‹ Les journées de CasablancaChapitre 83 sur 139 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

— Il me demande si c'est exact*?... Comme je vais dire le contraire, n'est-ce pas ! . . . Le gouvernement dit ce qu'il veut, ce n'est pas mon affaire...

Aujourd'hui, les Espagnols ont pris un parti héroïque. Ils se sont ren4w3 hors des murs «rr cette fois sans musique — et ont établi leur capip dans 1^ secteur ouest, sur un emplacement voisin da la mer et choisi par leur chef, le commandant Santa-Olalla, qui n'a même pas cru dpyoir en référer au général Prude.

On n'accuse pas plus ouverten^ent la stricte autonomie du contingent espagnol. En revanche, le commandant Santa-Olalla projette, paraît-il, d'organiser une petite réception intime en l'honneur du général et de son étatmajor. .

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I.e cinématographe et les Espagnols. — Les cachets du commandant Santa-Olalla. — Un nouveau combat. — Les civils n^aiment pas les balles. — L'artilleur blessé. — Un prisonnier des tribus. — Ce qui se passe dans les camps. — Un hôpital dans une mosquée : la descente du « toubib » Merle aux enfers. — Les petits pains et les gros sous du docteur allemand. — Un homme que le général voudrait étrangler. — Dans le brouillard. — Les vaisseaux de guerre n'ont pas d'oreilles. — Le Magnus vient repeupler le Mellah. — Les juifs dans les ruines. — Un égout de l'humanité : la Bhira.

Dimanche i^"^ septembre.

Un fameux opérateur de cinématographe est ici depuis deux jours. A peine s'est-il montré avec sa vaste boîte et son haut trépied, il a conquis des amis — quatre cent trente-huit amis — qui incontinent s'instituent sa providence. Ce sont les militaires espagnols. Dès qu'il est apparu parmi eux, il a bien vu que les sujets ne lui manqueraient pas, et que son voyage ne serait pas vain. Quelle bonne idée il avait eue de faire le voyage de Casablanca ! Entre tant de tableaux qui le solliciteraient, il

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n'aurait qu'à choisir. Que souhaitait-il? On était « entièrement » à sa disposition. Voulaitil une charge, un branle-bas de combat, un assaut ? Préférait-il le spectacle d'une tranchée, ■des scènes intimes de la vie de camp, des portraits ? Qu'il parle, qu'il parle. Justement on projetait d'inviter sous la tente le général Drude. Le cinématographe serait de la fête, c'était promis : ainsi serait attesté sans réplique « l'accord des Espagnols et des Français ».

Tant de bonne grâce enchante le candide photographe. Il conte ces choses avec béatitude, et il ajoute que les Espagnols sont bien obligeants...

Obligeants ou non, ce sont des hommes que ne tourmente point l'hésitation, et qui ne s'embarrassent pas de chimères. Le général Drude a ignoré quelque temps de quel nom il seyait de désigner la troupe qu'il commandait : corps expéditionnaire, troupes de débarquement, corps d'occupation, etc. autant de noms véridiques, mais lequel d'entre eux agréerait à la diplomatie ? Il a choisi le plus modeste : corps de débarquement : M. Santa-Olalla se soucie bien des scrupules et des susceptibilités de la diplomatie ! Dès son arrivée, cherchant un camp, il avait du moins son papier à lettres, ses en-tète, ses cachets, et il signait sans faiblesse : « Le coinma7idant en chef du corps d'occupation, »

Voilà de la décision î

Nouvelle affaire, et très chaude. Cette fois, c'est le général Drude qui la dirige en personne. Deux pièces de 75 sont en ligne, et, à elles seules, elles tirent 500 cpups. L^ méthode du général est de briser du plus loin possible l'élan de l'adversaire et de T^mpêcher d'approcher. Il économise ainsi des vies. Il nî'a dit un jour : « Je suis ici ^.vec ces braves gens pour faire la guerre ; mais mon devoir est d'en ramener le plus possible, et tous si je le puis, v Qu'il serait instructif cependant de savoir ce que pèse ici de chair vivante un kilo de plomb !

