‹ Les journées de CasablancaChapitre 38 sur 139 · II-I3 AOU · texte numérisé non relu

II-I3 AOU

la Joliette, on ne se désespère pas pour si peu. Il me dit :

— Venez avec moi à l'ambulance. Je vais me faire panser, et ensuite je vous montrerai quelque chose.

Ce qu'il me montra ensuite, je ne le décrirai pas. C'est le charnier le plus affreux et le plus ignoble que l'imagination puisse concevoir. Vous vous souvenez du camp des mercenaires, dans Salammbô ? Vous vous rappelez les cadavres tordus, les mouches qui se disputent leur place sur la pourriture, l'odeur de la charogne?... Je l'ai vu et respiré, le camp des mercenaires de Salammbô ! C'était à côté de la nouvelle enceinte, à Soug-ed-Djedid, sur un vaste terrain nu, vers l'ouest, dans la région de ce hideux Tnaqer, qui est le quartier des Arabes indigents.

La s'étaient réfugiés pêle-mêle des habitants de Casablanca, fuyant à la fois le pillage et le bombardement, des soldats du^ maghzen, des pillards troublés par nos obus.

Du haut de la Gloire^ on aperçut leur troupe affolée. Il est probable que déjà elle s'était battue contre elle-même, et que les pillards des tribus, profitant de l'occasion, y avaient manœuvré leurs matraques ; mais les obus bien pointés achevèrent l'œuvre. Alors, tombant sur une masse pressée et hurlante, ils... Non, non, le cœur me lève et je ne vous montrerai pas cela. Ce soldat du maghzen, qui

n'a plus du visage que la bouche tuméfiée et tordue, et à qui un éclat d'obus a enlevé les trois quarts de la tète ; cette fetnme grosse, qui a enfanté là, dans l'épouvante, et, tombée la4;ête en avant, les genoux plies, la croupe haute et béante, serre contre sa chair pantelante et nue le petit qui vient de naître et n'est né que pour mourir; ces chevaux renversés, le poitrail ouvert, sur leurs cavaliers; un emmêlement eifrayant, gigantesque, impudique de bêtes, d'hommes, de femmes, dont les grimaces d'agonie sont monstrueuses, et dont les chairs, gonflées par les gaz que chauffe le soleil, sont énormes, soufflées, tendues, et leur font des corps de géants, où s'érigent des sexes prodigieux; puis les mouches, puis l'odeur, la pestilence qui s'échappe du charnier, enfin un tableau d'Apocalypse si vertigineux et si complet que les démoniaques compositions d'un Wirtz semblent les jeux enfantins d'une imagination timide... voilà une part de ce que j'ai vu ce matin, sous le ciel métallique de Casablanca, à travers un champ nu de la ville, dans la chanson monotone du flot voisin qui se brise sur les roches.

De malheureux juifs, réquisitionnés, enfouissent ces débris, et, eux-mêmes saisis à la gorge, les remuent de loin avec de longs bâtons, les tirent par des crocs, les attachent avec des cordes. On les charge sur un tombereau, qui les mène plus loin, on les pousse dans un

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