était merveilleux. Chaque vague flamboyait dans de la vapeur d'or, comme si elle contenait un soleil, et sur les bords se teintait de rose, de bleu, de vert, d'orange. Puis une vapeur grise passait, couvrait comme d'un crêpe rapidement déroulé la magie de tous ces i)aradis de lumière.
Combien de minutes s'écoulèrent dans cette contemplation, c'est ce que M. Chat n'aurait pu dire, car il avait perdu la notion du temps et des choses.
Uu miaulement de sa digue compagne le rappela à la réalité. Et vraiment ce miaulement était si plaintif qu'il eût attendri les cœurs les plus durs ; c'était une lamentation longue et continue qui tout à coup se termina par uu cri aigu.
M. Chat se précipita du haut de son observatoire aussi vivement qu'il y était monté.
Et que vit-il?
Sa bonne, sa douce moitié léchant de sa langue rose trois mignonues créatures qui, de leurs gentils museaux, cherchaient à soulever sa chaude poitrine pour y boire le lait.
Vous jugez de l'attendrissement de l'heureux père ; il ne se lassait pas d'admirer les grâces des petits, miaulant à son tour en signe d'allégresse, tant et si fort que ce miaulement, claironnant comme une trompette, attira à la fin l'attention de l'équipage.
Il y eut un étonnement général à la vue de cette famille inopinément surgie entre ciel et terre; mais la vie des bêtes ne pèse pas lourd dans les balances des hommes au cœur glacé.
M. Chat l'expérimenta bientôt à ses dépens.
L'air qui, bien qu'assez rare depuis un moment, suffisait à la respiration , vint subitement à manquer. Une oppression lourde s'abattit sur la cuvette. Terrifié, M. Chat ouvrit les dents, mais vainement. Près de lui, la pauvre mère, alauguie, à bout de forces, roulait vers ses nourissons ses prunelles demi-closes où se mourait le regard. Angoisse horrible! L'équipage, lui, continuait à se mouvoir, insensible à la mort qui approchait. Hélas! ces chats infortunés ne savaient pas qu'il est des moyens fournis par la science pour prolonger la vie bien au delà des limites où elle paraît devoir cesser.
On avait embarcjné une certaine quantité d'air respirable, et, tandis que les bêtes, abandonnées à elles-mêmes,
râlaient dans les tortures de l'agonie, les liorames, froidement égoïstes, s'occupaient de se remplir la poitrine de l'air mis en réserve.
A partir de ce moment, M. Chat ne vit plus rien, ne sentit plus rien. Une ombre douloureuse s'étendit sur le coin de la nacelle où, de son pied léger, le bonheur s'était posé une seconde pour repartir aussitôt après, et la mort régna seule parmi le ménage Chat.
Rassurez-vous ; elle ne devait pas être éternelle. L'affreuse nuit du tombeau s'entr'ouvrit, déchirée par l'éclair de la vie renaissante ; M. Chat souleva ses paupières presque en même temps que M°^^ Chat, et ils purent de nouveau se voir, échanger dans un regard la profondeur de leur tendresse.
A quoi durent-ils de ne pas rouler jusqu'au bout sur la pente de l'absolu sommeil? C'est ce que je puis vous dire, bien qu'ils ne l'aient jamais su.
Le ballon s'étant élevé très haut, très haut, l'équipage s'était trouvé à bout de sa provision d'air plus tôt qu'il ne s'y était attendu. Il fallut immédiatement songer à redescendre jusqu'aux régions où l'homme peut respirer sans le secours de la science.
Le moyen était bien simple : il suffisait d'ouvrir la soupape.
Alors commença la descente, une descente vertigineuse à travers l'espace et les nuées. Comme une trombe, comme un ouragan, le ballon dégringola, s'abattit, i)longea. On l'arrêta dans les couches d'air accessibles à la vie.
M. et M"'' Chat crurent sortir tout à coup d'un profond sommeil. Ils étaient comme engourdis, et il leur fallut
loDguement s'étirer, remuer bras et jambes, se désarticuler l'écliine, avant de pouvoir se rendre compte de l'aventure qui leur était arrivée. Encore, comme je vous l'ai fait entrevoir, celle-ci resta-t-elle pour eux mystérieuse toute leur vie.
Mais enfin ils pouvaient ouvrir l'œil, bâiller, respirer, mouvoir et c'était bien le principal pour ces pauvres êtres qui avaient vu se fermer sur eux les portes de la vie. Le principal? Non pas. J'oubliais que la joie des pères et des mères n'est complète qu'à la condition qu'elle soit partagée par leurs enfants.
