‹ Les jours d'epreuve 18701871Chapitre 14 sur 23 · La Société française au xix“ siècle, Avant-propos · texte numérisé non relu

La Société française au xix“ siècle, Avant-propos

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essentiellement et par tempérament monarchique. — Ce genre d’arguments me laisse, je l’avoue, en défiance. Je dirais aussi justementen étudiant l’histoire des quatre-vingts dernières années : « la France a le tempérament révolutionnaire. » Les deu.v propositions contiennent, bien qu’étant contraires, une part égale de vérité. On disait du gouvernement de la France au dernier siècle que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons. Notre histoire du xix® siècle semble être celle d’une monarchie intermittente tempérée par des révolutions. Au vrai, toutes ces formules sont plutôt des propositions oratoires que des raisons philosophiques. Ce genre d’explications n’explique pas grand’chose. Qu’il y ait un tempérament dans les nations comme dans les individus, je ne le nie pas ; mais que ce tempérament les condamne de ■toute éternité à telle ou telle forme de gouvernement, voilà ce qui m’étonne, surtout lorsqu’il s’agit d’institutions analogues malgré la différence des noms, telles que seraient la monarchie constitutionnelle et la république parlementaire. J’admets encore moins que ce tempérament ne puisse être profondément modifié par un certain ensemble d’idées, d’actes, de sentiments, par un progrès général de la civilisation et des mœurs, dont peuvent résulter des instincts politiques entièrement nouveaux dans une nation. De même que dans l’individu le tempérament donné par la nature est comme la matière sur laquelle travaille la liberté.

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et qu’elle doit façonner à l’image de la volonté, de même dans les races supérieures qui se sont élevées jusqu’à Ja conception d’un certain idéal politique, l’élément de la fatalité que chaque race apporte avec elle est indéfiniment modifiable sous l’empreinte de l’élément moral, qui s’en empare et le transforme. Or cet élément moral dans une nation, c’est la réllexion, la sagesse, l’expérience; d’un mot, ce sont les mœurs politiques, qui sont non pas uniquement le fruit de ses instincts, mais aussi le résultat de la volonté nationale s’exerçant à se perfectionner elle-même, et méritant par ses elTorts un progrès dans sa destinée.

D’ailleurs, quand on parle des aptUudes et des instincts politiques de la France, on a tort de parler d’elle comme d’une individualité unique ayant une essence propre et nettement définie. Dans le fait, il y a bien des populations diverses en France, et qui diffèrent jusqu’à l’opposition la plus marquée par les intérêts, par les goûts, par l’éducation, par les degrés de civilisation auxquels chacune d’elles a pu atteindre. Ces populations, mêlées dans le grand courant de la vie nationale, ne s’y confondent jamais, et, au moindre choc qui en trouble le cours, elles se séparent violemment, montrant la diversité de leurs nuances, de leurs tendances, l’une se précipitant en avant comme un flot d’orage, l’autre refluant vers sa source comme par un secret effroi des abîmes. 'Qu’y a-t-il donc au fond de ce tempérament monarchique

de la France dont il a été si souvent parlé et si éloquemment? Un amour passionné de l’ordre.

Qu’y a-t-il encore au fond de ce tempérament révolutionnaire qu’on pourrait, non sans raison, imputer à la même nation? Un amour chimérique de la liberté absolue, compliqué de ce besoin de logique à outrance qui est le péril du caractère français. A peine est-il besoin de dire que ces deux tendances, qui coexistent dans la race et se développent à travers notre histoire, appartiennent à deux parties différentes de la môme nation. Or c’est dans la lutte de ces deux tempéraments contraires, ou plutôt des deux parties de la nation qui les représentent, que je trouve l’explication de l’histoire de France depuis près d’un siècle, selon que prévaut l’une ou l’autre de ces deux populations mêlées sous l’apparence du môme peuple. Dans cette période agitée de notre histoire, chacune a triomphé h son tour; mais il a été dans la destinée de chacune que son triomphe l’a épuisée en exagérant son principe. L’une, la monarchique, affamée d’ordre, se repose quand elle en a conquis les conditions apparentes, confondant trop facilement l’ordre matériel, celui des rues, avec l’ordre moral, celui des esprits, qui est la plus sûre garantie de l’autre, mais qui est aussi d’une conquête plus difficile et d’un prix plus haut. Grâce à ce malentendu, qui s’est souvent répété, une fausse sécurité s’élablit; l’oubli du péril passé arrive vite. Après qu’on a pourvu le

gouvernement de canons et de soldats, on se repose sur sa force, l’exagérant même par l’opinion que l’on s’en fait, au point que l’on ne redoute pas, sous prétexte de l’avertir, les occasions de lui faire échec, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’il n’est plus garanti que par l’indifférence publique, et que le moindre choc suffira pour le jeter à terre. — L’autre partie de la nation, plus révolutionnaire que vraiment libérale, bien qu’elle prenne souvent ce nom, profite de ce désaccord croissant entre les classes conservatrices et le pouvoir; elle agite les esprits, prépare les révolutions par l’opinion avant de les tenter par la force, tirant avantage de toutes les fautes de la monarchie, de ses excès de pouvoir ou de ses défaillances, irritant les esprits avant de les ameuter; mais elle-même, cette partie remuante et impétueuse de la nation, se laisse emporter par les exagérés, qui appliquent à la politique, le monde du relatif, la logique absurde de l’absolu, servie par la passion. La violence des passions au service d’une logique outrée, n’est-ce pas le caractère et la marque de l’esprit révolutionnaire? Dès lors, le mouvement est lancé; il ne s’arrêtera plus à telle limite que voudrait en vain lui marquer l’agitation libérale débordée de toutes parts : partout où se dresse un obstacle, il est supprimé de vive force. La révolution règne enfin grâce à l’énergie de quelques sectaires. La mollesse des uns , la complicité passive des autres, les ont laissés maîtres

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du terrain; mais ils vont bientôt trouver dans leur victoire sans frein leur ruine et leur châtiment. La série des excès auxquels ce parti semble fatalement condamné tire de leur torpeur les instincts conservateurs endormis ou désarmés. L’excès de la peur rend courage aux plus timides. La minorité violente rentre dans l’ombre avec ses chefs discrédités, avec son mot d’ordre, qui a perdu sa valeur magique , et son drapeau sinistre , qui n’a jamais été que celui d’une sanglante et dérisoire fraternité. Et ainsi recommence à chaque génération, ou peu s’en faut, l’histoire de notre pauvre pays. « Heureusement, disait lord Brougham, que la France fait une révolution tous les quinze ans; sans cela elle serait la première nation du monde. » La joie de l’étranger devrait être la leçon de la France.

Ce que l’on appelle le tempérament monarchique du pays n’est pas autre chose que l’instinct de la conservation sociale exaspéré par des surprises et des terreurs trop souvent renouvelées. Ce n’est, à dire vrai, que l’amour violent et le besoin de l’ordre, nécessaire au développement de son travail, à sa vie même, qui ne peut être chaque jour suspendue violemment ou remise en question. La preuve en est que le choix de la monarchie est indifférent à l’immense majorité des classes conservatrices. Elles appuient successivement, avec le môme zèle, les monarchios d’origine et d’ordre différents, bien moins soucieuses du

titre auquel le pom oir s’exerce que des chances de stabilité que lui offre ce pouvoir, bien plus ardentes à en soutenir la réalité efficace qu’à en maintenir la légitimité platonique. Or on ne peut pas dire qu’un peuple soit de tempérament monarchique quand la religion dynastique n’existe plus chez lui. Qu’une bonne fois la république sache être modérée, patiente, pacifique, qu’elle sache ne pas effrayer les parties simples et laborieuses de la nation , on verra comme elle pousserait facilement et profondément ses racines dans le sol bouleversé de la vieille France. Par malheur, quand elle aurait tout à gagner à la persuasion, elle a l’air de ne compter que sur la force. C’est ce qui est arrivé cette fois encore, et on serait mal venu à le nier. Les événements de cette dernière année ont été pour chacun de nous une rude école de politique expérimentale. Après la chute de l’empire, la république était possible, je dirai plus, elle devenait probable. Elle était comme portée par la situation. Pour la faire accepter par tous les partis, il n’y avait qu’à ne point les effaroucher par l’annonce des revendications ou des représailles. Par un prodige de modération qui n’était guère, il est vrai, dans les instincts des triomphateurs, il fallait proclamer, et mieux encore, démontrer par des faits que la république est par essence un gouvernement de légalité absolue, de liberté garantie et de raison publique. On ne lui demandait que de faire la

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preuve qu’elle n’était pas incompatible avec l’ordre, et qu’elle était capable de stabilité. Encore une fois, dans une crise pareille, qui se serait refusé à un essai si légitime?

