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I. M. Vitot, parlant sur la tombe d’Alfred de Musset

qui ne s’éteignit jamais chez lui parmi les risques effrayants de la plus aventureuse existence? Nous voyons ici d’inexcusables faiblesses, des prétentions inouïes, un désordre insensé de mœurs et d’idées, — nulle part le signe supérieur, ce reflet de l’idéal sous lequel tout s’éclaire et se transfigure. Ce n’est plus cette élégance innée qui survit à la chute, ni cette fantaisie émue jusque dans ses écarts les plus étranges, ni même cette débauche presque poétique encore où l’on entend une douleur immortelle sangloter à travers l’éclat de rire, et qui n’est que le désespoir de la passion ; ici c’est la misère volontaire acceptée d’abord par lâcheté, puis cultivée avec dilettantisme, transformée en une sorte de carrière spéciale où l’habileté consiste à échapper au propriétaire et au tailleur, où le triomphe est de vivre le plus longtemps possible sur le crédit que l’on n’a pas : triste vie au demeurant, à peine consolée par quelques rayons de soleil dont on ose à peine jouir entre deux termes échus, ou par quelques amours de hasard qui s’envolent par la fenêtre de la mansarde le soir du jour où l’on n’a pas dîné. Le fond de cette existence, c’est la chasse fantastique à la pièce de cent sous. Tous ces vieux jeunes, qu’on nous donne pour les amants platoniques de l’art, ne sont que des Gil Blas égarés dans les lettres. Lesage n’eût pas manqué de croquer ces figures en quelques traits de sa sèche ironie; il appartenait à notre époque à la fois réaliste et senti-

mentale de poétiser cette vie besoigneuse et ces incurables paresses.

N’exagérons rien de peur d’être injustes à l’égard du meilleur et du plus inoffensif de ces bohèmes. Ni la vie ni le talent de Murger ne méritent ces dures sentences; mais il a créé un faux et triste idéal de vie libre qui a égaré bien des jeunes imaginations, et les a jetées dans des voies sans issue. Schaunard et Colline ont laissé derrière eux une funeste école. Eux du moins, ils n’étaient que des révoltés contre l’art, dont ils outrageaient le culte austère par leurs extravagances, dont ils méconnaissaient les conditions les plus hautes, le sérieux de la pensée, l’effort continu, la dignité de la vie. Après eux sont venus les révoltés de la société, ceux qu’on a nommés ou qui se sont nommés eux-mêmes les réfractaires. L’âge d’innocence de la bohème n’a pas duré longtemps; encore est-il vrai de dire que ce n’étaii qu’une innocence relative.

Comment s’est faite cette transformation? De la manière la plus logique et la plus simple ; la littérature besoigneuse est devenue, par une transition fatale, la littérature envieuse. Dans la première phase de la bohème, on voyait déjà poindre le germe des mauvaises passions : l’impuissance aggravée par la paresse, exaspérée par des prétentions absurdes, aiguisée en une sorte d’ironie perpétuelle contre tout ce qui travaille ou s’élève, enfin la volonté bien arrêtée de ne prendre rien ni

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personne au sérieux plus que soi-même, et l’horreur du sens commun poussée jusqu’à la déraison systématique. Transportez ces instincts de la bohème littéraire dans le milieu fiévreux du monde politique, sous l’atmosphère embrasée des passions et des haines qui s’y allument, — ajoutez-y l’idée fixe de parvenir par tous les moyens au sommet du pouvoir et de la fortune, l’émulation déplorable que fait naître dans certaines âmes le spectacle des ambitions triomphantes et de la richesse scandaleuse, — jetez tous ces germes dans un tempérament bilieux, dans un esprit inquiet, ironique et dur, dans une conscience qui depuis longtemps a dévoré tous les scrupules, et vous verrez quelle moisson funeste et empoisonnée va surgir!