M. et M™® Chat vivaient, mais quel retour à la vie ! Là, près d'eux, sur le dur osier, aplatis, raidis, tordus, demifroids déjà, les pauvres petits étaient étendus, les pattes allongées dans un suprême effort, la tête tournée vers le sein de leur mère.
Les pauvres parents regrettèrent bien de n'être pas morts en même temps qu'eux. Ils les prirent dans leurs pattes, essayèrent de les réchauffer à la chaleur de leurs membres, les baisèrent, les léchèrent, les roulèrent sous leur ventre, leur soufflèrent dans les yeux et les oreilles, avec les mille tendresses et cajoleries des pères et des mères, mais inutilement. Quand ils virent que c'était bien le sommeil sans fin, celui qui n'a besoin ni de chansons ni de berceuses pour continuer et que rien n'éveille, oh! alors ce furent des miaulements, des lamentations, de dures et longues tristesses !
Mais tout a une fin, même les voyages en ballon.
Deux fois vingt-quatre heures après le départ, la machine toucha terre, sans trop graves périls, mais bien loin, paraît-il, de l'endroit d'où l'on s'était élevé, car l'équipage ne parlait de rien moins que de mers et de côtes inconnues.
On plia le ballon, on dégrafa les cordages, et l'énorme
lOC) LES JOUJOUX PARLANTS.
habitacle qui avait semblé à M. et à M""^ Chat vaste comme la lune se trouva réduit aux modestes proportions d'un ballot de vul,£î-aires marchandises.
Là finit la mémorable odyssée de ce voyage en pays bleu.
Elle eut un grand retentissement non seulement dans le monde des chats, mais dans le monde des hommes. On voulut voir le couple célèbre; il y eut des chatteries de toute sorte.
M. et M'"^ Chat connurent alors les satisfactions de l'amour-propre. Leurs noms étaient dans tous les journaux, on ne parlait que de leur stoïcisme et de leur malheur. Peu s'en fallut que l'Etat leur fît une pension.
Eien n'est mouvant comme la renommée. Au bout d'un mois , leurs aventures avaient cessé de préoccuper l'attention publique. Ils redevinrent le ménage obscur d'autrefois.
Je dois dire à la louange de ces braves époux que le coup leur fut peu sensible. Ils avaient l'un et l'autre, par instinct de nature, la philosophie de la vie, et tous deux n'aspiraient qu'à passer côte à côte leurs jours dans la retraite, loin des voyages en ballon.
Elle n'arriva pas de suite, la retraite. Les chats et les hommes sont sujets aux fortunes changeantes. Leur maître alla rejoindre un beau matin dans les nuages le rêve de la direction des aérostats qu'il avait poursuivi sur cette terre. Ils furent recueillis alors par l'excellente femme qui, pendant la durée de leur séjour chez le savant, avait pris soin de leur existence. La pauvre; vieille, — car elle était pauvre et vieille, — les aimait d'une grande tendresse et elle leur eût donné volontiers le meilleur de ce qu'elle possé-
dait; mais ce qu'elle possédait n'était pas lourd. Aussi eutelle beau se priver, réduire aux proportions les plus justes ses repas; l'eau remplaça bientôt le lait dans leur pâtée, etj quant aux fines bouchées de viande, il n'y fallait point penser. Elle préféra sacrifier son amitié à la nécessité.
Cette bonne vieille avait pour amie la concierge d'un petit hôtel où régnait l'abondance. Elle intercéda pour ses chats et finit par obtenir que l'amie les prît chez elle.
Ils eurent vite oublié , dans le confort d'une loge bien chaude, les privations de la vie à trois qu'ils avaient menée chez la ménagère, car, pourquoi ne pas le dire? les chats ne sont pas sans défauts , et le moindre est d'oublier aisément les services rendus.
En moins d'une semaine, ils redevinrent gras et potelés et d'un si bel embonpoint, d'une si joyeuse mine, que les enfants du riche banquier à qui appartenait l'hôtel, les guignant pour leurs jeux, persuadèrent à leur père de les faire monter de la loge à l'étage.
