Doctrine du Droit, traduction de M. Barni, passim
Diglilzed by Gutigle
donc d’état juridique que dans la paix. Point de guerre entre les États non plus qu’entre les individus. Voilà ce qu’ordonne la raison avec la plus impérieuse autorité. Son veto opposé à la guerre n’est pas un veto relatif, conditionnel, il est absolu. La raison ne dit pas que la paix perpétuelle sera réalisée. Cela ne la regarde pas. Elle dit qu’ilfaut agir comme si cette paix devait être réalisée un jour. Cela seul la regarde. Le reste est du ressort des choses contingentes, à la merci du hasard et de l’imprévu. Mais ce but suprême, la constitution d’un état juridique dans riiumanité, nedht-il être jamais atteint, ce n’en serait pas moins une obligation sacrée de le poursuivre. Que nous croyions ou non qu’il puisse être atteint, peu importe. Ce n’est pas la croyance qui est matière à devoir, c’est l’action en vue de ce but. Fût-il irréalisable pratiquement, s’il n’est pas théoriquement irréalisable, c’est-à-dire contradictoire en soi, c’est assez : notre devoir est d’y tendre de toutes nos forces et de nous en rapprocher le plus possible. Il se peut que la paix perpétuelle soit irréalisable; mais si elle est un idéal trop élevé pour que l’humanité puisse l'atteindre, cela ne nous dispense pas d’y croire et de travailler en vue de ce but sublime. Cet idéal, même irréalisable, a droit à notre respect et s’impose à notre conduite.
On est tenté de sourire en songeant à la date où fut composé ce petit traité de la paix perpétuelle: 1795, l’année même du troisième démembrement
LKS jouns D’iipniiuvii.
de la Pologne, au lendemain de la coaliLion de Pilnilz et de l’odieuse expédition du duc de Bruns- Avick, à la veille de ces grandes batailles qui allaient faire trembler la vieille Europe. Après tout, il n’est pas déplus beau spectacle que celui d’une raison supérieure, poui-suivant son œuvre à travers ce tumulte des événements et proclamant le droit au milieu des contradictions du fait. Il n’est pas de plus viril et de plus fier exemple que celui de cet humble professeur, au fond de son cabinet d’étude, dans une petite maison de Kœnigsberg, jugeant les souverains et les peuples, condamnant sans appel ces jeux sanglants de la force et du hasard. Du reste Kant ne se méprenait guère suites chances qu’il avait d’étre écouté. 11 savait que sa voix irait se perdre dans le bruit du temps présent et que l’àge de la raison pure n’était pas arrivé. Il s’en console avec une fine épigramme. En écrivant la dédicace de son petit traité : à la paix perpétuelle, il nous dit que cette inscription a déjà servi avant lui. Il l’avait lue quelque temps auparavant sur l’enseigne d’un aubergiste hollandais où était peint un cimetière. Un cimetière ? c’est bien là en effet une des formes de la paix perpétuelle. Espérons cependant avec le philosophe, et sans trop nous fier à ce doux rêve, qu’il y aura une autre manière de la concevoir et de la figurer un jour, sous la forme d’une humanité pacifique, réconciliée dans le travail et dans la justice.
LIi DROIT ET LA FORCE. 41
En atlcndant que la guerre soit supprimée, demandons à Kant les moyens de l’adoucir et de la civiliser. 11 a cherché ces moyens avec une admirable et pieuse sollicitude. Pourquoi ses leçons n’ont-elles pas été mieux écoutées par les hommes de sa race et de notre temps ? En vain la sagesse superficielle et infatuée de la force prétend que la guerre ne peut être que la barbarie pure et sans mélange, qu’elle n’a été et ne sera jamais que cela, et qu’il n’y a pas de bonne manière de faire une mauvaise chose. Kant répond et démontre qu’il y a des degrés dans le mal, qu’il y a une mesure dans l’usage et même dans l’abus de la force. Non, quoi qu’en puissent dire les sophistes armés qui nous écrasent, le droit des gens n’est pas une pure chimère des philosophes.
Ce droit des gens, il existe, il est reconnu par les peuples civilisés, — théoriquement au moins, — et par tous les esprits cultivés qui les représentent. Il a son code qui, pour n’être pas défini dans tous ses articles et sur tous les points avec une extrême rigueur, n’en est pas moins très-clair dans ses plus larges applications. Il procède de ce principe que les nations qui se piquent de n’être point barbares doivent conserver entre elles, dans cet état violent de la guerre, des relations juridiques, certaines lois de l’équité naturelle, certains sentiments qu’il faut à tout prix maintenir pour que la conscience humaine ne s’abîme pas tout entière dans cet elTroyable chaos. Même lors-
qu’ils se combattent les armes à la main, les hommes ne cessent pas d’être soumis aux lois de la morale et responsables de leurs actes devant la raison et devant Dieu.
Cela est bien vague, sans doute, et varie entre tes peuples selon les degrés de leur culture morale. Mais, avec beaucoup de bonne volonté, il n’est pas chimérique d’espérer que la guerre puisse se soumettre cà ses lois et s’humaniser un jour. C’est la conviction de Kant, c’est son ferme espoir. Il n’avait pas prévu le trouble que jetteraient dans le progrès des idées philosophiques ses terribles compatriotes.
