‹ Les journées de CasablancaChapitre 78 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

même où il me quitte, une balle s'enfonce,^ avec un bruit mat, dans un éclaboussement de poussière, à la place qu'il occupait, et ma mule fait un écart. Et ce petit giclement de terre me fait penser alors à ces fumées diaboliques que projettent au-dessus d'eux, dans les féeries, les génies qui disparaissent soudain dans les dessous.

Bref, il est visible que, sans l'arrivée du général, le carré était fort mal en point. « C'est bien simple, m'ont dit ensuite des officiers, nous étions fichus. » Le généra:l n'était pas content.

Cette journée m'a appris un certain nombre de choses. Entre autres, elle m'a enseigné qu'il est permis de sourire des personnes qui vous affirment ici que les Marocains ne savent pas tirer. S'ils avaient la connaissance du maniement de la hausse, on verrait combien des nôtres seraient déjà couchés aux champs de la Chaouïa. J'ai aussi vérifié leur folle bravoure. Quand le renfort du général fut survenu, que commencèrent à donner les quatre cents fusils des trois compagnies nouvelles, et que les shrapnells bala3'^èrent les champs, ils ne cédèrent point tout de suite à cette effroyable mitraille. Au contraire, il en vint, dans une ruée farouche, jusqu'à deux cent cinquante mètres de nos lignes, qui, dans un effort suprême, jetaient à notre nez leur dernière balle avec leur dernier défi.

Cette nargue au destin a son prix. Il est excellent que de bons sauvages rappellent parfois à des civilisés que la vie n'est en somme qu'un accident négligeable. J'ai pensé à ces Kabyles qui, au temps de la conquête algérienne, pour défendre Ichritten, s'étaient fait attacher les uns aux autres, et, enfouis jusqu'à mi-corps dans une tranchée circulaire, formaient ainsi une bague de chair héroïque autour du pic où est planté le village. Euxmêmes s'étaient nommés isbillen^ les « dévoués à la mort ». Cela sent le soufre et l'enfer.

Jeudi 29 août.

A la table de l'Hôtel de France, à dîner.

Un journaliste, à son voisin. — Il paraît qu'on a exécuté tout à l'heure deux pillards pris sur le fait.

Un Français de la ville. — Oui, oui, on me l'a dit. Deux Espagnols. Ah! ces Espagnols ! ... Le commandant Mangin a voulu faire un exemple.

Le Journaliste. — On m'a dit que c'étaient ; deux juifs. Mais c'est la même chose. Aussi

• pillards les uns que les autres.

Un AUTRE Français, sarcastiqtie et grincheux. — Pour faire un exemple?... Un exemple ! Ah I ... il y a longtemps qu'on a essayé de donner des exemples I. . Il n'y a pas de jour.

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