Il était dit que M. et M"'" ('hat connaîtraient jusqu'au l)Out la bonne et la mauvaise fortune. Dieu sait s'ils furent ravis de l'opulence de leur nouvelle condition! Le luxe modeste de l'excellente dame chez laquelle ils avaient contracté les doux nœuds du mariage lenr parut de la Saint- Jean en regard de la splendeur qui régnait dans l'appartement du banquier. Ils pouvaient ici se rouler dans d'épais tapis d'Aubusson, se mirer dans des pieds de table reluisants comme des miroirs, jouer à cache-carhe dans la retombée de pesants rideaux de velours.
^lais toute médaille a son revers : sous prétexte de jouer, les enfants du banquier étaient méchants éternels :
ils faisaient leur joie de poursuivre les cliats sous les tables, de les taquiner, de leur tirer la barbe et la queue, et, sous prétexte d'amitié, inventaient mille méchantes plaisanteries et s'amusaient de leurs grimaces, de leurs miaulements inquiets et douloureux.
N'advint-il pas même qu'un jour l'aîné des garçons voulut pendre M. Chat par la patte à un cordon de sonnette? M. Chat s'en vengea, il est vrai, par uh bon coup de griffe; mais M™^ Chat, qui était d'un naturel plus pacifique, n'avait pas toujours l'énergie de se rebiffer contre ses tyranneaux. Elle préférait subir son mal en patience, la pauvre créature, se disant qu'après tout les enfants sont des enfants et qu'il faut leur savoir passer quelque chose.
Une dernière extravagance fit toutefois déborder la coupe.
Les méchants enfants imaginèrent d'enfermer dans une malle M"^^ Chat, qu'ils ne redoutaient pas et dont ils abusaient à cause de sa douceur. D'entendre les miaulements désespérés de la bonne dame, cela leur parut si plaisant qu'ils s'en tordaient les côtes de rire. Mais ils rirent bien plus haut quand M. Chat, impuissant à délivrer sa compagne, unit ses miaulements aux siens , avec des intonations tellement aiguës que tout l'hôtel en retentit.
La gouvernante accourut au bruit de ce discordant concert. Gronder les enfants et mettre en liberté M""" Chat fut l'affaire d'un instant.
Il était temps. M""® Chat étouffait, à bout de forces.
C'en était as^ez. Les deux époux résolurent de fuir cette maison épouvantable. Ils choisirent une belle matinée de mai, alors que, par les fenêtres et les portes ouvertes, les
vertes senteurs du printemps pénètrent dans les chambres et que dansent les mouches bruyantes dans la poussière des rayons du soleil renaissant.
Adieu tapis, rideaux, joies trompeuses! Mieux valait la j^aix d'un humble réduit que les soucis dorés et les heures passées à trembler dans un opulent séjour I Ils gagnèrent les toits, et, tout joyeux d'être libres, ils coururent le long des gouttières, parmi l'interminable cohue des tuyaux de cheminée. Le vent soufflait doucement. Une chaleur tiède faisait délirer les moineaux, et dans l'air courait un profond bourdonnement de joie.
A chaque instant, ils rencontraient des chats en quête d'aventures, les uns trottant d'un pas léger à la recherche d'un rayon de soleil, les autres arpentant les toits d'un air méditatif, d'autres assis sur les reins et regardant valser la lumière sur les barres d'or de leurs prunelles.
Mais tous ces chats n'étaient pas, comme eux, en quête d'un domicile; près de là, les attendaient un panier, une niche, un appartement, les caresses et les exigences d'un maître!
Tandis qu'eux!...
Pourtant, ils étaient décidés à ne pas s'engager à la légère.
Prendre un maître est chose grave ; du moins voulaientils que celui qu'ils choisiraient fût honnête et prévenant. La richesse ne les tentait plus, après la déplorable épreuve qu'ils en avaient faite chez le banquier ; une médiocrité calme leur semblait autrement désirable. Et ils se mirent à rôder de lucarne en lucarne, observant le dedans des mansardes et se disant qu'en fin de compte, une condition modeste est i)lus i)rès du bonheur que le faste et le tapage.
Tout en devisant, ils étaient arrivés à une terrasse sur laquelle un liomme, déjà âgé, s'occupait à ranger des caisses remplies de terre, qu'il venait d'ensemencer.
L'homme était voûté et ployait les épaules, comme sous le fardeau d'une vie pénible et lourde. Des rides profondes ravinaient son front. Il avait l'air grave et doux. Aussitôt qu'il les vit, curieux et penchés sur le rebord de la gouttière, il les appela, et, pour se les rendre plus favorables, émietta du pain sur la terrasse.
