‹ Les journées de CasablancaChapitre 37 sur 139 · II-I3 AOUT · texte numérisé non relu

II-I3 AOUT

ces deux créatures, dont l'un est le père et l'autre la mère? Encore proches de la nature, ils vivent selon la nature, comme des bêtes, et n'ont de pensée que pour l'enfant, qui prolonge l'espèce.

Je rencontre l'un des « héros » du siège.

Car le héros, pour l'instant, pullule à Casablanca. Celui-là, du moins, n'usurpe pas sa réputation de bravoure. C'est le chanteur Mercié. Il a joyeusement fait le coup de feu et risqué sa vie. Dans la ville peu sûre, il a guidé sans eifroi maintes patrouilles de matelots. Il a été le boutè-en-train de la témérité. Sous les balles des Marocains qui le visaient, il se dépensait en calembredaines sur le mirador du consulat, et, par bravade, grimpait au mât de pavillon pour y rattacher la drisse sortie de sa poulie. Exercices puérils, certes, mais qui contribuèrent, durant deux jours d'alarmes, à entretenir chez les pessimistes un foyer de bonne humeur.

Ces parades, on peut les juger vaines, non en rire. Car il y a une vie dan^ le jeu. Et ce comique a essuyé trois balles, l'une qui l'a blessé au menton, les deux autres qui ont atteint son fusil dans ses mains. C'était un mousqueton d'ordonnance, et l'amiral Philibert, en récompense et en souvenir, hii en a fait don.

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Mercié me raconte sa vie, car, ^'il est jeune, il a déjà des histoires à raconter. Il était zouave, ou quelque chose de pareil, il y. a peu de mois encore. Il obtient un congé de six mois, qui le libère par anticipation, et, avec un peu d'argent qu'il emprunte, il s'établit directeur de beuglant, à Saïda ou ailleurs. Une inondation emporte son établissement, et le voilà sur le pavé. Il arrive, endetté, à Casablanca et renouvelle sa tentative. Elle réussit. Il chante les refrains à la mode, il a du succès, et trois ou quatre chanteuses, qu'il a fait venir de France, attirent la clientèle et corsent son programme. Cela se passe sous une sorte de hangar, où l'on aies pieds sur la terre battue; mais quoi!

nous sommes à Casablanca. A côté est une roulette, et enfin toutes ces attractions mêlées, l'une étayant l'autre, font que Mercié entrevoit la fortune... Nouveau cataclysme : ce n'est plus l'inondation, c'est la guerre.

Et voilà Mercié une seconde fois ruiné, traînant derrière lui de nouvelles dettes. Pour le moment, pillé tandis qu'il se prodiguait au consulat, il a pour tout bien un pantalon, une chemise, un veston, une paire de chaussettes et des espadrilles. Il a encore sauvé son habit orné du camélia artificiel qui signifiait aux foules son emploi de « gommeux » : c'est le docteur Merle qui a recueilli cette relique. Mais s'il a perdu tout son avoir, les Mediouna n'ont pas emporté sa gaieté. Il est de Marseille, et, sur

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