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208 LES JOLHS D’EPREUVE.
conspirateurs émérites tels que Blanqui. Cette fois à la tête de ce gouvernement de parodie nous avons vu paraître une foule de noms appartenant par leurs origines au monde civilisé, aux lettres, aux sciences, aux écoles. C’est tout un état-major spécial et nouveau de l’insurreclion qui a défilé devant nous comme dans une parade de Franconi, enrubanné, empanaché, cavalcadant sous le reflet du drapeau rouge. Ou a dressé la statistique des carrières libérales qui ont fourni leur contingent à la Commune de Paris. La médecine et l’enseignement libre s’y rencontrent avec la peinture à côté des professions inavouables, qui abondent ; mais ce qui domine, il faut bien le dire, c’est l’homme de lettres : il se multiplie dans le sein de la Commune ou aux alentours. Le journalisme, le pamphlet, le roman môme, le théâtre se coudoient dans cette troupe qui a donné pendant deux mois ses représentations lugubres à l’Hôtel de ville. C’a été vraiment l’invasion de la bohème littéraire dans un gouvernement fait à son image. Ce premier triomphe sera-t-il du moins le dernier, et comprendra-t-on enfin par ce terrible exemple que l’orgie des lettres sans dignité et de l’esprit sans conscience ne doit plus recommencer sous nos yeux, aux applaudissements d’un public dupe ou complice? C’est en mai 1850 que naquit officiellement 1a bohème dans une préface d’Henri Murger; c’est en mai 1871 que nous l’avons vue tomber sur le pavé sanglant, après avoir pris sa part d’une
tyrannie ignominieuse. Elle était entrée pourtant d’une façon bien inoffeusive dans le monde; elle avait commencé par un éclat de rire dans une mansarde. Après vingt et un ans d’une triste vie qui cessa bientôt d’être innocente, et que se disputèrent la paresse et la vanité, elle vient de finir derrière une barricade par un cri de désespoir et de rage, léguant au monde, avec un nom détesté, une énigme morale que nous essayerons de résoudre.
La vie de bohème n’a pas été inventée par Henri Murger, ni le mot ni la chose ne lui appartiennent ; mais il l’a découverte et révélée dans ses petits mystères II nous l’a montrée avec une gaieté tellement inolTensive, un si aimable abandon et tant de gentillesse dans ses indiscrétions, qu’on aurait eu mauvaise grâce à rudoyer cette belle humeur toujours prête à s’envoler en chansons au premier rayon de soleil, au premier souffle du printemps. La critique et le public furent d’accord pour faire bon accueil à l’écrivain, à son œuvre, à ses révélations piquantes, et la bohème, ainsi présentée, put dire comme la jeune captive d’André Chénier :
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.
It
lks JOUKS D’ÉPREUVK.
Donc, en ces années lointaines, il s'était formé aux alentours du Luxembourg, à l’ombre de ses lilas, un groupe d’écrivains encore sans réputation, de peintres sans commande, de musiciens sans ressources, liés entre eux par les hasards de la camaraderie errante, rêvant ensemble de fortune et d’avenir dans de petits cénacles où l’on môlakà la chimère des plus belles destinées la satisfaction très-positive de démolir (c’était le mot en usage) les gloires établies, tes réputations naissantes, les talents consacrés, ou qui travaillaient à 1 être. Le fond de ces existences, vu de près, était fort misérable et fort triste; mais, pour cacher ce vilain fond trop réel, il y avait de la gaieté, de la verve, au moins chez leur historien ; il y avait môme un peu d’émotion, et surtout cette grâce suprême, irrésistible, parce qu’elle est l’inconnu dans le talent et dans la vie, la jeunesse. Tout au plus aurait-on plaisanté volontiers le révélateur de ce petit monde sur sa prétention intermittente à le hausser un peu trop dans notre estime. Quand il se contente de plaider les circonstances atténuantes en faveur de ses légers héros’ et de ses héroïnes plus légères encore, cest à merveille. Nous nous amusons des boutades du musicien Schaunard et de sa symphonie sur l’influence du bleu dans les arts, nous applaudissons aux paradoxes de Gustave Colline le philosophe, tant que ' nous pensons qu’ils ne tirent pas à conséquence, enfin nous sourions en voyant tourbillonner dans
LA FIN DK LA BOHÈMK.