M. et M"''' Chat se concertèrent rapidement. Qui sait? Cet homme simple et bon était peut-être leur providence ; tout en lui annonçait un naturel affectueux.
Ils risquèrent une patte, puis deux, puis quatre, se coulèrent en s'aplatissant jusqu'au vieillard, et, comme il les caressait d'une main un peu tremblante, leurs regards se croisèrent ; ils comprirent qu'ils étaient amis.
La porte du balcon, entr'ouverte, montra alors au couple Chat un intérieur décent et pauvre : un fauteuil, quatre chaises, un tapis, quelques vieux meubles qui avaient fini sans doute par faire partie de la vie du maître de la chambre. Lui, les regardait en souriant, pour les inviter à entrer, et vraiment une bonté si réelle se lisait au fond de son œil, qu'ils ne purent résister, et, à pas lents, gravement, ils pénétrèrent dans l'appartement.
Ce fut une prise de possession.
Dès la première heure, ils se trouvèrent là comme chez eux. Aucun embarras, aucune gène. Ils allaient d'un meuble à l'autre, s'imaginant les avoir toujours vus.
De son côté, le vieil homme les acceptait sans façon, naturellement, ainsi qu'un legs de la Providence. Et il vit bien vite, à leurs allures confiantes et tranquilles, à leurs interminables frottements d'échiné contre les chaises et les tables, que la vie commune était consentie aussi bien par eux que par lui.
Le bonhomme avait une existence réglée qui jamais ne variait. Le matin, dès neuf heures, il sortait, et il ne rentrait qu'à la nuit tombante. Il dressait alors le couvert sur un bout de la table, visiblement heureux de pouvoir se délasser des fatigues du jour dans la compagnie de ses bous amis. L'un et l'autre assis devant lui sur la table, ils se
partageaient à trois un modeste repas, et quelquefois l'homme riait d'un bon vieux rire quand M. Chat ou M™° Chat harponnait, du bout desgriflfes , le morceau qu'il portait à sa bouche.
Aucun maître n'était plus indulgent. Il leur était permis de saccager le tapis, l'armoire, la boîte à charbon , de brouiller pêle-mêle les papiers sur le petit pupitre qui était sous l'angle de la cheminée. Leur liberté était infinie comme leurs caprices.
Aussi couuurent-ils, chez ce brave homme , des joies profondes.
Bien plus que hii, qui n'apparaissait que le soir, ils pouvaient se croire les possesseurs du petit appartement. Ils en connaissaient les moindres recoins. Ils auraient dit le nombre des fleurs qui s'épanouissaient sur le papier de tenture ; la plus petite fissure des murs était inscrite dans leur mémoire. Et c'était leur bonheur de demeurer là, dans la tiédeur des vitres chauffées par le soleil ou dans le frisson du vent passant par la fenêtre du balcon, des jours entiers, pelotonnés sur le ventre, l'un près de l'autre, avec ces ronrons interminables des chats qui leur servent à dire tant de choses, et que nous autres hommes nous ne comprenons toujours pas.
D'autres fois, plongés dans les draps du lit, leurs deux têtes sur l'oreiller, ils se laissaient aller au sommeil, et, tout las de bien-être, faisaient de grands rêves d'oiseaux succulents qu'ils dévoraient à belles dents.
Ce lit frais et blanc leur semblait bien préférable à la couche ouatée que leur avait préjDarée le bonhomme ; aussi, la nuit, tandis qu'il dormait, se blottissaient-ils à ses pieds ou près de sa poitrine, aimant cette chaleur humaine et le tiède frémissement de l'édredon. Le vieillard, en s'éveillant, leur accordait un sourire, ou bien, réveillé dans son sommeil par le grattement de leurs griffes dans les draps, sans murmurer et bien au contraire réjoui de les voir, tirait sur leur échine un peu de la couverture. Il semblait décidé à tout accepter d'eux ; c'était comme un peu de tendresse tombée dans sa vie monotone et solitaire ; souvent il s'étendait de son long sur le tapis, et, comme un enfant, s'amusait à se mêler à leurs jeux, leur jetait des billes, des fils de soie, des bouchons, ou, pour les faire courir, griffait du bout des ongles le ])arquet , avec un bruit doux de souris.
Hélas ! ils ne furent pas longtemps à s'apercevoir que leur excellent maître avait ses chagrins, et qu'au fond de cette vie, si paisible d'apparence, se cachait le ver rougeur d'une douleur inoubliée.
