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Les jours de la Malmaison

ES légendes de Vépoque napoléonienne, aucune n'a plus hanté les mémoires de notre génération que celles de Joséphine et de la Malmaison. Elles sont à vrai dire inséparables Tune de l'autre, la Malmaison étant Vincontestable domaine de l'impératrice sacrifiée, alors que les Tuileries et Saint-Cloud ne lui appartiennent que conjointement avec la mère du roi de Rome.

De même qu'on essaie aujourd'hui de reconstituer le mobilier du château consulaire et impérial, de même ces pages veulent tenter de faire revivre les jours de la Malmaison.

Il a semblé, cependant, que la légende a fait son temps.

On n'abusera donc pas des portraits de la « vertueuse » impératrice soigneusement opposés à l'insouciance de la jeune archiduchesse, impératrice grâce au divorce.

A la Joséphine, inventée de toutes pièces par les panégyristes plus zélés que véridiques, il a paru utile de substituer la vraie Joséphine, avec ses faiblesses et ses légèretés de créole gracieuse et jolie, ses in-

conséquences de créature futile et son charme automnal.

C'est ainsi que la virent Gérard et Isabey, ses meilleurs peintres. C'est ainsi que la décrivirent des contemporains malicieux, mais dont rien ne permet de suspecter l'exacte vision.

Autour d'elle, on devait grouper son cortège de dames, Hortense et ses amies ou ses rivales, Denon, Talleyrand, Cambacérès, Lebrun, tous les héros des croquis si vivants de M""^ Junot.

Napoléon ne figure qu'à peine dans cette galerie. Il n'est à la Malmaison qu'entre deux campagnes. Achetée en son absence, c'est encore en son absence qu'elle est meublée, agrandie et, si elle e.'3t pleine de son souvenir, c'est parce que Joséphine divorcée en a fait le temple commémoratif de leurs amours défuntes.

Des vues du parc tel qu'il fut jadis, des gravures représentant le château du Premier Consul et de l'Empereur, des portraits authentiques des principaux personnages devaient former l'illustration de ce volume, empruntée comme celle de ses aînés au département des Estampes de la Bibliothèque Nationale.

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de la Jïtalmaison

La Châtelaine de la Malmaison.

IN SI nommée à cause des mauvais souvenirs que laissait sa réputation sanitaire, ou comme un des repaires des pirates normands, grands ravageurs des fiefs de l'Abbaye de Saint-Denis, la Malmaison était devenue, au milieu du xvii<= siècle, une des seigneuries qui appartenaient à Christophe Perrot, conseiller au parlement de Paris (i). A l'époque de la Régence, elle faisait encore partie des domaines de la même famille. Plus tard, M. de Séchelles s'y reposa de ses fatigues ministérielles. Les Barantin, à qui en était passée la propriété, ne l'habitèrent guère et la louèrent à des financiers qui l'embellirent. « Cette maison, disait en 17 56 le duc de Luynes, est ancienne et a un fort grand jardin avec des eaux naturelles dont on a fait un usage agréable (2). » Quatre ans plus tard, la Malmaison appartenait aux Desfourniels et ce fut là que Marmontel admira cette « belle Desfourniels qui, pour la régularité, la délicatesse des traits et leur finesse inimitable était le désespoir des plus habiles peintres » ; sa sœur, M^^ de Waldec (3), « aussi aimable, quoique moins belle », et cette M™« Harenc, « d'une laideur repoussante que tous les

(1) Sur la Malmaison, il faut consulter Maxime de Lescure. Le Château de la Malmaison.

(2) Duc de Luynes. Mémoires, XV, 47.

(3) M"« de Valdec, mère de M. de Lessart, ancien minisire de Louis XVI, massacré à Versailles en septembre 1792. (Voir Georges Moussoir, Le conventionnel Richaud, chap. IV.)

charmes de l'esprit et du caractère faisaient oublier (i) ». Un peu après, en 1764, la Malmaison devint la propriété de M™e Daguesseau qui la revendit en 1771 aux Le Coulteux. L'un des deux frères, Le Coulteux du Moley, y menait un train brillant, tandis que Le Coulteux de La Noraye, lié avec les Trudaine, avec André Chénier, avec Pastoret, vivait dans le proche voisinage, à Louveciennes. « Dans cet été de 1788, raconte M™e Vigée- Lebrun, j'allai passer quinze jours à la Malmaison qui appartenait alors à M™" la comtesse du Moley. M™» du Moley était une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas, mais elle comprenait celui des autres avec intelligence. Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la Malmaison, où je me trouvais heureuse de les rencontrer. M™" du Moley aimait beaucoup à se promener toute seule et j'étais parfaitement de son goût, en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je ne marchais jamais sans ma branche, mais si j'apercevais l'abbé Delille, je la jetais bien vite... En juin 178g, j'allais dîner à la Malmaison. J'y trouvai l'abbé Sieyès et plusieurs autres amateurs de la Révolution. M. du Moley hurlait contre les nobles. Chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer un bouleversement général. On eût dit un vrai club et ces conversations m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyès dit à je ne sais plus quelle personne : « En vérité, je crois que nous irons trop loin. « — Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin », dis-je à Mme du Moley qui aVait entendu l'abbé comme moi et qui s'attristait aussi de tant de présages funestes (2). »

C'est à la Malmaison que l'abbé Delille traduisit les Géorgîques (3) et pour une fête de M™« du Moley, il lui

(1) Marmontel. Mémoires, éd. Barrière, 99.

(2) M"»» Vigée-Lebrun. Souvenirs, 1, 172-173.

(3) Delort (Mes Voyages aux environs de Paris, 1821) donne une gravure représentant Delille assis dans une allée de la Malmaison, une lyre à ses pieds, dans une posture d'inspiré. Derrière lui, la poésie lyrique est figurée en costume de danseuse de l'Opéra s# dressant sur ses pointes.

adressait des vers où il faisait ainsi parler le dieu des ruisseaux :

Parmi les jeux que pour vous on apprête, Permettez, belle Eglé, que le dieu du ruisseau. Qui, charmé de baigner votre heureuse retraite. Vous voit rêver souvent au doux bruit de son eau,

Vienne s'unir à cette aimable fête.

C'est à vous que je dois le destin le plus beau : Mes ondes, avant vous, faibles, déshonorées. Sur un terrain fangeux se traînaient ignorées. C'est vous de qui les soins, par des trésors nouveaux,

Ont augmenté les trésors de ma source.

C'est vous qui, dans leur course,

Sans les gêner, avez guidé mes eaux.

Vous, de Marly naïades orgueilleuses.

Qu'en haut des monts vos eaux ambitieuses S'élèvent avec peine et fassent gémir l'air Du bruit affreux de leurs chaînes de fer!

Moi, dans ma course vagabonde, A son penchant j'abandonne mon onde ;

Que dans de pompeuses prisons Le marbre des bassins tienne vos eaux captives!

Entre des fleurs et des gazons

Je laisse errer mes ondes fugitives.

Allez baigner des rois le séjour enchanté; Moi j'arrose des lieux où se plaît la beauté. Là, prenant tour à tour vingt formes différentes. Mes flots se font un jeu d'exprimer dans leur cours. De la charmante Eglé les qualités brillantes. Ils savent toujours plaire en l'imitant toujours : La pureté de ces eaux transparentes D'un cœur plus pur encore peint la naïveté.

Le jet brillant des eaux bondissantes

De son esprit peint la vivacité.

Voit-on mes flots, au gré de la nature.

Suivre négligemment leur cours,

C'est l'image de ses discours

Qui nous plaisent sans imposture.

J'aime à répéter dans mes eaux L'azur des cieux, les fleurs de mon rivage

Et la verdure des berceaux, Mais j'aime cent fois mieux réjléchir son image (i).

(1) Cité par Maxime de Lescure, 19-20.

La Révolution devait bientôt imposer silence aux vers galants et aux plaisirs mondains. Malgré ses hurlements contre la noblesse, M. du Moley ne put éviter l'incarcération dans les cachots de la Terreur. Si son titre comtal n'était pas des plus authentiques, il avait à sa charge le crime impardonnable .d'être millionnaire et, même après Thermidor, il ne lui fut pas aisé de reconquérir sa liberté (i). Quand il rentra à la Malmaison, il n'était plus aussi fortuné, il n'était plus jeune et sa santé s'était altérée. Dans de pareilles conditions était-il bien sage, maintenant que les tempêtes étaient finies, de vouloir vivre dans l'oubli de la campagne? M. du Molev se préoccupa de réaliser, de liquider ses dettes pour vivre désormais à la capitale. Mais alors que tout était à vendre et que les acheteurs étaient infiniment moins nombreux que les occasions, il dut attendre pour réaliser ses désirs, et peut-être, serait-il resté longtemps encore propriétaire de la Malmaison, si un voisin complaisant n'avait dirigé, du côté de sa terre, les aspirations de la générale Bonaparte.

Née d'une famille de noblesse créole, Joséphine Tascher de la Pagerie avait épousé quelques années avant Alexandre de Beauharnais ^2). Beau soldat, beau danseur, le vicomte avait pris femme sans se soucier d'assumer à son égard des devoirs trop lourds et, bientôt, des griefs réciproques avaient amené entre les époux une séparation volontaire et extra-légale qui durait encore quand, à l'automne de 1793, la vicomtesse Joséphine s'était réfugiée à Croissy chez sa voisine de la rue Saint-Dominique, M™^ Hosten-Lamotte, née de Louvigny, créole de Sainte- Lucie. Ce fut durant ce séjour qu'elle fit la connaissance d'un ancien traitant, qui avait mis en terres la fortune ramassée par lui dans les fermes. Chanorier, ancien seigneur de Croissy, en avait été le premier maire et, quand il avait dû quitter la municipalité, il avait eu soin d'y placer ses créatures pour

(1) Archives nationales, F7 4656.

(2) Sur Joséphine la lecture s'impose des travaux de Frédéric Masson. Il y a également des traits intéressants dans Hortense de Beauharnais, par C. d'Arjuzon.

continuer sa bienfaisante influence (i). Le menuisier Cochard, agent national de la Commune, avec des allures rébarbatives, ne demandait pas mieux que de se montrer clément aux ci-devant. Eugène de Beauharnais travaillait dans ses ateliers comme apprenti (2), Hortense était petite main chez une couturière, sa bonne Lanoy, et moyennant ce travestissement en prolétaires des jeunes citoyens Beauharnais, il leur fut loisible d'attendre à peu près paisiblement l'heure de la liberté de Joséphine arrêtée avec son amie.

Protégée par le souvenir de son mari, général révolutionnaire guillotiné le 5 thermidor, qui passait au lendedemain de" la chute des Robespierri.stes pour une victime des Tyrans, défendue par Hoche avec qui elle avait flirté et par M""" Tallien, dont elle allait devenir l'amie, la veuve de Beauharnais reprit sa place à Croissy dans la petite société qui se groupait autour de Chanorier. Les Vergennes et M™" Campan en étaient les principaux ornements. Les Vergennes avaient passé toute la Terreur réfugiés chez Chanorier. Celle des filles de M^c de Vergennes, qui fut plus tard M""» de Rémusat, éiait de peu d'années l'aînée d'Hortense. « Je me souviens, a-t-elle écrit, qu'elle venait me rendre visite et, s'amusant à faire l'inventaire des quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir consistait à être maîtresse d'un tel trésor (3). » Joséphine vivait alors dans une pénurie singulière, se débattant contre les créanciers, faisant appel à la cavalerie et laissant s'entasser ses billets impayés chez tous les usuriers de la capitale (4). Cependant,

(1) Sur Chanorier, voir J.-Gh. Bonnet. Le village de Croissy-sur- Seine sous l'ancien régime ei pendant la Résolution, 1894.

(2) Quand, sous l'Empire, les amis de J.-B. Gocbard l'engageaient à se présenter à la Malmaison : « Bah ! répliquait-il, ils doivent savoir ce qu'ils ont à faire : ce n'est pas à moi à le leur rappeler. » Eugène ne pensait plus à la menuiserie : il oublia son ancien patron. (D'Arjuzon, Hortense de Beauharnais, 46.)

(3) Mine de Rémusat. Mémoires, I, 138.

(4) Le musée Carnavalet possède un billet de Joséphine protesté à cette époque.

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sur la fin de son séjour à Croissy, il y eut uhé éclaircie dans ses affaires. Quelqu'un était intervenu dans sa vie, prenant le reste du bail et les loyers en retard à sa charge, payant les réparations de son petit logis. Pasquier, qui s'était, lui aussi, réfugié à Croissy, note dans ses Mémoires les paniers de provision qui affluaient che2 Joséphine, sa voisine, les jours de visite d'un homme dont on parlait beaucoup, l'un des personnages les plus marquants d'alors, celui qui avait abattu Robespierre, celui qui devait sauver la Convention en vendémiaire, le futur directeur Barras. « Volaille, gibiers, fruits rares encombraient la cuisine. Nous étions alors à l'époque de la plus grande disette, et en même temps on manquait de casseroles, de verres et d'assiettes que l'on venait emprunter à notre chétif ménage (i). »

Ce règne du vicomte de Barras dura jusqu'à ce qu'après vendémiaire. Napoléon Buonaparte, le petit général corse, que le futur Directeur avait pris sous sa protection, ayant rencontré M""" de Beauharnais, ébloui à la fois par le nom qu'elle portait, l'extrême élégance de ses manières, son incontestable supériorité sur le cercle dans lequel elle se mouvait, s'éprit d'elle et sollicita l'honneur de lui donner son nom. Barras, qui, s'il faut l'en croire, voulait quelques mois auparavant lui faire épouser la vieille Montansier, n'eut pas de peine cette fois à le convaincre que Joséphine était une très grande dame. La créole intelligente, souple, mûrie par l'expérience et la misère soufferte, s'attacha à ce jeune officier qui n'avait pour lui que la cape et l'épée. Elle flatta son orgueil. Elle lui valut un commandement qui le mettait en vedette. Elle le persuada qu'elle était sa plu» belle conquête et, amoureux de cette femme qui était de six ans son aînée, Bonaparte s'accoutuma à joindre l'idée de son influence à tout ce qu'il lui arrivait d'heureux. Même sans l'aveuglement de l'amour, le futur vainqueur de l'Italie, le petit gentilhomme corse ignorant des choses de l'ancienne société, eûtpu s'illusionner et sur les Beauhar--

(1) Pasquier. Mémoires^ I, 118,

nais et sur les Tascher de la Pagerie. Qui donc eut pu lui . apprendre que si les uns étaient bien nés et bons gentilshommes, la petite créole, présentée à la Cour seulement en 1789, était à peine noble de « cette noblesse des Colonies que celle de l'Europe ne reconnaissait que lorsque la filiation était tellement positive qu'on ne pouvait la nier ». Parmi ses amies, une seule pouvait l'éclairer. C'était Mme de Permont née Commène (i). Mais il était en froid avec elle. Puis eût-elle parlé? Bonaparte, à la fois craignant et respectant le faubourg Saint-Germain en une candeur de parvenu, demeura longtemps persuadé que Joséphine était, selon son expression « un gros bonnet parmi tout ce monde-jà (2) ».