Il est intéressant, surtout par contraste avec ce qui se passe autour de nous, de voir avec quelle gravité , je dirai presque avec quelle onction sévère, le grand moraliste de l’Allemagne interprète cet esprit d’équité naturelle et d’humanité dans son application à la guerre. Sans doute, au premier aspect, il semble que cet état de choses ait précisément pour effet de suspendre tout droit et qu’il ne comporte aucune espèce de lois {loges inier arma sileni). La guerre est aux nations ce qu’est l’état de nature pour les personnes, l’opposé de l’état juridique. Mais il importe d’autant plus, dans cette situation violente qui est en dehors des lois, de concevoir une loi supérieure et spéciale qui permette de rétablir les autres un jour. Cette loi, c’est de faire la guerre dans un esprit et d’après des principes tels qu’il reste toujours pos-
LIi DROIT ET LA FORCE. 43
siblc à un moment donné, de sortir de celte situation extrême pour entrer dans un état juridique, l’idéal de toutes les politiques dignes de ce nom.
Or voici ii quelles conditions on peut espérer que la guerre n’empêchera pas les nations de rétablir entre elles des relations régulières et stables.
Parmi ces conditions, les premières se rapportent au droit de faire la guerre. Ce droit ne se détermine que par les plus graves raisons, ou plutôt par les plus impérieuses nécessités; par exemple, lorsque l’existence d’un peuple est menacée. Il faut bien reconnaître ce droit, dans l’état de nature, puisqu’il n’y a pas d’autre manière pour un peuple de se faire rendre justice, en attendant la constitution de l’état juridique où les différends de ce genre seront portés devant le conseil amphictyonique chargé de les terminer, et dont la sentence devra être sanctionnée par une force internationale au service de ce haut jiiry. Les cas de guerre, spécialement réservés par Kant, sont YaUaque effective que l’on a le droit et le devoir de repousser par la force, puisqu’elle constitue une nation dans le cas de légitime défense, et la menace, où le cas de légitime défense, pour être moins évident, n’en est pas moins réel. A cet ordre . de faits se rattachent ces préparatifs d’une certaine nature significative, par lesquels se fonde le droit de prévention {jus præventionis), et qui confèrent à une autre puissance le droit de se mettre en garde
il LliS JOURS D’ÉPREUVE.
et de se défendre même en prenant les devants de l’attaque; en outre, l’accroissement exagéré d’une nation qui se rend redoutable par l’agrandissede son territoire {poleniia tremcnda). Cet accroissement, dit Kant, est par le fait même et antérieurement à tout autre acte de l’État qui augmente ainsi sa puissance, une lésion aux États moins puissants; et dans ce cas l’attaque est légitime. C’est sur ce principe que se fonde le droit d’équilibre de tous les États qui peuvent avoir de l’action les uns sur les autres.
Les applications à la guerre actuelle abondent d’elles-mêmes, à mesure que ces préceptes de Kant se présentent sous notre plume. Ne nous refusons pas les exemples qui font sortir les préceptes de leur abstraction. La préméditation lointaine de la guei’re n’est presque plus à prouver. Qui pourrait aujourd’hui la révoquer en doute ? Cet accroissemopt excessif, démesuré, cette tendance à absorber l’Allemagne dans le moule militaire et féodal de la Prusse; cette aspiration avouée à l’hégémonie, ces préparatifs gigantesques, ces approvisionnements tout prêts, ces armées de plus d’un million d’hommes toutes disposées à entrer en campagne au premier signal, tout cela constituait un - système de préméditation qui n’est contestable que pour la passion ou la mauvaise foi. Est-il besoin de rappeler ces préoccupations exclusives d’une campagne de France imposée comme un objectif unique à toutes leurs écoles militaires, à
letii-s camps d’instruction, aux cabinets de leur état-major, ou bien encore ces perfectionnements indélinis de l’artillerie qui ne visaient qu’un objet de comparaison, l’artillerie française? Nous étions la matière prédestinée de leurs méditations stratégiques et de leurs expériences les plus meurtrières. N’est-ce pas là le jus præventionîs et la potentia tremenda dont Kant entendait parler? D’après les règles si sages qu’il a posées, rien n’est plus facile que de répartir les torts dans cette épouvantable guerre. L’initiative matérielle, l’attaque effective, l’agression follement étourdie resteront à notre charge. L’intention, la préméditation, la menace permanente, l’accroissement démesuré, les préparatifs gigantesques, tout cela restera à la charge de la Prusse, et cette part de responsabilité ne sera pas médiocre dans l’histoire, si l’histoire est autre chose que ce système de mensonge où excellent les savants organisateurs qui nous ont vaincus.
La guerre une fois commencée, quel but doitelle se fixer, quel caractère doit-elle garder pour que le retour à l’état juridique ne soit pas irrévocablement fermé? Il faut que la guerre ne soit ni une guerre d’extermination {hélium internecivum) qui aurait pour effet l’anéantissement matériel d’un peuple; ni une guerre de conquête {hélium suhjugaloriuvi), qui aurait pour effet son anéantissement moral ; ni une guerre pénale {hélium punilivum), qui prétendrait se faire au nom de la mo-
raie outragée ou pour rétablir les mœurs dans une nation.