Les chats sont observateurs. Quand vous les croyez sommeillants et désœuvrés, ils dardent sur vous, du fond de leurs prunelles demi-closes, leurs étincelants regards; aussi bien que les mouches bourdonnant par l'air, ils voient voleter dans la clarté de vos yeux ces autres mouches, noires ou dorées, qui sont vos idées et vos sensations; et, témoins calmes et patients, ils ont bientôt fait de débrouiller l'écheveau de vos pensées.
Ainsi en fut-il pour leur ami.
Ils r étudiaient sans qu'il s'en aperçût, et toujours revenaient à cette conclusion d'un chagrin inavoué, mais persistant. Ils le surprenaient par moments secouant la tête ; ou bien, le front dans les deux mains, morose, immobile, en proie au flot trouble des souvenirs, il se promenait par la chambre à grands pas, ayant à la bouche des mots tristes et vagues auxquels ils ne pouvaient rien comprendre.
Doucement ils se glissaient vers lui, se pressaient contre ses jambes, souvent même pointaient à travers son ])antalon leurs griftes impatientes, comme on secoue quelqu'un ou comme on lui met la main sur l'épaule dans un élan d'amitié, pour Tarraclier à sa peine, et aussitôt, heureux de leur compatissance , il les prenait, les caressait, les portait à ses lèvres, leur disait merci, les yeux quelquefois mouillés de larmes.
C'était l'aliment de leur éternelle curiosité, cette in-
quiétude qui s'emparait à de certains jours de leur maître. Ils eu parlaient le jour, assis côte à côte dans une tranche de soleil, et, la nuit, ils s'éveillaient pour en parler encore. Mais ils ne parvenaient pas à découvrir le mystère.
L'esprit se fait à toutes les situations de la vie ; on commence par s'attendrir sur la douleur d'un ami, et tout lentement cette douleur devient une habitude à laquelle on fait moins attention. Tenez compte quel'égoïsme est un défaut des chats ; pourvu que le tapis soit chaud et le couvert garni , ils font volontiers bon marché du reste. Ceci soit dit sans vouloir nuire à nos dignes époux, qui, dans leur genre, étaient chacun une excellente pâte de chat. D'ailleurs, pourquoi se seraient-ils occupés outre mesure des causes de ce mystérieux chagrin qu'ils ne pouvaient qu'adoucir et qu'ils consolaient de leur mieux?
L'hiver amena les loisirs près du poêle, les longues soirées sous le rayon de la lampe, la joie de voir floconner la neige au dehors, quand soi-même, blotti dans les cendres de l'âtre, on a les reins chauds et les pattes sèches.
Autant l'été et ses gais soleils sont charmants aux chats, autant ils aiment les siestes infinies et les infinies somnolences de l'hiver ; ce sont de grands frileux qui s'entendent à jouir d'un charbon pétillant et rouge autant que d'un beau soleil de midi. Ajoutez que la paresse est pour eux un plaisir divin , et rien ne leur vaut comme de pouvoir, pendant de longs jours de vingt-quatre heures, demeurer sur place dans le reflet d'un poêle, somnolents, engourdis, étalés de leur long, sans avoir à trottiner, à marcher, à courir les gouttières, comme c'est l'habitude quand revient le mois de mai.
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Il revint, eu efiet, mais ô bonheur! M. et M™" Cliat n'étaient plus seuls à saluer son gai retour.
Pour la seconde fois, riionnête M""'^ Chat s'était trouvée mère ; le bon Dieu avait récompensé sa vertu en lui envoyant une famille. Qu'ils furent les bienvenus, les mignons! De quelles chatteries on les entoura! Comme on les caressa!
Le bonhomme semblait ravi autant que les parents.
Alors commença la vie patriarcale que nous avons décrite au début de cette histoire. Entourés de leurs enfants , M. et M""" Chat réalisaient l'image d'un bon ménage bourgeois. Ils ne connaissaient pas l'aisance proprement dite ; mais ils ne connaissaient pas non plus la misère. Du pain la semaine , et le dimanche un rogaton friand , en faut-il plus pour être des favorisés en ce monde? On a vu qu'ainsi raisonnait M. Chat.
Il avait pris de l'embonpoint, se promenait gravement, affectait la dignité d'une personne qui se sent supérieure à sa condition. Quand il miaulait, c'était avec lenteur, comme quelqu'un qui a des choses importantes à dire. Et vraiment, il n'en était guère parmi les chats qui pussent se vanter d'en savoir autant que lui.