Ne faisait-il pas d'ailleurs le plus beau des mariages, celui que personne n'eût pu rêver pour lui ? Tous les amis de Joséphine ne lui déconseillaient-ils pas à elle une union pareille ? « Lorsque Bonaparte faisait la cour à M'"« de Beauharnais, raconte Bourrienne, ni l'un ni l'autre n'avaient de voiture. Un jour, ils allèrent ensemble chez le notaire Raguideau. M"^" de Beauharnais, qui avait une grande confiance en Raguideau, allait précisément chez lui ce jour-là pour lui faire part du parti qu'elle avait pris d'épouser le jeune général d'artillerie. Joséphine étant entrée seule dans le cabinet du notaire, Bonaparte resta à attendre dans l'étude où se tenaient les clercs. La porte du cabinet de Raguideau était mal fermée. Bonaparte l'entendit très distinctement qui faisait tous ses efforts pour détourner M^e de Beauharnais du mariage qu'elle allait contracter. « Vous avez le plus grand tort, lui disait-il, « vous vous en repentirez. Vous faites une folie. Vous allez « épouser un homhae qui n'a que la cape et l'épée (3). » Les frères de Bonaparte, peu enthousiastes plus tard de Joséphine, n'avaient alors guère voix au chapitre. Le seul, à qui son âge et sa situation permissent d'exprimer une

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 6-7.

(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 7.

(3) Bourrienne. Mémoires, éd. Garriier, III, 416.

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Opinion, Lucien, ne paraît avoir eu une influence quelconque sur la décision de Bonaparte. Le pis qu'il pensât de Joséphine était, d'ailleurs, qu'elle était insignifiante. « Elle avait, dit-il dans ses Mémoires, peu, fort peu d'esprit, point du tout de ce que l'on pourrait appeler de la beauté, mais certains souvenirs créoles dans les souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de sa toilette remédiaient asses bien à la clarté des lustres, tout enfin dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes d'attraction, partage de sa première jeunesse, et que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la beauté flétrie des femmes déjà sur le retour, a fort agréablement reproduits dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul. Dans les brillantes soirées du Directoire, où Barras m'avait fait l'honneur de m'admettre, c'est sous cet aspect que j'avais rencontré nombre de fois la citoyenne Beauharnais, avant que mon frère l'épousât et la vérité, c'est que jusqu'alors elle avait à peine attiré mes regards, tant elle me paraissait peu jeune et inférieure aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux Directeur et dont la belle Tallien était la véritable Galypso (i). »

Bonaparte, parti pour Nice le surlendemain du mariage, la situation de Joséphine, pendant cette première absence du général, était loin d'être brillante.

Dès fructidor an lll, la vicomtesse de Beauharnais avait amené à M'"'-" Campan, qui avait fondé quelques mois auparavant une maison d'éducation pour les jeunes filles, à Saint-Germain-en-Laye, sa fille Hortense qui fut, avec Antoinette, Eglé et Adèle Auguié, une des premières élèves du nouveau pensionnat. M™« Campan, complètement ruinée par la Révolution, ayant une vieille mère à soutenir, un mari malade à soigner et un fils de neuf ans à élever, tirait fort habilement parti des souvenirs de son passé de lectrice de la reine, pour donner de l'importance à Vlnsti-

^1) Cité par lung. Bonaparte et son temps, III, 120-121.

t6 LES JOURS DE LA MalMàISON

tution nationale de Saint-Germain (i). A côté de la pen*sion de jeunes demoiselles établie à l'ancien hôtel de Rohan, ci-devant rue des Ursulines, un Irlandais, Patrice Mac Dermott, en des jours plus heureux, précepteur du jeune Henri Campan, avait créé, dans l'ancien couvent des Ursulines, un pensionnat de jeunes gens sous le nom de Collège irlandais. Eugène de Beauharnais, qui avait alors quatorze ans, y fut reçu comme élève. Tant chez M"»"^ Campan que chez Mac Dermott, la pension des élèves était coûteuse. Mais M™« Campan, qui sentait d'où, venait le vent, se montrait accommodante sur les versements. Elle pontait sur l'avenir que se referaient les parents de ses élèves et M^^" de Beauharnais fut un des meilleurs atouts de son jeu. Quand, après un après-midi de congé passé à Paris, Hortense revint à Saint-Germain, toute chagrine à la pensée que sa mère allait épouser le général Bonaparte qui « lui faisait peur », M"»" Campan consola de son mieux la fillette. Elle en fut récompensée par le don d'une nouvelle élève. Caroline Bonaparte fit, quelques jours plus tard, son entrée à la pension de Saint- Germain et, comme cette fille de quinze ans n'était pas capable de suivre les cours qu'on faisait à des enfants de sept et huit ans, l'abbé Bertrand, un des auxiliaires de la directrice, se chargea de lui donner toutes les leçons en particulier. « Le général Bonaparte, raconte malicieusement M"" Pannelier, plus tard baronne Lambert, avait désiré que sa sœur apprît le dessin et la musique. Pour les arts également, personne ne fut plus mal organisé que Caroline ; elle les aimait beaucoup cependant, mais quand elle voulait chanter, il fallait se. sauver; quant au dessin, elle avait adopté le paysage, mais il lui était impossible de faire une maison droite. » A Hortense et à Caroline, Joséphine adjoignit bientôt sa nièce Emilie. C'était la fille de

(1) M™« Campan était secondée par M""* de la Gouttaye, religieuse de l'Enfant-Jésus, et l'abbé Bertrand, autrefois précepteur des enfants de M™* Pannelier. Elle ouvrit une chapelle en même temps que son institution et, comme on l'obligea de la fermer, M™» de la Gouttaye dirigea les catéchismes et les prières.

la marquise François de Beauhamais qui, complètement ruinée par la Révolution, ne pouvait subvenir aux dépenses , d'une éducation. « Elle vient, écrivait la mère reconnaissante à M°>« Renaudin, de la mettre dans la même pension que ma nièce. Elle pourra, grâce à sa tante, y acquérir les talents qui lui manquent. C'est pour moi un grand bonheurde lui devoir cette reconnaissance." Grâce à la bienveillance de M^'^Campan, qui se contentait de la mi-pension pour chacune des jeunes filles, cette généreuse intervention n'obérait les ressources de Joséphine que de I 200 francs par

an. C'était encore une lourde charge. Le général Bonaparte avait placé son frère Jérôme à la pension Mac Dermott. Pendant l'été de 1796, tandis que Bonaparte battait les Autrichiens en Italie, Jérôme et les enfants Beauhamais étaient donc en pension à Saint-Germain. Les jours de sortie, c'était M""' Voisin, femme de confiance de M™« Gampan, qui les accompagnait à Paris. Un jour, on voulut, pour terminer la fête, aller au spectacle. Mais, toutes les bourses, celle de Joséphine comprise, s'étant réunies, on était si à court d'argent qu'on fut obligé de

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Madame Bonaparte.

Portrait gravé par Bonneville.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

lo LES JOURS DE LA MALMAISON

monter au paradis (i). D'Italie, Bonaparte envoyait des , souvenirs, des parfums pour Hortense, des bijoux. « J'ai le mari le plus aimable qu'il soit possible de rencontrer, écrivait Joséphine à M™e Renaudin. Il écrit souvent à mes enfants, il les aime beaucoup. Il envoie à Hortense par M. Serbelloni une belle montre à répétition émaillée et entourée de perles fines, à Eugène une belle montre en or. » Bientôt Joséphine, appelée en Italie, allait s'installer à Milan, à Mombello, à Mantoue et, l'année suivante, Eugène était nommé sous-lieutenant et aide de camp du général Bonaparte.

Maintenant la fortune favorisait également Bonaparte et Beauharnais. Joséphine n'était pas la dernière à profiter des butins de guerre qu'on pouvait moissonner aux champs d'Italie. « A la première occasion, écrit-elle à Hortense, je t'enverrai un collier charmant d'après l'antique, les boucles d'oreilles pareilles et les bracelets. Applique-toi, je t'en prie, au dessin. Je t'en apporterai des plus beaux et des plus fameux maîtres. » En 1798, Bonaparte, revenu d'Italie après Gampo-Formio, s'était préoccupé d'un établissement stable en France pour y installer les siens. Il visita la Malmaison. Ce n'était pas un bien national, mais une terre patrimoniale. Il en fut bien aise et s'enquit du prix demandé par M. Le Gouteulx du Moley, mais bientôt, son départ pour l'Egypte interrompit, dès le début, les négociations et il fallut l'intervention de Chanorier pour mener, quelques mois plus tard, les choses à bonne fin.

Chanorier, désireux de fixer Joséphine à la Malmaison', se fit la cheville ouvrière de toute la combinaison. Le II ventôse an VII (i"- mars 1799) il écrivait à la générale Bonaparte : « J'ai passé ce matin, mon aimable voisine, quatre heures à la Malmaison et j'y ai trouvé M™« du Moley. Je vous demande toute votre attention pour la lecture de la longue épître que je vous écris. Je dois ne rien vous laisser ignorer de ce qui m'a été dit et de ce que j'ai vu, la détermination que vous avez à prendre étant impor^

(1) M"""* Campan. Journal anecdotique, 8. . »

LA CHATELAINE DE LA .MALMAISON IQ

tante. Si vous étiez aussi riche que le public le croit, je ne vous parlerais que des agréments de la plus jolie habitation que je connaisse, mais il faut que vous fassier une acquisition utile et celle de la Malmaison est telle. Cependant, si vous n'aviez pas, par votre riche mobilier, la perspective d'une jouissance de 20 à 25 000 francs de rente à joindre au revenu de la Malmaison, votre existence y serait gênée; il faut de l'aisance dans une belle habitation et les moyens d'y recevoir quelques amis. M""» du Moley a commencé par me faire voir une lettre par laquelle on lui propose de la Malmaison, sans les meubles, 200000 francs comptant et un domaine national de 1 1 000 francs de rente. J'ai répondu que, voulant payer des créanciers, un domaine à revendre ne pouvait lui convenir et je lui ai demandé son dernier mot « 3oo 000 francs, m'a-t-elle répondu. Le général Bona- « parte les a offerts au représentant Canteleux, mon parent, « qui est prêt à l'attester. Ce fut un mois après sa promenade < à la Malmaison ». J'ai répété que le général ne vous avait jamais parlé que d'une offre de 2 5oooo francs; mais qu'en supposant que depuis il en eût offert 3ooooo, les terres avaient baissé depuis ce temps-là et que je voudrais avoir à vous faire une proposition plus douce; que Sooooo pour la terre, environ 25 000 pour les meubles, i5ooo pour le mobilier rural, les denrées qui sont dans les greniers à acquérir, les frais de labour et de fumage à rembourser pour la prochaine récolte, dont vous aurez, il est vrai, la jouissance, et environ i5ooo francs pour les droits à payer à la Nation, vous constitueraient dans une mise de fonds d'environ 36oooo francs. J'ai donc prié M^"® du Moley de voir son mari qui était dans la maison, mais qui, n'aimant pas à traiter de la vente d'une terre qu'il a tant embellie et améliorée, l'avait priée de me recevoir, et de savoir son dernier mot. Elle a été le prendre et pendant ce temps-là, j'ai été, avec le concierge, voir toutes les propriétés.

« Une promenade de deux heures et une longue conversation m'ont procuré les détails suivants. Il est difficile de pouvoir dire quel serait le prix de ferme de la Malmaison. Depuis trente ans, cette terre est en régie et M. du Moley y

a fait tous les ans des constructions, des embellissements et des dépenses considérables. Il y a, dit-il, 38; arpents en froment, en vignes, en bois et en prairies. Les terres sont excellentes. On a fait, cette année, 120 pièces de vin qui se vend 5o francs. La maison de M. du Moley se compose de vingt-cinq individus ; tous les gens de la ferme vivent sans acheter. Les vaches, le.s cochons et une basse-cour énorme défrayent toute cette maison et sans la baisse des terres, la Malmaison devrait se vendre Sooooo francs. Voilà le langage du concierge, qui est tout triste de voir son maître forcé à vendre et dit que s'il veut qu'il aille le servir dans la propriété qu'il compte habiter, n'importe à quel prix, il le suivra.

« J'ai voulu, ne pouvant avoir rien de certain sur un revenu fixe, calculer le revenu de cette propriété d'une autre manière. J'ai vérifié qu'en l'an IV la contribution foncière s'élevait à 6q3i francs, ce qui supposait un revenu quatre fois plus fort de 27724 francs. Mais la moitié de cette année ayant été payée en papier, j'ai demandé les quittances de l"an V et ai constaté que, dans cette année où le papier n'avait pas cours, l'imposition avait été réduite à 4818 francs et en supposant l'imposition portée à la rigueur du quart, j'ai trouvé un revenu net, déduction faite de l'imposition de 14454 francs, mais des frais qui doivent avoir lieu et des gages payés me l'ont fait réduire à 1 2 000. Le concierge m'a dit qu'il y avait trois partis à prendre : celui de n'avoir qu'un seul fermier, ce qui serait le plus simple, celui de continuer à faire valoir et enfin celui d'affermer par deux ou trois arpents de terre, comme venait de faire un voisin qui avait loué les mêmes terres de 36 à 40, sur quoi il fallait déduire l'imposition qui était de 6 à 8 suivant la qualité de la terre, mais que les vignes et les prés se louaient mieux. D'après cet exposé, j'ai calculé qu'en se réservant le parc qui est de jb arpents, et dans lequel il y a bois, vignes et prés, il resterait 3 1 2 arpents à louer et qu'en ne les louant francs d'impôts que 3o francs, cela ferait 9 36o, qu'en ajoutant à ce revenu celui du parc que l'on estime à 6000, mais que je réduis à 3 000, cela

ferait un revenu de i 200. Voilà un aperçu qui est rassurant.

« J'ai rejoint M">« du Moley et elle m'a dit quel était le dernier mot de son mari, sur lequel il ne variera plus. Il veut 290000 francs pour le ci-devant château, les glaces qu'il estime 20000, le mobilier rural, 7 chevaux, 12 vaches, i5o moutons, des cochons et la basse-cour la mieux garnie en dindes, poules et pigeons. Voilà deux sacrifices obtenus, d'abord 10 000 et le mobilier rural qui vaut bien de 12 à i5ooo. M™« du Moley cédera les meubles selon Vestimation de deux tapissiers; elle sera partielle ou en masse, et elle fera connaître le peu d'objets qu'elle veut se réser\'er. Il sera fait, suivant l'usage, une estimation des frais de labour, de semence, de fumage faits pour la récolte prochaine. On y joindra l'impôt de Van VII et comme l'acquéreur jouira de la récolte, il paiera ces objets. On estimera aussi les grains, fourrages, pailles, vins du pays qui existent dans les greniers et caves et on ajoutera ce prix à celui de l'estimation des meubles que l'acquéreur paiera en même temps. Comme il est impossible à M. du Moley de recevoir avant le délai accordé par la loi des hypothèques, il désire qu'à partir dudit jour, qui est, je crois, dans le département de Seine-et-Oise, le 26 germinal, on lui paie i3oooo francs et 5oooo francs après. Ce qui ne porte pas les paiements à des époques plus éloignées que celles indiquées par vous. Madame. Le surplus sera payé un an après. Ces paiements seront imputés partie sur ce qui entrera dans le contrat, et partie sur les objets mobiliers qui ne doivent pas de droits à la Nation.