En effet, dit très-bien Kant, la punition n’est possible que de la part d’un supérieur vis-à-vis d’un inférieur; et ce rapport n’est pas celui des États entre eux. Ce qu’il condamne en y revenant à plusieurs reprises, parce que c’est le point où il sent le plus de résistance dans l’ambition des rois ou des peuples , c’est la guerre de conquête, comme essentiellement contraire à l’idée du droit des gens qui a pour but, dans la violence même des armes, de sauver ce qu’il peut de la justice, d’abord en maintenant à chacun ce qui lui appartient, puis en empêchant l’accroissement immodéré de la puissance d’un État qui peut devenir une menace pour les autres et une cause permanente de conflits nouveaux.
La plus grande iniquité que l’on puisse commettre dans cette grande iniquité que l’on appelle la guerre, c’est de disposer d’un État ou d’une portion d’État. La raison philosophique, d’accord avec l’admirable instinct des peuples, est qu’un État n’est pas, comme le sol où il réside, un bien {patrimonium) ; c’est une société d’hommes à laquelle ne peut commander et dont ne peut dis poser personne, si ce n’est elle-même. Un État a, comme un arbre, ses propres racines, et l’incorporer comme une greffe à un autre État, c’est lui enlever son existence de personne morale pour en faire une chose, — Kant, dans l’application de ce
principe, vise autre chose encore et plus que la guerre. 11 déclare qu’aucun État, grand ou petit, ne peut être acquis par voie d’héritage, d’échange, d’achat ou de donation. Chacun sait, dit-il, à quel danger l’Europe s’est vue exposée jusqu’à nos jours par suite de celte déplorable jurisprudence qui permettait aux Étals de s’épouser entre eux ; nouveau genre d’industrie par lequel on peut, au moyen de pactes de famille et sans aucun déploiement de forces, acquérir une puissance démesurée ou étendre indéfiniment ses possessions. — Ce dernier trait est visiblement dirigé contre l’Autriche et contre son histoire, résumée dans sa fameuse devise : u Tu. (dix Austria. nube! » Mais ce n’est pas trop forcer les choses que de supposer qu’en protestant contre la doctrine qui permet à un État de conquérir une portion quelconque d’un autre État, c’est l’histoire de la Prusse et le génie de sa race qu’avait en vue l’austère philosophe, mécontent de l’agrandissement de sa patrie, si cet agrandissement était le prix de la force et la rançon d’une iniquité. Il savait mieux que personne (et son patriotisme en gémissait) que les annales de son pays de 1701 à 1795 ne sont qu’une longue série de coups de force, de ruse ou d’aventure, coups obliques ou droits, parfois brillants, toujours d’une moralité plus que douteuse, portés sur ses voisins ou ses alliés par ce peuple ambitieux à froid, tenace, toujours prêt à faire la guerre pour satisfaire non une vaine passion de gloire.
mais les calculs de l’inlérêt le plus positif. On a appelé la Prusse la Macédoine des temps modernes. Le mot est juste; il résume sous un nom significatif l’iiistoire de cet État, œuvre laborieuse du génie calculateur et militaire de ses rudes souverains. Kant n’ignorait pas que cette grandeur de la Prusse s’était composée pièce à pièce d’acquisitions violentes aux dépens des États voisins, de concessions imposées aux principautés plus faibles, de portions de larcins faits en commun avec des puissances peu scrupuleuses, comme il advint pour les trois démembrements de la Pologne, dont la Russie jeta dédaigneusement une part à la Prusse avide! Toute cette histoire, qui pourrait porter cette épigraphe : ;< la force prime le droit, » était une contradiction flagrante à la philosophie morale de Kant qui se résume dans cet axiome : « Le droit juge la force. »
Remercions Kant de nous avoir donné la raison de nos instincts patriotiques qui se révoltent quand le droit de la force prétend nous ravir nos plus chères provinces, et qui ne resteraient pas moins révoltés, quand môme ce droit invoquerait plus tard la lettre des traités. Des traités! quelle valeur morale peuvent-ils avoir quand ils sont arrachés au désespoir d’une nation surprise, accablée par un concours inouï de fatalités sans nom, égorgée dans un immense guet-à-pens? Ce n’est pas de la terre, ni des champs, ni des maisons que nous défendons : c’est une société d’hommes dont nul
LE DROIT ET LA FORCE. Vj
ne peut disposer si ce n’esl elle-même, c’est une personnalité morale dont on prétend disposer comme d’une chose. Ce sont plus (jue des portions de territoire que l’on veut nous ravir : ce sont les lambeaux saignants de Tâme de la patrie. Et notre protestation s’élèvera à la hauteur de ce forfait.
Telles sont les règles générales du droit de la guerre. On voit avec quelle fidélité elles résument le principe posé par Kant : c’est que, tout en faisant la guerre, il ne faut pas cesser d’avoir les yeux fixés sur le but qui est la substitution d’un état juridique à l’état de nature. La guerre, pour un peuple honnête, ne peut être qu’un moyen d’arriver à ce but. Cela seul peut excuser l’usage de la force, de s’en servir pour arriver a s’en passer un jour.