Qui donc n’aurait fait avec résignation, sinon avec joie, le sacrifice de ses idées particulières et de ses prédilections? A qui la faute, si un tel idéal n’a pas réconcilié tous les partis sur ce terrain d’expérimentation complètement libre? A qui, sinon aux républicains de profession, à ceux qui constituent entre eux je ne sais quelle caste fermée ou quelle dynastie inviolable, s’imaginan naïvement que la république est à eux, rien qu’à eux, leur chose, leur bien propre? Ne les a-t-on pas vus s’en emparer cette fois encore avec une avidité jalouse comme d’un patrimoine, l’exploiter au profit de leurs ambitions, de leurs systèmes, pis que cela, au profit de leurs vanités ou de leurs rancunes, prétendant se l’approprier, comme si le pays, en recevant le bienfait de la république, devait être trop heureux d’accepter en môme temps pour ses maîtres ces incapables ou ces déclamateurs, tous ceux-là pour qui, selon le mot attribué à l’un d’eux, la république est plus qu’une conviction, « une carrière »? Qu’ils ne s’en prennent qu’à eux, à leur éti’oitesse d’esprit, à leur impéritie ou à leur intolérance (ils ont le choix), si par malheur il arrivait cette fois encore que l’expérience fût ajournée, et que cette noble république, qui devait être l’œuvre commune et le

bien de tous, un gage de conciliation et de paix entre tous les partis, ne fût qu’un gouvernement transitoire,- une liquidation du passé, quelque chose comme le syndicat d’une immense faillite, au lieu d’être l’expression sincère et définitive des intérêts et des convenances du pays. Qui ne voit que ce serait la faute de ce parti, si la France, surmenée par ces expériences désastreuses, allait demander un abri à la monarchie constitutionnelle? Après tout, elle ne veut pas périr pour la gloire d’un principe contestable et pour le plaisir d’une secte qui prétend s’emparer d’elle à perpétuité.

Quand je parle ainsi du parti républicain, je désire qu’on m’entende bien. Je ne confonds pas les républicains de conviction avec les républicains de profession. Je range à part avec un respect sincère ceux qui ne placent pas la forme de leur prédilection au-dessus de la souveraineté du peuple, et n’ont jamais, dans le cours d’une longue vie dévouée à la môme idée, prétendu faire violence à la nation. Ceux-là , s’ils étaient les plus nombreux et les plus forts, réussiraient, je n’en doute pas, à faire l’éducation politique et à former les mœurs viriles d’une France vrai-

ment démocratique. Les républicains que je combats sont ceux pour qui la république est un idéal tellement tyrannique, qu’ils prétendent l’imposer de gré ou de force à la nation, et si intimement mêlé et confondu avec leur propre personnalité, qu’ils ne savent plus l’en distinguer, et se refusent à croire qu’il puisse être réalisé par d’autres que par eux-mêmes. A ce double signe, vous les reconnaissez, vous les avez déjà nommés.

A de rares exceptions près, c’est ce parti qui s’est emparé de la France le k septembre , et qui n’a rien négligé pendant six mois pour lui faire perdre le peu de goût qu’elle avait pour la république. Ce qui a toujours compromis cette Jorme de gouvernement auprès de beaucoup de bons esprits, c’est qu’on l’a toujours confondue, ou, pour parler plus exactement, qu’elle a paru se confondre elle-même avec la révolution, dont elle devrait être par essence la négation. Elle devrait fermer l’ère des grandes crises sociales, puisqu’elle est théoriquement le gouvernement du pays par lui-même; il semble au contraire qu’elle soit destinée à rouvrir cette ère violente , qui ne se ferme plus pendant tout le temps qu’elle règne. Par une véritable fatalité, son origine et ses procédés de gouvernement ont toujours offert un mélange d’arbitraire et de force, une alternative de faiblesse et de violence, qui ont discrédité scs pratiques malgré l’excellence théorique de l’institution. Chaque fois qu’elle a essayé de revivre parmi nous, c’est par

des coups de force ou de surprise qui ont enlevé au pays le mérite d’une adhésion spontanée et môme le goût d’y adhérer. En môme temps, issue de la révolution, elle est impuissante à la dominer. Œuvre et produit de mouvements populaires sans règle, elle ne saurait leur en imposer. Donc, par une autre fatalité qui est la conséquence de la première, il arrive que la république ouvre des périodes plus ou moins longues de désordre et d’anarchie, provoquant des réactions implacables ou des imitations funestes. On ne joue pas avec la révolution. Elle a quelque chose en elle de la orce irrésistible d’un élément qui, à certains moments, domine et submerge toutes les forces morales, écrase toutes les volontés, détruit tous les obstacles qu’élève contre elle la prudence humaine.

En 1870, comme en 181»8, le péché originel de la république a été la surprise imposée au pays. Son malheur est d’ôtre née du fait le plus grave qui puisse déconcerter la moralité d’un peuple : la violation d’une assemblée. C’était la tache indélébile de l’empire, tache que plusieurs scrutins populaires n’ont pu effacer, une tache que la gloire môme, mieux que cela, le bonheur de la France n’aurait pu jamais laver entièrement, et qui reparut avec une intensité effrayante dans nos désastres; mais on ne pourra jamais convaincre le pays que l’immoralité du coup d’État ait créé par contre-coup la moralité du k septembre. On

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ne peut ccbapper à cette comparaison qu’à la condition de plaider la thèse des moyens justifiés par la fin. C’est une thèse bien chère à une certaine école républicaine, mais en même temps bien compromettante, et qui se prête aux interprétations des plus contraires. Le premier élément des mœurs politiques devrait être l’inviolabilité des assemblées passée à l’état de dogme. Hors de cette règle, il n’y a que pur empirisme, succession d’expédients qui se détruisent les uns les autres, et parmi lesquels la probité des hommes et la moralité du pays courent d’elTrayants hasards. Tant que le respect absolu de la représentation nationale n’est pas entré sous forme d’habitude, d’instinct môme, dans l’âme d’un peuple, son éducation politique n’est pas même commencée.

Et qu’on n’aille pas dire qu’à cette règle il y a des exceptions, que la dernière chambre de l’empire était discréditée par des connivences et des faiblesses inouïes, entachée par des excès de candidatures officielles, condamnée enfin par cette complicité d’optimisme avec le gouvernement qui - avait troublé à la fois son sens politique et son sens moral. Quand tout cela serait vrai, quels que fussent les fautes de celte assemblée et ses vices d’origine, ils ne conféraient aucun droit sur elle aux hommes du k septembre, qui n’étaient rien que par elle. En dehors, ils étaient de simples citoyens sans mandat. On plaide en leur faveur les circonstances atténuantes en disant qu’eux au

moins ils tenaient leur délégation d’un vote libre. Étaient-ils les seuls? Plusieurs députés de la gauche, tout le centre gauche, bien d’autres qui ne se sont pas associés à ce coup de force, n’étaientils pas dans le même cas? n’étaient-ils pas arrivés à la chambre dans les mêmes conditions d’indépendance et de dignité? Comment osait-on, par un appel direct à l’émeute, les jeter tous violemment et pêle-mêle hors de la vie politique, au lieu de les associer à l’inauguration d’un pouvoir nouveau qui eût pu' devenir l’expression véritable des besoins du pays? D’ailleurs il est bien dangereux d’entrer dans la voie des exceptions. Chaque révolution nouvelle plaidera la sienne. Hélas! les prétextes ne manquent jamais pour jeter une assemblée à la porte ou par la fenêtre. Disons-le avec tristesse: ces défénesirations de Paris ou de Saint-Cloud ont toujours chance d’être populaires. Le 18 brumaire invoquait la nécessité de rétablir l’ordre; le 2k février, la réforme électorale; le 15 mai, la nécessité d’arrêter la réaction ; le 2 décembre, l’injure faite au peuple par la loi du 31 mai. Le k septembre arguait, pour excuser la violence faite à l’assemblée, du système des candidatures officielles, qui avait faussé son origine, et de sa complicité dans la déclaration d’une guerre déplorable; mais en voici une, la dernière, élue dans des circonstances extrêmes de salut public qui lui confèrent, à ce qu’il semble, une absolue et indiscutable souveraineté. Qui oserait élever contre elle un doute , une

objection, une prétention? Détrompez-vous. Elle est à peine réunie, que déjà (dès le 19 février) M. Ledru-Rollin adresse au président sa démission motivée sur je ne sais combien de cas d’indignité soulevés contre elle. L’émeute du 18 mars, réalisant le testament politique de M. Ledru-Rollin, plaidera contre l’assemblée de Versailles le grief de réaction et de complot monarchique. On n’entend pas assimiler complètement tous ces faits; on les rapproche, et ces rapprochements ne seront pas sans signification; une triste moralité s’en dégage.