les pages du livre cet essaim folâtre des Sidonie, des Louise et des Musette; une larme perce à travers notre sourire quand le poëte de ces faciles amours envoie Mimi mourir à l’hôpital. Tout cela dans sa mesure a son agrément ; mais l’intérêt est d’autant plus vif que les exigences de l’écrivain sont plus modestes. Le livre, qui ne contient que des scènes et des récits, vaut beaucoup mieux que la préface, qui expose une théorie, et dans laquelle on pourrait relever plus d’une apostrophe au moins inutile adressée aux puritains du monde, aux puritains de l'art, mêlée à des dithyrambes en l’honneur de la vie libre et de l’art indépendant. Ce sont là des tirades de matamore, sorties du moule où les coulait jadis un des ancêtres de la bohème, Cyrano de Bergerac, et dont se raillait ailleurs l’aimable Murger. Cette déclamation n’est pas dans sa voix; elle est notée trop haut pour lui.
A vrai dire, qu’est-ce que cette vie artistique, si singulièrement exaltée par l’écrivain, qu’il a cru devoir la rehausser par un prétentieux barbarisme? C’est, nous dit-on, la vie vouée au culte pur de l’idéal, ignorante ou insouciante de la réalité ; c’est l’existence tout extatique « de ces obstinés rêveurs pour qui l’art est demeuré une foi et non un métier, et qui, par timidité ou par inexpérience, s’imaginent que tout est dit quand l’œuvre est terminée, et attendent que l’admiration publique et la fortune entrent chez eux par escalade et par effraction. Ils vivent, pour ainsi dire,
LES JOURS D’fiPRKÜVE.
en marge de la société, dans l’isolement et dans l’inertie. Ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et rigoureuse qu’ils se font eux-mêmes... Ils sont vraiment les appelés de l'an, et ont chance d’être aussi ses élus. Cette bobème-là est hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté : la misère et le doute... Cette bohème est la préface de l’Académie, de l’Hôtel -Dieu ou de la Morgue. » Telle est la théorie; dans la pratique, il faut beaucoup en rabattre. Si nous prenons Murger luimême pour arbitre, à juger la question par ses agréables récits, elle sera bientôt tranchée. Ses personnages ne sont pas, à beaucoup près, des victimes de l’idée, ni de pâles martyrs de l’art; ce sont de spirituels viveurs sans le sou qui appliquent chaque matin leur génie à des problèmes du genre de celui-ci ; « comment payerons -nous notre terme? » ou bien : « comment dîneronsnous ce soir? » C’est là tout leur souci, celui qui creuse un pli à leur front. En vérité, il n’est guère question dans ces singulières aventures de la recherche de l’idéal ; il s’agit très-prosaïquement de vivre, de s’amuser, sans qu’il en coûte rien à leur paresse ou à leur bourse vide. Pourquoi donc de pareilles existences seraient- elles les privilégiées de l’inspiration? Pourquoi les grandes idées, les sentiments sublimes, les nobles formes de style , les dons les plus rares de l’imagination et
Di-iitizf i h , Cîoogte
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de l’expression abonderaient-ils de préférence parmi ces jeunes gens qui n’ont jamais invoqué d’autre muse que M"« Musette? Pourquoi les plus belles conceptions de l’art viendraient-elles spontanément éclore dans une vie sans étude et sans travail? Pour ma part, je n’ai jamais pu le comprendre: il est vrai que ce jugement est celui d’un bourgeois, d’un philistin, et qu’à ce titre on le récusera.
Comme tous ces pei’sonnages, qui ont bien l’air de vivre ou d’avoir vécu, sont dégénérés de ce modèle qu’ils ont toujours devant les yeux, et qu’ils ne savent reproduire que par les plus tristes côtés! Avec quelle indignation le poète de Itolla désavouerait cette postérité d’orateurs d’estaminet et de rimeurs débraillés qui lui font l’injure d’invoquer son nom! Lui, c’était un poëte, « un de ces hommes à qui le ciel, souvent au prix de misères, de faiblesses, d’indicibles souffrances, semble livrer ses secrets, et qui, par une exception sans égale, en reçoivent un don merveilleux et divin de sentir, d’exprimer et de peindre ; enfants privilégiés qu’il faut aimer, juger avec indulgence, car ils sont en ce monde moins pour s’y gouverner eux-mêmes que pour charmer et consoler les autres* ; » mais eux, quel droit ont ils à être jugés avec cette sympathie qui désarme la raison? Sur quel front de cette troupe vagabonde brille l’étincelle céleste