‹ Les journées de CasablancaChapitre 84 sur 139 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

sant entre les masses des noires barcasses, accostent à la grève de la Marine, et que, se njouillant les pieds, hommes et femmes sautent dans le brouhaha du port, où des marins, péniblement, débarquent des chevaux, ils montrent des figures lumineuses. Des parents, des amis, avertis de leur arrivée, sont venus les attendre. Les femmes s'embrassent, les hommes se baisent les mains, et Ton rie béatement, sanô que les uns ni les autres trouvent tout de suite un mot à se dire!» Quel mot se diraient-ils ? La pensée les obsède du drame souffert, et ils se regardent avec une sorte de stupeur, comme des gens qui reviennent de très loin.

Tout le jour, on les rencontrera par les rues, les hommes en hojuppelandes noires et en calottes de sacristains, les femmes, épaisses et enjuponnées, avec des robes à ramages, dés babouches brodées d'or, des fichus de laine rose ou bleue dont elles s'enveloppent le buste, et ces mouchoirs de soies multicolores, où soigneusement elles enferment leurs cheveux nattés, et qui retombent dans le dos, jusqu'à la taille, en une longue pointe effilée, comme si, dans leurs chevelures, les femmes mettaient leur impudeur. Elles se font des révérences familières, battant Tair de leurs mains molles, et s'embrassent sur les joues tant qu'elles peuvent. Elles s'entraînent ainsi l'une l'autre ; puis, marchant de leur pas alangui

d'orientales, elles vont par théories, se tenant le bras, et visitent la ville, leur ville.

Elles s'arrêtent devant les logis incendiés, et souvent s'exclament. Que je souhaiterais d'entendre leur langage ! Ici, peut-être, fut la boutique d'un proche, et, plus loin, la demeure d'un oncle chez qui, j'imagine, l'usage, était de se réunir cfux jours de fêtes religieuses, quand toute la famille endimanchée, assise en rond, devise, du lever du soleil jusqu'à son coucher, sans manger ni boire, sans autre intermède que d'aller, aux heures rituelles, prier à la synagogue.

Elles cheminent ainsi à travers la ville, stupides et simples devant la perfection de travail de la Mort, S'il leur reste des sens capables de frémir devant la laideur et la saleté, qu'elles prennent garde de s'enfoncer dans les profondeurs de la Bhira ; arrivées à une petite place 'que je connais bien, où un poste de tirailleurs veille dans l'ombre fraîche d'une maison à colonnade, qu'elles rebroussent chemin : les ruines du feu sont moins repoussantes et moins douloureuses que ne- sont les grouillements des larves humaines de la Bhira.

J'y ai pénétré un jour, au hasard d'une promenade de découverte ; j'y suis retourné

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Volontairement une autre fois ; et je crois bien que cette double expérience a épuisé tout mon courage d'investigation. En des récits, trop nombreux sans doute pour l'intérêt du lecteur, mais insuffisants en regard de la réalité, j'ai tenté de décrire quelques-unes -des horribles visions qui composent l'enfer de Casablanca. J'ai eu l'impression qu'une plume imagée et forte eût pu, au défaut de celle qui écrivait, en faire des peintures exactes et émouvantes.* Aujourd'hui, au seuil de cette Bhira, je me demande en vérité s'il est possible, à l'aide de mots, de surexciter assez les imaginations pour y faire apparaître une si dégoûtante horreur. Ce n'est rien de décrire des spectacles de mort et dé sang. Les ignobles tableaux des laideurs de la vie rencontrent des yeux plus rebelles ; c'est que chacun, dans la détresse bestiale d'êtres pareils à lui, aperçoit obscurémerft des raisons de s'accuser, et que son égoïsme, insoucieux des solidarités qui dégradent, trouve plus commode de l'ignorer ou de la nier.

Si malheureuse que soit la plus grande part de la population juive de JDasablanca, si sordide son Mellah, cette écume pourtant a son écume, cette fange a son résidu : la Bhira.

C'est la cité du plus bas commerce et de la plus immonde misère. En des rues étroites, graisseuses, empuanties, où les eaux ménagères stagnent entre les pavés, où grouille un

peuple en lambeaux, et plus sale encore qu'il n'est pauvre, s'ouvrent des réduits noirs qui sont des boutiques, où Ton débite des choses indéfinissables et d'où s'échappent des pestilences. Plus loin, la zone des boutiques franchie, s'alignent des cabanes ou des huttes, couvertes de chaume ou de plaques de zinc tuyauté, ou de bois tout simplement, et qui, dans un espace minuscule, logent des familles entières.

L'horrible de la Bhira, ce n'est pourtant ni sa misère, ni son ignominie, ni Taifreuse et tenace odeur qui vous oblige à vous boucher le nez et dont s'imprègnent Tes vêtements; c'est la dégradation des êtres qui s'y traînent.

Au seuil de leurs taudis, hommes et femmes, à demi nus et tassés comme des limaces, sont accroupis et regardent le passant d'un œil oblique, d'où coulent la crainte et la bassesse, où se dénoncent- toutes les tares et tous les vices d'âmes croupissantes. Emplissant les ruelles, des enfants s'ébrouent, mais quels enfants ! Vêtus de loques et pieds nus dans la boue fétide qui compose ici le sol, ils montrent des visages repoussants, et tels que l'on se demande lequel est le plus ignoble, de ces figures de crasse qui se haussent vers vous pour mendier, ou de ces pieds qui s'enfoncent dans la terre putride. Quelques-uns sont infirmes ; quelques-uns sont percés de maux affreux ; des ulcères rongent leurs faces • des

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membres sont tordus ; des yeux sanglants, où se posent les mouches, sont déjà à demi entrés dans la nuit éternelle, dont les enveloppe Tophtalmie purulente; et ils promènent leurs doigts sur ces horreurs pour les sucer ensuite. . .

Et voilà pourtant des êtres humains ! C'est de ce cloaque sans nom qu'est sorti, n'en doutons pas, il y a deux ou trois générations, le riche marchand ou Topulent usurier, que son travail, son intelligence ou son astuce ont conduit dans une maison du quartier européen, où la beauté éclatante et copieusement dotée de sa fille se montre parfois entre les rideaux de soie de sa fenêtre.

En vérité, ce bourgeois cossu, qui s'habille aujourd'hui à l'européenne et fait le voyage de Paris, n'a-t-il pas quelques devoirs envers la Bhira ? Et nous-mêmes, qui nous disons les civilisés, sommes-nous donc sans obligations à l'égard de ces malheureux, que l'ignorance, la misère et une longue suite de persécutions retiennent dans leur ignominie PVoici une matière humaine sur laquelle il sera licite d'exercer nos facultés civilisatrices : elle est plus proche et sera plus docile que ne sont des nègres lointains ; que ne tentons -nous cette œuvre ?

Louons du moins M. Henri de Rothschild, qui a remis au commandant Mangin une somme d'argent destinée à secourir ces larves. Rien d'autre à faire, pour débuter, que d'incendier et de raser la Bhira. Le feu purifre.

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