‹ Les jours d'epreuve 18701871Chapitre 23 sur 23 · lÆS JOLT.S D’ÉPHLüVE · texte numérisé non relu

lÆS JOLT.S D’ÉPHLüVE

volontiers pour formule la thèse des libertés nécessaires qu’elle oppose victorieusement à la thèse des destructions nécessaires. Les noms de ces deux écoles indiquent suffisamment leur opposition. Qui dit libéral dit respect absolu de la liberté individuelle. Qui dit radical indique par là même le projet de changer jusqu’au fond l’organisation politique et sociale d’un pays, de reprendre la société par ses racines mêmes. On conçoit la terreur instinctive d’une société en présence de pareils engagements, qui ressemblent fort à des menaces. L’école radicale parlait un jour avec éloquence du crime qui consiste à faire des expériences politiques sur un peuple. Ne pourrait-on pas retourner contre elle ses apostrophes passionnées et lui dire : « Ce mot si froid d’expérience, lorsqu’il est appliqué au corps social, ne cacbe-t-il pas tout ce qu’il y a de plus cruel , de plus tragique dans les destinées de rimmanité? On peut faire des expériences avec un peuple, mais on n’en a pas le droit. Or que serait-ce que la pratique de toutes vos théories, sinon la plus aventureuse des expériences, une tentative d’alcblznisles politiques pour faire passer l’organisation d’un peuple parles creusets de vos laboratoires? Croyez-vous en être quittes ensuite’ si l’expérience échoue, en déclarant que vous vous êtes trompés, mais trop tard, quand toute la prospérité et la fortune d’un pays se seront évanouies en fumée? Croyez-vous que votre bonne foi, si complète qu’on la suppose, préservera votre nom

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(les malédiclioiis du pays que vous aurez perdu sans retour, et des justes anathèmes de l’histoire? » La difüciilté, je le sais, n’est pas de faire triompher dans les esprits éclairés la cause du droit individuel, l’unique raison d’être des démocraties libérales. L’œuvre malaisée est de garantir pratiquement ce droit de l’individu , toujours menacé dans nos sociétés modernes, et par la passion démocratique d’un prétendu progrès qui pour le réaliser recourt trop volontiers à la force, et par la passion de l’égalité qui croit se satisfaire par un nivellement brutal. On a remarqué fort justement que là où la démocratie est le pouvoir suprême, le petit nombre et à plus forte raison un seul ne sont pas assez forts pour soutenir les opinions dissidentes et les intérêts menacés. 11 faut aviser pourtant à ce que la masse ne puisse pas écraser l’individu. Il faut à tout prix trouver un soutien social, un point d’appui pour les résistances individuelles à certaines tendances qui pourraient être abusives du pouvoir gouvernant, une protection, un point de ralliement pour les opinions et les intérêts que l’opinion la plus forte et l’intérêt prédominant regardent avec défaveur. Quel sera ce point d’appui ? Il nous suffira d’avoir posé le problème et de l’avoir amené jusque-là. L’étude des moyens pratiques excéderait de beaucoup les limites que nous nous sommes fixées dans cette conclusion. Nous ne présenterons donc ni l’apologie ni la critique des artifices plus ou moins

ingénieux ou des mesures salutaires par lesquels on pourrait trouver un correctif aux instincts dominateurs d’une majorité numérique. Quels freins pourrait-on opposer aux emportements de la mauvaise démocratie? Comment assurer l’inviolabilité du droit contre les tentatives de la force et du nombre? Comment doit-on s’y prendre pour tempérer l’élément numérique ou du moins pour le contenir dans sa sphère d’action par l’élément de la raison, gardienne du droit? Ici se pressent en foule les divers systèmes. Les uns n’ont de confiance que dans des restrictions graduées ou dans l’organisation du suffrage à deux degrés. D’autres se confient pour l’œuvre de préservation sociale à l’intelligence présumée, excluant du suffrage quiconque ne sait ni lire ni écrire, accordant à certaines catégories de personnes, pour leur instruction plus étendue, plusieurs suffrages, ce qu’on appelle le suffrage plural, garantissant enfin par d’ingénieux mécanismes de vote la représentation des minorités. D’autres enfin, se défiant de l’esprit, qui n’est pas, selon eux, le vrai contre-poids du nombre, cherchent ce correctif dans l’intervention de l’élément moral sous les formes les plus variées, par exemple certaines conditions d’âge qui excluraient du suffrage les témérités de la première jeunesse, certaines conditions de domicile qui, en attachant le citoyen à son foyer, lui donneraient l’esprit municipal, initiateur et garant de l’esprit politique , et frappe-

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raient d’une sorte d’incapacité les nomades et les irréguliers du travail, — enfin un système qui attribuerait une plus grande valeur au suffrage du chef de famille par cette raison fort plausible qu’une famille, résumée dans le vote collectif de son chef, représente une plus grande somme d’intérêts matériels et moraux que le vote irresponsable d’un individu de passage au milieu de la société, sans lien avec l’avenir.