« Voilà, ma chère voisine, ce que veut M. du Moley. Si vous pouvez donner ce prix, M™« du Moley vous invite à voir sa maison et sa terre. Elle retourne demain à Paris et n'y reviendra que le 8, jour auquel elle serait charmée de vous recevoir. Mais si, ainsi que nous en avions le projet, vous vouliez y venir le 4 de cette décade ii), après-demain, la maison vous sera ouverte et peut-être verrez-vous plus à votre aise, la maîtresse de maison n'y étant pas. Ayez la

(1) C'est-à-dire le 14 ventôse, ou 3 mars 1799,

bonté de me répondre par le commissionnaire. C'est le fïls du menuisier Cochard, pour lequel vous aviez des bontés au temps heureux où nous vous possédions. Je vous prie de donner des ordres pour qu'on le fasse dîner, pendant que vous me répondrez. Dites-moi dans le cas où vous voudriez aller à la Malmaison, après-demain 4, à quelle heure je dois me trouver chez vous. En partant à dix heures, nous y serions à dix heures et demie et après avoir vu pendant trois heures le dedans et le dehors, nous pourrions revenir à Paris.

« Je dois vous dire que M. du Moley compte que son honnête et intelligent concierge le suivra dans sa retraite, mais j'ai obtenu qu'on vous le laisse jusqu'à la fin de l'été, époque où l'on peut donner à ferme, de sorte qu'il conduira tout jusqu'à cette époque, et, en vérité, je l'ai demandé parce que quelque homme que vous mettiez à la tête de cette régie, il n'y entendrait rien et si vous mettiez en ferme au mois de brumaire (Saint Martin v. s.), il faudrait le renvoyer, au lieu que ce concierge s'en ira tout naturellement, et que d'ici là personne ne peut vous donner de meilleures idées pour tirer partie de cette propriété. M. du Moley en a une que j'ai goûtée. Il y a trois grandes avenues bien tristes, bien droites qui environnent ce château. On en tirerait 4000 francs en les abattant. Gomme elles sont au milieu des terres, elles augmenteraient la culture et le revenu. Alors, on tracerait une avenue de peupliers qui partirait du chemin de Saint-Germain, tournerait dans le vallon et conduirait à la Maison. Je ne connais rien de si agréable que cette façon d'arriver. J'en ai vu un exemple à quelques lieues de Paris.

« Je dois vous dire que cette pauvre M"»*' du Moley a frissonné quand je lui ai dit que, lasse de Paris, si vous achetiez, il serait possible que vous y vinssiez quinze jours après. Elle comptait y rester une partie de l'été. Je dois vous dire aussi qu'elle et son mari occupent un charmant appartement à la ferme et séparé du château, dans lequel il y a, dit-on, vingt appartements. Elle m'a demandé si elle -vous gênerait en vous le demandant jusqu'en thermidor.

Elle serait là près de Paris et pourrait y aller faire ses affaires avant de se retirer dans sa retraite. Alors vous pourriez occuper le château le lendemain de votre acquisition et ce procédé vous attacherait encore plus le concierge dont vous avez besoin jusqu'au moment où vous ferez un bail.

« J'ai oublié de vous dire qu'on pouvait avoir à la Malmaison 3oo bêtes à laine et que cet objet bien conduit peut ajouter au revenu de la terre. La propriété est tout ce que j'ai vu de mieux dans le genre utile et agréable. Mais je le répète, avec son seul revenu, on sera gêné parce que la maison est grande et la ferme superbe. Ce dernier objet est étonnant. Si vous vous décidez, M. du Moley vous prie de n'en pas parler jusqu'à la signature. Je vous invite aussi à ne mener à la Malmaison que votre charmante enfant. N'oubliez pas de me mander à quelle heure vous me voulez le 4. J'irai coucher à Paris. Voici une épître éternelle, mais j'ai dû tout vous dire. Gardez-la et vous me la rendrez après-demain, car elle me rappellera tous les engagements pris par M. du ^ Moley. Adieu, mon aimable voisine, combien je serai heureux si cette acquisition, en offrant des objets d'utilité, répand quelque charme sur votre vie. (i) »

Joséphine, qui avait songé d'abord à acheter à Croissy la propriété de M. du Croiseul, gendre de son amie, Mme Hosten, et qui, par ses lenteurs, l'avait laissé échapper, accepta sur-le-champ la proposition de Chanorier d'aller visiter avec lui la Malmaison. Mais à Hortense, elle adjoignit son professeur de dessin, Isabey, dont elle était bien aise d'avoir les avis. L'opinion d'Isabey fut favorable, malgré l'état de ruine du domaine. < Le château, dira-t-il plus tard dans ses Souvenirs, était loin de réunir les conditions d'élégance et de confortable que pouvait désirer la femme du général Bonaparte. Les pièces étaient à peine meublées et les murs dans un état de délabrement déplorable. » Mais, au lendemain de l'orage révolutionnaire,

(1) Bib. Nat. Fd. fs. 12763.

n'en était-il pas ainsi pour la plupart des grands domaines? Il y avait là du moins de beaux restes, d'intéressantes épaves du passé et Isabey pensa sans doute que la générale Bonaparte pourrait, avec des sacrifices d'argent, tirer bon parti, au point de vue de l'agrément, de ce que Ghanorier envisageait surtout comme une propriété de rapport.

« La Malmaison, écrit de son côté la duchesse d'Abrantès, la Malmaison, propriété d'une famille riche, aimant à tenir un grand éclat et mettant de l'orgueil à imiter les Anglais dans leurs coutumes de châteaux, la Malmaison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit M"»" Bonaparte, une délicieuse demeure. Le château, sans être aussi grand que celui de Petit-Bourg ou de Méréville, l'était autant que celui de Morfontaine et d'Ermenonville. Seulement le bout des deux ailes s'avançant sur la cour n'existait pas. Le parc était délicieusement distribué malgré sa proximité de la montagne assez aride qui se trouve sur la gauche. Rien n'était plus frais, plus vert, plus ombragé que toute la partie bordant la route et le champ dont le parc était séparé par un saut de loup. Le voisinage de la rivière, bien que le parc soit plus haut que la route et la berge, donnait toujours par sa communication une fraîcheur salutaire aux plantes et aux arbres et la végétation était plus belle dans cette portion du village de Rueil que dans la partie supérieure (i). » Joséphine fut ravie par le paysage, ravie aussi par l'idée d'être châtelaine. Depuis qu'elle avait quitté les habitations de la Martinique, elle n'avait jamais habité que des campagnes qui n'étaient pas à elle. L'acquisition fut bien vite résolue et le contrat signé le 1 1 avril.

Tandis que les du Moley continuaient, pendant l'été, à habiter la ferme, Joséphine s'installait à la Malmaison, mais elle n'était pas seule. Elle avait avec elle celui que les bons paysans de Rueil prenaient pour un frère tendrement aimé, le citoyen Charles. Le citoyen Charles, engagé dans les guides à cheval à Besançon, dans les premiers temps de la Révolution était parvenu au grade de capitaine

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, éd. Garnier, III, 266.

20 LES JOURS DE LA MALMAlbON

et d'aide de camp dutgënéral Leclerc, à l'époque où Joséphine était arrivée en Italie. Logée au palais Serbélloni à Milan, elle y tenait déjà état de souveraine. « M. Charles, raconte la duchesse d'Abrantès, lui fut présenté comme tous les officiers de l'armée. Étant attaché au beau-frère du général Bonaparte, il demandait et obtint plus d'attention que les autres. Le général en chef sans ce&se absent, soit qu'il fut à Milan, soit qu'il fut en tournée, ne voyait et n'entendait alors que ce qui lui arrivait immédiatement sous les yeux ou dans les oreilles. Mais sa sœur, Ml"" Leclerc, était inoccupée, et, comme ce fut de tout temps une personne très laborieuse, elle voulut à sa manière prendre quelque occupation et celle d'observer la conduite d'une belle-sœur qu'elle détestait, en était une comme une autre. Elle ne fut donc pas très longtemps à s'apercevoir que M. Charles et M.""" Bonaparte étaient fort liés ensemble, et que cette liaison, qui pouvait et qui même, bien sûrement, n'était pas autre chose qu'une tendre amitié, les occupait beaucoup. M. Charles était charmant alors. Il avait de beaux habits de hussard, bien chamarrés d'or, tenus avec beaucoup d'élégance, car il était soigneux comme les Dauphinois et, comme eux, avait la volonté d'être bien. Il déjeunait au palais Serbélloni, aussitôt que Napoléon partait pour quelque ville environnante. Alors c'était un vrai bonheur dans cette relation toute amicale. M™" Bonaparte lui était attachée avec l'intérêt le plus vif. C'était une chose qui n'était inconnue de personne de l'armée et dans la ville de Milan. Toujours est-il qu'au quartier général de l'armée d'Italie le bruit courut tout à coup que le général en chef avait fait arrêter M. Charles et qu'ensuite de cette arrestation, il serait fusillé. M. Leclerc, qui, comme on le sait, était la bonté même, me disait à son retour à Paris : « Enfin imagine, Laurette, que ma bellesœur a failli en mourir de chagrin et certainement, on ne meurt pas de chagrin de quitter ses amis. Il faut qu'il y ait plus que de l'amitié là-dedans ! (i) » Revenu à Paris, car il

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, III, 204-206.

fut forcé de quitter Tarmée d'Italie, M. Charles se trouva attaché à l'entreprise de vivres de la compagiiie Bodin. C'était M»""^ Bonaparte qui lui avait fait obtenir un intérêt dans cette affaire. Il tenait un fort bon état de maison. Il allait dans le monde financier, qui était le seul à cette époque qui reçut d'une manière régulière, lorsque M™« Bonaparte revint d'Italie et que son mari partit pour l'Egypte. Il était petit mais bien fait: sa peau était fort brune, ses cheveux d'un noir de jais, ses dents et ses yeux passables, ses pieds et ses mains fort petits et comme il faut. Il avait de l'esprit, mais un genre d'esprit qui n'aurait peut-être pas convenu à tout le monde. Il s'exprimait, par exemple, toujours en calembours. Il faisait le polichinelle en parlant. Il était ce qu'on appelle un drôle de garçon. Il faisait rire (i) ». Joséphine trouva donc charmante, cette installation à la Malmaison avec un compagnon d'humeur aussi gaie. M. Charles habitait tout à fait en maître la maison de campagne, critiquant les cultures, indiquant cent améliorations avec d'autant moins de gêne qu'il n'avait nul souci de la carte à payer.

Jolie et agréable à cause de ses environs, la Malmaison était, en fait, une habitation tout à fait incommode et de plus très malsaine. « M^e Bonaparte, raconte la duchesse d'Abrantès, avait fait cette acquisition comme une enfant qui achète une poupée qui lui plaîl sans savoir si elle s'en amusera longtemps (2). » Bonaparte, en s'embarquant à Toulon, avait laissé beaucoup d'argent à sa disposition et elle ne savait pointasse; compter pour prévoir qu'elle arriverait au fond de sa bourse. Les de Vergennes l'avait retrouvée à Croissy, che:: Chanorier. Mère et fille passaient l'été che; leur vieil ami. « M™" Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, rapporte M™*' Rémusat, qu'elle lui livra un grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères, enfin sur tout un monde qui

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 207-212.

(2) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 209,

nous était absolument étranger. On croyait Bonaparte perdu pour la France. On négligeait sa femme; ma mère eut pitié d'elle. Nous lui donnâmes quelques soirées... Ce fut à la Malmaison que M"»" Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient son écrin digne déjà de figurer dans les Mille et une nuits et qui, pourtant, devait encore tant s'augmenter. L'Italie envahie et reconnaissante avait concouru à toutes ces richesses, et particulièrement le Pape, touché des égards que lui témoigna le vainqueur en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil butin. A côté de toutes ces richesses, M"»" Bonaparte manquait souvent des moyens de payer ses moindres dépenses et, pour se tirer d'affaire, elle cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de cette époque et se compromettait par d'imprudentes relations (i). »

Au moment où elle ne comptait plus sur le retour de son mari, ne fut-elle pas sur le point de donner sa fille au fils du Directeur Rewbel? Fort heureusement, Hortense n'y voulut point consentir et sa résistance rompit un projet de mariage dont l'exécution eut certainement déplu à Bonaparte (2).

Les gaspillages de Joséphine à la Malmaison avaient eu pour contre-partie quelques améliorations réelles. Elle avait fort heureusement sollicité, à côté des conseils d'Isabey, ceux d'Alexandre Lenoir qui s'était préoccupé des meilleurs moyens de tirer parti du parc. Il n'était pas grand, mais c'était, à proprement parler, un joli jardin anglais. « Sur un rocher d'où l'eau semblait sortir, raconte Lenoir, je fis construire un temple dans le goût antique, dont le porche était orné de quatre colonnes ioniques de

(1) Mémoires de M^» de Rémusat, I, 145-146.

(2) Mémoires de itf"»» de Rémusat, l, 147.

marbre rouge de huit pieds de haut. Je procurai aussi un Saint François en habit de capucin, par Germain Pilon, pour être placé dans une grotte ainsi qu'un bas-relief funéraire sculpté en marbre, par Girardon, afin qu'il y eut dans le parc un tombeau selon l'ordonnance d'un jardin anglais. Ce n'est pas tout.

Une grande pièce d'eau, dessinée en forme de miroir, était au sommet d'une colline à la gauche du parc. Je l'ornai de deux colonnes rostrales de quatorze pieds sculptés en marbre sarancolin provenant du château de Richelieu en Poitou: au centre, je plaçai une statue colossale de Neptune, par Puget, achetée à la vente de l'amateur Donjeux. Je fis venir de Metz la façade d'une chapelle gothique des J grands Carmes, de trente-six pieds de haut, sculptée à jour et d'une légèreté extraordinaire, elle devait être placée sur le penchant d'une autre colline légèrement boisée, située près du château. Elle aurait été vue de la bibliothèque. Pendant le séjour du général Bonaparte en Egypte, je fis placer à la porte du château, donnant sur le parc et en tête du pont-levis, deux obélisques

Madame Bonaparte.

Portrait dessiné par Isabey, gravé par Wahvert.

(Bililiothèque Nationale. Estampes.)

3o LES JOURS DE LA MALMAISON

de quatorze pieds, en marbre rouge du Gizeh, ornés d'hiéroglyphes dorés, que je m'étais procurés au château de Richelieu, où ils me furent vendus avec d'autres antiquités par M. Bontron qui en est encore le propriétaire. C'est une surprise que moi et M""" Bonaparte avions l'intention de procurer au général à son retour en France (i). » Mais Bonaparte reviendrait-il?