Les moyens doivent se régler sur ce but nettement tracé. En conséquence il faudra, dans le détail de la guerre , bien se garder de tout acte qui pourrait empêcher les belligérants de rentrer après la guerre dans l’état juridique, en laissant des ressentiments ou des défiances implacables. Kant cite paidiculièrement, parmi les moyens interdits par le droit des gens, non-.seulement l’assassinat et l’empoisonnement que réprouvait déjà le droit antique, mais l'espionnage et les fausses nou^ vdles. Comment .se fait-il que Kant ait flétri d’avance avec une si étonnante précision l’usage sans scrupule de ces moyens détestables? C’est qu’à vrai dire cette méthode de la mauvaise foi était depuis long-
;.0 LIiS JOURS D’ÙPRliUVE.
temps dans la tradition de la race prussienne, plus que cela, dans ses instincts. Les raisons qu’il en donne ne manquent ni d’intérêt ni d’à-propos. D’une part ces moyens perfides rendraient désormais impossible de fonder dans l’avenir une paix durable entre les nations qui les auraient employées, en détruisant à tout jamais la confiance entre elles. D’autre part, ceux que l’on emploierait à cette œuvre de mensonge souilleraient leur conscience au point de se rendre indignes du rang de citoyens même dans leur patrie , et l’État qui les emploierait serait indigne lui-même de compter pour une personne morale dans les rapports des États entre eux. Enfin, car rien n’échappe à la perspicacité du moraliste, il faut bien reconnaître que la guerre donne le droit d’imposer à l’ennemi vaincu des fournitures et des contributions, mais non de jriller le peuple, c’est-à-dire d’arracher aux particuliers leurs biens. Ce serait là une véritable rapine, puisque ce n’est pas le peuple vaincu, mais l’État sous la domination duquel il était, qui a fait la guerre par son entremise. C’est un grand et beau principe, bien digne de passer dans la législation et la pratique des peuples , à savoir que les guerres ne se font pas de nation à nation, qu’elles se font uniquement entre les armées qui représentent les gouvernements. — Il est vrai que ce principe si équitable court risque d’être modifié, grâce au progrès funeste réalisé dans le système militaire de la Prusse , qui met sous les armes la
nation entière, système auquel la Prusse a dû ses foudroyants succès et qui va s’imposer aux autres peuples de l’Europe. — Il restera cependant, en • dehors de ces levées en masse, des populations de femmes, d’enfants et de vieillards, auxquelles le principe de Kant devra s’appliquer, si l’on ne veut pas que la guerre devienne une œuvre de dévastation atroce et systématique.
A ces conditions, si parfois la guerre vient à . interrompre l’œuvre de l’humanité, la civilisation et le progrès, on peut du moins espérer qu’elle ne l’arrêtera pas complètement. N’est- il pas piquant de relire, ù la distance de quatre-vingts ans, ce beau chapitre de droit naturel écrit par un Allemand à l’usage de ses compatriotes? Cet Allemand était le plus honnête et le plus scrupuleux des hommes, quoique Prussien. On sait d’ailleurs que ses leçons n’ont pas été perdues dans la doctrine des universités d’outre-Rhin. Elles forment la base de l’enseignement juridique, et nul n’a jamais songé à y contredire môme sur les bords de la Sprée. Je me persuade que vers l’année 1832, quand le jeune Otto, alors baron de Bismark, étudiait le droit à Berlin, il commentait ce chapitre sans y faire aucune objection. Si jamais, dans cette tempête de sang qu’il soulève autour de lui, l’illustre chancelier vient à penser à Emmanuel Kant et à sa Doclrine du droit, comme il doit rire à part lui des leçons naïves de son vieux maître, et comme l’ingénuité du bonhomme doit lui sembler
LES jouns D’ÉPREUVE.
plaisante ! Autour de lui cependant se presse toute une population de jurisconsultes, de lettrés et de savants qu’il faut contenter. Comment faire? Sans doute il a réduit au silence des scrupules plus graves et des réclamations plus embarrassantes; mais il est Allemand, et à ce titre il semble qu’il doive compter quelque peu avec le pédantisme de ses compatriotes. Son armée est remplie d’étudiants en philosophie, en théologie, en droit, de professeurs de tous degrés et de toutes sciences, qui ont laissé les livres pour le fusil Dreyso. Comment le chancelier du Nord s’y -est-il pris pour rassurer toutes ces consciences scolaires , pour mettre d’accord ces étudiants et ces professeurs avec leurs classiques, avec Kant surtout, le dieu de l’école? Comment l’habile homme a-t-il réglé ses comptes avec la philosophie et la science des universités?
La difficulté est moindre que nous no l’aurions supposé avant l’expérience qui vient d’être faite. Il y a deux morales ou, si l’on aime mieux, deux consciences ü la disposition de la nation allemande : celle des universités et celle des camps, celle des livres et de la vie privée, qui n’a aucun rapport avec celte de la politique. On pourrait
même dire qu’il y a deux Allemagnes‘ : l’une idéaliste et rêveuse, l’aulre pratique à l’excès sur la scène du monde, utililaire à outrance, ùpre à la curée. Nous vivions depuis longtemps dans un malentendu presque ridicule. L’épreuve a été rude ; mais nous en profiterons, et nous saurons maintenant ce que peut cacher de haines sourdes, de convoitises très-matérielles, de passions tenaces, le cœur de ces spéculatifs, aiîioureux de Gretchen et voués au sanscrit.
