T. Mill, \e Gouvernement rcprcscntal if. p. 14i
LA VRAIK LT LA FAUSSE DÉMOUP.ATIL. 290
Le peuple n’est pas un être idéal et abstrait; c’est un composé d’instincts très-divers, d’ignorances, de souffrances trop réelles, de sentiments fort inégaux et variables, que des souffles contraires peuvent soulever, capable de toutes les grandeurs ‘ et de tous les excès. Et là oii il sera le maître absolu, qui peut répondre des influences qu’il subira, des directions qu’il prendra, de sa sagesse ou de sa folie ?
Nous pourrions appliquer le même raisonnement aux autres droits par lesquels s’exprime la liberté individuelle, par exemple à ceux qui constituent la liberté de conscience. Nous verrions que tous courent plus d’un' risque de la part de ce souverain unique des sociétés modernes, la majorité, le * nombre. N’avons-nous pas entendu récemment les menaces de Vanliconcile convoqué à Naples en opposition avec le concile de Rome, et dont le programme contenait cet étrange article : « attendu que l’idée de l’Être suprême est la clef de voûte de tous les despotismes, la révolution devra travailler à son abolition dans le monde entier. » Comment cela et par quels moyens? Par la discussion? A la bonne heure; mais il n’est pas besoin de rendre des décrets pour cela. Par la force? La proposition seule serait absurde et odieuse. Nous nous ' défions de toutes les sortes d’intolérance; celle de la démagogie prend parfois un caractère de monstrueuse lâcheté. Celle-ci nous l’avons vue à l’œuvre. Jusque-là ses procédés de discussion
avaient élé la violence et l’injure. Une fois libre et maîtresse du terrain, elle a remplacé les injures par des coups de fusil. — C’est le délire d’une foule. Soit; mais une foule peut devenir majorité. Supposez qu’elle le devienne un jour et que ce fanatisme sanguinaire prenne une apparence de légalité, que deviendrait le droit dans cette société déshonorée par la force?
Alarmes chimériques! nous dira-t-on. On pouvait le dire, il y a quelques années; on n’oserait pas le dire maintenant. Ces craintes ne semblaient déjà pas vaines à ces profonds observateurs des conditions de la société moderne que nous aimons à citer parce que leurs jugements, mémo sévères, sur la démocratie, sont ceux d’amis courageux et perspicaces. Le triomphe croissant de la démocratie leur inspirait de vives inquiétudes, si la prépondérance des masses ne trouvait pas son contre-poids quelque part. Or où peut-on trouver ce contre-poids sinon dans le droit de l’individu, lequel, à le bien considérer, est le droit de tout le monde? C’est de l’équilibre à maintenir entre l’individu et le nombre que dépend l’avenir glorieux ou sinistre des démocraties. Malheureusement c’est aussi sur ce point que se divisent les deux grandes écoles vouées à l’étude de ce problème, l’école radicale et l’école libérale : la première , portée irrésistiblement par ses instincts, par ses traditions, à sacrifier une partie du droit individuel à la prépondérance des masses; la seconde, invincible-
iiienL attachée par des convictions qui ne sont pas sans péril à la défense du droit de l’individu contre toute oppression, quelle qu’elle soit, qu’elle vienne d’en haut ou d’en bas; la première, substituant le pouvoir absolu du peuple aux autres formes de l’absolutisme, l’infaillibilité du nombre à celle du souverain , l’irresponsabilité des majorités à celle du bon plaisir ; la seconde, répudiant également toutes les formes, quelles qu’elles soient, de l’absolutisme, dépouillant le nouveau souverain, le nombre, de ses prestiges dangereux, cherchant la garantie suprême des sociétés démocratiques, non pas dans les illusions mystiques d’une infaillibilité nouvelle, celle du peuple, mais dans le droit autrement clair et certain de l’individu, la seule réalité saisissable, la seule chose sacrée après tout, puisqu’elle est à la fois l’objet, le principe et la mesure des institutions politiques. Entre les deux écoles, les moyens diffèrent comme les tendances : l’une soutient qu’il n’y a pas de transactions avec la vérité politique dont elle s’est arrogé le monopole, que cette vérité réclame une réalisation intégrale et immédiate; c’est assez dire qu’elle tient pour les moyens révolutionnaires nécessaires à l’accomplissement de son œuvre. L’autre répudie absolument ces moyens, ne se ûant pas à la violence en fait de réformes, convaincue que ce qui se fait sans l’adhésion libre des esprits ne dure pas, et confiant à la discussion seule l’œuvre du progrès. Elle prend