Le 10 octobre 1799, à un dîner chez le directeur Gohier au Luxembourg, Joséphine apprenait le débarquement du général à Fréjus. Elle n'avait pas, à proprement parler, la conscience en repos. Quand Murât lui avait apporté, au lendemain de Lodi, une de ces lettres où Bonaparte la pressait de le rejoindre dans son camp, elle s'était amusée à lire à Arnault les passages passionnés dans lesquels- le jaloux semblait repousser les inquiétudes qui le tourmentaient visiblement. < S'il était vrai pourtant! Grains lej poignard d'Othello! » zézayait-elle, en imitant l'accent corse. « Il est drôle, ce Bonaparte! » disait-elle en souriant à Arnault (2). Mais cette fois, elle ne souriait plus, l'heure était grave. Bonaparte avait débarqué sans lui envoyer un salut de retour. Impatiente de le revoir, impatiente de s'expliquer et de se défendre, elle prit en poste la route de Lyon. C'était une nouvelle faute. Tandis qu'elle traversait la Bourgogne, Bonaparte, accompagné d'Eugène, arrivait par le Bourbonnais à Paris. Il trouvait vide l'hôtel de la rue de la Victoire et bientôt M^e Lœtitia, M™" Bacciochi, Mme Leclerc, Lucien, Joseph, tout le clan des Bonaparte, entouraient le général, lui disaient combien Joséphine s'était compromise durant son absence et qu'un divorce seul pouvait mettre fin aux bruits fâcheux qui avaient couru, sur le beau Charles. Bientôt, Bonaparte circonvenu, irrité, s'était prononcé pour la vengeance, pour le châtiment de l'infidèle. Vainement, Joséphine revenue en hâte à Paris, accourue rue de la Victoire, avait-elle, une nuit entière, supplié Bonaparte, enfermé dans ses appartements, de la

(1) Cité par Jacquin et Duesberg. La Malmaison, 254.

(2) Arnault. Souvenirs d'un sexagénaire, II, i91.

recevoir. Tout semblait perdu pour elle. Le divorce n'était- il pas la ruine, l'engloutissement final sous la vague des dettes? Après les mortelles angoisses de la nuit, au matin, la femme impuissante eut une inspiration sauveuse. La maîtfesâe se déclare vaincue, mais elle fait appel à ses enfants. C'est aux prières d'Hortense, aux instances d'Eugène qu'elle devra son salut. A leur intervention, le vainqueur de Tltalie et de VÉgypte n'a su résister. Leurs larmes ont gagné la cause de Joséphine et, après une étreinte de réconciliation, le général se reprend à ses rêves d'ambition et prépare la journée décisive du i8 Brumaire (i).

(1) Charles demeura cependant le cauchemar de Napoléon. Sous l'Empire, un matin, il était sorti avec Duroc pour aller voir les travaux du pont d'Austerlitz. Il donnait le bras à Duroc. Tout à coup un cabriolet, qui allait fort rapidement, passe sur le boulevard. Duroc sent l'Empereur lui presser, le bras et s'appuyer sur lui de tout le poids de son corps. Il élait fort pâle. Duroc pousse un- cri, mais l'Empereur lui impose silence : « Ce n'est rien, tais-toi I » lui dit-il. Charles venait de passer dans son cabriolet.

Les débuts de la Coup consulaire.

'ÉTAIT le soir de Brumaire. Les Permon, M'"« Lîctitia et M"'" Leclerc étaient au théâtre. Le spectacle se terminait par L'Auteur de son ménage. « Nous étions assez calmes, rapporte la duchesse d'Abrantès, et même un peu gais, car rien ne nous était parvenu. Albert (de Permon) était sorti plusieurs fois et avait parcouru le foyer et les corridors, sans rien apprendre de nouveau. Nous nous disposions à écouter la dernière pièce, lorsque le rideau se lève avant le moment, et Facteur, qui devait remplir le principal rôle, s'avançant sur le devant de la scène, dit au public : « Citoyens, une révolution vient d'avoir lieu à Saint-Cloud. Le Général a eu le bonheur d'échapper au poignard du représentant Arena et de ses complices. Les assassins sont arrêtés. » Au moment où le mot : « a eu le bonheur d'échapper au poignard » fut prononcé, un cri perçant retentit dans la salle. Il partait de notre loge. C'était Mni" Leclerc qui l'avait jeté. Elle sanglotait et ne pouvait pleurer. Ses nerfs, horriblement contractés, lui causaient des convulsions tellement fortes qu'Albert commençait à ne pouvoir la contenir. M™» Laetitia était pâle comme une statue de marbre ; mais, quels que fussent les déchirements de son cœur, on n'en voyait d'autres traces sur son visage, encore si beau à cette époque, qu'une légère contraction autour des lèvres. Se penchant sur sa fille, elle prit ses mains, les serra fortement et dit d'une voix sévère : « Paulette, pourquoi cet éclat? Tais-toi. N'astu pas entendu qu'il n'est rien arrivé à ton frère? Silence donc, et lève-toi. Il faut aller chercher des nouvelles. » Nous arrivâmes rue Chantereine, mais il fut d'abord impossible d'approcher de la maison. C'était une confusion à rendre sourd, par le fracas que faisaient les cochers en

criant et en jurant; des hommes à cheval arrivant au galop et culbutant tous ceux qui se trouvaient devant eux; des gens à pied, les uns demandant des nouvelles, les autres criant qu'ils en apportaient. Et tout ce fracas, ce tumulte, au milieu d'une nuit de novembre sombre et froide... Quelques hommes de la bonne compagnie étaient parmi eux, pour apprendre quelque chose, car on racontait

Charles François Le Brun.

Troisième consul de la République Française,

plus tard duc de Plaisance.

Portrait non signé. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

d'étranges événements qui, du reste, devaient bientôt se réaliser. Dans le nombre de ces curieux malveillants, se trouvait Hippolyte de R*** (i), l'un des habitués les plus intimes du salon de ma mère. Il reconnut notre voiture et ne voyant pas quelles étaient les personnes qui étaient avec nous : « Eh bien! s'écria-t-il, voilà de la belle besogne!... Votre ami Lucien, Mademoiselle Laure, poursuivit-il en

(1) Sans doute Hippolyte de Raray. (Voir notre ouvrage Aventuriers révolutionnaires.)

s'adressant à moi qu'il voyait contre la portière, avec tout son républicanisme et sa colère contre notre club de Glichy, vient de faire un roi de son frère le caporal. » Mm« L;etitia envoya Albert pour savoir si le général Bonaparte était revenu de Saint-Cloud. Au moment où mon frère descendait de voiture, un officier entrait au galop dans la cour, suivi de deux ordonnances. Les lumières du vestibule nous le montrèrent, et nous reconnûmes M. de Geouffre, mon beau-frère, qui, dans cette journée, avait été l'aide de camp de Lucien. « Tout va bien! » nous criat-il du plus loin qu'il nous vit et il nous raconta les événements miraculeux de la journée. Tout était fini. Il y avait une commission consulaire, dont deux membres du Directoire faisaient partie et le général Bonaparte était le troisième. « Voilà un brochet qui mangera les deux autres poissons! » dit ma mère. « Oh! Panoria ! » répondit M™« Lœtitia avec un accent de reproche, car, à cette époque, elle croyait au républicanisme de son fils (i). » Le lendemain, les trois consuls étaient logés au Luxembourg. M™*= Bonaparte demeurait la seule reine de la mode et quelques semaines plus tard, son trône se trouvait transporté aux Tuileries. C'était le 3o pluviôse. Lorsqu'au matin Bonaparte s'éveilla, sa première parole fut : « Nous allons donc aujourd'hui coucher aux Tuileries. » Et il répétait ce mot avec une sorte de joie en embrassant Joséphine (2). Le transfert du nouveau gouvernement au palais des Rois eut lieu avec tout le faste que permettait le régime. On voulait certes une sorte de représentation, mais comme les directeurs avaient réservé pour eux tous les avantages de l'étiquette (3), aucun des corps de l'État n'avait ce qui lui était nécessaire. « On vit donc, raconte malicieusement

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 22-27.

(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 13.

(3) Les Consuls venaient ,1e 13 nivôse, d'arrêter leurs costumes comme suit : grand coitume : habit de velours blanc, brodé en or, pantalon bleu et bottines brodées en or; petit costume : habit de velours bleu orné d'une riche broderie d'or, pantalon blanc, bottines brodées. {Journal de Paris 14 nivôse an VIII.)

LES DKBr:TS DE LA COLR CONSULAIRE 35

la duchesse d'Abrantès, le Conseil d'État aller dans des fiacres, dont les numéros étaient cachés par des papiers de la couleur de la caisse... Les ministres seuls avaient des voitures et une manière de livrée... La véritable splendeur du cortège, c'étaient les troupes. On y admirait surtout, la beauté du régiment des Guides ou chasseurs de la Garde, commandés par Bessières et Eugène, ce régiment, dont le Premier Consul affectionnait tant l'uniforme. La voiture du Premier Consul était simple, mais attelée de six chevaux blancs magnifiques. Ces chevaux rappelaient un beau souvenir. Ils avaient été donnés par Vempereur d'Autriche au général Bonaparte, après le traité de Campo-F"ormio. Le Premier Consul était dans le fond de la voiture à droite ; sur le devant était le troisième consul Lebrun; Cambacérès, comme second consul, était à côté du général Bonaparte. Quant à M"<^ Bonaparte, elle était venue aux Tuileries avant le cortège. Il n'y avait encore pour elle aucune ombre de royauté. Elle s'y était donc rendu avec M"« de Beauharnais, M™« de Lavalette, M"»» Murât, qui était déjà mariée, mais seulement depuis quelques jours, et quelques autres femmes fort élégamment parées. Elle alla se mettre aux fenêtres de l'appartement du consul Lebrun, dans le pavillon de Flore (i). » Les troupes se mirent en bataille, lorsqu'elles furent arrivées dans la cour. Dès que sa voiture fut arrêtée, le Premier Consul en descendit rapidement et sauta plutôt qu'il ne monta à cheval, car alors, il était jeune et leste. Le Carrousel était couvert d'un peuple immense criant : < Vive le Premier Consul ! Vive le général Bonaparte ! » Aux fenêtres des maisons du Carrousel et du Louvre, on voyait une foule de femmes élégamment parées portant le costume grec qui était alors à la mode. Au moment où le Premier Consul vit passer devant lui les drapeaux de plusieurs demi-brigades, on remarqua que le porte-drapeau de la 43« ne portait qu'un simple bâton, surmonté de quelques lambeaux criblés et mutilés par les balles et noircis par la fumée de la poudre. En l'aperce-

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paria, \, 14-16.

vant au moment du salut, Bonaparte se découvrit et s'inclina profondément avec une émotion visible. Les drapeaux de la 3o« et de la 96" demi-brigade étaient dans le même état. L'émotion de Bonaparte fut contagieuse. Le peuple la vit et la comprit. Alors ce ne furent plus seulement des cris animés de : « Vive le Premier Consul » ; ce fut une explosion d'amour et de délire (i). « Le jour de cette revue, M""» Bonaparte, rapporte la duchesse d'Abrantès, était rayonnante de beauté, ainsi qu'Hortense qui était vraiment charmante à cette époque de sa vie, avec sa taille élancée, ses beaux cheveux blonds, ses grands et doux yeux bleus et sa grâce toute créole et toute française à la fois. Aux fenêtres de Lebrun, elles étaient toutes deux entourées d'une espèce de Cour qu'il n'avait pas fallu longtemps pour former (2) ».

Ce fut un des premiers soucis de Bonaparte de faire revivre cette belle société qui avait porté jadis le renom de la France dans les pays les plus lointains. « Bonaparte, note la duchesse d'Abrantès, comprit que ce qu'on appelait alors l'ancien régime, pouvait seul apprendre aux siens, ces belles manières et cette courtoisie si nécessaire à la vie habituelle, même la plus simple... Ce fut à cette époque du Consulat qu'il conçut et mit en œuvre son système de fusion et les Tuileries devinrent un lieu de réunion, non seulement dans le salon de M«ie Bonaparte, mais dans les grands appartements du Premier Consul. Il y eut d'abord un grand mélange. On ignorait encore ce, qu'on demanderait. On voulait ensuite connaître de près cet homme qui préludait à la souveraineté par une vie complète de gloire à trente ans, et qui paraissait devoir dominer toutes les renommées passées et faire pâlir à côté de lui tous les concurrents du pouvoir. Ne repoussant personne, accueillant tous les partis, quelle méfiance qu'il eut de celui de Clichy et de celui du Manège, Bonaparte entra avec assurance dans l'arène où personne au reste, n'osa descendre

(1) Duchesse d'Abi-antès. Salons de Paris, V, 16-19.

(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 30.

pour lui disputer un prix que Von, jugeait bien ne pouvoir être obtenu que par lui (i). »

Quand il s'agissait de parader, de recevoir et de dépenser, Joséphine était dans son élément. Comme elle ignorait la valeur de l'argent, elle ne songeait à se refuser aucune fantaisie. Hérons de I 800 francs, aigrettes (cela s'appelle alors des esprits) de 800 .francs, elle se fait livrer jusqu'à trente-huit chapeaux en un mois.

Ses toilettes sont sans cesse variées. Tantôt c'est une robe de crêpe blanc semé de feuilles de roses, tantôt une robe de tulle blanc sur laquelle s'est abattue une pluie

de petites plumes multicolores de toucan, chacune retenue par une perle. Duplan, inimitable coiffeur, crée pour elle ses chefs-d'œuvre. Une guirlande de plumes vertes, blanches, rouges, vertes et jaunes de toucan, qu'il lui pose sur la tête, est célèbre et fait la loi dans les salons de Paris. A la collection de perles et de bijoux, qu'elle faisait jadis miroiter

Madame Talleyrand.

Portrait par Isabey, gravé par Schmit (1821).

Lithographie de G. Eagelmann.

(CEuvres d'Isabey.)

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 4-5.

SOUS les yeux éblouis des dames de Vergennes, Joséphine ajoute un véritable magasin d'écharpes orientales, de châles de Cachemire, de Perse, du Levant et elle tire parti, comme pas une autre femme d'alors, de ces étoffes aux chatoyantes couleurs. Les fournisseurs s'empressent aux Tuileries. Despaux et Leroy y apportent leurs chapeaux, Raimbaud et Germont leurs robes, Lolive et de Beuvry leurs modèles de lingerie. La vieille Rose Berlin, que la Révolution a ruinée, que le changement du goût a démodée, rêve pour cette nouvelle cliente des tabliers-fichus d'un goût unique, garnis tout autour d'une jolie dentelle et qui ne coûtent que cinq louis.