Nous ne discuterons aucun de ces systèmes, qui tous contiennent de curieux éléments d’étude poulie législateur. Notre intention était seulement de mettre dans tout son jour le problème par excellence de la politique contemporaine : la conciliation nécessaire du droit de l’individu avec la force des majorités. La garantie du droit individuel, voilà le critérium de la vraie démocratie. Il est là et non pas ailleurs. L’erreur de l’école radicale est de déplacer ce critérium et de le mettre dans telle institution politique plutôt que dans telle autre. Ni en théorie, ni en fait, la démocratie n’exclut aucune forme de gouvernement, sauf l’absolutisme, celui du souverain comme celui du peuple. Elle peut se réaliser d’une manière fort tolérable et sans aucune contradiction avec ses principes dans une monarchie constitutionnelle • aussi bien que dans une république. En tout cas, elle ne consent à faire de la forme des gouvernements qu’une question secondaire. Elle place au • premier rang des intérêts politiques la représen-

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talion loyale de la souveraineté et la garantie du droit individuel, s’arrangeant parfaitement du régime parlementaire, s’il devient évident que ce régime assure les meilleures conditions au maintien et à l’équilibre nécessaire de ces intérêts primordiaux, mais sans répudier pour cela l’institution républicaine, fixant seulement la date de son avènement définitif à l’époque plus ou moins incertaine encore où la république sera en mesure de rassurer tous les intérêts légitimes et de regagner la confiance de la nation en s’atTranchissant de solidarités funestes. La seule chose que la vraie démocratie exclut comme incompatible avec son essence, c’est tout ce qui entrave ou diminue la personnalité humaine dans le lihre déploiement de ses énergies, dans les applications diverses de son activité légitime. Le développement intégral, le degré d’excellence relative auquel peut arriver l’être humain, voilà ce qui juge en der- nier ressort toutes les formes politiques et sociales, La valeur d’une démocratie se mesure sur la valeur pratique, intellectuelle et morale des individus qu’elle produit. Là où elle ferait peser sur l’individu l’injuste niveau d’une égalité brutale, ou le poids d’une violence, quelle qu’elle soit, qu’elle vienne d’un homme ou d’une minorité usurpatrice, ou même d’une majorité légale, là où elle entraverait l’essor d’une seule faculté, là enfin où un seul individu soulTrirait dans la libre et légitime expansion de ses foices, ce serait le

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symptôme d’un mal organique qui mettrait en péril tôt ou tard l’existence môme de la société. Ce serait en même temps le signe assuré que la démocratie a été faussée dans son principe et dans son esprit.

La conclusion pratique de ce livre, quelle doitelle être ? Les derniers événements l’ont posée avec une netteté irréfutable, et c’est précisément celle que prépare et qu’amène logiquement le travail que l’on vient de lire.

La liberté, oui, mais la liberté sous la loi, supérieure à toutes les fantaisies des individus et même au despotisme du nombre, la liberté non pas théorique ou oratoire, mais pratique, non pas celle de l’État seulement, qui est une abstraction, mais celle de l’individu , qui est une réalité, voilà notre salut. Elle n’est qu’un leurre d’ambitieux, une déclamation de rhéteurs, une amorce pour la foule, un jeu sinistre de phrases ou de guillotine, quand les mœurs ne la soutiennent pas, et les mœurs de la liberté se résument en deux mots : la religion du droit, la passion de la loi.

C’est pour cela que la révolution est précisément le contraire de la liberté. — Quand cet axiome de la science historique et de la philosophie sera devenu celui de tout le monde, la liberté pourra être fondée en France. Jusque-là, non! — La révolution , d’ailleurs, comprend la dictature comme l’insurrection. L’une n’est que l’ordre matériel, l’autre est le désordre pur.

LliS JOUUS D’KPllEUVE.

Voilà ce qui nous apparaît clairement comme conclusion suprême des épreuves que vient de traverser la France. — La France! Peut-il y avoir un autre nom sur les lèvres et dans les cœurs, à l’heure troublée où nous sommes? Ah! qu’il se reconstitue enfin, ce cher et malheureux pays, par un acte libre et réfléchi de souveraineté nationale, en dehors de toute surprise et de toute contrainte, et surtout que dans le souvenir de ses désastres il puise l’horreur des coups de main qui déshonorent tout et des coups de force qui ne résolvent rien. Quelque soit le nom du régime sous lequel ces biens précieux nous seront garantis, l’égalité civile, la liberté politique et religieuse, un gouvernement constitutionnel, que ce régime soit le bienvenu, et qu’il n’y ait plus qu’une France au lieu des Fiances multiples qui se dévorent entre elles! Ce vœu du bon sens, cet appel suprême à la concorde, est-ce donc une chimère, et ne verrons-nous jamais une France pacifique et réconciliée? Ce jour-là, malgré nos malheurs passés, quel pays serait plus fort, plus prospère que le nôtre? La paix civile serait le signe de notre grandeur renaissante, l’augure certain d’une fortune meilleure, la vraie revanche, principe et condition de toutes les autres.

TAHU- DES MATIÈRES

PnEMIÉRE PARTIE. — LA GÜEURK.

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