C’est le cas de mesurer la distance qui sépare la théorie de la pratique d’un peuple. Rien n’égale la hauteur des déclarations scientifiques de l’Allemagne, la délicatesse de sa conscience esthétique et morale, la culture de son intelligence. A lire ses philosophes, tels que Hegel, ses historiens, tels que Gervinus et Mommsen, ses théologiens, tels que Strauss, on dirait que tout le mouvement des idées, depuis que l’humanité pense, aboutit à eux, que l’Allemagne est la raison finale de l’humanité, le point culminant de l’iiistoire, le foyer prédestiné d’où rayonnera un jour la' transformation du monde par la raison pure, la civilisation par la science. Je comprends qu’en vivant presque uniquement dans l’atmosphère capiteuse de ces livres et de ces idées, un certain nombre de nos compatriotes se soient laissé gagner à cette contagion de
1. C’est ce que nous avons essayé de démontrer dans le chapitre précédent.
l’idéalisme germanique, et qu’ils aient bu à longs traits l’ivresse dans les coupes enchantées que leur présentaient ces penseurs, ces philosophes, ces poètes. Schiller et Goethe, Lcssing, Kant, Schelling, Hegel. Et déjà cependant, si l’on y réfléchit, que de mélanges d’erreurs et de vérités, quel trouble d’idée, quelle confusion de la morale et de l’histoire, du droit et du lait, dans les formules où se résume obscurément et dogmatiquement la pensée de Hegel ! Quelle tendance équivoque à démontrer que le fait a toujours raison, à faire évanouir les responsabilités morales dans l’ordre supérieur d’une dialectique qui les absorbe, à justifier l’événement par la formule de sa nécessité, à répandre enfin sur le succès l’infaillible amnistie des explications transcendantes qui démontrent l’accord de ce qui réussit avec la marche provi- .dentielle ou fatale de l’humanité! Il y a là incontestablement le germe de la pire des corruptions, la corruption de ce qu’il y a de meilleur, la philosophie de l’histoire et celle du droit.
Mais c’est surtout lorsqu’on quitte les hauteurs de la formule, où chaque chose se transfigure et s’évapore, pour descendre dans la réalité, que l’on voit éclater le désaccord entre la conscience théorique du peuple allemand, celle qui se forme avec les livres, et sa conscience pratique, celle qui s’exprime par sa manière d’agir à travers le monde. En vain fera-t-on valoir à nos yeux la force d’invention dans la philosophie et dans la science par
laquelle rAllemagne prétend dépasser depuis longtemps la France, sa puissance d’application, sa vaste et profonde érudition, cette instruction répandue dans toutes les classes et à tous les niveaux de la société, la sollicitude religieuse pour les intérêts spirituels et moraux des populations, la capacité politique que Ton réclame au détriment de notre pauvre pays éternellement agité. Je ne conteste aucun de ces titres, que la complaisance du patriotisme allemand aime à mettre en lumière, et que notre naïveté accepte si docilement ; mais je cherche avec une profonde tristesse à quoi donc servent ces magnifiques efforts de l’esprit humain et cette instruction si largement répandue sur tout un peuple, si tout cela n’aboutit pas à un progrès moral, à un adoucissement des passions brutales, à une transformation de l’état de nature, si tout cela n’a pas pour conséquence de dompter la bête féroce prête à rugir dans le cœur de chaque homme, si le premier résultat n’est pas précisément de tempérer la dureté de la victoire antique et d’iîumaniser la guerre? Qu’est-ce donc que la civilisation, si elle n’est qu’un peu plus de connaissances théoriques, si elle n’est pas en même temps plus de justice et de charité? Et que vaut toute notre science humaine, si la conscience n’en profite pas?
Or nous venons de voir sur un grand et tragique théètrc les mœurs de la guerre que nous ont apportées ces populations lettrées et scieulificpies.
50 LKS JOURS D’ÉPREUVE.
Je le demande aux plus modérés, aux admirateurs de cette littérature et de cette philosophie, de cette civilisation qui nous faisait entrevoir quelque chose comme l’aurore d’un monde nouveau ; je le demande à ces intelligences que la poétique élévation de l’esprit allemand avait séduites, à ces ûmes nobles qu’avait ravies l’innocence patriarcale de ces peuples : qu’avons- nous vu dans cette effroyable guerre? Quelle race nous est apparue? Quelle notion du droit public a-t-elle fait prévaloir? Est-elle restée fidèle aux préceptes de son grand moraliste, d’Emmanuel Kant? S’cst-elle montrée digne d’avoir produit de son sein de si belles et de si hautes leçons de morale ?
Il ne faut pas confondre, il est vrai, dans un jugement précipité, de? nationalités distinctes et qui méritent de rester distinctes, bien qu’elles aient eu le tort grave de se laisser engager au delà d’une guerre défensive, et que l’esprit satanique de conquête lésait trop facilement entraînées. Les éléments divers de cette grande confédération, plus militaire encore que politique, unis pour nous détruire. Bavarois, Wurtembergeois, Hanovriens, Saxons, ont paru à plusieurs reprises vouloir et mériter qu’on leur fît une place à part dans nos appréciations. Eux- mêmes réclament (c’est leur point d’honneur) le droit de n’être pas confondus avec les Prussiens. Cette distinction est de toute justice. Elle tient compte des tentations subies, des complicités par intimidation, de ces résistances
difficiles qui auraient coûté cher h certaines nationalités trop faibles, à ce qu’il parait, pour rester honnêtes devant l’ordre ou la menace de la Prusse.
