SEPTEMBRE
carrée de château fort, et qui est devenue le domaine du lieutenant de vaisseau Le Vay.
Du temps ou, tous deux hôtes de Taccueillant M. Malpertuy, ils vivaient ensemble au consulat, le commandant Lesquivit et le lieutenant de vaisseau Le Vay montraient, dans un contraste vigoureux, les images réunies de deux types antagonistes, et les deux races d'esprit entre lesquelles se partagent les hommes. Tous deux bretons, tous deux marins, rompus aux mêmes disciplines, dressés aux mêmes règles intellectuelles, savants de la même science, familiers des mêmes formes d'action, rien pourtant qui ne les sépare, et assurément il n'est pas une pensée de Tun dont l'expression ne surprenne la pensée de l'autre.
En celui-ci, la Bretagne mélancolique continue la rêverie solitaire qu'elle poursuit inlassablement à travers la vaste lande. Mais de l'ardente et passionnée Bretagne, qui gronde dans les clameurs de l'Océan sur les rocs, celui-là a toutes les flammes et tous les tumultes ! Cœur brave et chaud, prompt à s'enthousiasmer et à se livrer, tout ce qui est de l'action et de la vie est pour M. Le Vay une occasion d'allégresse. Ses grands yeux brillants, qui ont la couleur du flot et vous regardent honnêtement, semblent toujours possédés de quelque ambition de conquête, sa voix chaleureuse et rude s'enfle et éclate, ses gestes se multiplient, une ardeur
joyeuse le soulève, et vous penseriez qu'il va ébranler le monde. Mais ce fils et ce petitfils de marins ôt de corsaires a gardé une âme naïve et des ingénuités d*enfant, et on le devine spontané jusque dans les entreprises où sa raison a le plus de part.
Jeune, le lieutenant de vaisseau Le Vay, si attachant par les séductions de sa personne morale, a cependant un passé- C'est lui qui, reprenant et complétant les anciennes explorations de Francis Garnier, a reconnu tout le Laos, remonté, le premier, le Mékong en canot à vapeur, pénétré en ami dans la vieille capitale, établi la carte du pays, enfin donné à la France cette vaste et belle contrée. Il avait mis dix-huit mois à préparer son expédition ; il lui en fallut autant pour l'accomplir, et il acheva cette œuvre importante comme il l'avait commencée, sans un acte de violence, sans un coup de fusil, sans laisser derrière lui une tache de sang.
— Je n'aime pas ça^ le sang, fait-il simplement... Car si vous savez déjà que M. Le Vay est de cœur généreux, j'ai oublié de vous dire que ce militaire est, par surcroît, un sentimental.
Plus tard, il fut'associé, derrière le général Dodds, à la campagne du Dahomey, et c'est là qu'il rencontra pour la première fois un jeune officier, intrépide et énergique, qui s'appelait le capitaine Drude. Plus tard encore, il