Aussi était-il volontiers écouté.
L'été, quand on se réunissait entre voisins dans la gouttière, on le priait de raconter ses aventures au pays de la lune et des étoiles. Il s'asseyait alors sur ses bonnes culottes fourrées, toussait, se caressait la barbe et le menton, et finalement, d'une voix longue et traînante, débutait par ces invariables mots :
(( Hé! hé! mes amis, en ce temps, je n'étais pas ce que vous me voyez aujourd'hui. J'étais jeune, dégourdi, gaillard ; je portais fièrement ma tête sur mes épaules ; le firmament ne me semblait pas trop grand pour me contenir. »
Il partait de là pour dire l'attrait mystérieux (|ue le ciel avait constamment exercé sur lui et le désir que, tout jeune, il avait eu d'aller à la conquête des espaces. Le voyage en ballon devint ainsi petit à petit une exploration que lui-même avait organisée. Les hommes, que les chats, on le sait, traitent avec assez de dédain, et qui , à les entendre, sont d'une condition inférieure à la leur, les hommes, d'après M. Chat, se seraient simplement mis de la partie, mais c'était lui, M. Chat, qui avait tout fait. Le digne orateur mettait une si belle ardeur à conter ces choses qu"il finit par les croire, et, tandis qu'il parlait, sa compagne hochait la tête d'un air d'affirmation condescendante.
Cela n'alla pas toutefois sans de vives controverses parmi les chats. On publia des mémoires qui, en langue chatte, sont appelés grifi:bnnages , à cause des griffes au moyen desquelles on les écrit , à seule fin de prouver que M. Chat était un imposteur, ou, pour employer le mot, un lunati([ue. L'Académie des chats se réunit même et discuta la vraisemblance du fameux voyage. C'eût été pour M. Chat l'occasion de s'acquérir un éternel renom, si, cédant aux sollicitations de ses amis, il avait voulu ré})()ndre aux mémoires par des mémoires et se faire auteur. Mais la nature lui avait donné un grand bon sens; il préféra la vie modeste et sûre aux hasards de la gloire ; il répondit noblement qu'il ne demandait au peuple des chats, pour prix de ses découvertes, que le repos et l'oubli.
M. Chat partageait ses jours entre sa femme et ses enfants. Ceux-ci grandissaient en force et en gentillesse. Minon, le plus vigoureux, était un beau gars qui déjà
cherchait querelle aux chats du voisinage. Chaton semblait avoir une nature plus contemplative. Quant à M^" Minette, elle était le portrait de sa mère aux jours heureux de la jeunesse. Rien n'était charmant comme de lui voir lutiner les franges du fauteuil, avec un tas de petites mines éveillées, tantôt sur la poitrine, tantôt sur le dos, et constamment elle bondissait par l'appartement, en vraie petite folle, courant après sa queue, cherchant à attraper son ombre, et griffant tout, mordillant tout, harcelant ses frères de continuelles espiègleries.
Le père Chat s'amusait de ces jeux. Il aimait, après les repas , à voir se démener sa jeune famille.
« La jeunesse n'a qu'un temps, » avait-il coutume de dire. Et, quand M""" Chat se plaignait des difficultés de l'entretien et du surcroit de peines que lui donnait cette marmaille jamais en repos et se déchirant, se salissant, trouant bas et robes insoucieusement, il cherchait les meilleurs arguments pour la calmer.
Je dois dire qu'il u'y réussissait pas toujours.
Le dimanche mettait comme un reflet de fête dans cette existence, qui, à d'autres, aurait pu paraître monotone.
De bonne heure, ce jour-là, M""'' C'hat faisait la toilette de sa famille. Dieu sait avec quel soin! Longuement elle savonnait le museau souillé de charbon de ses trois enfants, débarbouillait leurs pattes poudreuses, tirebouchonnait leur queue, lustrait leur coiffure , non sans grommeler un peu contre l'instinct qui les poussait à se noircir à toutes les parcelles de charbon qu'ils pouvaient rencontrer.
On allait ensuite à la promenade; Minon, Chaton et Minette marchaient devant ; le père et la mère surveillaient cette bande folle un peu en arrière, et, se traînant, se poussant, grondant les enfants qui à chaque instant s'échappaient, on gagnait les toits, on escaladait les terrasses.
OQ longeait les gouttières jusqu'à un certain endroit d'où l'on voyait la cime de trois grands peupliers que balançait le moindre vent.