Du jour au lendemain, Hortense, elle aussi, est devenue une jeune fille en vue. Mais Hortense a plus d'ordre que Joséphine et puis, un sage mentor veille sur elle. M"^*' Campan, l'ancienne lectrice de Marie-Antoinette, devenue institutrice sur ces vieux jours, a senti se développer en elle une âme d'éducatrice. Guider Hortense et par elle Joséphine, faire de ces élèves souples, dans la mesure où cela ne peut déplaire à Bonaparte, des restauratrices du goût, de l'étiquette et du luxe de l'ancienne Cour, telle est la tâche qu'elle se plaît à assumer et qu'elle sera merveilleusement propre à mener à bonne fin. Elle s'est, à l'avance, préparée à cette tâche en persuadant à Hortense que personne mieux qu'elle n'est destiné, par son éducation et par sa connaissance de l'ancienne société, à jouer dans la nouvelle le rôle d'un moniteur et d'un arbitre du goût. A son école, M'i" de Beauharnais n'a qu'à gagner. D'ailleurs, M"'** Campan s'insinue avec une habileté, dans laquelle le tact le plus raffiné amalgame tour à tour la louange délicate et le blâme affectueux. 11 n'est pas un de ces petits billets qu'elle adresse à son ancienne élève où elle ne glisse, avec plus ou moins de morale, quelques conseils utiles pour débuter dans le monde, et surtout et toujours la recommandation de se montrer reconnaissante des soins qui ont été donnés à son éducation et de garder le souvenir des maîtres qui y ont participé. Tous ont besoin d'être poussés. « Grasset est venu hier, écrit-elle le i6 frimaire an VHI à

LKS DIÎBUTS DE LA COUR CONSLLAiRt: Sq

Hortcnse. Si votre maman se donne quelquefois de la musique, n'oubliez pas, petite bonne, que Grasset est un des meilleurs violons de Paris et que, vous ayant donné des soins, c'est un devoir de le préférer. On vous saura un gré infini de cette attention (i). » Et une autre fois : t Faitesmoi, je vous prie, un beau dessin d'un des mamelucks du Premier Consul (2). Isabey vous donnera des conseils. Ce sera le premier, le seul ouvrage que j'aurai de mon Hortense. » La jeune fille ne demande pas mieux que d'envo^'er à Saint-Germain un dessin que tout le monde admirera. Mais si Isabey donne des leçons, ne faudra-t-il pas lui offrir un cachet? « Ne donne- point de cachets à Isabey, réplique M™* Campan. Il ne tient qu'à l'avantage d'aller che- vous et d'y avoir libre accès. Par la suite, vous verrez ou, si vous le permettez, nous verrons ce que vous avez à faire. Mais cela n'est pas pressé (3). »

Avoir élevé Hortense, Caroline, c'est déjà pour M™^ Campan la meilleure des publicités que puisse rêver son Institution nationale. De tous les coins de la France, on lui amène des élèves. Son intimité avec les Tuileries est la confirmation de la légende qui voit en elle la confidente de Marie-Antoinette. La lectrice de l'ancien régime est l'oracle du nouveau. Aussi M°»e Campan redouble-t-elle d'attentions et de vigilance. Elle est le véritable directeur de conscience d'Hortense. < Vivant à Paris dans le tourbillon du monde, lui écrit-elle, on ne peut disposer que de sa matinée, mais tâchez d'obtenir qu'elle soit à vous. Levezvous à neuf heures les jours ordinaires et à onze les jours où on a dansé. Pour cela, il faudrait être couchée à minuit et à deux heures, les jours de bal. Il vous resterait neuf heures de sommeil; c'est tout ce qu'il faut pour se bien

(1) M™« Campan. Correspondance, I, 19.

(2) Hortense fit le portrait du fameux Roustan. Quand il posait, il avait envie de dormir. « Ne dormez pas, Roustan, lui disait Hortense. Je vais te chanter de jolis couplets. » {^Mémoires de Roustan. Revue rétrospective, 1888.)

(3) Le groupement des maîtres, qui attendent, sous ane forme autre que le cachet, la rétribution de leurs soins, parait indéniable quand on lit la correspondance de M"" Campan.

4ô LES JOURS DE LA MALMAISON

reposer et retrouver sa fraîcheur. Tâches aussi, sous prétexte de santé, de refuser souvent des bals. N'allez point user vos succès dans le monde. Il y a là pour vous un très grand danger. » Nul ne rappellera avec un à-propos plus adroit à Hortense que tout son avenir dépend de Bonaparte, que c'est à son beau-père qu'il faut plaire par les qualités sérieur.es qu'il estime en elle. « Plus votre conduite sera régulière, écrit M"'" Campan, plus sa bonne opinion croîtra. Vous ne deves paraître partout qu'avec votre mère, car la réputation des femmes, avec lesquelles on vous verra, va influer sur la vôtre (i). Garde- donc vos courses de jeune personne pour la Malmaison, quand vous y serez, ou pour Saint-Germain, lorsque j'aurai le bonheur de vous y voir. Mais où vous êtes, ne perdez pas un instant de vue les convenances et les yeux des l^arisiens. » Qu'Hortense ne s'avise point de s'abandonner, à l'exemple de sa mère, aux caprices des couturières. « En dépit de la mode et de M"'" Germont, lui prescrit M"'« Campan, ne portez pas les manches courtes, comme les autres. On peut bien rester à trois doigts de la mode sans paraître gothique et cette décence sera remarquée. » Hortense s'habille donc avec une simplicité exquise, portant la jupe blanche sans traîne et le court péplum de couleur. M'"« Germont doit en passer par ses goûts qui sont ceux de M"»' Campan. Reste le linge dans lequel Hortense apporte un luxe de créole. Sa beauté du diable, alors en plein épanouissement, n'a nul besoin de tout le luxe de fanfreluches qu'inventent pour elle M"<^ Lolive et M"'" de Beuvry. De taille moyenne, on la croyait grande tant elle portait droite sa tête et dressait son corps souple et onduleux à la fois. Ses traits pouvaient passer pour irréguliers, mais des yeux bleus, d'une douceur pénétrante éclairaient délicieusement sa petite figure rose et blanche qu'encadrait la mousse légère de ses boucles blondes. Puis, elle était la « personne à la mode », comme on disait alors, et Paris est toujours indulgent pour les

(1) Dans sa terreur de voir Hortense saisie par le tourbillon du inonde, M"*"' Campan s'en prend même à Joséphine qui l'y « entraîne par le plaisir bien naturel de l'avoir avec elle ».

gens à la mode. D'ailleurs, entre les deux reines des Tuileries, la mère et la fille, Hortense est alors celle qui vaut le plus intellectuellement.

Joséphine, arrivée en France après sa libre jeunesse aux Islets, jetée à l'étude par un mari indifférent, comme un moyen de se débarrasser d'elle, a plus acquis dans la société que dans les livres. Elle a peine à comprendre chez sa fille tant d'ardeur au travail. Guidée par M^" Campan, Hortense étudie avec les meilleurs maîtres. Jadin lui donne des leçons de piano et de clavecin, Bonesi des leçons de chant, Grasset l'accompagne, Isabey corrige ses dessins. Que rêve donc Hortense? se demande Joséphine. Un jour que la jeune fille a oublié l'heure du repas et que le Premier Consul s'impatiente, Joséphine la trouve à son chevalet, « Comptes-tu donc gagner ton pain en artiste pour travailler avec une telle ardeur? demande-t-elle. — Maman, répond Hortense, dans le siècle où nous sommes, il ne peut être assuré que cela n'arrivera pas. » Il ne faudrait pas déduire de cette boutade qu'Hortense a pris au grave le temps où elle a failli devenir couturière. Tout le monde, auprès d'elle, d'ailleurs, escompte son avenir, Isabey, Jadin, Grasset, Bonesi, tout comme M™« Campan. Si celle-ci lui demande si souvent de travailler, c'est qu'elle sait bien que pour tant de sollicitations, elle n'obtiendra qu'un peu de travail. Et puis le travail, n'est-ce pas le domaine de l'institutrice, le terrain sur lequel elle sait son influence invincible ? M""= Campan réserve ainsi l'avenir.

Il semble que dans Bonaparte elle voit déjà Napoléon, et qu'elle rêve l'organisation non plus de la Cour d'un Consul mais de la Cour d'un souverain. Elle n'a pas cependant un rôle capital dans cette premièie organisation de la Cour consulaire dont les éléments sont pris un peu partout. Elle est invitée parfois à- la Malmaison, puis aux soupers du décadi, et cause avec le Premier Consul. Un soir, il remarque à sa main la tabatière que la fine mouche y tenait constamment. Il la prend et voit qu'elle était ornée du portrait de Marie-Antoinette. « Très bien, très bien, madame Campan, dit-il. Ce portrait fait votre

LKS DKBUTS DK LA COUR CONSULAIRE 43

éloge. Je n'ainae pas les ingrats. Il est bien naturel que vous teniez à conserver l'image de cette femme charmante (i). »

Dès le début du Consulat, Von en est revenu aux modes d'avant la Révolution. Il est devenu de bon goût de soigner sa mise. Les hommes ne paraissent plus en bottes au Luxembourg et l'on voit renaître l'usage des bas. L'on renonce à la poudre que Bonaparte a délaissée depuis plusieurs années. Les femmes se parent d'étoffes de soie. Plus de décolletés, plus de ces déshabillés que M^^ Tallien et M™» Récamier avaient mis à la mode pour montrer leurs cuisses grecques. « L'on assure, disait une note de la Gazette de France, que le Premier Consul a témoigné à plusieurs reprises qu'il n'aimait pas les femmes nues dans un salon. »

La duchesse d'Abrantès appartenait par ses origines à la bonne société et elle épousa Junot au moment où la Cour des Tuileries était à son plus haut point de perfectionnement. Son témoignage est d'autant plus précieux qu'elle peut parler par comparaison, lorsqu'elle peint les effets du protocole introduit aux Tuileries. Le fond de sa pensée est très net. Plus tard. Napoléon a voulu être populaire. Alors, il n'a rêvé qu'une parade de cérémonies. « M™^ Bonaparte, écrit la duchesse d'Abrantès, occupait toute la partie du rez-de-chaussée qui, depuis, fut également son séjour comme impératrice et plus tard celui de Marie- Louise. A côté de son cabinet de toilette était le petit appartement de M"« de Beauharnais, composé de sa chambre à coucher et d'un cabinet de travail, tout au plus assez grand pour faire supporter l'odeur de la peinture à l'huile, lorsque ce même hiver, elle voulut faire le portrait de son frère. Les appartements de M"!» Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe. Le grand salon de réception était tendu en quinze-seize jaune, les meubles meublant étaient en gourgouran, les franges étaient en soie et les meubles en acajou. Il n'y avait d'or nulle part. Les autres pièces n'avaient pas plus de richesses dans leur décoration, tout

(1) Journal de M"^» Campan, 107.

était frais et élégant, mais voilà tout. Au reste, les appartements de M™" Bonaparte n'étaient destinés que pour les réceptions particulières et les visites qu'elle recevait le matin; les grandes réceptions avaient lieu en haut. Il n'y avait encore ni chambellan, ni préfet du palais. Un conseiller d'État, ancien ministre de l'Intérieur, M. de Bénézech(i), était chargé de l'administration intérieure du palais. Cela parut d'abord un peu difficile, parmi ce qui restait de vrais républicains. Le service de M. de Bénézech embrassait tout ce qui depuis fit partie des attributions du grand maréchal et du grand maître des cérémonies (2). » Aux grandes réceptions du quintidi, c'était une véritable cohue qui se pressait dans les salons. Mais bientôt l'on sut que le général Bonaparte, s'il était obligé de tolérer le sansgêne de ces réceptions ouvertes, entendaitse montrer sévère pour les invitations particulières et pour la Malmaison.

« La Malmaison, dit M"»» d'Abrantès, était un lieu où l'on essayait tout ce qu'on voulait passer comme innovation à ces coutumes vulgaires qui avaient pris d'autant plus d'empire sur nous pendant la Révolution qu'elles étaient faciles et peu gênantes. Mais combien nous en avons ri plus tard, lorsque toute l'étiquette fut imposée non seulement aux habitants des Tuileries, mais à ceux de cette Malmaison et de Saint-Cloud, la Malmaison surtout, qui ne retrouva jamais du reste ses premiers beaux jours (3). » A l'arrivée du printemps, le goût des plaisirs champêtres entraîna le Premier Consul à se rendre trois jours par décade à la Malmaison. On y passait le décadi et le primidi. Bonaparte y amenait Murât, Junot, Duroc, Lemarois, Lacuée, Lauriston, Lannes, Bessières, ses frères Lucien, Joseph, Louis et Jérôme, sa sœur Caroline, sa mère, son oncle Fesch (4). Hortense se livrait au plaisir de l'équita-

(1) C'est le même Bénézech qui, ministre de l'Intérieur, au moment de l'échange de Madame Koyale, avait chargé celle-ci de protester au comte de Provence de ses désirs de le servir.

(2) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, Ili, 34-35.

(3) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 36-37

(4) Journal de Fontaine.

tien et, quand le Premier Consul quitta Paris le 16 floréal (6 mai) pour la rapide campagne de Marengo, M^^ Bonaparte et sa fille s'installèrent durant son absence au château qui était en pleins travaux de restauration. A Lenoir avaient succédé Percier et Fontaine, à qui Bonaparte demandait de tirer parti d'une bâtisse spacieuse, mais sans caractère architectural marqué. Les architectes furent épouvantés des difficultés de la besogne qui leur était confiée. Ils comprenaient qu'ils allaient avoir à se débattre entre un budget sévèrement bouclé par le Premier Consul et les fantaisies et les caprices toujours changeants de José, phine. « C'est à regret, notait Fontaine, que nous voyons s'échapper une occasion de nous faire honneur en construisant dans le beau site de la Malmaison une habitation digne du grand homme que nous servons. Il nous faut rétablir et rendre commode une mauvaise maison qui tombe en ruine et qui n'avait été bâtie que pour un personnage très ordinaire. »

La salle à manger, les salons, un billard, le cabinet de travail du Premier Consul et une galerie, où Joséphine s'amusait à ranger les antiquités rapportées d'Egypte, occupaient tout le rez-de-chaussée. Jacob et Moench la décorèrent en huit jours et Napoléon en parut satisfait. Au premier étage, c'étaient les appartements du Premier Consul, de M^e Bonaparte, d'Hortense et les chambres d'amis, s'ouvrant sur un couloir carrelé avec une symétrie de chambrées de caserne. Au-dessus, c'étaient des pièces mansardées qui donnaient asile aux invités de moindre importance et aux officiers du Premier Consul. Mais, si la maison était mesquine comparée aux Tuileries, les jardins étaient déjà beaux. Les premiers travaux exécutés par ordre de Joséphine, s'ils ne répondaient pas aux énormes sommes dépensées, n'avaient du moins pas été entièrement perdus. Le parc, où l'on accédait du château par un pont-levis flanqué à droite et à gauche de petits obélisques de marbre rouge, couverts d'hiéroglyphes dorés, comportait maintenant tous les accidents de terrain, rivières, cascades, pelouses, corbeilles de fleurs, temple,

LKS DKBL'TS DE LA COIR CONSULAIRE 47

tombeau, que devait contenir un parc qui se respecte. Le malheur était que, pour se rendre de Paris à la Malmaison, on courait quelques menus dangers. « Qui croirait, a écrit la duchesse d'Abrantès, que, la première année du Consulat, on craignit d'être attaqué sur la route de la Malmaison à Paris? Ne semble-t-il pas entendre raconter une histoire du moyen âge? Il est pourtant vrai que ces craintes existaient et de plus qu'elles étaient fondées. On redoutait deux dangers, celui d'être compris dans une attaque sur le Premier Consul et celui d'être attaqué par les voleurs qui étaient en grand nombre, et on le savait, dans ces carrières • qui alors étaient ouvertes et se trouvaient à gauche de la route venant de Paris, entre le Chant-du-Coq et Nanterre (i) ». En revanche, quand on était à la Malmaison, on se trouvait dans une sorte de domaine enchanté. « Quand le samedi soir, raconte Bourrienne, Bonaparte quittait le Luxembourg, et plus tard les Tuileries, pour aller à la Malmaison, je ne peux peindre le plaisir qu'il éprouvait qu'en le comparant à celui qu'éprouvent les écoliers, quand on vient les chercher pour aller dans leur famille passer un jour de congé (2] ».