C’est ce que nous avons vu et ce qui mérite d’être rappelé pour l’édification des naïfs, s’il en reste dans un temps comme, le nôtre, plus propice à l’expérience qu’aux illusions. Donc un certain jour, il y a cinq ou six ans à peine (on dirait qu’il y a un siècle), un changement presque subit se fit dans la littérature légère chargée de défrayer le public de nouvelles à la main et de petits scandales. Un souffle purifiant de généreuse colère avait passé par Tâme des chroniqueurs à la mode, et l’on put espérer que la petite presse allait devenir une école de mœurs. Certains amuseurs publics se firent moralistes, pamphlétaires, satiriques, avec un grand succès. A les voir poursuivre avec tant de

zèle les gros abus et les grands scandales, on eût dit qu’ils retrouvaient une vocation perdue. C’était d’un fouet implacable qu’ils flagellaient les Français de la décadence, parmi lesquels on avait pensé jusqu’alors qu’ils occupaient une place distinguée, et leur satire âcre dénonça sans relâche à l’indignation des honnêtes gens la grande bohème, l’opposant ainsi, par une antithèse heureuse, à la petite bohème, trop méconnue. Certes la matière prêtait. 11 serait inutile de nier que ce temps si brillant en apparence et ce monde aux surfaces éblouissantes ne fussent secrètement minés par un mal étrange, multiple de formes, d’une contagion irrésistible, et qu’en prêtant l’oreille on ne pûtentendre déjà comme le bruit vague d’une ruine prochaine. Il y avait dans ces splendeurs je ne sais quoi d’artificiel et de provoquant qui appelait récroulement; ces joies insensées, ces frivolités malsaines, cette fièvre de plaisir, cette fureur de fortune, étaient comme un défi au sort, qui ne souffre pas les prospérités immodérées, et qui les châtie par leurs excès mêmes. Ah! sans doute le Paris de M. Haussmann, le bois de Boulogne vu un jour de courses, l’insolente ostentation de la richesse de la France étalée devant les yeux jaloux de l’Europe dans le palais de l’exposition, enfin l’excès du luxe et des dépenses prodiguées par la main du pouvoir avec la complicité irrécusable d’une grande partie de la nation, il y avait là une occasion d’inquiétudes patriotiques. On eût compris

qu’un moraliste austère avertît la France, complaisante ou entraînée. Ce qui étonna au premier moment, ce fut de voir cette transformation de quelques-uns des écrivains qui avaient le plus aidé à la décomposition des mœurs et de la raison publique par l’aimable scélératesse de leurs œuvres et de leurs idées, par le sans-façon de leur scepticisme applaudi et populaire. On fut charmé, mais surpris, de voir la petite presse, tant calomniée, devenir inopinément une forme de la prédication laïque, et le père Bridaine revivre à l’improviste dans l’auteur de la Vieillesse de Brididi. Ce fut lui vraiment qui se chargea de châtier de la bonne façon les barons d’Kstrigaud, et de déclarer « que du moment que ces jolis messieurs étaient reçus dans les meilleures maisons, qu’ils possédaient des galeries de tableaux qu’on venait visiter en pèlerinage, et qu’ils exerçaient même une certaine influence sur la fortune publique, il n’y avait pas deux partis à prendre : les gens non encore gangrenés n’avaient plus qu’à faire un paquet de leurs hardes et à s’expatrier. » Plus tard, ce ne fut plus le baron d’Estrigaud qui attira les coups du pamphlétaire. Un beau jour, nouveau Diogène, il alluma sa lanterne et chercha un homme dans les rues de Paris. Il ne l’y trouva pas; mais, en passant devant les Tuileries, il s’y arrêta, et ce fut là, dans les ombres du vieux palais qu’il plongea les clartés vengeresses de son flambeau. Lui aussi, il devint un grand justicier.

