‹ Les jours d'epreuve 18701871Chapitre 13 sur 23 · Mai · texte numérisé non relu

Mai

avait pris le fardeau du pouvoir n’avait pas étë précisément un parti , ce qui l’amenait fatalement à commettre des fautes irréparables, la république avait de grandes chances de prévaloir, je ne djs pas comme une forme absolue, définitive, imposée aux générations futures, mais comme une grande et sérieuse tentative de conciliation et de paix publique. L’accumulation môme de nos infortunes ajoutait des chances à son succès en décourageant les prétendants. Une situation si triste suggérait aux bons citoyens le ;désir de faire cette fois l’expérimentation décisive de la seule institution qui n’eût pas été mise encore sérieusement à l’épreuve, et qui peut-être plus heureuse que toutes les autres, marquerait une ère nouvelle, la tin de la révolution commencée en 1789, toujours reprise à divers intervalles et continuée jusqu’à , nos jours. Après quatre ou cinq restaurations plus ou moins éphémères de tous les principes monarchiques connus, tous écroulés successivement dans l’espace d’une génération à laquelle aucun n’a eu la force de survivre, à ce moment de crise suprême et sous le coup des désastres sans nom qui nous accablent, quand tout est renversé , sauf l’image ensanglantée de la patrie, la république pouvait être, elle pourrait être encore la garantie de la dignité pour chacun, le salut de tous. En s’y prenant bien, simplement et honnêtement, on aurait persuadé sans peine au pays, seul juge après tout et seul maître, qu’elle était visiblement dans

l’ordre de scs intérêts, de ses convenances, au lendemain des grandes catastrophes, et quand l’accord semblait impossible sous un autre nom que celui-là. Elle se fût acclimatée parmi nous avec moins de résistance qu’on ne le croit, pourvu qu’elle nous eût offert une tolérance réciproque entre les souvenirs qui nous divisent, un respect mutuel entre tous les citoyens de bonne volonté.

Parmi toutes les institutions, n’était-ce pas la pins large dans le sein de laquelle tous les partis auraient honorablement abdiqué, où se seraient réconciliées sans humiliation les dissensions du passé, toutes celles du moins qui n’étaient que des manières différentes d’aimer la France? Non, ce n’étaient pas seulement les républicains d’origine, de doctrine ou de sentiment qui devaient trouver là le refuge et la consolation de leurs épreuves ; c’étaient aussi les partisans du principe monarchique, fatigués de ces espoirs sans issue et de ces recommencements sans fin. C’était surtout cette multitude très-considérable et très-digne de respect, quoi qu’on en dise, des hommes d’ordre et de travail qui soutenaient le dernier gouvernement par cette unique raison qu’il était un gouvernement, et qu’il en faut un au commerce, au travail et à l’industrie. A côté, mais en dehors d’eux, s’était formé un autre groupe fort nombreux dans ces dernières années, celui des conservateurs libéraux qui reléguaient au second plan la queslion de la forme du gouvernement, uniquement appli-

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quës à la rc^forme de ce qui existait, attentifs A cette parole de bon conseil d’un pliilosophe célèbre : « qu'il y a toujours profit à faire l’économie d’une révolution. » Ceux qui, à tort ou à raison, avaient conçu cet espoir, croyant à la loyauté des intentions et à la bonne volonté des, hommes de qui il eût dépendu de fonder l’empire libéral, étrangers d’ailleui-s au conseil et à l’action, et par conséquent A toute responsabilité dans l’origine de ce pouvoir et dans la politique qui en a marqué le terme, ceux-lA avaient bien le droit de répudier toute connivence dans des projets de restauration et surtout dans de coupables intrigues. Enfin les sectes extrêmes elles-mêmes, les socialistes, je parle de ceux qui sont sincères et qui ne font pas de leur doctrine la parure et le prétexte du désordre, auraient trouvé dans un gouvernement de libre discussion et de progrès ouvert des conditions favorables A leur propagande pacifique, la seule sur laquelle ils aient le droit de compter. Dans cette énumération des groupes divers de l’opinion publique, n’ai-je pas compris A peu près tout le monde ? La France n’est-elle pas là, sauf les fanatiques et les intrigants? Or la vraie France, le pays dans ses éléments sérieux, n’avait aucune répugnance pour cette forme d’institution, pourvu qu’elle fût hospitalière et protectectrice pour tous. La république était pour tous les partis le plus honorable asile, A la condition de 7 n’êtrc pas elle-même un parti.