La colline du parc dominait les plaines de Rueil où la Seine serpentait comme indécise, enlaçant dans ses anneaux l'île verdoyante de Croissy. Ici, c'était Chatou avec son double pont; là, Rueil et sa vieille église; ailleurs Nanterre et Colombes et là-bas, tout au pied de la ligne sombre de la forêt de Saint-Germain, Marly avec ses arches d'aqueduc. Durant le séjour de Joséphine et d'Hortense à la Malmaison, M''^ de Beauharnais avait appelé auprès d'elle Eglé Auguié, une des nièces de M^ie Campan, la future maréchale Nay. M^e Campan s'était un peu fait prier pour autoriser cette villégiature. Il avait fallu lui jurer qu'il ne se trouverait pas à la Malmaison d'agréables à barbe noire, blonde, rousse, à boggeys, à chevaux anglais et à valses- Il avait fallu inviter le « papa » d'Eglé.

(1) Duchesse d'.\brantès, Salons de Paris, V, 36-3".

(2) Bourrienne. Mémoires, éd. Garnier, II, 182.

« Il est aimable et de bonne compagnie pour tout le monde et quand on a la bonté de désirer les enfants, écri- \ait M™*' Campan, il faut un peu de prévenances à Végard des parents (i) ». M"* Bayeux, qui devint plus tard M™« Charles, venait d'être placée par les soins de M™e Campan, auprès d'Hortense (2). Elle accompagnait les jeunes filles dans leurs promenades, à moins qu'elles ne fussent sous la protection de Soliman le Mameluclc, transformé en valet de pied d'Hortense. De la sorte, elles circulaient dans les environs, allant jusqu'à Saint-Germain visiter le grand-père d'Hortense, le marquis de Beauharnais dont les forces déclinaient visiblement. Alors, on goûtait généralement au pensionnat. La visite d'Hortense était une fête pour maîtresses et élèves. M""' Campan considérait ces apparitions comme une aubaine. On en parlait pendant plusieurs semaines. Aussi avait-elle soin de multiplier les occasions de ces petits voyages. « Bonne amie, écrivait-elle un jour à Hortense, Collin d'Harleville, auteur de V Inconstant, du Vieux Célibataire, de VOptitniste, etc, mon bon et ancien ami, vient demain, à midi précis, me lire une pièce de lui en cinq actes que l'on doit donner avant peu au théâtre de la République. Je n'ai la permission que d'y admettre mes nièces. Si mon Hortense obtenait de sa maman de la laisser venir à cette lecture, la fille chérie de mon cœur pourrait bien figurer parmi mes nièces. » Et en postscriptum elle ajoutait : « Cette lecture sera bien intéressante, je vous en préviens. » Hortense assista, sans doute, à la lecture des Mœurs du jour.

Le séjour à la Malmaison ne tarda pas à être attristé par la mort du marquis François de Beauharnais. Elle survint quatre jours après Marengo, à deux heures du matin, le

(1) M™« Campan. Correspondance, I, 82.

(2) M^'* Bayeux avait été femme de chambre de M"« d'Orléans. « M™® de Montesson s'y intéresse vivement, écrivait M*"» Campan. Vous auriez donc toujours, près de vous, une personne d'une douceur, d'une modestie parfaites et de la plus grande adresse, sachant servir comme les gens de très bon ton étaient servis. Ce n'est pas une gouvernante, mais une femme de chambre modestement et simplement mise. M'"^ de Montesson la regarde comme un trésor. »

i8 juin. Hortense avait vu dans la journée son grandpère. « Il voulut à son dessert manger des fraises, lui écrivit le lendemain M^e Campan, quoie^u'elles lui eussent déjà été très nuisibles l'année précédente. Il se trouva incommodé après son dîner. Vers les six heures, on fît appeler le docteur qui lui fit prendre quelques remèdes qui le soulagèrent . A neuf heures et demie, il était au lit, fort gai et ne souffrant plus. A onie heures et demie, M'""^ de Beauharnais l'a quitté. Il était de très bonne humeur. Il a plaisanté avec sa femme et s'est endormi sans douleur pour ne plus se réveiller.

C'est la fm la plus heureuse et la plus douce que pouvait éprouver ce respectable vieillard. » Mais le triomphe de Marengo défendait à Hortense les deuils de plus dune heure, o Voyez avec votre maman, chère amie, ajoutait M'"" Campan, ce que vous avez à faire de convenable en cette circonstance. » Joséphine devait faire dresser une tente dans le jardin de la Malmaison, y donner un grand souper et fêter l'heureuse nouvelle de la victoire. Puis Bonaparte arrivait, et il fallait aller l'attendre aux Tuileries, dans la nuit du 2 au 3 juillet. Il avait hâte après les triomphes et les fêtes d'aller se reposer à la

MaJaiiic Campan.

Lithographie de C. Motte.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

5o LES JOURS DE LA MALMAISON

Malmaison. Mais, ce n'était pas pour y mener une vie isolée et solitaire. Le château était plein d'invités, le parc bruyant, les salons animés d'autant qu'aux hôtes se joignaient les visiteurs, que Joséphine retenait à déjeuner où à dîner et qui s'en retournaient à Paris en pleine nuit.

Les Souvenirs de M^e d'Abrantès font revivre ces soirées de la Malmaison de l'été de 1800, alors que l'entourage de Bonaparte et de Joséphine entrait à peine dans la maturité de la 'vie et qu'aux arrière-plans du salon, les amies de pension d'Hortense, jolies et charmantes, étaient entourées par les aides de camp du Premier Consul et les jeunes officiers de la garde. On, 'était nombreux à table. Bonaparte sortait de son cabinet à l'heure du repas. « Citoyen Cambacérès, auriez-vous faim? disait d'une voix forte le Premier Consul, en entrant dans le salon, appuyé sur le bras de Junot. — Mais, général, il est permis de dire que oui, » répondait Cambacérès, Et il montrait l'aiguille d'une [pendule du temps de M™" Du Barry qui marquait sept heures et demie. « Bast! qu'est-ce que fait l'heure? Je suis levé depuis cinq heures du matin, moi. Eh bien! j'attends patiemment, tandis que vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous plaignez d'attendre une heure. Qu'est-ce qu'une heure? » Les deux portes s'ouvraient et on annonçait qu'on était servi. Le Premier Consul passait le premier et seul Cambacérès donnait la main à M"^*' Bonaparte... Tout le monde suivait sans aucun ordre. Le Premier Consul s'asseyait d'abord et nommait pour être auprès de lui. Ce soir-là ce fut sa belle-fille et moi. « Qui croiriez-vous, dit le Premier Consul à Cambacérès quand on fut de retour dans le salon, qui croiriez-vous que Joséphine me donna pour convive à dîner?... M™'' Hulot. Mme Hulot, à la Malmaison! — Mais, dit M™» Bonaparte, elle venait en conciliatrice. — En conciliatrice? Elle? Mme Hulot? Ma pauvre Joséphine, tu es bien crédule et bien bonne, ma pauvre enfant. » Et, prenant sa femme dans ses bras, il l'embrassa trois ou quatre fois, sur les joues, sur le front, et finit en lui pinçant l'oreille si fort qu'elle jeta un cri. Bonaparte poursuivit : « Je te dis que

ce sont deux méchantes femmelettes et que cette dernière impertinence de M»"" Hulot mérite une correction. Bien loin de là, voilà que tu l'accueilles et que tu lui fais des politesses. — Qu'a-t-elle donc fait ? se hasarda à demander Cambacérès qui sommeillait dans un fauteuil après avoir pris son café. — Mon Dieu, dit M"»» Bonaparte, M">« Moreau voulait voir Bonaparte. Elle est venue trois ou quatre fois aux Tuileries sans pouvoir y parvenir... — Et Joséphine, qui ne vous dit pas tout, ne vous dit pas aussi que la dernière fois, M"»e Hulot dit en se retirant : « Ce n'est pas la femme du vainqueur de Hohenlinden qui doit faire antichambre... Les directeurs eussent été plus polis. Ainsi Mme Hulot regrette le beau règne du Directoire parce que le chef de l'État ne peut disposer du temps qu'il donne à des travaux sérieux, à bavarder avec des femmes ! Et toi, tu es asser simple pour chercher à calmer l'irritation que ces méchantes femmes ont éprouvée et qui n'est autre chose que de la colère. » Joséphine, qui s'était éloignée du Premier Consul, lorsqu'il lui avait pincé l'oreille, revint auprès de lui et, passant un bras autour de son cou, elle posa la tète gracieusement sur son épaule. Napoléon sourit et l'embrassa (i). Il était d'une humeur charmante ce jour-là. « Allons, s'écria-t-il laissons tout cela et prenons une vacance. Il faut jouer. A quoi jouerons-nous? Aux petits jeux? — Non, non, s'écria- t-on de toutes parts. — Eh bien, au vingt-un, au reversis? — Oui, oui, au vingt-un. » On apporta une grande table ronde et nous nous mîmes tous autour, (t Qui sera le banquier? demanda Joséphine. — Duroc, prends les cartes pour commencer et tiens la banque, dit Bonaparte, tu nous montreras comment il faut faire. — Mais je n'ai pas d'argent, dit M^e Bonaparte. — Ni moi, s'écria Hortense. — Ni moi, ajouta M™^ de Lavalette (2). — Mesdames, arranger-vous, conclut le Premier

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 50-52.

(2) Emilie de Beauharnais que Bonaparte avait mariée à un grand officier qu'il estimait particulièrement. Ce fut l'héroïne de 1814.

Consul, mais je ne veux pas jouer contre des jetons. Je ne veux pas jouer à crédit. Je fais mon jeu avec de l'or et si vous me gagnez, je veux aussi vous gagner. Demandez de l'argent à vos maris. Lavalette, donne donc de l'argent à ta femme. » Bonaparte chercha dans ses poches, où il n'avait jamais d'argent. « Donne-moi de l'argent, Duroc. » Tout le monde se mit à rire, mais comme Duroc s'exécutait, le Premier Consul ajouta d'un air triomphant « Tenez! » Bientôt chacun eut devant lui ce qu'il fallait pour faire ses mises, et le jeu commença. Le Premier Consul fvt d'abord une modeste mise de cinq francs. Duroc donna les cartes. Après avoir regardé les siennes, Bonaparte avança la main. « Voulez-vous des cartes, mon général? demanda Duroc. — Oui. » Et quand il eut sa carte : « A la bonne heure, au moins, voilà qui est bien donné. Tu es un brave banquier, Duroc. — Ah! j'ai perdu, fit Duroc, j'ai vingt-quatre. Mon général n'avez-vous pas vingt-un? — Sans doute, sans doute » répartit le Premier Consul qui trichait toujours aux cartes. « Paie-moi cinq francs. — Voyons donc ton jeu, Bonaparte, demanda Joséphine. — Non, non, répliqua le général, je ne veux pas que vous voyiez à quel point je suis téméraire. J'ai tiré sur dix-huit. » M™« Bonaparte et M™« Junot qui étaient près de lui, insistèrent pour voir son jeu. Il avait tiré sur seize, avait eu ensuite un deux, puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six. C'est ainsi qu'il trichait. Quand il avait fait sa mise, il demandait une carte, si elle le faisait perdre, il ne disait mot au banquier, mais il attendait que le banquier eût tiré la sienne. Était-elle bonne? Alors Bonaparte jetait son jeu sans en parler et abandonnait sa mise. Si au contraire le banquier perdait, le Premier Consul se faisait payer en jetant toujours ses cartes. Ces petites tricheries l'amusaient comme un enfant. D'ailleurs, il soutenait toujours qu'il n'avait pas triché et qu'il avait gagné loyalement. Quand il gagnait réellement, il triomphait bruyamment. « Je montre mon jeu, je refais mon jeu, » s'écriait-il. Quand Duroc gagnait , il se mettait de mauvaise humeur. « Laissemoi, tranquille, voilà ton argent, lui répondait-il.

Allons, c'est très bien. En voilà assez pour ce soir (i). » Une des premières visites, que M™« Junot fît à la Malmaison, durant l'été de 1 800, lui laissa un souvenir inoubliable. Quand ils arrivèrent, le Premier Consul était dans son cabinet. « Il fit aussitôt entrer Junot. Il demeura plus d'une heure. Quelque temps avant le dîner, nous le vîmes se promener dans l'allée qui conduisait alors à la grille du côté de la Jonchère et de Bougival. Junot était sérieux et paraissait écouter le Premier Consul avec un grand intérêt. Parfois, on apercevait le visage de Napoléon qui s'animait et semblait s'éclairer d'une sorte de lumière. Une fois, étant arrivés au bout de l'allée du côté du château, il s'arrêta et, comme s'il voulait expliquer à Junot démonstrativement ce qu'il lui disait, il traçait plusieurs figures sur le sable avec son pied. Je me rappelle que, trouvant la chose trop difficile, il demanda à Junot de lui donner son épée dont il se servit, sans Voter du fourreau, pour continuer à tracer ces figures stratégiques. Lorsque nous nous rendîmes dans la salle à manger, le Premier Consul .était déjà à table. Il me fit mettre à côté de lui et me parla tout aussitôt de choses tellement indifférentes qu'il était évident que ce n'était que pour éviter un silence complet qu'il entreprenait une conversation à laquelle il ne prétait aucune attention. Je l'examinai et je vis qu'en effet il était sous le poids d'une vive impression. Hélas! le sujet n'était que trop grave. Nous avions perdu l'Egypte (2). »

Après avoir formé le dessein de se reposer à la campagne, le Premier Consul était ainsi arrivé à ne pas y mener une vie moins agitée qu'à Paris. Tout au contraire, aux soucis de l'Etat s'étaient ajoutés ceux du propriétaire qui est livré aux architectes et aux maçons. Fontaine avait ordre, en effet, d'activer les travaux de la Malmaison. « La puissance et l'état du premier Consul, note-t-il dans son journal, le i^r fructidor, augmentent avec sa gloire. Il approuve nos embellissements et malgré l'inconvénient

(1) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 52-56.