Comme c'est dimanche et que l'artillerie n'est qu'à deux kilomètres des murs, quelques Européens de Casablanca sont venus au spectacle. Le soir, en famille, on pourra parler de la guerre, et, si on a eu la chance de voir dégringoler quelques bons Marocains, quel joli épisode pour corser le récit ! Au besoin, on y ajoutera. Ils sont une vingtaine derrière les pièces, et chaque coup de canon leur donne le frisson guerrier. L'ennemi dessinant, sur notre gauche, un mouvement enveloppant, le général, qui le suit de la lorgnette, se tourne de leur côté :

— Méfiez-vous, Messieurs, çà va venir par

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Ils se regardent et ne comprennent pas tout de suite. Qu'est-ce qui va venir par ici? Le général insiste.

— Je vous préviens, nous allons recevoir des balles.

Quoi, quoi! Des balles? Comment! des balles ? On reçoit des balles?. . . Ce général plai- . santé... On est au spectacle, voyons, ce n'est pas pour recevoir des balles ! On n'est pas du, jeu. On n'est que des gens qui regardent...

Mais ce n'est pas vtaî, ce qu'il dit. Il veut les éloigner.

. Voilà ce qui s'inscrit lumineusement sur leurs physionomies et dans leurs yeux, d'abord stupides, puis narquois. A tout hasard, néanmoins, ils se reculeht un peu et se rapprpchent des caissons. Un instant se passe... Zzzz...

C'est une balle, puis une seconde, une troisième. Cette fois, ils ont compris du premier coup, et, comme je me retourne vers eux, je les vois qui s'égaillent à travers champs, courant de toutes leurs jambes, les mains aux chapeaux, et, par un instinct de tacticiens, déjà dispersés.

Alors le général se met à rire tout seul:

Un peu après, un giclement de poussière se produit contre la roue d'une des pièces, entre les jambes du pointeur, qui tout à coup fléchit. Le général, qui l'a vu, fait, avec une rudesse affectueuse :

— Qu'est-ce qu'il y a, mon petit ? Une

balle?... Ce n'est rien, mon petit, on t'arrangera çà.

Le pauvre garçon, ébaubi et ne sentant pas encore la souffrance, regarde la terre, regarde sa botte, et, s'appuyant à la roue, reste sans paroles. Le lieutenant Raymond le saisit sous un bras; je lui prends l'autre; nous le ramenons à l'arrière, où nous le hissons sur la mule de mon confrère de V Agence HavaSy M. Favier, et, dans cet équipage, on le comiuit à l'ambulance, où sa blessure est reconnue légère.

Pendant ce temps, un autre a pris sa place, et le service de la pièce continue, avec la même régularité rythmique, sans une hésitation, sans un retard, sans une distraction. En vérité, la machine militaire, ainsi ajustée et remontée, a sa vertu. Par la discipline, l'ordre et la méthode, elle fait du courage individuel un produit de son fonctionnement. L'homme est saisi, masse obéissante, dans Tengrenage de mouvements coordonnés ; l'habitude qu'il a de les exécuter lui fait un entraînement automatique et diminue en lui les résistances émotives; il est réduit à n'être plus qu'une valeur, mais relative, nulle à elle seule, déterminée par le produit des valeurs qui l'entourent. N'importe î l'étonnant sang-froid des camarades du blessé, âme'vivante de la pièce inerte, et avant tout lui continuant, par devoir, leur service, montre en eux une belle richesse de tempérament. Le

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général en a l'orgueil, et, se tournant vers moi, qui reviens à ce moment, il me dit à mi-voix : — Et ces bougres-là n'ont que dix mois de régiment ! .

Une fois de plus, nous sommes saisis d'admiration pour Théroïque courage de nos adversaires. Au début de Taction, attirés dans une embuscade par le goum, qui les a aguichés et qu'ils chargent, se voyant déjà vainqueurs et maîtres du champ , les Marocains sont tout à coup accueillis par Teffroyable feu de nos canons, combiné avec celui des mitrailleuses et les feux de salve de Tinfanterie.