C’est contre l’esprit de la Prusse que l’histoire * instruira ce grand procès. Cet esprit «a été dans cette guerre ce qu’il a été depuis près de deux siècles, l’esprit de conquête par la force ou par la ruse. On pouvait croire cependant, on pouvait espérer que la Prusse, devenue la tête politique et militaire de l’Allemagne, aurait changé ses sentiments et ses mœurs, comme il arrive parfois aux parvenus qui veulent faire honneur à leur fortune. Non! malgré les progrès scientifiques et intellectuels dont elle est si fière, en dépit des leçons de ses philosophes, au fond, elle n’a pas changé. Elle est restée la même avec plus de politesse dans les formes, mais sans rien abandonner de ses instincts primitifs, de sa dureté et de sa rapacité.
C’est bien une guerre de conquête qu’elle nous a faite, on le voit clairement aujourd’hui. En outre et malgré les apparences, c’est la Prusse qui a voulu cette guerre. Ce qui nous empêche de voir juste en France dans les responsabilités de la lutte, c’est le souvenir du gouvernement imprévoyant qui l’a commencée; mais oublions un instant, si c’est possible, la série de fautes sans nom par lesquelles ce pouvoir s’est perdu et a manqué perdre la France avec lui. Essayons de
discerner les choses dans leur origine et de déterminer pour chacune des deux nations sa responsabilité et son rôle. La part de la France est assez lourde sans qu’on l’aggrave encore. Elle porte le poids des habiletés malheureuses d’un gouvernement qui passait son temps à jouer au plus lin, à ce jeu où le malheur voulut qu’il ne fût pas le plus lin. Elle a épuisé tout ce 'que peut produire d’humiliations et de désastres la légèreté poussée au delà du vraisemblable. Elle a été punie par la malveillance de l’Europe d’une déclaration de guerre inopportune. Elle a failli périr pour avoir abandonné en des circonstances si graves la direction de ses affaires à des esprits frivoles; la faute de la France est d’avoir souffert qu’on déclarât la guerre à contre-temps et sans l’avoir préparée. Le crime jusqu’ici impuni et triomphant de la Prusse est de l’avoir voulue et poursuivie avec l’astuce et la ténacité de gens froidement passionnés qui, ayant résolu de tuer un homme, ont l’art de se faire provoquer par leur victime. En vérité, aucune fatalité ne nous aura été épargnée dans cette guerre. A tous nos malheurs nous avons joint toutes les maladresses, la pire de toutes, celle de paraître les agresseurs quand nous ne l’étions pas.
On nous assure que la Prusse n’a pas désiré la lutte, seulement qu’elle l’a prévue inévitable, qu’elle l’a vue venir avec une patriotique tristesse. Que ne laissait-on l’Allemagne se constituer à son gré, accomplirpacifiquement son mouvement pro-
videntiel d’harmonie et d’unité, l’orbite prévue par tous les astronomes de la politique et marquée d’avance par la mathénialiquc éternelle qui régit l’histoire comme elle règle les deux? On reconnaît à ce discours les hégéliens de Berlin et ceux même de Paris. Dans un langage plus précis.
M. de Bismark nous dit que l’unité allemande était une œuvre purement allemande, que nous n’avions aucun droit à nous en mêler, même à nous en inquiéter, que Sadowa ne nous regardait pas. Certes nous n’aurions rien à répondre, si cette unité s’était faite toute seule, spontanément, s’organisant sans effort dans les institutions et dans les faits, transformant le sol et l’histoire d’un gi’and pays, s’il était vrai enfin que la France fût venue troubler l’opération mystérieuse. Est-ce bien ainsi que les choses se sont passées? Tout le monde sait que, pour achever le grand œuvre, il a fallu que l’alchimiste versât des flots de sang allemand au fond du creuset où la fusion devait s’accomplir. Si jamais le compelle inirare trouva son application,
, c’est dans cette sombre histoire qui va de 186â à 1866, qui commence au Slesvig usurpé, qui finit au roi de Hanovre dépossédé, à l’Autriche vaincue et rejetée hors du giron allemand. On a dit avec raison qu’une pareille unité ressemblait fort à l’union des travaux forcés sous le sceptre du bon roi
Guillaume. Lâ est la vraie cause de la guerre, et non ailleurs. L’œuvre de l’unité était si bien une œuvre artificielle qu’elle n’aurait jamais pu s’ac-
GO
complir par la simple terreur prussienne. Il y fallait joindre la terreur française pour consommer l’opération et réduire les éléments réfractaires. C’est ce que fit avec un art supérieur M. de Bismark, recueillant avec soin, fomentant cette semence vivace de haine et de vengeance qu’avaient laissée les conquêtes du premier empire, et que ravivaient des maladresses menaçantes et une diplomatie cauteleuse. Depuis 1866, il devint visible que la guerre avec la France était l’unique ressort de la politique prussienne, l’objectif proposé à tous les peuples de la confédération du Nord et du Sud, en vain séparés par les traités et se réunissant au-dessus des rives diplomatiques du Mein dans la crainte du même péril et dans la même espérance de vaincre.
Et l’on vient nous parler de l’inqualifiable agression de la France! Il y a encore des naïfs pour prétendre que la Prusse était de bonne foi dans l’étonnement qu’elle a si bien joué au mois de juillet 1870! On s’attendrit à la peinture du roi Guillaume se jetant dans les bras du prince royal et versant des larmes d’émotion douloureuse!
C’étaient bien des larmes en effet, mais de joie. Le roi de Prusse se voyait -empereur d’Allemagne, le tour était joué.