Quelque juste réaction de colère qu’aient encourue le régime qui nous avait lancés dans de pareilles catastrophes et la majorité de rassemblée, qui, responsable de la fortune de la France, l’avait jetée au.x abîmes, l’histoire établira que le h septembre il y avait d’autres voies à suivre et d’autres exemples à donner au peuple. Admettons même qu’il eût été impossible devant l’émotion publique de prolonger d’un jour l’existence de l’empire, bien qu’il eût été habile au parti républicain de laisser à l’empereur le soin de terminer cette triste guerre et de ne pas lui disputer follement, de ne pas lui ravir de force, avec le pouvoir, l’écrasante responsabilité des événements qui allaient suivre, en aggravant considérablement les misères et les ruines du pays. Je sais bien qu’il arrive un jour, dans un pays qui n’a plus d’instinct ni de mœurs politiques, où le flotde l’opinion, sou-

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levé par les évéïieinenls, est iri'ésisliblc, etce jourlà peut-être le à septembre, aucune force humaine ne pouvaitrarrêter; mais on pouvait, avecde la droiture et quelque désintéressement, le diriger et le contenir dans certaines limites. On pouvait ne pas tout livrer, Paris et la France, à quelques bataillons des faubourgs convoqués dès la veille pour celte grande journée. Comment des hommes qui avaient passé vingt ans de leur vie à plaider les grandes causes du droit et de la morale politique, qui n’avaient jamais pu désarmer leur colère, vengeresse du coup d’État, devant les verdicts d’amnistie rendus par le suffrage universel, ni même (les sources du suffrage étant suspectes) devant l’adhésion incontestable de la majorité du pays, comment ces grands agitateurs de la conscience publique, qu’ils ne cessaient d’émouvoir par le spectre du 2 décembre, osèrent-ils prendre devant le pays, juge et témoin de leurs protestations et de leurs combats, la responsabilité de ce fait si grave, l’expulsion d’une assemblée par iin tumulte populaire que quelques-uns d’entre eux avaient préparé, qu’ils soulevèrent à l’heure dite, qu’ils guidèrent à travers un apparent désordre, avec un plan et une logique concertée, vers un but marqué d’avance? Ils savaient bien pourtant qu’il y avait moyen de faire autrement et de rendre le pays à lui-même, à lui seul. La voie était ouverte, on a refusé d’y entrer. Ces choses-là sont trop oubliées; elles se sont perdues dans le bruit et la confusion des évé-

nements. Il faut néanmoins que Thistoire se fasse, et elle se fera. On y apprendra qu’une journée révolutionnaire n’est jamais l’explosion spontanée des sentiments ou des passions populaires, qu’elle n’est que le résultat d’une conspiration qui met en jeu dans un moment opportun ces sentiments ou ces passions. Le peuple s’agite; deux ou trois habiles le mènent. Le salut du pays, le h septembre, la seule chance de son salut, en admettant l’hypothèse extrême d’une révolution , se trouvait dans une proposition adoptée déjà par la commission, moralement souscrite par tous les partis, qui demandait à la chambre, vu les circonstances, de nommer un gouvernement de défense nationale. On donnait ainsi à l’opinion surexcitée une satisfaction légitime, je dirai presque légale, sans laisser le champ libre à l’émeute. Cette satisfaction était accordée par un dernier vote, — vote inévitable de la chambre qui prononçait sa propre abdication, en faisant un appel immédiat au pays, au lieu de se faire signifier brutalement soh congé par la foule. C’éiait, en tout cas, une révolution parlementaire, au lieu d’être une émeute dans la rue. Que l’on ne réponde pas qu’il était trop tard. La commission était prête à faire son rapport avant que la chambre ne fût envahie sur le signal de quelques-uns de ses membres, pressés d’en finir. Il dépendait de ces meneurs du tumulte d’en suspendre un instant l’invasion. A coup sûr, il dépendait des triomphateui-s de cette journée de se réunir à leurs col-

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lègues quand le flot de l’invasion fut passé, au lieu de se laisser porter, dans la plus triste desovations, à l’Hôtel de ville, d’où la môme populace qui les y portait ce jour-là devait les chasser quelques semaines après. Pour cela, il ne fallait qu’un peu de désintéressement ou de courage moral; on en manqua : « il était trop tard, » ditesvous, en répétant te mot banal de toutes les révolutions. Oui, trop tard pour ceux qui avaient fait leur programme d’une journée, et qui voulaient que ce programme fût rempli.

Combien les résultats eussent été différents dans le présent et dans l’avenir ! Si l’on consulte les impressions et les souvenirs les plus sincères, il n’est pas douteux qu’un vote unanime eût délégué les pleins pouvoirs à M. Thiers, investi par les événements d’une sorte de magistrature publique de bon sens et de raison. M. Tbiers se serait associé dans son œuvre quelques-uns des noms choisis parmi les plus indépendants dans tous les partis de rassemblée. On se serait ainsi retrouvé, avec beaucoup moins de trouble et moins de catastrophes, au point juste où nous a ramenés la logique des événements, avec cette grande expérience politique pour nous guider à travers nos désastres, pour nous en épargner quelques-uns peut-être ! Ce genre de révolution aurait obtenu la confiance du pays, sauf les partis violents, au lieu de lui imprimer une secousse morale et une terreur dont il n’est pas encore revenu; mais il v * «1

avait des impatients qui avaient préparé l’événement à leur profit, ou pour crier : Vive la république ! 11 y avait des défiants qui craignaient que le nom de M. Thiers ne jurât trop avec la forme de leur choix. Insensés qui ne voyaient pas que ce nom était la seule garantie qui pût la faire accepter en ce moment par le pays, ce nom représentant le maximum de république qu’il pût supporter, Il ne pouvait être question en tout cas que d’un intérim de gouvernement, d’un régime tout provisoire qui devait trouver son dénoûment dans la réunion d’un nouveau parlement immédiatement convoqué.

Nous avons entendu souvent dans les mauvais jours qui suivirent de près, quand déjà ils pliaient sous le poids des plus terribles circonstances, les triomphateurs du h septembre se plaindre amèrement de leur fardeau; mais qui donc, si ce n’est eux-mêmes, les en avait chargés? — Le peuple, disent-ils. Oui, le peuple spécial amené pour la circonstance, c’est-à-dire encore eux-mêmes et leurs amis. Les hommes d’ordre se soumirent; il n’y avait pas lieu de discuter devant le péril suprême de la nation, et c’est l’honneur du parti conservateur de n’avoir pas même protesté, de peur de diviser les dernières forces delà patrie. Ce fut un triste spectacle que cette fête au lendemain de Sedan ! Une partie de la population était en délire; une autre regardait avec stupeur, comme dans un rêve. J’ai vu cette invasion de la chambre, et l’ova-

tion à l’Hôtel de ville, et la prise d’assaut des ministères sans combat; c’était la descente de Belleville sur Paris; j’ai vu cette joie insensée se répandre sur les places et dans les rues, comme si l’on oubliait que la patrie poi’tait au sein une mortelle blessure. De loin et dans la perspective, de pareilles scènes peuvent faire illusion. Deprès, le détail est navrant, et, si le spéciale du 2 décembre avait été démoralisateur, celui de la journée vengeresse du h septembre n’était pas fait pour relever le niveau de la moralité publique. Des coups de force du pouvoir aux coups de force de la rue, la différence est nulle. Si quelques-uns des triomphateurs de ce jour ont essayé d’expliquer ou d’éluder plus tard les risques effrayants qu’ils ont ce jour-là fait courir à leur probité parlementaire, plusieurs ne s’en relèveront pas. — Ce fut là le premier malheur de la république de 1870 : son berceau a été une chambre envahie. Elle n’a pas eu d’autre sanction que ce qu’on appelle, dans le droit révolutionnaire, l’acceptation et l’acclamation du peuple.

La révolution du h septembre eut d’autres torts bien graves. Du premier coup et avec la plus insigne maladresse, elle s’isola du pays par la nomination de ce singulier gouvernement provisoire qui ne contenait que des noms parisiens, flattant ainsi celte idole de Paris qui croit avoir un droit divin à gouverner la France. Ce fut une faute dont les conséquences ont été incalculables.

Je sais qu’on ne pouvait attendre de résultats bien réguliers de cette délégation des pouvoirs faite tumultueusement par l’acclamation populaire.

Parmi les liommes qui régnèrent le soir à l’Hôtel de ville, les uns étaient désignés par l’bpinion ou poussés par le zèle d’une coterie que l’on confond volontiers avec le cri de l’opinion ; d’autres, parfaitement obscurs, se glissèrent au pouvoir à la suite des premiers : quelques-uns, estimant qu’ils étaient de droit et de fondation membres de tous les gouvernements provisoires, se désignèrent euxmêmes avec un empressement qui suppléait celui du public. Quant à la distribution des portefeuilles qui eut lieu le même soir, il courut dans ce temps-là des légendes qui auraient ranimé la vieille gaieté française, si les circonstances n’avaient pas été si tristes. Le premier résultat de ce gouvernement improvisé, c’était de mécontenter profondément la province, qui y cherchait les noms investis de sa confiance, et qui ne les trouvait pas. En revanche, elle était tenue d’accepter sans récrimination, parmi quelques personnalités justement honorées, le plus singulier mélange de noms, les uns légèrement ridicules, d’autres effrayants, qu’elle ne prononçait qu’avec un sourire ou une sorte de stupeur. Malgré tout, malgré ce grief et bien d’autres, le pays n’avait pas hésité. Il s’était donné sans résistance, avec une docilité sans exemple, à ce gouvernement nouveau, ne demandant qu’à voir se révéler enfin du milieu de tant

de ruines quelque autorité décisive d’intelligence et de caractère, une inspiration, une pensée digne de ce qui fut, de ce qui sera encore, s’il plaît à Dieu, la grande nation. Le seul cri du pays, dans la presque unanimité de la population, a été au premier moment le cri de la confiance et du patriotisme. « Qu’ils soient les bienvenus, les hommes qui ont osé prendre le pouvoir, s’ils relèvent la fortune de la France tombée avec son drapeau. Puisqu’ils se sont chargés de cette tâche, c’est sans doute qu’ils se croient en mesure d’y suffire. »