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Outre les raisons de circonstance qui, dans cette crise suprême, militaient en laveur de la république, il y a tout un ordre de considérations liées au mouvement général des esprits qui recommandent cette forme de gouvernement comme plus capable qu’aucune autre de s’ajuster aux conditions de la société nouvelle, telle que l’a faite la démocratie. Parmi ces conditions, j’en distingue deux spécialement : le suffrage universel et la liberté prèsque absolue de la presse, qui sont aussi difficiles à modifier qu’à supporter pour une monarchie. Quelque jugement que l’on porte d’ailleurs sur ces deux formes de la liberté , ou , si l’on aime mieux, du libéralisme moderne, un gouvernement est tenu de s’en accommoder et de vivre avec elles, ce qui u’est pas facile, j’en conviens. Aussi longtemps que cela lui fut possible, la dernière monarchie avait tenté de maîtriser la presse par le régime administratif, le suffrage universel par les candidatures officielles. Quand les circonstances devinrent pressantes et les exigences de l’opinion impérieuses, lorsqu’il fut évident que la tutelle de la presse et du suffrage allait être ravie au pouvoir, il se vil perdu, et l’on a pu croire que la guerre était pour lui un coup de désespoir. — Cette dynastie a disparu ; mais toute monarchie, quels que soient son origine et son nom, se trouvera fjtalemenl aux prises avec la môme difficulté. Il fimdra qu’elle vive avec le suffrage uiiivemel et la liberté de la presse, ou qu’elle périsse par eux. Or

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je ne comprends guère qu’une monarchie, c’està-dire une personnalité, puisse subsister moralement au delà de quelques années (la lune de miel des dynasties), qu’elle puisse garder ce qui lui est nécessaire de son prestige aux yeux du pays sous ce double assaut, l’un quotidien, celui de la presse opposante à tous les degrés, de la discussion perpétuelle, de la malveillance systématique et du dénigrement passionné, — l’autre périodique, celui du suffrage universel, destiné par sa mobilité même à se tourner tôt ou tard contre un pouvoir qui, à tous les autres griefs relevés amèrement par les partis, aura joint le plus impardonnable grief, celui d’avoir duré longtemps. La stabilité d’une monarchie paraît chose incompatible avec ces prodigieuses fluctuations de l’opinion devenue souveraine et irresponsable.

Que fera-t-on pour parer à ce péril certain ? Proposera-t-on de restreindre le suffrage universel? Plusieurs y pensent; qui osera le faire? A une pareille tentative, la république de 18/j9 a succombé. Prétendra-t-on le diriger? On revient par là aux candidatures officielles, dont on a vu le résultat. Quant à la presse, c’èst devenu un principe indiscutable pour la démocratie de lui laisser une liberté sans limites à peine tempérée par le jury, qui n’est lui-même qu’une forme très- libre et très -mobile de l’opinion publique. Que cela soit un bien ou un mal, là n’est pas la question; ce n’est pas 'une thèse que je discute.

c’est un fait que je constate , et qui s’impose. Eh bien! que l’on essaye donc de faire vivre une monarchie entre ce double courantdu suffrage universel et de la presse libre ! Oui, elle pourra se maintenir quelque temps, s’il arrive que ces deux courants se portent en sens contraire, elle leur devra alors son équilibre; mais quel équilibre instable! Il arrivera fatalement un jour où ces deux courants se joindront avec une force irrésistible, et fatalelement aussi ce jour-là la monarchie, si légitime, si indiscutable qu’elle soit dans ses origines, sera emportée comme une paille par le torrent. Seule, la république, par sa nature même, par la souplesse de ses ressorts et 1e jeu de toute sa machine, peut résister à de si terribles assauts. Le renouvellement périodique des chambres et des pouvoirs doit, théoriquement au moins, suffire et pourvoir à toutes les exigences, même contradictoires, de l’opinion. Il est vrai que la réalité diffère sensiblement de la tbéoi’ie dans un pay^ comme le nôtre où les mœurs politiques ne sont pas même ébauchées, où des minorités passionnées se refusent à subir' la loi des majorités, et répondent par des coups de fusil aux scrutins qui les condamnent. Même dans ce 'cas, la république a un triste mais sérieux avantage sur les monarchies. Quand elle se défend, tout le monde sent d’un sûr instinct que c’est la société elle-même qui se défend directement et sans intermédiaire. Elle seule peut sans scrupule imposer par la force l’ordre légal, c’est-à-

dire le respect des majorités. Avec une monarchie, tout devient difûcile. Si elle ne mesure pas ses coups avec une circonspection extrême, elle se perd infailliblement. L’opinion s’irrite bientôt de voir la cause dynastique, c’est-à-dire une cause personnelle, méléeà des répressions sanglantes. Si la monarchie se défend faiblement, elle se perd d’une autre façon; l’émeute la déborde. Seul, un pouvoir anonyme, expression directe et indéfiniment renouvelable du pays, peut et doit avoir cette salutaire audace de défendre l’ordre à tout prix.