Plaçons en regard de ces royales comédies les idylles chantées dans les universités et les temples allemands à l’occasion de cette guerre. Parmi plusieurs morceaux empreints d’une mansuétude
LE DROIT ET LA FORCE. Ci
infinie, on a remarqué le discours de M. Du Boisllcymond, recleur de l’université de Berlin, le même qui s’excusait un jour, avec un goût exquis, de l’affront involontaire qu’il faisaità ses auditeurs berlinois en portant devant eux un nom français. « Comment avons-nous mérité l’infortune de cette guerre, disait-il d’une voix qui voulait être émue le 3 août 1870, nous, — le peuple le plus modéré, le plus équitable, le plus patient, le plus pacifique, le plus laborieux que la terre ait jamais porté? Depuis le roi sur son trône jusqu’au dernier manœuvre, nous pouvons tous lever les bras au ciel et nous écrier: Soyons desséchés si nous avons la moindre parta ces crimes... Nous ne demandions qu’à demeurer en paix... Jamais nous n’avons eu l’audace de convoiter un pouce de sol étranger; que dis-je? lorsque nous songions à cette Alsace que les A/émoires de Gœthe ont comme rapprochée de nos cœurs, ce n’était jamais qu’en nous résignant à la voir à jamais perdue par notre faiblesse passée! » A Ce tableau d’innocentes félicités, on se sent pleurer de tendresse. Et maintenant qu’une politique implacable nous ravit nos chères provinces, la voix de ce bon peuple, « le plus modéré, le plus équitable, le plus pacifique que la terre ait porté, » va sans donte se faire entendre. Erreur : le bon peuple ne veut plus rendre, maintenant qu’il a pris. 11 a reçu pour cela des ordres d’en haut. La voix divine lui a parlé par l’organe de M. de Bismark. C’est un pieux pasteur qui le
Gi; LES JOURS D’ÉPREUVE.
déclare dans la Nouvelle gazelle évangélique de Berlin.
« Depuis qu’une plume qui ne se trompe pas a écrit que la paix ne se ferait pas avant que la possession de l’Alsace et de la Lorraine nous fût garantie, tous les cœurs allemands se réjouissent, car ils ont le sentiment que le sang n’a pas coulé en vain... Que Dieu nous aide en ceci, car la paix comme la victoire vient de lui I »
Voilà enfin démasqué, dans les aspirations du peuple comme dans la politique du souverain, depuis les premiers jours de la guerre, le vrai but que l’on voulait poursuivre : écraser la France, la ruiner au profit d’une nation jalouse, d’un peuple haineux et rapace! C’est précisément ce que la théorie de Kant flétrit sous le nom de guerre d'ex~ lerminaiion. Cette guerre, elle a été préméditée avec la plus patiente obstination, étudiée d’avance dans tous ses détails avec une précision infaillible, préparée avec toutes les ressources de la science. C’est quelque chose comme un guet-apens gigantesque soumis aux lois infaillibles du calcul. Lutte à outrance qui n’a eu de mesure de la part de nos ^ ennemis que la possibilité de prendre davantage ; lutte qui a réalisé, par ses proportions, ce mot farouche du prince Frédéric-Charles: « nous irons partout, partout ! » Guerre implacable non-seulement en vue de la conquête, mais contre une race, résultant de jalousies séculaires, de haines accumulées pendant des siècles, passionnée par des revendications d’un prétendu droit à la supré-
matie germanique ! C’est la teulomanie en un mot, si vertement raillée par Henri Heine, et qui sévit avec une égale violence chez les hobereaux et chez les démocrates de Berlin, chez les savants comme Gervinus et Mommsen, et chez les généraux comme le prince Frédéric-Charles et M. de Moltke !
Mais cette guerre même pouvait se faire, je ne dis pas avec des sentiments chevaleresques, — ce serait trop demander à ce peuple, — du moins avec quelque notion de ce droit des gens qui empêche la victoire de tomber au-dessous d’elleraême, ce droit que chaque nation a intérêt à respecter quand elle est la plus forte, puisqu’elle peut être la plus faible à son tour. Le droit a cela d’admirable en effet, que ce qu’il obtient de la force triomphante, il le lui rend au jour qui ne manque jamais où cette force succombe. Le frein que le droit impose à chacun devient pour tous une garantie. Je ne sais, à vrai dire, quand ce jour arrivera pour la Prusse ; mais ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il arrivera pour elle comme il est arrivé pour le vainqueur d’Iéna. Or ce jour-là quel principe pourra-t-elle invoquer à son profit, elle qui les aura tous violés contre les autres?
Nous avons montré la préméditation, le dessein arrêté, le but de la guerre que l’on nous fait. La manière dont on l’a faite est en rapport avec l’honnêteté du but. Quelle triste et repoussante peinture on pourrait tracer des procédés prussiens
LES JOURS D’Êl’REUVE.