Mais un sort funeste était jeté sur cette journée. Il était écrit que pas une faute ne serait évitée. En se livrant à la révolution et en triomphant par elle, on avait contracté une obligation fatale, celle de faire surtout de la politique, quand il ne devait s’agir que de salut public. La conséquence immédiate de ce pacte fut la proclamation précipitée de cette république qui devait naître tout naturellement du sentiment de la crise et des nécessités politiques, au lieu d’être imposée à la France par l’Hôtel de ville. La première inspiration avait été la bonne, c’était d’être tout simplement un gouvernement de la défense nationale. La seconde fut l’inspiration du parti. On y céda, et dès lors tout fut compromis. Ainsi proclamée, la république était et ne pouvait être que le cri tumultueux d’une minorité. Quel titre cette foule de l’Hôtel de ville avait-elle à décréter la nécessité et l’éternité d’une

institution qui devait sortir du choix libre de la nation? Ce n’était rien moins que la confiscation du droit national au nom d’un droit supérieur et antérieur. Ce que l’on proclamait ainsi, c’était la république placée en dehors et au-dessus de la discussion, annoncée un an d’avance par un discours fameux de M. Gambetta comme « la forme adéquate du suffrage universel, » reconnue tout récemment encore par M. Louis Blanc et ses sectateurs comme « la forme nécessaire de la souveraineté nationale. » Erreur capitale qui fausse absolument la doctrine de la souveraineté populaire, mais erreur vivace qui se reproduit périodiquement en France, et qui ne peut engendrer qu'anarcbie et confusion en fournissant un prétexte à toutes les usurpations et un mot d’ordre à tous les attentats ! On voit reluire dans les déclarations des républicains sectaires cette systématique intolérance, cet incorrigible orgueil, l’esprit de la caste avec une imperturbable confiance dans son infaillibilité. Avec cela, on éloigne bien des sympathies qui ne demanderaient qu’à venir. On froisse le pays, qui voudrait être consulté, et qui peut-être y a quelque droit. Il faut que les républicains en prennent leur parti. La république ne pourra jamais réussir par la force; imposée au pays, elle le révolte. Elle n’aura quelque chance de s’acclimater parmi nous que le jour où elle sera la forme librement choisie et consentie de la souveraineté nationale. Cette proclamation prématu-

rée enivra de joie la foule; mais elle n’avait pas seulement le tort de nier indirectement le droit du pays, elle eut un autre inconvdnient dont on s’aperçut plus tard. Elle fit croire au peuple de Paris, peu formaliste en pareille matière, que la république existait de droit, quand elle n’existait que de fait. Ce fut l’occasion d’un terrible malentendu, lorsque l’assemblée nationale refusa de s’associer à cette déclaration du gouvernement provisoire, et que, sans résoudre la question contre les vœux de Paris, elle prétendit la réserver et rester libre. On sait ce que produisit le mécontentement de la population parisienne, qui ne comprit rien à ces réserves, et quelle part il faut lui attribuer dans l’attitude expectante et inerte prise par une partie de la garde nationale dans la fatale journée du 18 mars. Elle accusait l’assemblée de lui disputer la conquête du h septembre, sans s’apercevoir que cette conquête de la république avait été sept mois auparavant la négation pure et simple de la souveraineté nationale au profit de Paris. Entre- la république de fait et la république de droit, elle ne put jamais voir la différence : elle fit ou laissa faire une révolution au nom d’un droit qui n’était qu’un fait.

Atonies ces fautes du gouvernement nouveau s’en ajouta une dernière, la plus grave de toutes, celle de vouloir gouverner seul, sous sa propre responsabilité , sans aucune intervention , sans aucun contrôle du pays, aussi longtemps du moins

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que le soutint à flot l’opinion parisienne. A supposer que l’on fût de bonne foi en se croyant réellement le h septembre investi d’un mandat supérieur (populaire ou providentiel, je ne sais), encore fallait-il le régulariser immédiatement en s’en servant pour convoquer une autre assemblée et remettre dans ses mains les pouvoirs que l’on tenait d’un tumulte de la rue. Le fit-on cependant? On avait si sévèrement et si justement incriminé dans la naissance des régimes antérieurs la théorie du fait accompli! Mais la prolongation indéfinie de ce pouvoir, qu’était-ce autre chose, sinon le résultat le plus brutal d’un fait accompli? Ce fait n’était rien que la sympathie momentanée et la complicité fort indocile de cette partie du peuple qui avait acclamé, au k septembre, les députés de Paris et qui les insultait quelques jours après. Si le seul titre du pouvoir nouveau était sa popularité du k septembre, il faut avouer que ce titre a été bien éphémère, et n’a guère survécu au beau soleil qui a éclairé le berceau de la jeune république. Ah! les acclamations de la rue et du boulevard, on sait maintenant ce qu’elles valent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles durent !

On pouvait encore soulever la France dans un élan de patriotisme en s’adressant directement à elle, en lui remettant à elle-même le soin de ses laborienses et tragiques destinées. On l’avait promis. On viola cette promesse. Sous quelles influences néfastes, sous quelle action malfaisante, l’histoire

le dira. Quelque irrégulières qu’eussent été sur bien des points ces élections improvisées, elles auraient mieux valu qu’une usurpation manifeste et prolongée de tous les pouvoirs vacants. C’est toujours, sous les régimes les plus contraires de nom et d’étiquette, la même défiance à l’égard du pays. Pour le punir de n’être pas aussi républicain que l’Hôtel de ville , on ajourna le vote, qui était la première nécessité et la suprême convenance du gouvernement provisoire, sans prévoir dans quelles circonstances, à quelle date il pourrait être repris et après quelles terribles épreuves. Comme tout cela était en contradiction flagrante avec les déclarations des anciens députés de la gauche! L’un des plus éloquents, dans un discours fort admiré quelques mois auparavant, définissait ainsi ce qu’il appelait l’exercice réel de la souveraineté : « C’est le droit pour la nation d’avoir la direction et le dernier mot dans toutes les affaires qui l’intéressent. Si un pouvoir quelconque peut tenir en échec la volonté du peuple, la souveraineté nationale est violée. Je suppose que le pays veuille la paix, et que le pouvoir exécutif penche au contraire pour la guerre : il faut que le dernier mot dans cette question soit au pouvoir qui représente le pays, c’est-à-dire au pays lui-même, et il faut que sa volonté puisse se manifester directement, ouvertement. Que l’on ne vienne pas dire qu’il a le vote du contingent, le vote du budget pour faire entendre son opinion, cela n’est pas suffisant pour

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la vérité du principe. II faut qu’il ait le dernier mot, que tout s’incline devant sa volonté; autrement la souveraineté nationale n’existe pas, et le peuple est joué. » A relire, à un an de distance, ce singulier passage d’une application si facile aux circonstances actuelles , on dirait que quelque malin génie a soufflé à l’orateur chacun des termes dont il s’est servi, comme pour nous permettre de les retourner un jour contre lui et d’en faire son châtiment. Une fois au pouvoir, nous savons ce qu’il a fait de ses principes : les plus indulgents disent qu’il les a oubliés. On a vu dans tout son éclat le contraste des discours et des actes de l’opposition républicaine, devenue par sa propre élection le gouvernement de la France. C’est un mauvais symptôme pour un pouvoir nouveau de se défier du pays. C’est en même temps la plus sûre manière de s’aliéner ses sympathies. Quand on le consultera plus tard, ce sera trop tard. Le pays vous répondra: « Vous m’avez joué. »

Ce qu’il fallait faire au lendemain du h septembre, on le sait. II suffisait pour cela d’un éclair de bon sens et d’une inspiration de patriotisme. II fallait convoquer immédiatement l’assemblée nationale de tous les points encore libres du pays : dans cet instant de crise suprême, quinze jours auraient suffi pour cela. Cette assemblée, si incomplète qu’elle eût été, aurait mieux valu qu’une dictature de hasard, proclamée dans la rue. II fallait immédiatement transporter le siège du gouverne^

180 LES jour, S D’ÉPREUVE.

ment et de l’adminislralion en province, au lieu de convocation de l’assemblée, en dehors des atteintes de l’ennemi. Il fallait surtout, en prévision d’un siège inévitable, laisser Paris à son isolement, sous la discipline et sous l’unique responsabilité d’un chef militaire, qui n’aurait pas eu à lutter sans cesse contre le parti de l’émeute en même temps que contre l’ennemi, et qui n’aurait pas succombé sous la complication de deux caractères, de deux autorités contradictoires réunies en sa personne : la première magistrature révolutionnaire d’un pays et la direction d’une armée. .Mais pour voir adopter ces mesures si simples d’où aurait pu résulter, sinon le salut, du moins une somme bien moindre de malheurs, il fallait avoir affaire à des patriotes et non à des hommes de parti. Il fallait tout simplement avoir affaire à des hommes d’action et non à des tribuns.

