KANT ET M. DE BISMARK
Au moment où nous sommes, la seule consolation qui reste à l’esprit fatigué de tant d’horreurs et de catastrophes, est de se réfugier dans la méditation de quelques-uns de ces écrits, empreints d’une raison supérieure, qui nous donnent le conseiLet nous inspirent la force de ne pas désespérer de l’humanité. On ne peut ni vivre exclusivement dans le temps présent qui est triste, ni l’abandonner complètement, parce que ces tristesses sont celles de la patrie et que nul n’a le droit de s’en distraire. Mais il est salutaire d’aller chercher vers les hautes régions une issue, une délivrance des maux présents, d’y recueillir, comme à leur foyer, ces clartés de la raison pure
LES JOURS D’ÉPREÜVK.
qui parfois se troublent ou s’éteignent en nous. C’est ce que j’ai essayé de faire, par motif d’hygiène morale, en relisant quelques nobles pages de Kant dans sa Doctrine du Droit. J’ai voulu savoir s’il est possible que, dans un siècle qui pense être un siècle de lumières, des choses pareilles è celles que nous avons vues, à celles que nous avons subies de la part d’un peuple de savants et de penseurs, soient dans une mesure quelconque autorisées, justifiées, tout au moins excusées par les grands esprits que ce peuple lui-même reconnaît pour scs maîtres et ses guides. — Heureusement cela n’est pas, cela ne pourrait pas être. On sort de cette lecture fortifié ; on se sent meilleur, moins prompt au découragement, plus résolu à reprendre l’œuvre si violemment interrompue du travail et de la civilisation. On se surprend à rêver de progrès, même à travers le trouble des temps. Ce grand esprit, ce noble cœur, Kant, d’accord avec les génies bienfaisants de tous les âges, essaye d’amener l’humanité à civiliser la guerre, à l’humaniser, en attendant qu’on la supprime; telle est sa doctrine constante. Relisons ensemble quelquesuns de ses nobles préceptes. L’application s’en fera d’clle-même à la guerre actuelle, à ses précédents, à ses procédés ; nous contrôlerqns ainsi la pratique d’une nation par la théorie de ses philosophes; ce seront les penseurs les plus éminents de cette race qui deviendront ses juges devant la philosophie et l’histoire et porteront sur elle la
plus sévère condamnation, dans une de ces Sentences rédigées en dehors et au-dessus des circonstances, dans la pleine lumière de la justice et de la raison.
Je n’ai pas dessein, en ce moment, d’exposer dans le détail les conceptions de Kant sur la paix perpétuelle, sur les moyens de l’établir et de la garantir. De pareilles conceptions, en face de la réalité présente, ressembleraient trop à une atroce et sinistre plaisanterie. II importe cependant de marquer sur ce point l’altitude prise par le grand moraliste. Quoi qu’on en ait dit, ce n’est pas celle d’un rêveur. On raille trop aisément la paix perpétuelle comme une utopie. Il faut s’entendre sur ce mot utopie. On confond souvent sous ce nom la chimère et l’idéal. Si l’on veut dire que la paix perpétuelle est une utopie, en ce sens qu’elle ne pourra pas être entièrement réalisée sur la terre, il y a bien des chances pour qu’on ait raison. Mais on se tromperait gravement si l’on voulait dire qu’il n’y a rien dans cette idée que de vain et de chimérique. Une chimère ne mérite pas qu’on travaille pour elle; un idéal l’exige impérieusement. La paix perpétuelle est peut-être une utopie, en ce sens qu’elle ne pourra jamais devenir une réalité au milieu des passions humaines.
Mais elle est certainement un idéal, vers lequel à tout prix il faut tendre. Quand même cet idéal ne devrait jamais être réalisé, rien ne nous dispense d’agir comme s’il devait l’être un jour. Il y a là
une distinction d’une importance capitale. L’idéal est une vérité théorique qui juge la réalité, même quand elle ne peut s’imposer à elle. La chimère est aussi fausse dans la théorie qu’inapplicahle dans la pratique. — D’après ce principe, à quelle catégorie appartient l’idée de la paix perpétuelle? Évidemment, à la catégorie des vérités idéales et théoriques. Que son avènement soit prochain ou non, qu’il soit facile ou diflicile de l’étahlir, peu importe, la paix perpétuelle est le but moral des évolutions de l’humanité. Qu’est-ce en effet que cet état de paix durable et garantie, si ce n’est l’état juridique entre les nations? Or l’état juridique est l’opposé de l’état de nature pour les individus et, le but vers lequel ils doivent tendre, puisqu’il est la substitution du droit à la force ; il est au même titre le but auquel tous les peuples doivent aspirer, puisqu’il est pour les peuples comme pour les individus l’opposé de l’état de nature, le contraire de la barbarie.
C’est donc un devoir absolu de s'en rapprocher le plus possible, et c’est la preuve, en même temps, que ce but n’a rien de chimérique, car il serait contradictoire de prétendre que ce que le devoir prescrit est impossible en soi. Tel est le principe de la démonstration de Kant. Dans la guerre, ce n’est pas la loi, c’est la force toute seule qui décide du droit dont elle est plutôt la négation L II n’y a