employés dans celle campagne, comme supplément aux moyens malériels , el que M. de Bismark appelle les moyens moraux, par la plus cruelle des anliphrases ! On croyait jusqu’ici que les moyens moraux à la guerre, c’était l’imanimité d’un peuple, son empressement à se lever en armes sous l’impulsion de sa conscience nationale menacée, sa solidité dans le combat, son calme devant la mort, acceptée comme la forme suprême du devoir accompli. Je reconnais volontiers qu’aucun de ces moyens n’a manqué à nos ennemis; mais non, il s’agit d’une autre manière de vaincre ou du moins d’aider la victoire, el de celle-là précisément que répudiait l’honnêteté de Kant. L’espionnage, voilà un des procédés familiers, un des moyens préparatoires de la victoire prussienne. Et ce n’est pas seulement, on le sait, l’art fort légitime et trop peu pratiqué en France de s’éclairer à la guerre, de chercher à surprendre l’ennemi et surtout à n’ôtre pas surpris par lui. Kant entendait autre chose sous ce mol déshonoré, bien qu’il ne connût pas à son degré de perfection cet art qui consiste à tendre sur tout un pays un vaste réseau d’inquisitions secrètes, a envelopper dans ses trames non-seulement la politique et les lois, les forces productives, le travail national, l’industrie d’un peuple, mais encore ce qu’il y a de plus intime, la partie réservée de sa vie, le secret de ses foyers, le bilan exact des fortunes privées, — plus que cela, les aspirations, les sympathies, les haines,
tout ce qu’on livre à un ami, mais ce qu’un patriotisme délicat cacherait avec un soin jaloux à la curiosité de celui qui peut être l’adversaire du lendemain. Qu’aurait-il dit, l’austère moraliste, de ces fanatismes choisis pour pénétrer lentement, par degrés, en y employant de longues années et des soins infinis, dans la conscience d’une nation et en violer les plus intimes secrets? Une fonction de ce genre veut être relevée par le péril couru; elle s’avilit par l’impunité assurée. Us sont sans doute bien habiles, nos vainqueurs, bien savants en géographie, en statistique, en balistique. Ils ont appliqué à l'art de tuer les derniers perfectionnements de la physique et les calculs les plus ingénieux des mathématiques. Mais aussi comme ils sont dénués de scrupules ! Comme leur barbarie scientifique est allégée de tous les vains préjugés de l’honneur et de la loyauté ! M. de Bismark demandait un jour avec cette ironie hautaine, pire qu’une injure, de quelle essence particulière était fait l’honneur français et en quoi il pouvait différer de celui des autres nations. C’était là une question imprudente. Il faut bien que l’honneur français soit d’une autre nature que l’honneur prussien, puisque le nôtre se soulève à de pareilles peintures. Le dernier de nos soldats repousserait avec dégoût cette sorte d’emplois prisés si haut dans leurs étals-majors. La différence des deux peuples se marque là. Ah! certes nos défauts sont grands. Nous sommes bien légers, d’une vanité
6j LES JOURS -D’ÉPREUVE.
souvent ridicule, d’une ignorance infatuée : il y a eu à certaines époques de la fanfaronnade dans notre courage, nous sommes trop sujets aux abattements dans l’insuccès; mais au moins que le chancelier du ]\ord nous laisse la grâce et le mérite de cette loyauté chevaleresque que le plus obscur soldat, paysan de la veille, pratique d’instinct, cette vertu charmante et insensée par laquelle nous avons failli périr, mais qui nous vaudra, dans notre chute, la sympathie des peuples désintéressés et l’amnistie de l’histoire! Parmi nos pauvres mobiles bretons, il y en avait qui ne savaient pas le français; mais ceux-là même, comme ils étaient Français par le cœur, par leur manière honnête et loyale de combattre 1 Ce n’est pas eux qui auraient levé la crosse de leur fusil en l’air sur le champ de bataille pour prendre l’ennemi au piège de sa générosité et le fusiller à bout portant! Ce n’est pas eux qui auraient eu jamais cette méchante et lâche idée d’abriter sous le drapeau des ambulances des convois de poudre et de munitions. — Vous nous avez vaincus, monsieur le comte; mais quand même vous nous réduiriez aux dernières extrémités, quand vous nous écraseriez jusqu’au dernier sous vos canons Krüpp, il y a une chose dont vous ne pourrez pas orner votre victoire. Ni vous, ni ces peuples que vous entraînez à votre suite, vous ne pourrez ajouter à votre sanglante auréole ce rayon d’une flamme immatérielle qui éclaire et console nos
LE DP, OIT ET LA FOliCE. fi'
défaites en attendant qn’il décore la renaissance de notre pauvre pays : rhouneur.
Parlerai-je de ces autres moyens moraux que l’on dirige d’une main si sûre, de celte conspiration permanente avec rémcule dans les pays que l’on mine sourdement ou dans les villes que l’on assiège, de ces menées et de ces intrigues avec le désordre qui sont un crime, non pas seulement contre un État, mais contre l’humanité? — Il y a surtout un procédé où nos ennemis excellent, c’est celui des fausses nouvelles. Il faut croire que ce procédé avait de profondes racines dans la tradition du pays et l'instinct de la race, puisqu’il est l'objet tout spécial de l'honnête indignation de Kant. Celte méthode vraiment prussienne de la mauvaise foi appliquée à la guerre, le prince Frédéric-Charles pourrait l’appeler VArl de combattre les Français aussi justement que la tactique qui nous a valu plus d’une sanglante défaite. Pei’sonne n’ignore combien nous sommes faciles aux impressions, nerveux, impatients d’événements, exaspérés par la séquestration morale qui nous isole du reste du monde Que fait-on? On ne nous prive pas entièrement des nouvelles dudehoi-s; ou nous les ménage, on les choisit, on les fait passer par le filtre de la haine la plus clairvoyante; les mauvaises passent d’emblée; on les exagère à plaisir, au besoin on les invente. A Metz, à Verdun, on