Le lendemain de ce jour de fête où Paris avait célébré avec un enthousiasme quelque peu puéril la proclamation de la république, comme si ce nom magique devait faire tomber les armes des mains de l’ennemi et arrêter les événements, ce lendemain de fête, succédant aux jours les plus

tristes de notre histoire militaire, aurait dû être chargé des plus graves soucis pour les hommes politiques qui, eux aussi à 'leur tour, avaient pris d’un cœur léger de si terribles responsabilités. 11 ne fallait pas seulement aviser à l’immensité du périt par des mesures administratives et militaires â la hauteur des événements ; il fallait surtout tâcher de faire comprendre la gravité tragique de la situation à une partie de la population atfolée et enivrée qui semblait ne pas s’en douter. Il fallait faire un appel aux passions vraiment nobles du peuple, au lieu de le tromper par ses propres vices, sa jactance et sa crédulité, en exaltant un héroïsme dont il n’avait encore donné aucune preuve et en caressant cette fièvre révolutionnaire dont il est si dangereux d’entretenir les ardeurs malsaines. Tandis que les Prussiens traversaient en masses sombres les plaines dégarnies de la Champagne, ce jour-là qui suivit la proclamation de la république et les jours suivants, à quoi furent-ils consacrés? A la destruction des insignes de la dynastie déchue, à la liquidation des plus misérables rancunes, au licenciement des sergents de ville. A ([uoi encore? A la curée des places, à la nomination des maires provisoires. L’étrange personnel que la république tenait en réserve, et cela dans un moment de désorganisation universelle , un moment unique dans l’histoire ! En même temps débordaient dans les colonnes du Journal officiel de la république et sur les murailles de Paris les

arrêtés enfantins ou séniles (je ne sais trop) qui débaptisaient les rues, et décidaient des inscriptions démocratiques à graver sur les monuments publics. C’est le premier soin de toute révolution triomphante à Paris de vouloir recommencer l’histoire de France en inscrivant au coin des places et des rues les fragiles annales de son triomphe d’un jour; mais que dire de pareils soucis au lendemain de la plus grande catastrophe de l’histoire moderne, et quand les Prussiens étaient à trente lieues ! Ce fut d’ailleurs le seul talent que montra l’édilité parisienne. Prodigieusement incapable en tout, elle excellait en ce genre d’administration. Au lieu d’activer l’approvisionnement de Paris, de pourvoir à l’aménagement de ses ressources et même au rationnement des habitants en prévision d’un long siège, au lieu de travailler efficacement et sans phrases aux besoins infinis de l’assistance publique et de se dévouer à une tâche utile dont le détail eût absorbé de plus grandes intelligences, on rédigeait des bulletins où l’on félicitait Paris de son grand cœur, de sa grande âme, où l’on se congratulait entre maires du progrès des mœurs publiques opéré par quarante -huit heures de liberté, et de la renaissance des vertus républicaines, qui n’avaient plus besoin, comme les vertus équivoques de la monarchie, de l’aide d’une police déshonorée pour fleurir sur l’asphalte parisien. Pendant que ce torrent de déclamations se répandait sur les affiches blanches qui chaque

matin couvraient les murs de Paris, la défense militaire s’organisait. Nous n’avons pas ici à juger son œuvre. Hélas! une nation ne trouve pas toujours sous la main, dans ces périls extrêmes, un Massénal Nous devons nous restreindre à la politique du pouvoir nouveau. Que ne se bornait-il à s’abstenir d’administrer? Mais non! il avait des idées, deux entre autres qui devaient lui survivre, puisqu’elles portaient en elles la fatalité de la guerre civile : l’armement universel et la solde de la garde nationale. Si les gouvernants du h septembre ne prévirent pas les effroyables conséquences de ces deux mesures, leur sagacité n’était pas au niveau de leur ambition. Que si, les prévoyant, comme pouvait le faire le plus humble observateur, ils ne s’abstinrent pas devant cette formidable responsabilité, que faut-il penser d’un patriotisme si facilement satisfait d’ajourner l’orage? C’était une politique à courte vue que celle qui se félicitait dans ses proclamations d’avoir fait une révolution sans qu’il en coûtât une goutte de sang. Il importe assez peu que le jour même ou le lendemain d’un grand mouvement populaire le sang ne coule pas, si plus tard, par suite des événements qui se développent, il doit être répandu à flots à travers la cité en ruine. La responsabilité n’en reste pas moins justement attachée à ceux qui ont laissé se développer les causes de conflits, accumulant sans prudence et sans prévision dans un foyer prêt à s’enflammer les matériaux de l’incendie.

iU

Que faisait-on en décrétant l’armement universel? On remplissait Paris de 300,000 soldats improvisés, trop nombreux pour la défense effective, turbulents et oisifs, inutiles en aussi grand nombre derrière des remparts et des forts inexpugnables, mais devenus maîtres de Paris et du gouvernement dès le moment où ils eurent l’eçu leurs armes. On mettait la défense et la politique à leur discrétion. En faisant cela, je sais bien que nos gouvernants se montraient logiques. Ils obéissaient aux somAiations qu’ils avaient adressées eux-mémes à la dernière administi’ation du pouvoir expirant; comme ils prenaient sa place, il fallait s’exécuter de bonne grâce. C’est là un des tours que jouent les révolutions : elles mettent les gouvernements nouveaux en demeure de remplir le programme des oppositions; puis, comme on se piquait d’avoir des principes, on invoquait un prétendu axiome, qui veut que le suffrage universel ait pour corollaire l’armement universel, et que chaque vote d’électeur ait pour garantie un fusil. Enfin on s’excusait sur les nécessités impérieuses de la situation militaire, qui parlaient plus haut, disaiton, que la prudence politique, et qui exigeaient que, Paris étant une place forte, chaque Parisien, à la veille du siège, devînt un soldat. De ces trois raisons, la première était la seule vraie; c’était, comme il arrive souvent, celle que l’on ne donnait pas. Les deux autres, qu’on donnait ostensiblement, n’étaient que spécieuses, et cachaient, sous

une apparence de patriotisme exalté, les plus graves périls follement provoqués et l’occasion de moi" telles blessures pour la patrie. Le prétendu principe qui veut que le sulfrage universel soit armé ne soutient pas l’examen. C’est une de ces applications de la logique à outrance qui caractérise l’école révolutionnaire. — On nous dit : Chaque électeur doit être armé pour défendre les institu" tiens qu’il s’est données. Nous répondons que le vote suffit pour cela, et qu’il est plus sûr que le fusil. En France surtout, il semble que l’élècteur ne soit armé que pour renverser les urnes électorales avec les scrutins qui viennent d’en sortir. La seule manière de faire durer les institutions dans notre malheureux pays, après qu’il les a fondées, c’est de ne pas lui donner la tentation avec le moyen de les détruire. Les minorités sont toujours prêtes à en appeler aux armes des décisions du vote. Voilà notre grande hérésie nationale, et, tant qu’elle durera, l’armement de tous sans discernement, sans garantie, sera la plus meurtrière des utopies. Aussi voyez ce qui arrive : chaque révolution a pour prologue l’armement universel et pour épilogue le désarmement. Si vous réclamez l’application, coûte que coûte, d’un principe, fort contestable, au nom d’une logique outrée, au milieu de tant de passions ardentes et au risque de la plus elTroyable guerre civile, je vous félicite de votre sang-froid de logicien; vous n’êtes ni un patriote, ni un politique. D’ailleurs le vote lui-

môme implique certaines responsabilités, certaines conditions d’indigénat et d’innocence judiciaire dont il n’a été tenu aucun compte pour la distribution des armes. On les jetait par brassées dans certaines mairies où des chefs improvisés les distribuaient à leur gré. Combien de ces soldats et de CCS chefs eux-mêmes ne figuraient pas sur les listes électorales, et cela pour de bonnes raisons que des procès scandaleux révélèrent plus tard ! Le principe même qui prétend armer le suffrage universel fut audacieusement violé au profitd’aventuriers de tout pays. Ainsi la garde nationale vit peu à peu s’altérer son véritable caractère; elle fut envahie par ce personnel de la révolution internationale, qui, une fois armé, nourri, habillé, entretenu par nos soins vigilants, ne voulut plus désarmer. J’arrive enfin à la raison militaire, la plus mauvaise de toutes. On avait sous les armes 300,000 gardes nationaux; 20,000 à peine eurent l’occasion de tirer un coup de fusil contre les Prussiens. Les autres garnissaient les remparts, et remplissaient les rues de leur turbulente inutilité. La mesure pratique eût été de faire dès le premier jour ce qu’on fit aux derniers jours du siège : lever sous certaines conditions d’âge des bataillons de marche, les exercer à fond, les rompre à la discipline, les encadrer dans l’armée active et dans les régiments de mobiles, qu’ils auraient ranimés de leur ardent et jeune patriotisme. On vit à Montretout quel parti on aurait pu tirer d’une pareille

milice. On s’en aperçut le jour mC*ine où on lui demandait un héroïsme inutile, sans même y croire, par simple formalité, la veille de la capitulation. Tout le reste formait des multitudes indisciplinables où des éléments excellents étaient noyés, qui ne firent qu’embarrasser la défense, et qui plus tard servirent merveilleusement l’insurrection, soit par un concours actif, soit par le concours presque aussi funeste, de leur inertie.

