‹ Les journées de CasablancaChapitre 120 sur 139 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

l'ordre du temps; mais quoi ! Dans trois mois, mon étiquette m'aura conféré le titre qui me manquait. Et si un propriétaire autorisé se présente à la fin, alors je me serai trompé de porte : c'est la maison d'à côté qui est à moi... Vous voyez bien que je ne suis pas entêté, et qu'il suffit de me montrer mon erreur...

Deux personnages, pourvus de barbes grises, vêtus de laine fine et chaussés de babouches jaunes, portant, plié sous le bras gauche, un petit tapis d'étoffe rouge, et qui se ressemblent comme deux frères, promènent avec autorité, à travers la ville, à des heures régulières, un ventre prestigieux. Ce sont les «c oumanas » de la douane, et, quand vous les rencontrez, c'est qu'ils vont prendre leur service ou qu'ils viennent de le quitter, ne se séparant jamais du coussin de laine sur lequel ils établissent leur séant.

Les oumanas de la douane étaient jadis de puissants personnages. On connut des temps où leurs fonctions ne passaient pas pour entretenir dans l'opinion publique l'amour et le respect de la vertu. Certaines caisses de marchandises trouvaient, avec la règle qu'ils représentaient, des accommodements. Il y en avait, assurément faites d'un bois magique, dont, par un miracle, ils avaient le don extraordinaire de pressentir

le contenu, à la manière de ces physiciens diaboliques qui, à Taide de certains rayons, percent du regard les parois les plus solides, et ces caisses-là n'étaient jamais ouvertes. II y en avait d'autres, au contraire, dont la maiechance était d'être vidées et scrutées jusqu'au dernier clou, après avoir été préalablement oubliées dans un coin des magasins, et dérobées à toutes les recherches. Ces caisses étaient le bien de commerçants européens, et ces fortunes diverses, enrichissant les uns, faisaient la perte des autres. Une des merveilles de la fonction des oumanas était, paraît-il, qu'un talisman singulier unissait infailliblement leur sort à celui des premiers,' sans leur donner aucune part à la déconvenue des seconds.

Certes, les deux fonctionnaires dont on rencontre dans la ville les deux ventres bedonnants, et que l'on voit, à la douane, accroupis côte à côte sur leur tapis rouge, et, le nez chaussé de besicles, inclinant la tête sur d'étroits pupitres où ils ne cessent point de tracer des écritures, certes ces- vénérables oumanas ne furent point — qui les soupçonnerait? — de ceux pour qui les caisses prenaient, selon les propos de leurs destinataires, des airs plus ou moins sympathiques. Cependant l'occupation française les a destitués de leur omnipotence ancienne. Il y a encore sept semaines, ils tranchaient, décidaient et taxaient sans contrôle ; aujourd'hui, ils ne sont plus que

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