Ils appelaient cela la campagne, et là, assis en cercle, rognant un peu de provisions prises avec eux, ils passaient l'après-midi à se délecter de la verdure des trois arbres solitaires.
On rentrait à la tombée du jour.
Leur ami le bonhomme les attendait, le balcon grand ouvert, et leur faisait fête à leur retour au logis.
Dans le voisinage habitait un chat fûté et malin , dont le métier était de faire la chasse aux nouvelles pour un sien journal qui avait grand cours chez les chats.
Maître gazetier apparut un matin au balcon de M. Chat et lui ht avec mystère la confidence suivante :
Le vieux petit homme chez qui vivait le ménage Chat avait fait dix ans de prison pour avoir crocheté un coffrefort autrefois. Oh! il y avait longtemps de cela; mais le fait n'en était pas moins certain ; maître gazetier en répondait sur sa tête.
Le COU}) fut affreux.
Quoi! leur bon maître, leur" ami, leur sauveur, un criminel!... un voleur, un repris de justice! L'honnêteté de M. Chat se révolta. C'était donc là le motif de ces longues tristesses, de ces humeurs sombres, de ces larmes mal essuyées. Le remords seul hantait ce scélérat repentant.
Les chats vont vite dans leurs jugements ; les hommes malheureusement ne sont guère plus prudents ; les uns et les autres ont un penchant naturel à chercher la })aille dans
l'œil da voisin, et vraiment l'indulgence n'est pas le fait de ce bas monde.
M. Chat prit une mine renfrognée; il lui semblait qu'il ne pouvait plus rien y avoir de commun entre ce bonhomme et lui. Vainement le vieillard le caressait; il ne répondait plus par d'allègres ronrons à ses mains affectueuses. Si bien qu'un jour, le pauvre diable eut un sourire triste , et le regardant plus tendrement encore, exhala cette plainte, dernier mot des tendresses humaines :
(( Hé! quoi! toi aussi, mon chat! »
M. Chat détala, un peu honteux de lui-même, mais résolu à ne pas céder à son émotion.
Et, les jours se suivant, il remarqua que le chagrin de son maître grandissait à mesure que se voûtaient ses épaules et que se creusaient les profonds sillons de ses tempes.
Un matin, au moment où le bonhomme terminait sa modeste toilette, on frappa à la porte ; le concierge lui apporta une lettre.
Une lettre à lui ! c'était chose peu ordinaire. Il n'avait ami au monde, le pauvre délaissé! aussi prit-il la lettre en tremblant; il hésitait à l'ouvrir, la tournait, la retournait dans tous les sens, étonné, inquiet.
A la fin il se décida.
Le ménage Chat l'observait.
Tout à coup, il poussa un cri, un cri terrible qui n'était ni de la joie ni de la douleur, mais une explosion de tout ce que le cœur contient de mouvements violents et doux. Il tremblait, un grand frisson le secouait, et, tûtant sa tête à deux mains, il semblait se demander s'il avait bien sa raison, s'il ne devenait pas fou.
a Ah! mon Dieu! mon Dieu! criait-il. Quoi! Enfin! On va donc savoir!... »
Et il riait, pleurait, se tordait, courait par la chambre, redevenu jeune, les bras ouverts, les mains chargées de
LE MENAGE CPIAT. 121
caresses, bégayant, bredouillant, avançant les lèvres comme pour embrasser quelque chose, baisant ses meubles, ses chats et jusqu'à son oreiller, délirant, frappant sur son cœur, étouffant, mal à l'aise dans cette chambre trop petite, dont les plafonds, trop bas pour son émotion, l'écrasaient
Puis il reprit la lettre, et, à haute voix, cette fois, la lut, pesant sur les mots, répétant des paragraphes entiers , baisant l'écriture, s'interrompant pour rire, crier, éclater.
Le ménao-e Chat, l'oreille tendue, le cœur battant, écoutait. La femme et le mari comprenaient qu'il s'agissait d'une faute que leur ami n'avait pas commise, mais pour laquelle il avait été condamné. Vingt ans s'étaient écoulés depuis qu'il était sorti de prison; et voici que le vrai coupable, harcelé de remords, se découvrait à lui, avouait tout, lui demandait son pardon, disait le crime et les circonstances du crime, l'heure, le jour, tout enfin, et terminait par ces mots :
« A l'heure où vous lirez cet aveu, pauvre infortuné dont j'ai fait le malheur, la justice m'aura entendu. Je ne veux pas quitter cette terre où, depuis ti-ente-cinq ans, je porte le poids du remords, sans faire une confession publique. Je veux être jugé; je veux pour vous la plus large, la plus absolue réhabilitation. »
C'est alors (|ue M. Chat eut honte de l'empressement avec lequel il avait accueilli les propos de maître gazetier.