(2) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, lY, 26-27.

i)4 LES JOURS DE LA. MALMAISON

des réparations, des changements et des dépenses que nous faisons dans les mauvais bâtiments de la Malmaison, il continue à donner des ordres pour la mise en état de cette habitation. Le rétablissement et les changements, que nous faisons, coûteront autant que la petite habitation projetée à mi-côte au-dessus du vieux château. Nous cherchons à rattacher à nos premiers projets les ouvrages que nous faisons aujourd'hui. Nos soins, nos peines sont inutiles. Nous voilà entraînés, sans pouvoir nous défendre, dans un chemin où. nous marchons à tâtons et nous craignons beaucoup qu'un jour on n'ait à nous reprocher des torts que nous ne pouvons éviter (i), »

Rien pour l'heure n'inclinait l'esprit ] du Premier Consul dans cette direction. Il était dans la lune de miel de tout propriétaire. Toujours gai, toujours de bonne humeur, il plaisantait en toutes occasions avec l'humour d'un pincesans-rire, se préoccupant d'ailleurs peu de l'effet que ses plaisanteries produisaient sur autrui. « On dînait, raconte la duchesse d'Abrantès, sous les grands arbres qui couronnent le petit monticule à gauche de la prairie, devant le château. M^^ Bonaparte avait essayé de mettre de la poudre, ce qui lui allait fort bien, mais le Premier Consul n'en fît que rire et lui dit qu'elle pouvait jouer la comtesse d'Escarbagnac. La plaisanterie ne lui plut pas apparemment, car elle fit une petite moue dont le Premier Consul s'aperçut : « Eh bien, qu'est-ce? dit-il, crains-tu de manquer de cavaliers? Voici M. le marquis de Carabas qui te donnera le bras. » Or, il faut savoir que le Premier Consul avait déjà nommé ainsi quelquefois Junot et Marmont, mais tout à fait en bonne et gracieuse humeur. C'était, disait-il, à cause de leur goût pour la représentation. Tous deux n'en faisaient que rire et, dans le fait, la chose n'était que plaisante. M^e Bonaparte ne la prit pas ainsi et montra un air chagrin. Le front de Bonaparte se rida. Il prit son verre et, regardant sa femme, il s'inclina

(1) Journal de Fontaine .

Les di;iuts Dii La co{:r coNsilaire :>:>

et dit : < A la santé de M"»" la comtesse d'Escarbagnac. » La continuité de cette plaisanterie fit venir les larmes aux yeux de M'"» Bonaparte. Le Premier Consul le vit et, comme il l'aimait, il fut, je crois, fâché d'avoir été si loin. Pour arranger Talfaire, il reprit son verre et, s'inclinant de mon côté en me faisant un clignotement d'œil, il me dit : « A la santé de M'"« la marquise de Carabas! » Nous nous mîmes tous à rire, M'^° Bonaparte comme les autres, mais elle avait le cœur gros. Je n'avais que seize ans, et elle en avait quarante (i). »

Joséphine, un peu susceptible sur la question d'âge, était une maîtresse de maison obligeante. Bourrienne raconte que lorsqu'il s'agit pour lui et sa famille de se transporter à la campagne, elle voulait absolument lui faire arranger un très joli appartement à la Malmaison. Mais, ajoute-t-il, presque aussi captif à Paris qu'un prisonnier d'État, je voulais me conserver, à la campagne, les seuls instants de liberté dont il m'était permis de jouir (2). » Il avait donc acheté une petite maison à Rueil, où Bonaparte vint le voir une fois. Il eut, par contre, souvent la visite de Joséphine et d'Hortense, pour qui c'était un but de promenade. La liberté, qu'il avait voulu se conserver, était d'ailleurs bien relative. Son service l'appelant toute la journée auprès du Premier Consul, il n'était guère chez lui que de minuit à six heures du matin, à moins que, par suite de l'arrivée de quelque courrier à la Malmaison, Bonaparte ne le fit réveiller au milieu de la nuit. Il lui fallait aussi défendre son sommeil contre les solliciteurs. « A peine éveillé, dit-il, j'en étais entouré. Jamais, il ne m'était possible d'être seul, même pour le temps de m'habiller et lorsqu'à six heures, j'étais obligé de sortir pour me rendre à la Malmaison, je traversais une double haie de solliciteurs. Lorsque, ne dînant pas avec le Premier Consul, je pouvais revenir chez moi, j'en

(1) Duchesse d'Abraulès. Mémoires, I,

(2) Bourrienne. Mémoires, II, 243.

trouvais encore une nuée (i) ». Tous véhicules étaient bons pour transporter ces fâcheux à la suite du Premier Consul et de son secrétaire, et un poète du temps décrit ainsi la foule qui se presse aux abords de Rueil et de la Malmaison :

Guimbardes, fiacres et charrettes,

Wiskys, cabriolets, guinguettes,

Se font admirer tour à tour

iPar les chemins d'alentoun

JDans la journée, le service de Bourrienne ne consistait pas toujours en travaux de cabinet. Ce fut lui qui fut chargé, au grand déplaisir de Fontaine, de faire placer dans les jardins divers jeux pour amuser les jeunes aides de camp, les frères du Premier Consul, ses sœurs, Hortense et ses amis. Ce fut aussi un des meilleurs acteurs de la troupe de la Malmaison. On avait débuté par des bouffonneries. Un soir, rapporte Constant, le salon fut séparé en deux par *une gare derrière laquelle était un lit drapé à la grecque et sur le lit un homme endormi et vêtu de grandes draperies blanches. Auprès du dormeur, M'"^ Bonaparte et d'autre^ dames frappaient en mesure sur des vases de bronze, ce qui faisait une horrible musique. Ce charivari paraissait beaucoup amuser la société de M™« Bonaparte (2). On se livrait aussi aux passe-temps habituels de la vie de château et particulièrement aux farces et espiègleries qui en constituent le programme ordinaire.

Il y avait, cet été-là, dans le personnel de la Malmaison un certain Carrât qui avait une réputation de poltronnerie des mieux assises. C'était lui qui servait de plastron à la société. M™« Bonaparte aimait beaucoup les longues promenades à pied, non par les délicieuses allées de l'intérieur du parc, mais sur la grande route qui en longeait les murs, où il y avait presque toujours de grands tourbillons de poussière. Un jour, comme elle sortait

(1) Bourrienne. Mémoires, II, 244,

(2) Constant. Mémoires, II, 145.

accompagnée d'Hortense, elle invita Carrât à les suivre. Enchanté d'une pareille faveur, Carrât se fit un devoir de les accompagner et la promenade marchait à merveille, quand, tout d'un coup, on vit s'élever, de l'un des fossés, une grande figure recouverte d'un drap blanc, un vrai fantôme, tel que ceux que décrivaient les romans anglais, si à la mode alors. Bien entendu, le fantôme avait été apposté là tout exprès par Hortense pour épouvanter Carrât. Fort effrayé, le poltron s'approcha de M™e Bonaparte en lui disant en tremblant : « Madame, madame, regardez donc ce fantôme. C'est l'esprit de cette dame qui est morte à Plombières. — Taisez-vous, Carrât, la peur vous rend fou. — Oh! c'est bien son esprit qui revient! » Cependant, l'homme au drap blanc s'avançait, agitant son long voile. Carrât tomba à la renverse : il se trouvait mal. Il fallut lui prodiguer des soins pour lui faire reprendre connaissance (i). Les frayeurs de Carrât étaient légendaires à la Malmaison. L'été d'avant, tandis que le général Bonaparte était en Egypte, on avait ourdi contre lui une conspiration que Constant raconte ainsi, d'après une conversation de Joséphine : « Carrât couchait dans une chambre auprès de laquelle il existait un petit cabinet. On fit percer la cloison de séparation et on y f t passer une ficelle, au bout de laquelle était attaché un pot rempli d'eau. Ce vase rafraîchissant était suspendu précisément au-dessus de la tête du patient et ce n'était pas tout encore, car on avait pris la précaution de faire ôter les vis qui retenaient la sangle du lit de Carrât et comme celui-ci avait l'habitude de se coucher sans lumière, il ne vit ni les préparatifs d'une chute préméditée ni le vase contenant l'eau destinée à son nouveau baptême. Tous les membres de la conspiration attendaient depuis quelques instants dans le cabinet, quand il se jeta assez lourdement sur son lit, qui ne manquait pas de s'enfoncer à l'instant même, pendant que le jeu de la ficelle faisait produire au pot à eau tout son effet. Victime à la fois d'une chute et d'une

(1) Constant. Mémoires, I, 9-10.

inondation nocturne, Carrât se récria avec violence contre ce double attentat. « C'est une horreur! » criait-il de toutes ses forces et cependant, la maligne Hortense, pour ajouter à ses tribulations, disait à sa mère, à M-^^ de Crigny, depuis M™« Denon, à Mm« Charvet et à plusieurs dames de la maison : « Ah! maman, les crapauds et les grenouilles, qui sont dans l'eau, vont lui tomber sur la figure! » Ces mots, joints aune profonde obscurité, ne servaient qu'à augmenter la terreur de Carrât qui, se fâchant sérieusement, s'écria : « C'est une horreur. Madame, c'est une atrocité que de se jouer ainsi de vos domestiques (i). »

Les amis d'Eugène, tout jeunes pendant l'été de 1800, apportaient à la Malmaison leurs saillies et leur belle humeur. Les officiers surtout, qui avaient pris part à l'expédition d'Egypte ou à la rapide campagne de Marengo, ne songeaient qu'à se dédommager des privations récentes. Eugène avait, parmi ses convives habituels, avec Dugazon, Dazincourtet Michau, du Théâtre-Français, le ventriloque Thiémet, célèbre par ses mystifications. Un jour, à un déjeuner que donnait Eugène, Thiémet semblait absorbé par le soin de boire et de manger, car c'était un bon convive et une remarquable fourchette. Tandis qu'il restait fort tranquille à sa place les camarades d'Eugène, ses voisins de table, quittaient successivement la salle à manger. La voix de leurs domestiques les appelait du dehors avec instance. Chaque fois que l'un d'eux s'était rendu compte qu'il avait été mystifié, il n'en était que plus désireux de prendre à son tour part à la mystification et, feignant d'aider ses camarades dans leurs recherches, il prolongeait leur embarras. A la fin, l'un des convives d'Eugène, plus susceptible que les autres, se fâcha et faillit amener un esclandre. Pour l'apaiser, Eugène dut avouer que Thiémet avait agi sur ses instructions et d'après les renseignements qu'il lui avait donnés (2).

Il n'y avait pas moins de gaîté parmi les amies d' Hortense.

(1) Constant. Mémoires, I, 10-12.

(2) Constant. Mémoires, I, 17-18,

6ô LES JOURS DE LA MALMAISON

Le Premier Consul ne les intimidait guère. Il n'intervenait dans leurs jeux que pour y prendre sa part, et s'il s'intéressait à leurs petites intrigues, c'était pour en faciliter le dénouement. « Mariez-vous, disait-il à ses généraux et même à ses colonels, et ayez un salon. » A côté de la société particulière de Joséphine, il cherchait à composer un cercle des femmes de ses généraux. Les jeunes femmes, qui devenaient les grandes dames de la Cour consulaire, étaient charmantes. Elles se recrutaient surtout parmi les amies d'Hortense et, en plus d'une circonstance, M™« Campan fut l'intermédiaire choisi pour négocier ces mariages. « Remettez, je vous prie, ma chère Hortense, le billet cijoint au colonel Savary, écrivait-elle le i6 vendémiaire an X. Dites-lui bien, — car c'est la vérité pure — que je ne me suis jamais mêlée du mariage d'aucune de mes élèves ; qu'il a mon vœu si particulier en raison de ses qualités et de l'intérêt de votre maman, que je mets de côté la parole que je m'étais donnée de ne jamais me mêler d'aucun mariage, mais qu'il aura une femme belle, bonne, spirituelle et fort riche, de plus remplie des meilleurs principes et qui aimera son mari comme elle aime ses devoirs. M"^^ de Faudoas qui s'attend à beaucoup de sollicitations, maintenant que la fortune ne lui sera plus contraire, me charge de lui annoncer qu'elle lui promet sa fille, mais elle désire que cela reste aussi secret que possible, ayant beaucoup de choses à dire à M. Savary. Remettez-lui, je vous prie, ce billet dans lequel je l'invite à venir me voir demain vers une heure après-midi (i). » Bientôt, à mesure que diminuait l'essaim des jeunes filles, Mn»« Lannes, M™» Mortier, M^e Bessières, M"»» Savary vinrent rajeunir le groupement que formaient autour de Joséphine Mni^^dela Rochefoucauld, de Lameth,de La Place, de Luçay, de Lauriston, de Talhouet et grossir l'élément jeune qui se bornait jusque-là à M""" de La Valette et à M°i« de Rémusat (2). Cette dernière, ainsi que sa mère M™" de

(1) M"'« Campan. Correspondance, I, 166.

(2) Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 32-35,

Vergennes, avaient perdu de vue Joséphine au retour de l'expédition d'Egypte et ce fut une sollicitation qui les ramena aux Tuileries. M^^ de Vergennes voulait marier sa seconde fille, Alix, avec son cousin, M. de Ganay. Il avait émigré et était rentré secrètement. Il fallait le faire radier. En avril 1800, M™<^ Bonaparte obtint la radiation. M"« de Vergennes et M™e de Rémusat vinrent la remercier aux Tuileries. Le Premier Consul, auquel elles furent présentées, leur fit un accueil assez froid. Elles avaient pu connaître Charles et ce n'était naturellement pas une recommandation à ses yeux. Les Vergennes étaient ruinésparla Révolution. Longtemps hospitalisés par les uns ou les autres de leurs amis, ils sentaient le besoin de se fixer. On fit entrevoir quelque place à Rémusat. La magistrature, le Conseil d'État le tentaient. « Ma mère, rapporte M°»e de Rémusat, avait parlé de notre situation à M^^^ Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour moi. Elle trouvait à mon mari des manières agréables. Elle conçut, tout à coup, l'idée de nous rapprocher d'elle. A peu près dans le même temps, ma sœur, qui n'avait point épousé notre cousin, M. de Ganay, fut mariée à M. de Montesson. Ce mariage multiplia nos relations avec le gouvernement

Caricature anglaise en couleurs.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

consulaire et un mois après M™" Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais (i). » Elle-même devait devenir dame d'honneur.