Alors ces guerriers magnifiques, braves comme des chevaliers de Malte, insoucieux de l'infériorité trop certaine de leurs armes, arrêtent leur charge, font volte-face ; puis, rompant leurs groupes afin d'offrir moins de prise à notre tir, reviennent à l'assaut avec une splendide intrépidité, et c'est pour se faire décimer par le feu terrible de nos troupes... Ah! puisqu'il est en France des conquérants qui, le cigare aux lèvres, peirlent au fumoir d'une expédition marocaine comme d'une excursion en Suisse, que ne peuvent-ils venir passer avec nous une journée sur les crêtes de Casablanca !

Lundi 2 septembre.

M. Nessan, ingénieur des travaux du port, qui furent parmi les .causes ou les prétextes

des massacres du 30 juillet, a vu arriver dans son bureau un de ses anciens ouvriers, uti Marocain. Le malheureux, molesté et entraîné par les Mediouna, dans les journées du 5 au 7 août, n'a pu redevenir libre qu'en se rachetant. Cela lui a coûté vingt-cinq ffattcs, une fortune, qu'il a pu empfunter. Auparavant, on avait vendu sous ses yeux sa femfrle et ses deux enfants, dont une grande fille de quinze ans, emiuenéis comme esclaves.

Dans les camps, ripailles échevëlées, coupées de terribles rixes, chacun rie songeant qu'à ravir â soii voisin le fruit de sa rapine, et ôelui-ci n'ayant d'autre pensée que d'âcci'oître son butin. On se récoricilie sur le dbî3 des pauvres gens dont on a fait sa chose. Oh les a d'abord dépouillés de leurs vêtements, car tout se vend. Quand il n'est plus resté d'eux que leurs tristes corps sans nourriture, on en a fait trafic, et on les promène de tente eh tente, nus et désolés, esclaves de qui en fournira le plus haut prix. Voilà les chevaliers contré lesquels nous luttons, et Ton nous dira que Tordre du monde n'exige pas que la civilisation prenne sur eux quelques droits !

Les plus féroces, dans ces repaires, sont les anciens soldats du Maghzen. N'est-ee pas charmant ? Les hommes chargés de la police et désignés pour le respect de la règle — si ce mot ne détonne pas au Maroc — s'instituent les indicateurs et les pourvoyeurs des pillards contre

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lesquels on leur a remis des fusils ! N'oubliez pas que c'est avec des ironistes de cette qualité que les augures d'Algésiras nous ont, sans rire, conféré le soin d'organiser la police dans Tempire de Sa Majesté Chérifienne.

Aux hommes des tribus, ces soldats rouges sont précieux. Connaissant les gens de la ville — ceux qu'ils protégeaient hier — ils les nomment et déterminent sans erreur la culpabilité de chacun. Xes pires des forbans sont, à leurs yeux, les pauvres diables qui, s'étant mis au service des Européens, ne se croyaient pas pour cela tenus de les trahir. Aussi les ouvriers indigènes du port demeurés loyaux, ils les montrent comme des « chefs », et on leur fait bien voir ce qu'il en coûte d'être un ce chef »^ quand on n'est pas celui des massacreurs !

Parmi ces honnêtes courtiers, que le Maghzen ne payait pas — ce fut son grand tort — et qui, maintenant, moyennant quelques bonnes délations, se gobergent aux frais des tribus, il en est un qui se distingue : c'est le gardien de la porte de. Sidi Bel Yout, proche des chantiers. Celui-là est un maître. Du temps où il exerçait ses fonctions, il prélevait, de son autorité propre, une sorte de dîme sur les ouvriers qui, presque tous, passaient par cette porte pour se rendre au travail. L'entreprise chômant, il reprend son commerce, mais sous une autre forme et ailleurs.

Il y a encore les ouvriers traîtres, car il est certain que beaucoup d'entre eux furent les Instigateurs ou les complices de ragression.