Je touche un sujet plus délicat eu parlant de la solde; mais ces deux sujets se tiennent : on distribuait des fusils à tous les citoyens pour justifier la solde, on créait la solde pour avoir le droit d’armer tout le monde. Et par là on désorganisait le peu de travail qui restait encore; on vidait les ateliers, on donnait à l’oisiveté l’apparence d’une occupation utile. Je n’ignore pas les terribles circonstances où l’on était réduit ; il fallait à tout prix subvenir à l’affreuse misère qui résultait du chômage universel; mais il ne m’est pas démontré que l’on ait pris le bon moyen pour y remédier, et peut-être a-t-on pris le plus mauvais. Qu’on multipliât les allégements de loyer et les secours de toute sorte, que l’on répandît sur la plus vaste échelle l’excellente institution des cantines nationales, que l’on établît par tous les sacrifices possibles la vie à bon marché et même dans la plus large mesure la gratuité de la vie, rien de plus naturel et de plus juste-, mais la solde avait le double inconvénient d’être une excuse pour la

paresse et de ressembler à un droit. Combien d’ouvriers honnêtes, mais faibles, ont été détournés de la reprise de leurs travaux par celte dangereuse facilité de vivre mal aux dépens de l’État, bien plus mal qu’ils n’eussent vécu de leur travail et bien moins utilement pour la patrie ! Sous prétexte de ménager la dignité du peuple souverain, on dissimula sous le nom de solde un subside patriotique et momentané. C’était bien mal comprendre celte dignité et bien peu la ménager. On créait ainsi une sorte de rémunération régulière pour l’accomplissement d’un devoir qui n’a sa signification que s’il est gratuit. On ôtait à ce service sa principale valeur, qui est d’être libéral, en l’assimilant à un service mercenaire; on habituait l’ouvrier à croire qu’il avait assez fait pour la patrie et pour sa famille en se présentant à l’appel de chaque jour pour recevoir ses 30 sous. Ces réunions journalières étaient devenues, après quelques semaines d’un beau zèle inutile, le prétexte de l’oisiveté et de la dissipation, l’occasion des jeux les plus puérils ou des excitations les plus dangereuses sous l’action des mots d’ordre clandestins et dans la main des meneurs. La milice parisienne était devenue insensiblement un vaste atelier de la paresse nationale. Combien ces causes divei’ses, créées, entretenues par un gouvernement qui se piquait de moralité, aux frais d’une république qui ne se croyait pas si riche, aggravées par les circonstances, la souffrance, le méconten-

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tement, par la critique universelle qui n'épargnait pas plus le gouvernement nouveau que l’opposition n’avait épargne les gouvernements anciens, combien tout cela contribuait à démoraliser le peuple, on le vit pendant le siège, on l’a senti depuis, on l’éprouvera longtemps. Pour nous en tenir à ce petit fait, si médiocre en apparence, si considérable dans ses conséquences, la conserv'ation de la solde a été un des buts les plus clairs que s’est proposés la dernière insurrection; l’armement universel lui en a fourni les moyens.

C’est que l’habitude du travail ne se reprend pas à un signal donné dans une société si profondément désorganisée. Et cette solde, réclamée comme un droit, comme si la province laborieuse avait l’obligation de nourrir l’oisiveté militaire de Paris, cette solde est devenue l’instrument le plus redoutable des agitateurs, le salariat de l’émeute.

Voilà à quels abîmes nous conduisirent fatalement, et pas à pas, les nouveaux chefs qui s’étaient spontanément offerts, imposés à la France. Un homme d’État quelque peu prévoyant, ou moins soucieux de plaire à la multitude,auraitàtout prix éludé ces décisions funestes d’où la guerre civile devait sortir; mais il fallait rester populaire, tout le secret est là. La pierre de touche d’un homme d’État, c’est le courage qu’il a de mettre son opinion en travers de l’opinion instinctive des foules. Si l’on n’a pas dans les grandes occasions l’audace de l’impopularité, on peut être un tribun, même

un orateur, on ne sera jamais un homme politique dans le sens élevé du mot. Le malheur des hommes qui composaient le gouvernement du h septembre, c’est que tous, plus ou moins, s’étaient préparés au pouvoir par la recherche ardente et corruptrice de la popularité. Les thèmes préférés de leur opposition avaient été presque constamment ceux que leur dictait la passion de l’heure actuelle et de la multitude. C’est d’ailleurs une justice à leur rendre de dire qu’en toute occasion ils avaient flétri avec la verve d’une raison indignée les ministres du souverain qui le trompaient en l’isolant de plus en plus, en le séparant des vrais courants de l’opinion, du milieu réel des faits et des hommes ; mais eux-mêmes n’avaientils pas été les serviteurs bien empressés, les ministres trop complaisants d’un autre souverain? N’avaient- ils pas été ses courtisans attitrés, officiels? n’était-ce pas sur ses mobiles faveurs qu’ils avaient édifié toute leur fortune politique? Aussi voyez les conséquences. Les voilà portés au pouvoir par cette fameuse acclamation qui devait plus tard les renverser, les voilà siégeant à l’Hôtel de ville, leur capitole d’un jour; on dirait qu’ils ne s’appartiennent plus : en effet ils appartiennent à un tyran de qui c’est une rude affaire que de mériter ou de conserver les bonnes grâces. Après avoir proclamé sans droit la république, que le peuple de Paris demande, ils ajournent sans droit les élections, qui semblent lui déplaire. Pendant

tout le temps du siège, ils s’abandonnent passivement avec une sorte d’imprévoyance folle à toutes les chimères d’un optimisme irréfléchi que leur bon sens ne partage pas, mais qui flattent l’orgueil du peuple ; ils prolongent son rêve par de misérables artifices, craignant son réveil, qui devait être d’autant plus terrible qu’on l’avait retardé par des expédients. Ils se laissent acculer de jour en jour, presque d’heure en heure, à l’extrémité la plus désespérée, différant l’aveu qui doit déplaire au peuple, au risque de subir de la part de l’ennemi les plus dures conditions. N’avait-on pas négligé systématiquement toutes les occasions raisonnables de traiter^ que n’aurait pas manqué de provoquer ou de saisir un véritable homme d’État moins soucieux de l’opinion irresponsable que de sa propre responsabilité , assez . patriote pour jouer son impopularité momentanée contre le salut de la France, assez avisé pour réserver les forces presque intactes du pays et préparer les revanches de l’avenir? Était-ce bien un gouvernement, cette réunion d’hommes uniquement appliqués à consulter les variations de leur popularité au thermomètre de l’opinion parisienne? Enfin,

1. Au 31 octobre, quand M. Thicrs le conseillait, ou bien au 3 décembre, après le grand effort de Champigny, comme le voulait le général Ducrot. Ni l'un ni l’autre de ces deux personnages ne peut être suspect au pays. Mais tous les deux l’étaient au parti qui s’était emparé de la France et qui aimait mieux tomber avec le pays tout entier que tomber tout seul.

quand tout fut consommé, ce furent des périph rases qui furent chargées de nous annoncer la ruine de nos espérances. La capitulation la plus rigoureuse devint sur les affiches blanches « une honorable convention. »

Ce beau langage trompa pendant quelques jours le peuple de Paris sur l’étendue de son malheur. Qu’y gagnait-on que de bercer un instant sa colère? Puisqu’il avait été impossible de conjurer la catastrophe, il eût été plus noble de l’annoncer avec cette simplicité d’accent qui convient au courage sans espoir et au devoir accompli. La périphrase, qui n’était qu’une faute de goût, fut aggravée par une faute politique qui devait produire les der- - niers malheurs. Pour ressaisir un triste regain de faveur de la part de ce peuple devenu ingrat, on insista pour obtenir (Dieu sait à quel prix) de la bienveillance ironique de M. de Bismark le dangereux privilège de laisser à la garde nationale de Paris ses armes et ses canons. Mais de toutes les concessions à une mauvaise popularité la plus grave avait été d’accepter ou de rechercher dès le commencement je ne sais quelle compromission avec le parti du désordre , avec ses chefs avérés, avec ses plus dangereux et ses plus tristes héros ‘. Dès les premiers jours de septembre, on avait

1. Parmi les faits innombrables qui témoignent d’une solidarité secrète, involontaire sans doute, entre le gouvernement du 4 septembre et le personnel de la future commune, on ne peut passer sous silence l’installation du citoyen Raoul Rigault à la

admis au partage du pouvoir des personnages trop fameux avec lesquels un gouvernement sensé ne devait rien avoir de commun. 11 est vrai qu’on avait promis « qu’ils ne seraient pas les moins sages. » On se vantait à tout propos avec quelque naïveté de traverser une crise effroyable sans suspendre une seule loi. Il eût été plus juste de dire qu’on vivait au jour le jour sans en faire respecter une seule. On avait laissé mettre en liberté, et dans une liberté triomphale, les assassins de la Villette et bien d’autres. On tolérait cette honte que des Eudes et des Mégy fussent placés à la tête de la garde nationale de certains quartiers. Avec quelle sollicitude et quelle complaisance, regrettées des. gens de goût, on avait distribué aux bataillons des faubourgs suspects des armes perfectionnées et des allocutions pompeuses! Avec quelle solennité on leur avait apporté de l’Hôtel de ville des drapeaux brodés avec l’or et les phrases de fédilité parisienne, — ces mêmes drapeaux qui à quelque temps de là tombaient honteusement souillés dans les tranchées de Creteil! Les agitateurs populaires furent comblés de caresses, de galons et d’honneurs. Tout cela en vain. Que serait-il arrivé, grand Dieu! sous ce gouverne-

préfecture de police, en qualité de secrétaire général, dès le 4 septembre au soir. Ce fait si grave a-t-il été, peut-il être démenti? Et s’il ne l’est pas, que ne peut-on pas en conclure sur les compromissions que subissent les triomphateurs, les esclaves do ces mouvements populaires?

loi LES JOUKS D’ÉPHELVE.

ment qui se laissait prendre tout entier d’un coup de filet par l’e'meute , si dans ces jours de péril suprême, sous le bruit incessant du canon prussien, les hommes d’ordre ne s’étaient pas levés en masse contre ces séditions toujours renaissantes, et ne les avaient refoulées avec horreur par une réaction du bon sens et de l’indignation publique, qui plus tard par malheur s’abstinrent, et laissèrent le champ libre à la folie et au crime!