Avec une pitié profonde, il contemplait son malheureux maître, victime d'une déplorable erreur judiciaire. Comment réparer sa sottise et sa trop facile crédulité? Il fit un bond, se roula jusqu'aux pieds du bonhomme, ronronnant de toute
IG
sa force ; et lui, le prit, le baisa, le mouilla de ses grosses larmes, qui , sans discontinuer, coulaient de ses yeux comme de deux fontaines.
Il oubliait l'heure dans sa joie ; il s'attardait ; il relisait encore et toujours la bienheureuse lettre, il regardait le ciel, la rue, le balcon, ses amis Chat, avec l'air triomphant d'un homme qui va reprendre enfin sa place au soleil, avoir le droit de lever la tête et de contempler ses semblables en face, faire voira tous qu'il n'avait pas cessé d'être un honnête homme, une conscience intacte, et que son nom était enfin lavé de la souillure ancienne !
La demi-heure sonna à la peudule. Ce fut un rappel à l'ordre ; il arriverait en retard d'une heure à la besogne journalière. Il prit son chapeau, fit un pas vers la porte, et soudain s'aperçut qu'il n'avait ni gilet ni paletot. Tout frémissant, tremblant de la tête aux pieds, il compléta sa toilette, ne sachant plus bien s'il marchait, s'il volait, s'il veillait, s'il ne rêvait pas, les yeux brouillés par un nuage.
Ah! son mouchoir! bon! le voilà! Sa tabatière! sa cravate ! Il n'allait jamais être prêt ! Ah ! enfin !
ce Adieu mes chats, adieu mes amis! A ce soir! Aujourd'hui, ma tête dépasse le plafond! Je cours au bureau, de là au Palais, au Parquet, chez les juges, partout, oui, partout où il y a une loi, une justice, des consciences, une vérité, partout où l'on condamne, partout où l'on absout, et j'assemblerai le monde, et je crierai : Lisez! lisez! Je suis innocent, innocent! innocent! »
Il sortit, rentra, s'absorba dans une idée, et lentement deux grosses larmes tombèrent le long de ses joues.
c( Non, dit-il, je n'irai pas; cet homme est assez puni. Et, qui sait? Dieu, qui voit au fond des consciences, lui a peut-être pardonné? 11 ne lui manque que mon pardon; je vais le lui donner. y>
LE :\[ÉNAGE CHAT.
Il se mit à sa table ; comme il l'avait dit il le fit. Il écrivit au misérable repentant : a A quoi bon vous déaoncer? Le monde m'a oublié et j'ai expié pour deux. Je vous pardonne! »
La mansarde fut bien belle ce jour-là. Tout le bonheur d'une honnête vie longtemps méconnue y rentra.
Il y resta.
LA PETITE SŒUR
Coucou! Coucou! faisait la vieille horloge une fois, six fois, dix fois et même douze, selon l'heure, et à chaque sonnerie la petite porte s'ouvrait avec uu bruit sec, laissant jmraître uu oiseau noir au bec jaune.
Mais cette apparition n'était plus accueillie par les rires joj^eux qui la saluaient autrefois. La gaieté était bannie de la chambre d^uis que la maladie y était entrée , et le refrain invariable du coucou tombait dans un silence froid dont lui-même semblait honteux. — Non vraiment, ce n'était plus l'ancien coucou si heureux d'entendre répéter son refrain par une bouche rose ; il y avait à présent dans sa voix un peu de surprise douloureuse, comme s'il redoutait d'avoir perdu un ami. Même il s'arrêtait un instant avant de lancer sa dernière note, écoutant de toutes ses oreilles si l'écho ne se préparait pas à lui répondre. Hélas! un petit souffle rauque lui répondait seul, du milieu de cette solitude où veillaient des parents désolés.
Pourtant ce petit souffle suffisait à remplir le silence de la chambre. 11 avait la douceur des choses qui sont sur le point de se rompre. Mais un marteau tombant sur l'enclume n'eût j)as retenti avec plus de force au cœur des parents, et ils demeuraient penchés sur le lit, écoutant avec des angoisses la respiration de leur enfant.
Il y avait à peu près quinze jours que Marie avait quitté