Ce sont les farauds de la bande; c'est leur politique qui triomphe, et ils se pavanent dans les camps : si les Mediouna et autres seigneurs ne montrent pas du respect pour ces hommes d'état, ils sont bien injustes.

Il est un Européen qui, le premier dans l'éternité, a passé le seuil d'une mosquée marocaine : c'est le docteur Merle. Ni la curiosité ni un désir de bravade ne Ty ont dirigé, mais la volonté de faire le bien. J'ai parlé des cadavres, du sang, dé la pourriture.. Hélas!

sait-on que, selon les statistiques, le dieu des guerres veut cinq blessés pour coucher un mort ? Si l'on a relevé à Casablanca cinq ou six cents cadavres, pour compter au plus juste, faites le calcul du nombre des blessés. Oue sont-ils devenus? Beaucoup se sont enfuis sans doute, ou ont été emportés pour aller guérir ou mourir sous quelque tente ou dans un village de la Chaouïa. Beaucoup se sont tapis au fond de, leurs maisons, d'où .on les vity larves, surgir et se traîner, quand le silence commença de se faire dans la ville; j'ai note Ta rencontre pathétique de cette belle jeune femme, que mangeaient vivante les mouches.

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et qui mourait doucement, douloureusement, sans plainte, de sa plaie sanglante.

Beaucoup périrent, privés des soins lès plus sommaires. Il en vint quelques-uns au dispensaire français, que dirige le docteur Merle. Ce furent les plus hardis, car l'Arabe, déjà rebelle aux soins médicaux et aux opérations, appréhendait, en ces jours de tempête, jusqu'à la lumière du soleil, et les plus braves eussent souhaité de se faire taupes pour disparaître sous la terre.

On sut un jour qu'une mosquée» de Casablanca servait d'asile à certains de ces débris, et le docteur Merle s'y présenta. « Toubib », fit-il, c'est-à-dire « médecin ». Le g^ardien qui veillait au seUil le regarda avec angoisse, car il savait bien que maudite deviendrait aussitôt la maison de prière souillée par un piedroumi. « Toubib », répéta le docteur, et, écartant le pauvre diable, qui ne songea point à résister dans une ville qu'il voyait aux mains des « chiens », le toubib entra...

Plusieurs fois j'ai pénétré à sa suite dans ïa mosquée de misère, à l'heure de sa visite quotidienne, mais il y eut des jours où, fatigué d'un trop violent effort, je n'ai pu prendre sur moi d'attendre qu'elle fût achevée. Tout ce que l'invention malfaisante est capable de produire de destruction et d'horreur, de faire d'entailles et de mutilations dans de la chair vive, tout ce qu'elle peut briser d'un corps

sans lui enlever tout à fait la conscience et le souffle, et tout ce que la nature sait ajouter, par les végétations, par la décomposition, par la pourriture, à l'œuvre savante des hommes, voilà les tableaux de l'horrible musée qu'est devenue la maison sacrée !

. Les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes, tous sont confondus dans la douleur.

Dans le mirhâb^ enfoncement de la muraille tourné vers la Mecque, grouille une nichée d'enfants sales et dépenaillés, dont les uns sont bles<îés et les autres accompagnent leurs mères. Un peuple misérable gît, se traîne et se tord sur les nattes. Les jambes et les bras cassés sont les hors-d'œuvre ; nous avons mieux : des blessures dans le ventre, des balles qui perforent une poitrine, brisent un os, traversent un poumon, et, de Tavant à l'arrière, creusent un couloir où chemine un pus vert.