Pour toutes ces raisons, j’estime que la république avait les plus grandes chances, les plus sérieuses en sa faveur. Je connais la grande objection, la seule. Elle a été renouvelée dans ces dernières' années avec une précision singulière et cet air de grandeur que M. Cousin imprimait à toutes les idées dans une page trop oubliée, et que je suis heureux de remellrc en lumière. On y verra l’empreinte vivante de cette sollicitiule patriotique avec laquelle il suivait les destinées de la France dans le passé et par l’induction dans l’avenir, mêlant son âme à celle de son pays dans ses fortunes divei’ses, dans le labeur incessant de ses agitations, dans les crises orageuses de sa rénovation politique et sociale. « 11 ne faut pas trop nous émouvoir de ces crises, nous disait-il dans ses conversations illuminées de raison et parfois presque prophétiques qui étaient l’éclatant commentaire ou la préparation de ses écrits, il ne faut surtout

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jamais désespérer de ia forliine de la France; mais pour y travailler utilement il faut tâcher de voir clair dans ses aptitudes et s’appliquer à discerner sa vraie destinée des destinées artificielles que les partis prétendent lui imposer. » Et c’est ainsi que nous vîmes naître, au milieu de ces entretiens dont la familiarité n’excluait pas la plus haute éloquence, cette belle page, insérée dans une de ses dernières publications : « Nulle part, la liberté politique n’a été l’œuvre d’un jour. L’Angleterre n’y est arrivée qu’après un demi-siècle d’agitations effroyables et à travers les révolutions les plus contraires. Eh bien ! la France en est encore là. Ainsi que l’Angleterre, elle a tour à tour conquis, possédé, perdu la liberté, et le faîte du majestueux édifice de la société française n’est point achevé. Selon nous, la première, l’impérieuse condition du succès, ici comme en tout le reste, est de rejeter enfin toute imitation étrangère, soit de l’antiquité, fort belle assurément, mais qui n’a rien à voir avec le monde moderne, soit même de l’Angleterre, qui a son génie à part qu’elle a gravé dans ses institutions, et dont Fardent et profond patriotisme devrait bien avertir et animer le nôtre, soit surtout de l’Amérique, qui, éclose hier au bord de l’Océan, dispersée en d’immenses déserts, ne sachant pas où elle va, s’abandonne à ses instincts aventureux, et se joue encore impunément du temps et de l’espace. Nous, vieille nation rajeunie et retrempée par la révolution

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française, entourés de toutes parts de puissants voisins qui nous admirent, nous redoutent et nous surveillent, nous avons une situation et par conséquent une destinée particulière ; il nous faut donc rechercher de sang-froid le régime politique que réclament et comportent nos vrais, besoins, notre propre caractère, nos qualités et nos défauts, le génie de notre race tel qu’il reluit dans notre histoire. Or cette histoire, sérieusement interrogée, nous apprend que notre pays est à la fois profondément monarchique et profondément libéral. La France est libérale jusqu’à la' démocratie; elle n’est pas le moins du monde républicaine. La république n’est ni dans notre situation géographique, ni dans nos instincts, ni dans nos mœurs. Aussi elle n’a jamais été et ne peut jamais être chez nous qu’une crise violente et passagère qui amène inévitablement à sa suite l’anarchie et la tyrannie. Elle n’alarme pas seulement ce qu’on nomme les classes supérieures; elle épouvante encore plus peut-être toute cette immense bourgeoisie, si honnête, s’i laborieuse, si intelligente, que des insensés calomnient, et qui est encore la plus grande force de l’État L »

Voilà l’objection dans toute sa force. La France, nous dit-on, interrogée dans son histoire, étudiée dans ses vrais besoins, son propre caractère, ses défauts, le génie de sa race, répond qu’elle est

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