Qu’y avait-il au fond de ces colères qui n’épargnaient rien, qui poursuivaient d’une invective enflammée les sentiments les plus intimes, les plus inviolables pour les honnêtes gens, et jusqu’à l’âge innocent de celui à qui l’on ne pouvait reprocher que le crime d’être né? On a dit que c’était la revanche des indignations longtemps muettes et comprimées contre l’ordre politique et social; mais qu’on nous montre quelle passion dictait cette âcre satire contre des puissances et des splendeurs si voisines déjà de l’ahlme. S’inspiraitelle d’un sentiment de moralité supérieure à la société qu’elle condamnait, qu’elle flétrissait? On a le droit de 1e demander. La satire n’a sa valeur et ne produit tout son effet que lorsqu’elle vient des hautes régions de l’âme, et que la passion delà justice l’anime. Un Juvénal suspect de n’ôtre pas un stoïcien court le risque de n’être qu’un déclamateur. N’était-ce pas précisément le cas pour ce Juvénal improvisé au lendemain d’un vaudeville graveleux? La question n’est guère douteuse aujourd’hui; elle s’est singulièrement éclaircie depuis quelque temps. Non, celui qui avait jeté sa bile et son fiel {turbida bilis) sur ces pages accusatrices n’avait jamais conçu

Ces liaincs vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Pour lui, comme pour beaucoup de ses émules en pamphlet, il ne s’agissait guère de faire régner la

vertu sur la terre. On n’était pas si naïf que cela. On s’enivra, d’abord sans arrière-pensée, de la popularité facile que procure toujours chez nous 1a polémique contre le pouvoir, et surtout la polémique par l’insulte ; puis, quand le succès grandit, on pensa sans doute à en tirer parti. Qu’il serait commode et agréable, quand on aurait renversé l’ordre de choses actuel, d’en établir un autre où l’on serait maître et tyran à son tour! Ce n’était pas la liberté des autres que l’on voulait affranchir, ni le droit que l’on tenait à venger; on s’en souciait bien ! c’était le despotisme de la foule que l’on espérait mettre à la place du pouvoir détruit. On pensait régner par elle et avec elle ; ne tenait-on pas dans ses mains le cœur de la populace? Seraitil donc si difficile de la diriger au gré de ses convoitises? Le vrai nom de cette Némésis, ce n’était pas la justice, c’était l’envie.

La passion politique put alors faire illusion à bien des gens qui jouissaient trop vivement de leur haine satisfaite pour mesurer la véritable portée de ces coups si rudes, pour s’inquiéter de savoir s’ils n’atteignaient pas bien au delà du but; mais l’illusion n’était plus possible quand on passait de la Lanterne aux Réfractaires. C’était au fond la môme inspiration, mais plus brutale, moins voilée sous l’artifice et le mensonge de la politique. L’inspiration de ce livre étrange et maladif, c’est la haine et la convoitise, la passion de a révolte combinée avec la fièvre de l'argent. Je

F. A FIN DK LA BOHKMK. 221

viens de le relire, et je sors de cette lecture épouvanté. On y voit passer, comme dans une revue infernale, l’armée de furieux qui plus tai’d s’illustrera par les ruines de Pai'is. On voit défiler dans ces pages les paresses ignominieuses, les jalousies, les impuissances folles, les ambitions devenues féroces, sous la conduite de ce triste chef qui devait plus tard se désigner au commandement suprême de ces légions farouches comme « le candidat de la misère ! » Quel chef et quelle armée ! Où se recrute-t-elle? Parmi tous ceux qui à Pai’is ont fait naufrage, dont la civilisation n’a su ni reconnaître le génie, ni utiliser « les magnifiques énergies, » et qui se sont perdus corps et âme dans cette tempête sans éclair. Naturellement c’est la faute de la société, et tous ces naufrages sont à sa charge. Pourquoi ne paye-t-elle pas des rentes à ces superbes paresses? « Mettez un homme dans la rue avec un habit trop large sur le dos, un pantalon ti’op court, sans faux-col, sans bas, sans un sou, eût-il le génie de Machiavel, de Talleyrand, il sombrera dans le ruisseau *. » C’est toujours l’idée fixe : le succès, la fortune; le type ne varie pas, c’est Machiavel ou Talleyrand. « Il y a là un danger. La misère sans drapeau conduit à celle qui en a un, et des réfractaires épars fait une armée, armée qui compte dans ses rangs moins de fils du peuple que d’enfants de la bourgeoisie.

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