Un malheureux, de vingt ans à peine, n'a, depuis un mois, d'autre position que d'être étendu sur le ventre, parce qu'une balle, .entrée dans son dos entre les omoplates, en est sortie à la hauteur du rein, en s'ouvrant une large et immonde porte. Un adolescent, pris dans un incendie, a les deux jambes com- .plètement brûlées jusqu'au-dessus des genoux. Un vieillard,. dont la barbe est blanche, a eu •les os de la jambe bri.sés par un projectile, et, se tapant sur le ventre, protestant qu'il est

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brave et ne se plaindra pas, ne cesse pas de réclamer l'amputation. Un homme splendide, jeune, qui. a les yeux ombrés et profonds, le teint doré, les traits réguliers et purs, le front haut ceint d'un turban, montre une face impassible de sphinx, sans barbe, et, accroupi, se tient constamment immobile, le buste droit, sans que jamais, du fond de son cerveau, quelque chose de sa pensée vienne affleurer son visage, ne faisant d'autre geste que celui de la main qui agite avec noblesse dans l'air chaud un écran de paille tressée. Celui-là est un privilégié ; il en est quitte pour une blessure légère du bras gauche ; mais il en a la pudeur et la drape amplement d'étoffes superposées.

A côté de lui, une femme encore jeune, et qui, ailleurs qu'ici et dans un autre costume, serait belle, montre des yeux hagards, un visage tordu de souffrance ; quand je me suis approché d'elle un jour, elle me désigna sa jambe, et, me prenant, moi aussi, pour un (c toubib », elle faisait, de la tranche de sa main, un geste vertical et me suppliait désespérément de lui enlever le membre qui la torturait. Une autre, misérable et ridée, a une fracture de l'épaule. Elle souffre, et ses yeux pleurent. Et, comme elle veut se lever, elle porte à sa bouche, de sa main droite, les doigts de sa main gauche, les saisit entre ses dents, et ainsi se soulève, retenant dans ses mâchoires le poids de son bras inerte.

Un seul de ces malheureux est installé avec quelque apparence de confort. C'est un grand diable, quia une barbe noire et un certain air de majesté, et qui, étendu sur une chaise longue de p'aille, ne cesse pas de fumer : il est le frère de Tançien caïd Hadj Hammou, qui fut de nos plus sournois adversaires, et dont la main active a travaillé à la préparation de la journée sanglante du 30 juillet. Celui-ci a reçu à la cuisse deux balles, et le voilà tristement allongé dans une mosquée, où son salut, s'il doit vivre, lui viendra des roumis !

Rapide , méthodique et précis, secouant ses aides trop lents, le docteur Merle va de l'un à Tautre, et, successivement, les fait transporter hors de la partie couverte de la mosquée, en plein air, sur le sol dallé, préalablement lavé à Tacide phénique. C'est là que, accroupi, les manches relevées, penché sur d'affreuses plaies, bravant les odeurs putrides qui s'en dégagent, il défait et refait les pansements, et, quand il le peut, opère. Et c'est ainsi chaque matin. Il accomplit un devoir humain, et sans doute comprendrait mal que Ton s'en étonnât. Mais il est des degrés dans le mérite, et cette quotidienne descente dans l'enfer de la destruction et de la souffrance n'est pas l'effet d'un zèle ordinaire. Il est bon qu'on le sache. Il n'est pas mauvais non plus que les Français, et d'autres avec eux, apprennent par cet exemple que la P>ance ne se manifeste pas seulement

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aux Marocains par ses « frégates )v et ses canons..*

L'autre jour, un Allemand, le docteur M..., fameux par Tacharnement qu'il mit naguère à combattre au Maroc l'influence française, venu à Casablanca, a visité, en compagnie de sa femme, la mosquée. Des gens qu'ils avaient amenés portaient du pain ; eux-mêmes s'étaient munis de pièces de monnaie ; et ils firent à tous les réfugiés de Basile une charitable distribution.

Nul qui n'approuve cette excellente pensée.

Mais des journaux allemands, incontinent avertis par une renommée aux grandes ailes et de riche imagination, imprimèrent sans délai, à propos de cette visite, décrite en termes extatiques, que les Allemands étaient les seuls à montrer de la pitié pour les déplorables victimes de la guerre.

Voilà l'excès. N'importe qui, du bout d'une main gantée, peut, en s'apitoyant, distribuer des pains et des sous ; mais c'est autre chose de respirer des pestilences et de manier des chairs pourries, et nous attendons encore le ipédecin étranger qui offrira son aide au docteur Merle.