Décidément, si l’optimisme officiel ne vaut rien pour former des hommes politiques, d’autre part l’opposition systématique est une mauvaise école de gouvernement. On y a pris des engagements de parti qu’on ne peut plus rompre ; on y a soutenu, aux applaudissejnents d’un public idolâtre, des thèses excessives que l’on ne peut pas, que l’on n’ose pas désavouer quand on passe de la responsabilité légère des discours à celle des actes; on y a contracté des alliances compromettantes avec des passions impossibles à satisfaire, et que l’on ne peut plus rejeter dans l’ombre. Esclaves et dupes à la fois des coalitions qu’ils avaient formées ou subies, les républicains honnêtes, portés au pouvoir, auront senti cette fois encore l’inconvénient qu’il y a à s’appuyer un seul jour sur le parti du désordre, l’impossibilité de s’en séparer ensuite, la difficulté inextricable de vivre avec lui ou sans lui.

Il y avait deux partis à prendre : supprimer cet élément funeste, le réduire dès le premier jour à l’impuissance, ou bien s’en servir pour dominer

LA RKI'ULLIQÜK LT LA RLVOLÜTIOX. 19S

lo pays en le lerrorisanl. On était trop faible pour prendre le premier parti, trop honnête pour prendre le second : on transigea, et nous vîmes pendant cinq mois le règne des girondins. Ce système mixte convenait bien d’ailleurs au tempérament professionnel des hommes politiques qui s’étaient chargés de nos destinées. 11 y aurait une étude curieuse à faire sur le genre d’intelligence et de caractère que comporte la carrière du barreau. J’excepte, bien entendu, quelques talents supérieurs qui, par la chaleur et la vigueur de leur âme, ont pu surmonter les instincts et les habitudes de la profession. On montrerait sans trop de peine que la complexion de l’avocat s’accommode mal de connaissances spéciales, précises, approfondies, et ne s’accommode pas mieux d’un caractère individuel et bien tranché. 11 lui convient d’avoir une certaine étendue d’instruction, une provision toujours disponible de notions générales propres à s’adapter à tous les sujets, aisées à convertir en lieux communs oratoires, et qui ne le gênent pas dans l’à-peu-près perpétuel où se complaît sa vague éloquence. Ce qui importe surtout, c’est la souplesse d’un caractère pour ainsi dire artificiel, s’ajustant sans peine ù tous les mouvements d’âme les plus contradictoires qui peuvent entrer dans les exigences de la profession, calme ou véhément selon la popularité de la cause ou la faiblesse du juge. A Paris, ce furent les doux qui régnèrent; en province, ce furent les

'violents. On peut dire, sans rien exagérer, que nous avons vu pendant cinq mois toute la variété possible des hommes politiques que peut produire le barreau. Je ne sais quel mauvais plaisanta prétendu que cette invasion des avocats fut la huitième plaie de la république. Il est certain qu’on n’en avait jamais vu un aussi grand nombre émergeant à la fois du Palais de Justice et s’élançant au pouvoir. On a dressé cette statistique impertinente en la poursuivant partout, sur les sommets ou dans tes régions moyennes de l’administration nouvelle. Sans parler des grands emplois tenus par les coryphées, combien en a-t-on compté de ces secrétaires du gouvernement, de ces secrétaires de la mairie de Paris, sans parler des secrétaires généraux des ministères! Il y en avait partout, dans les commissions spéciales, et jusque dans la commission des barricades! Assurément ceux qui ont du goût pour la rhétorique n’eurent pas le droit de se plaindre : ce fut le gouvernement de la phrase en permanence. Les avocats au pouvoir ne parlaient pas sans doute tous les jours-, mais en revanche combien ils écrivirent, dissertèrent et proclamèrent! Et dans le nombre que de phrases malheureuses échappées à nos gouvernants, qui tous, s’ils n’étaient pas avocats, étaient dignes de l’étre! Ce langage sonore et creux avait fini par inspirer un ennui irrésistible au peuple souverain ; c’était un agacement universel : on se rapprochait insensiblement des goûts de la nature,

qui, au dire des savants du moyen âge, a horreur du vide.

Tandis que ces jeux innocents du barreau en vacances nous consolaient, bien faiblement, il est vrai, des rudes épreuves du siège, le proconsulat sévissait en province, d’abord sous la forme doucement plaisante de deux vieillards un peu démodés à Paris, de qui leurs collègues avaient pensé sans doute

« Qu’ils étaient assez beaux pour des rois de province, »

puis SOUS la forme agitée d’un jeune hommqremarquablement doué pour la tribune, mais d’une présomption égale à ses talents oratoires , d’une audace sans mesure, à qui les séides étonnants dont il s’était entouré persuadèrent sans trop de peine qu’il résumait en sa personne toute la variété possible des aptitudes civiles et militaires, qu’il savait tout sans avoir rien appris, à la fois Mirabeau d’instinct et Carnot sans études. Singulière expérience, qui nous a montré une fois de plus quel trouble d’esprit peut produire la toute-puissance, et dont la France a été cette fois encore la dupe un instant et pour longtemps ta victime !

Ainsi, tour à tour faible et violente, transigeant à Paris avec les chefs du désordre pour obtenir jour par jour un ordre précaire, se servant d’eux ailleurs pour dominer le pays, incurablement

Li:s JOURS D’ÉPREUVE.

méfiante à l’égard du suffrage universel, toujours disposée à l’altérer ou à s’en passer, révolutionnaire en un mot par son origine, son esprit, ses procédés, la république de 1871 inclinait visiblement vers la fin de sa carrière au jacobinisme le plus pur. 11 s’en fallut de peu que l’élément faible et modéré, qui se débattait à Paris dans les ruines d’un pouvoir sans prestige, ne fût absorbé par l’élément violent et dictatorial, qui régnait à Bordeaux dans le bruit d’une popularité factice. Les girondins ne durent leur salut qu’au soulèvement moral de la province exaspérée; mais déjà un ' troisième parti, excité par je ne sais quelle détestable émulation, se levait sur le mont Aventin, à Paris. C’est un parti que je ne pourrais comparer qu’à celui d’Hébert et de Chaumette dans la première révolulion, eu y ajoutant des éléments modernes empruntés aux sociétés secrètes. On l’a vu triompher à son tour dans cette capitale livrée à toutes les expériences révolutionnaires; on l’a vu siéger, au milieu de l’horreur publique, à l’Hôtel de ville. H a acquis par ce règne étonnant de quelques semaines le droit d’être compté parmi les variétés du parti républicain, dont il est la sinistre parodie et j’oserai dire le châtiment. Le 18 mars est-il autre chose en effet que la caricature sanglante de toutes les journées révolutionnaires de Paris, et particulièrement du k septembre? Chaque révolution a son contre-coup dans une émeute, qui e.ssaye de la recommencer au

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profit de quelques vanités criminelles que l’on n’a pas su ou voulu utiliser, et de quelques convoitises surexcitées par le succès facile des mouvements populaires. Le 2h février avait engendré les journées de juin ; le k septembre engendra le 18 mars. Génération prévue et fatale! Celle insurrection abominable, mais tramée avec un art pervers, s’appliqua dès la première heure à copier les procédés extérieurs, les discours, l’allure de la dernière révolution. Elle invoquait des raisons analogues, la justice du peuple, le salut public, un droit antérieur et supérieur à toute loi. Elle reproduisait avec la plus perfide adresse le style déclamatoire et vague des proclamations de septembre. Elle poursuivait ses advei’saires, ses prédécesseurs immédiats à l’Hôtel de ville, du cri insensé de trahison. Elle viola l’assemblée absente autant que cela fut possible; elle la viola, si je puis dire, par contumace. Son gouvernement, tiré en grande partie du fond des sociétés secrètes, fut la parodie du gouvernement révolutionnaire qui s’était nommé lui-même six mois auparavant, et, comme celui-ci avait eu la prétention de régir la France au nom de Paris, celui du 18 mars prétendit dominer Paris au nom de Belleville.' La dernière révolution avait placé la république audessus de la souveraineté nationale en la proclamant sans consulter le pays. L’insurrection inscrivit à côté de ce dogme indiscutable la république fédérative, qui cachait je ne sais quelle vague idée

de sécession, et l’émancipation du prolétariat comme s’il fallait aux prolétaires une autre liberté que celle de tous, un autre droit que le droit commun. Elle finit par placer tant de choses au-dessus du suffrage universel, qu’il ne restait plus au vote national qu’à contre-signer le décret de sa servitude et à en régler les détails. Tout cela fut une imitation fort habile des procédés qui avaient réussi. C’était un audacieux plagiat. L’insurrection y ajouta, il est vrai, l’assassinat des otages, la loi des suspects, la terreur, ce qui constitue son originalité. Ce fut une épouvantable explosion de mauvaises passions, d’appétits furieux, de haines féroces. Ceux-là seuls s’en étonnèrentqiii n’avaient pas voulu entendre les rugissements du monstre à travers les déclamations des journaux d’énergumènes et des clubs d'insensés où le Paris bourgeois et frondeur s’était obstiné pendant plus de deux années à ne voir que d’amusantes excentricités ou des bouffonneries lugubres.