Le général Drude fait profession de ne pas lire les journaux. Il semble, en effet, qu'il ne

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les lise point, car il faut lui révéler les nouvelles les plus retentissantes. J'ai su cependant qu'il est habituellement assez bien informé des choses qui le concernent.

L'autre jour, le nez dans un journal, je le rencontre :

— Ah ! fait-il en donnant une tape sur ma feuille dépliée, il y a un personnage que je voudrais bien étrangler !

— Et qui ?

— Le général Drude, donc !... Est-ce qu'on ne va pas bientôt cesser de parler de lui ?

Ce n'était là, je le crois bien, qu'une façon de dire.

Jeudi 5 septembre.

Je'reviens de Tanger sur VOtied-Sebou^ de la Compagnie Paquet, et, à sept heures du matin, nous entrons dans le brouillard, mais dans un brouillard comme gluant, qui dresse sa muraille opaque à trente mètres du navire. A neuf heures, le capitaine stoppe et dit: «Je dois être en face de Casablanca. »

- Nous voici immobiles, sans lumière, sans espace, sans horizon, et je m'imagine que, si nous naviguions dans Téther, parmi les étoiles du firmament, notre solitude serait moins pesante.

Toute la journée, sans une éclaircie, sans qu'une fissure ait entr'ouvert la paroi et fait un

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chemin au soleil, la prison des nuages nous enserre. En prêtant Toreille, nous percevons le bruit des brisants, signe que la terre est proche, mais quelle terre ?

A une heure, nous avons vu soudain surgir du mur gris, à vingt mètres, un fantôme : une vedette à vapeur de Tun des navires de Tescadre deCasablanca, perdue, elle aussi, depuis le matin. Notre capitaine interpelle Tenseigne qui la commande ; mais, plus fier que Neptune, celui-ci n'agite même pas, en réponse, son trident.

Le sifflet, la sirène, la cloche alternent leurs concerts^ Nul bruit ne répond à nos appels, et, à mesure que passent les heures, notre solitude nous apparaît plus sinistre. Le docteur Henri de Rothschild, qui est du voyage avec ses distingués collaborateurs, les docteurs Abel Desjardins et de Sard, et son ann le vicomte de Bondy, se désespère de ne pouvoir débarquer que le lendemain son matériel d'hôpital.

Déjà nous avons pris le parti de passer la nuit ainsi, lorsque, à six heures, comme un souffle chasse la fumée d'une cigarette, la brume soudain s'écarte. Nous nous trouvons en effet eh face de Casablanca, et les vaisseaux de guerre sont à six cents mètres de nous. Est-ce que le brouillard est aussi imperméable aux appels des cloches, des sifflets et des sirènes qu'aux rayons de soleil ?...

Vendredi 6 septembre.

Liesse dans le Mellah. Le MagnuSy oui arrive de Gibraltar et de Tanger, en ramené un contingent notable : trois ou quatre cents Israélites, qui, ayant fui -Casablanca au moment des catastrophes, y rentrent à l'heure de la paix revenue.

Ce ne sont pas des indigents. Ici comme en tous pays, les pauvres n'ont eu dans la tourmente d'autre ressource que de se tapir au fond de leurs réduits, d'y attendre l'irruption du vainqueur, d'offrir le dos à ses coups, de mourir de violence ou de faim. Ceux-ci sont des juifs pourvus. Commerçants, tailleurs, selliers, bottiers, usuriers, il en est parmi eux dont la fortune est notoire. Tous, en tous cas, disposaient pour le moins d'un pécule qui leur a permis de monter sur un bateau et de vivre un mois entier en des contrées plus favorables.

Cependant une joie descend en eux à la pensée de regagner leurs foyers, et leurs visages la divulguent. Pas de race au monde qui possède plus de vertus d'intérieur et chérisse davantage sa maison, que ce peuple nomade. Aux lieux où ils vécurent dans la quiétude, que vont-ils retrouver? Des logis dévastés et vidés, le désordre et la ruine.

N'importe î Quand leurs frêles bateaux, glis-

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