On se demande comment a pu réussir un seul jour celte orgie sanglante, cemardi gras révolutionnaire, selon le mot prophétique de Proudhon.

Est-ce par les fautes du gouvernement et de l’assemblée? Mais cette assemblée, ce gouvernement n’avaient pas eu le temps de commettre des fautes; à peine avaient-ils eu le temps de naître, et déjà ils étaient condamnés à mort. Est-ce la clarté, la I nouveauté de son programme qui fit le succès momentané de l’émeute? Mais ce programme, je

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défie qu’on le définisse. Cherchons ailleurs les causes qui nous expliquent ce prodigieux et scandaleux triomphe. Sans tenir compte de celles que nous avons déjà indiquées, l’illusion des exaltés qui croyaient la républi([ue en péril et l’illusion moins désintéressée de ceux qui voulaient à tout prix garder leur solde, une cause très-apparente du succès de l’émeute est la démoralisation politique de la population parisienne, qui a vu passer devant elle tant de révolutions, qu’elle ne sait plus distinguer à première vue les unes des autres, attendant l’issue pour les caractériser, appelant émeute une insurrection qui avorte et révolution une insurrection qui réussit. De là une indécision fatale, une indifférence, non sans curiosité, qui ne s’émeut pas trop, et qui laisse faire, quand un événement de ce genre commence. S’il ne s’agissait pas d’une population qui a donné pendant le siège de si beaux e.xemples de ce qu’elle peut oser et souffrir, on serait tenté de donner à cette indifférence des noms bien sévères. On aurait tort assurément; mais ce qui est vrai, tristement vrai, c’est que les révolutions sont devenues pour elle quelque chose comme un jeu, une autre forme de l’émotion que lui donne son plaisir favori, le théâtre. Elle est au spectacle,... oui, au spectacle de son avilissement et de sa misère, si elle n’y prend garde.

Enfin que l’on considère le caractère cosmopolite de Paris, on cessera de s’étonner du succès

momentané d’une insurrection qui, malgré ses prétentions, est moins municipale qu’européenne par ses éléments et sa vraie portée. Paris n’est plus lui-même; il a été dépossédé, aliéné par son immensité même. Les populations flottantes l’ont envahi et comme submergé. Sans parler des immigrations colossales d’ouvriers attirés de tous les points de l’Europe par le développement insensé des travaux, il ofl're aux aventuriers et aux conspirateurs de tous les pays une incroyable facilité de s’y cacher et d’y vivre. Au Paris véritable, industriel, commercial, laborieux, s'est ajouté quelque chose d’énorme, de monstrueux, d’indéfinissable qui l’absorbe. Cela s’appelle encore Paris, bien que ce ne soit déjà plus une ville ayant son unité, sa conscience distincte, mais tout un monde à l’état (le chaos ou de ruine, un monde désorganisé, amas confus de toutes les langues et de toutes les nationalités, œuvre incohérente et tumultueuse d’un siècle qui compte ses années par des bouleversements, et d’une société minée par de gigantesques conspirations. A voir ce qui se passe, on pourrait croire qu’une sorte de loi historique condamne les trop grandes villes. Comme la Rome des césars, le Paris moderne est menacé de périr par sa grandeur démesurée. Les villes de ce genre sont des espèces de monstruosités incompatibles avec l’ordre, le travail, les vertus laborieuses et saines d’un peuple libre. Le patriotisme s’y perd dans l’esprit occulte et dans la religion farouche

des associations internationales, anonymes, sans patrie, sans domicile. Le sentiment municipal luimême y devient impossible; il se fausse étrangement dans ces foules cosmopolites et nomades qui sont la révolution ambulante se transportant d’un point à l’autre de l’Europe, fenians en Angleterre, lassaUistes en Allemagne, nUiilisles en Russie, mazziniens en Italie. Paris devra choisir entre ces deux alternatives de sa destinée : devenir la commune révolutionnaire du inonde, ou rester la capitale de la France.

Voilà ce que ne voulait pas comprendre, il y a deux ans, l’opposition systématique, quand elle imputait uniquement à un jeu odieux de la police les premiers tressaillements de l’émeute, quand elle réclamait l’éloignement de l’armée régulière, ([ui gênait, disait-on, la libre expansion de l’opinion publique, jusqu’au jour où l’opposition, devenue gouvernement, trouva en face d’elle, le 31 octobre, le 22 janvier, le 18 mars, les mêmes adversaires dont elle avait accepté l’imprudent patronage, et qui avaient agité les derniers jours de l’empire. Voilà ce que n’osait pas reconnaître -M. Jules Favre, quand à Ferrières il répondait à une insolence de M. de Bismark : « Monsieur le comte, il n’y a pas de populace à Paris, il n’y a que des citoyens! » C'était une phrase patriotique, mais c’était une phrase. La populace, il l’a vue à Fœuvre plus tard, s’acharnant sur les ruines de la patrie et ajoutant à la ruine le déshonneur. 11 a

senti lui-même ses coups. Il n’a pas craint de la flétrir alors, un peu tardivement,’ en laissant déborder l’indignation de son ûnie. C’est qu’en effet il y a une populace à Paris. On ne gagne rien à vouloir ne pas la voir; mais ce n’est pas une classe sociale, c’est une catégorie morale qui se recrute, parmi toutes les classes, des ambitions impuissantes, des jalousies souffrantes, des paresses incurables, des convoitises furieuses. On appartient à la populace par les vices de l’âme, non par la misère. Vous la reconnaîtrez à son langage forcené et à ces deux signes qui ne trompent pas: la haine civile et l’absence de patriotisme. Quand je pense à cette noble république dont le nom est invoqué, célébré ou profané par tant de bouches différentes, je me la figure volontiers sous l’image de la Sirène antique, tête divine, radieuse dans la lumière, et finissant par une forme monstrueuse qui rampe dans l’ombre et dans la fange. C’est bien là le symbole de la république en France, commençant par les chants, par les hymnes, par l’âme et l’imagination d’un Lamartine, se terminant aux déclamations féroces d’un Blanqui :

déesse en haut, monstre en bas.

Telles sont les variétés du parti républicain qui se sont montrées successivement à nous pendant ces derniers mois, et qui ont compromis, bien qu’inégalement, la république. L’une, la portion sincère et relativement modérée, a eu le tort de ne pas répudier la révolution comme moyen, sinon

comme but, et de s’appuyer sur elle pour parvenir à ses fins, sans prévoir qu’elle ne pourrait plus s’en délivrer. L’autre, l’élément dictatorial et jacobin, a commencé parla révolution, continué et fini par elle. On a vu la troisième, que j’ose à peine rapprocher des autres, et qui ne s’en rapproche que par la date, ajouter à la révolution la terreur, gironde, la montagne, l’hébertisme, ce sont les trois phases successives, et, comme diraient les Allemands, les trois moments de l’idée républicaine qui viennent de se répéter devant nos yeux à quatre-vingts ans de distance après leur première apparition. Il serait plus que temps de rompre cette logique fatale qui les enchaîne entre elles, et qui les attache au nom de la république. Pour s’acclimater dans nos mœurs et dans nos goûts, la république doit appartenir à tout le monde, et non à un parti, fût-ce aux honnêtes gens du parti. Elle doit être la chose vraiment publique, non le patrimoine d’une caste. Que son nom représente une administration sérieuse, pratique, libérale, aux mains de vrais hommes d’État, non plus une succession d’émeutes sanglantes ou une monotone déclamation. A ces conditions, elle sera possible en France; mais pour cela qu’il soit bien évident pour tous que la république est la forme naturelle, consentie de l’ordre, de la loi, de la raison, et que sa plus mortelle ennemie est la révolution. On peut dire d'elle ce qu’on a dit de la liberté : elle peut naître de ta révolution.

ce qui est déjA un malheur; mais elle ne peut vivre qu’à la condition de tuer sa mère. Si elle ne s’y décide pas, inévitablement c’est elle qui doit mourir.

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