En dépit des caricatures anglaises qui s'amusent à croquer M™« Bonaparte recevant dans son salon les ridicules Madames aux robes bien fermées, la société qui fréquentait chez elle était alors d'une élégance aussi simple que le permettaient les modes du moment. Les hommes, comme les femmes, qui fréquentaient la Malmaison, appartenaient aussi à l'élite du monde de 1800. « M. de Talleyrand, a écrit Constant, était une des personnes qui y venaient le plus assidûment. Il y dînait quelquefois, mais y arrivait le plus ordinairement entre huit et neuf heures et s'en retournait à une heure, deux heures, et quelquefois même à trois heures du matin... Outre les hommes distingués par leurs fonctions dans le Gouvernement et dans l'armée, il en venait aussi qui ne l'étaient pas moins par leurs mérites personnels et qui l'avaient été par leur naissance avant la Révolution. C'était une véritable lanterne magique. Parmi les personnes que nous voyions le plus souvent, il faut citer M. de Volney, M. Denon, M. Lemercier, M. le prince de Poix, M. de Laigle, M. Baudin, le général Beurnonville, M. Isabey et un grand nombre d'autres hommes célèbres dans les sciences, les lettres et les arts, et enfin la plupart des personnes qui composaient la société de M"»« de Montesson (2). » Dans ces réceptions du soir, le Premier Consul était le plus gai et le plus brillant des causeurs. Le cercle qu'il retenait auprès de lui s'attachait à ses lèvres autant pour l'éclat et le brio de ses propos que pour la magie de sa haute fortune.

Ce fut Vâge d'or de la Malmaison. Quand tant de visiteurs affluaient, les salons étaient pleins, les allées du parc fourmillaient de promeneurs et Bonaparte en vint à partager l'avis de Fontaine, que sa maison était trop petite pour

(1) M™" de Rémusat. Mémoires, I, 169.

(2) Constant. Mémoires, I, 27-28.

tant d'amis (i). C'est alors qu'il songea à arrondir sa propriété en achetant à M'i= Julien, vieille fille très riche, qui demeurait à Rueil, son parc de Boispréau. C'était une annexe tout indiquée pour la Malmaison et le Premier Consul, que les questions d'argent n'embarrassaient plus, eût acheté son jardin pour le prix qu'elle eût fixé. Mais la vieille fiUe ne voulut rien entendre. Bonaparte s'en trouva fort peu satisfait, car il jalousait la magnifique propriété de Joseph à Morfontaine. A son prix, les cent arpents de la Malmaison étaient fort peu de chose et, du côté de la montagne et de Mi'e Julien, le parc était surtout tellement étranglé que, s'il en faut croire la duchesse d'Abrantès, d'un jardin situé au sommet de cette montagne, où était un petit belvédère à l'italienne, on pouvait voir, avec une lorgnette d'approche, tout ce qui se passait à la Malmaison. Le Premier Consul ne se sentait donc pas che^ lui, ce qui lui était odieux, car il avait pris l'habitude de travailler en plein air, dans un petit jardin particulier, auquel on arrivait par un pont couvert de coutil comme une tente, qui aboutissait immédiatement à son cabinet de travail. Ce pont était pour lui un second cabinet. Il y avait fait apporter une table et il y travaillait seul, soit qu'il étudiât des cartes, soit qu'il annotât des pétitions. « Lorsque je suis à l'air, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s'opérer avec succès à côté d'un poêle et privé de la communication du ciel. »

Le séjour de la Malmaison lui fut d'autant plus utile, pendant ces premières années du Consulat, qu'il ne prenait réellement de repos et d'exercice que ce que la nature e.xigeait impérativement (2). M"^ Bonaparte et Hortense

(1) Journal. 19 frimaire an IX. « Le Premier Consul ne devait, dans le principe, aller à Malmaison que pour s'y délasser et y oublier, une foi» la semaine, les affaires du gouvernement et de l'Etat, mais aujourd'hui il y reçoit des hommages ; les ministres viennent lui rendre des comptes; les chefs de l'armée lui font leur cour et tout est trop petit pour tant de monde. »

(2) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 266-268.

étaient, au contraire, d'enragées promeneuses. Souvent, elles montaient à cheval et s'en allaient dans la campagne, accompagnées de M. de Poix et de M. de Laigle. Un jour, rapporte un contemporain, lorsque leur cavalcade rentrait dans l'avenue, la jument que montait Hortense s'emporta. Gomme elle était fort leste, elle voulut sauter sur le gazon qui bordait la route. Mais l'attache qui retenait sous son pied le bas de son amazone, l'empêchai^t de se jeter hors de selle aussi vivement qu'elle l'aurait voulu, elle fut renversée et traînée par son cheval l'espace d'une vingtaine de pas à peu près. Ceux qui l'accompagnaient s'étaient précipités de leur monture. Ils arrivèrent à temps pour la relever. Joséphine, effrayée du danger que sa fille avait couru, jetait de hauts cris. Mais Hortense ne s'était fait aucun mal et fut la première à rire de sa mésaventure (i). Parfois, après le dîner, qui avait souvent lieu à gauche de la pelouse sous les marronniers devant le château, la société, sur l'invite du Premier Consul, se divisait en deux camps, et l'on engageait de grandes parties de barres qui lui rappelaient les récréations de Brienne. « Dans ces parties de barres, rapporte Constant, les coureurs les plus agiles étaient Eugène, Isabey et Hortense. Quant au général Bonaparte, il tombait souvent, mais se relevait en riant aux éclats (2). » Habit bas, il était aussi fou qu'un écolier. D'ailleurs « il trichait comme aureversis. Il faisait tomber. Il arrivait sur nous sans crier barre. Enfin, c'étaient des tricheries qui provoquaient des rires bienheureux. Dans ces occasions- là, Bonaparte courait comme un lièvre ou plutôt comme la gazelle à qui il faisait manger tout le tabac de sa tabatière, en lui disant de courir sur nous et la maudite bête nous déchirait nos robes et bien souvent les jambes (3) ». Les autres partenaires, Lauriston, Didelot, Luçay, Bourrienne, Rapp, M^" Bonaparte étaient voués au rôle habituel de prisonniers.

(1) Mémoires sur la reine Hortense, I, 94-96.

(2) Constant. Mémoires, I, 29-30.

(3) Duchesse d'Abranlès. Mémoires, III, 285.

Les plaisirs de la Malmaison : l'escarpolette. Lithographie d'isabey. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

« La vie que l'on menait à la Malmaison, à l'époque^de mon mariage, a écrit la duchesse d'Abrantès, ressemblait à la vie que l'on mène dans tous les châteaux, lorsqu'on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaient composés d'une chambre, d'un cabinet et d'une chambre pour notre femme de chambre, ainsi que cela se voit toujours dans les maisons de campagne des gens riches. Les meubles en étaient fort simples et l'appartement de la fille de la maison qui touchait au mien n'en différait que par une porte à deux battants. Encore n'eut-elle, je crois, cet appartement qu'après son mariage. Les chambres n'étaient pas parquetées, ce qui me surprit, sachant comme Mme Le.Couteulx était ellemême recherchée. Elles donnaient toutes sur un long corridor auquel on montait par une marche, laissant à

droite l'appartement de M^e Bonaparte et le petit salon dans lequel on déjeunait. Ce corridor était fort étroit, carrelé comme le reste et donnait sur la cour. Le matin, on se levait à l'heure qu'on voulait et jusqu'à onze heures, heure fixée pour le déjeuner, on était sa maîtresse. A onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas, donnant sur la cour, au premier dans l'aile droite. Il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût Joseph, Louis ou P'esch, enfin quelqu'un de là famille. Les exceptions étaient tellement rares que je ne puis me rappeler si j'ai vu un homme à nos déjeuners à la Malmaison. Après le déjeuner, on causait, on lisait les journaux, il arrivait toujours quelqu'un de Paris pour avoir une audience, car, malgré la volonté prononcée du Premier Consul pour que M°»« Bonaparte ne fît rien, en quoi que ce soit, qui put blesser l'opinion générale, elle accordait des audiences, apostillait des pétitions, quoique la colère du Premier Consul l'eût déjà fait pleurer, et abondamment, pour avoir ainsi apostille une pétition relative à un marché de chevaux. Au fait, elle croyait bien faire. Cet homme offrait de livrer deux ou trois mille chevaux à un prix si au-dessous de celui qui était payé par le ministère que l'affaire semblait extrêmement tentante. Mais Bonaparte vit clair dans cette apparence de bénéfice pour l'État. Il comprit que l'avantage très réel qui en proviendrait ne sortirait pas du rayon de la Malmaison et de Rueil. Il voyait toutes ces manœuvres et sa sévère probité les lui faisait haïr et persécuter de telle sorte que rien n'était plus rare sur la fin de son règne que ces concussionnaires avides, qui sont les chancres les plus rongeurs d'un État. Mme Bonaparte ne voyait pas aussi loin et même elle ne regardait nullement à ce qui pouvait résulter de la protection accordée par le gouvernement à un homme plutôt qu'à un autre. Et lorsque cet homme offrait, avec toute la politesse imaginable, un beau collier de perles, un bracelet de rubis, qu'il les offrait surtout par la main de M. Bourrienne ou de quelque autre ami, une chose si élégante était si éloignée d'une écurie ou d'une botte de foin, que José-

phine ne songeait guère à l'origine de la mine qui les produisait. Et si on l'eut interrogée sur celle qui les avait fournies, immédiatement elle aurait répondu Golconde. On ne voyait jamais le Premier Consul avant le dîner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet. Il travaillait avec Bourrienne, les ministres, les généraux ou les conseillers d'État, et ce travail durait jusqu'à l'heure du dîner. Il était rare qu'il n'y eût pas quelqu'un d'invité. Dans ce moment, tout ce qui entourait le Premier Consul se mariait et formait une nouvelle famille ajoutée à celle si nombreuse qui existait. Le colonel Savary venait d'épouser M"e de Faudoas, parente de M™"= Bonaparte. Ce mariage avait été un bonheur inespéré pour un homme dont la vie n'avait d'autre mobile que le désir d'avancer. Sa femme aurait été fort jolie, s'il ne s'était trouvé une distance toujours désagréable entre son ner et sa bouche et si ses dents n'eussent été, quoiqu'elle fût jeune, déjà presque toutes gâtées (i). Une personne vraiment belle était M™*' Lannes. Elle était fort en faveur à la Malmaison et aux Tuileries et elle le méritait non seulement à cause de son mari, mais à cause d'elle-même. Elle était fort douce, point envieuse, ne sacrifiant jamais à un mauvais bon mot le repos ou la réputation de quelqu'un ainsi que je l'ai entendu et vu faire, lorsque dix à douze de ces nouvelles mariées, dont au reste je faisais partie, se trouvaient réunies à la Malmaison. Mais je dois dire, pour ma justification, dans le cas où l'on me confondrait avec quelqu'une de ces bonnes personnes, que je fus bien plus souvent sur la défensive que sur l'offensive. M™= Lannes était la copie d'une des plus belles Vierges de Raphaël et du Corrège. C'était la même pureté de traits, le même calme dans le regard, la même sérénité dans le sourire. La première fois que je la vis, c'était au bal. Elle dansait peu ou même point,

(1) Dans ses Salons de Paris, la duchesse d'Abrantès parle de M™* Savary comme d'une fort belle personne. Pourquoi ce revirement de la besogneuse annaliste .' M™* Savary n'était pas prêteuse, s'il faut en croire sa fille. (Voir notre ouvrage rAssastinat de la duchesse de Praslin, 34.)

quoique sa taille fût belle et bien prise. Mi'« de Geeneuc me frappa comme une des plus belles personnes que j'eusse rencontrées. Et lorsque je la revis plus tard, étant M™« Lannes, je trouvai qu'elle avait encore gagné et que sa tournure avait acquis plus d'aisance ainsi que cela devait être en établissant la différence qui existe dans les deux contenances de la jeune fille et de la femme mariée (i). »

Ce que M"« Junot n'a pas noté dans ses Mémoires, ce sont les conversations qui occupaient les gens plus graves du cercle consulaire. Sur la fin de l'année 1800, on se préoccupait beaucoup des faits et gestes des Jacobins. Le y novembre, Demerville, Ceracchi, Arena et Topino- Lebrun avaient formé le projet d'attaquer Bonaparte à la première représentation des Horaces, de Porta, à l'Opéra, et de le poignarder. Un de leurs affiliés, le capitaine en réforme Harel, qui fut plus tard le geôlier du duc d'Enghien à Vincennes, s'ouvrit à Bourrienne des propositions que lui avait faites Demerville, et Fouché, plus ou moins spontanément, dut arrêter les conjurés de l'Opéra, avant qu'ils ne pussent utiliser leurs armes (2). Un des soirs de novembre, M°»e Campan dînait à la Malmaison. On avait pris le café. Plusieurs des visiteurs entouraient Bonaparte et l'engageaient à se méfier des Jacobins. « C'étaient, lui disait-on, des hommes fort dangereux ». Le Premier Consul écouta en silence ses interlocuteurs. Puis il leur dit : « Je suis bien sûr que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Jacobin. C'est un ambitieux qui veut une place. Eh bien, je leur en donnerai et ils se tairont (3). »

Quelques semaines plus tard, la machine infernale de Saint-Régent terrifiait Paris. Seul, un retard de quelques secondes dans la marche de l'escorte avait sauvé le Premier Consul. Il y avait eu beaucoup de victimes dans la rue et

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 268-272.

(2) P.-M. Desmarest. Quinze ans de Haute Police sous le Consulat tt l'Empire, édition Grasilier et Savine, 36-44.

(3) M*"* Campan. Journal, 65.

même au dedans des maisons. Arrivé au spectacle, le Premier Consul reçut dans sa loge les félicitations de plusieurs grands personnages de l'État et. à sa rentrée aux Tuileries, il prononça quelques mots foudroyants contre « les hommes de boue et de sang », auxquels il imputait le crime. Au lieu de chercher du côté des royalistes, c'était par mi les Babouvistes et les Septembriseurs qu'il croyait voir les hommes qui avaient conspiré contre ses jours.

Il y eut au Conseil d'État une violente querelle entre Real et Regnault de Saint- Jean-d'Angely. Une liste de suspects fut dressée par Fouché et ceux qui y furent maintenus furent déportés aux îles Seychelles, bien qu'à ce moment les véritables coupables fussent connus et confiés à l'inquisition de Real.

L'attentat de la rue Saint-Nicaise eut les contre-coups les plus inattendus; Chanorier fut tellement secoué par la nouvelle de l'attentat qu'il en devint fou. « Le malheureux, écrivait M'"" Campan à Hortense, est gardé par deux hommes qu'il croit des Jacobins. Il a sauté le grand fossé

La maréchale Lannes.

Portrait par Isabey, gravé par Mécou.

(Bibliothèque Nationale. OEuvres d'Isabey.)

du bout de son jardin et s'est enfui chez le maire de Ghatou. Il adore Bonaparte comme régénérateur de l'ordre et de la gloire de la France (i). » Ces sentiments étaient ceux de beaucoup d'anciens royalistes ralliés au Consulat et qui voyaient en Bonaparte l'homme nécessaire au repos de la France (2). Le vieux poète Augustin Ximenez, qui dépassait alors sa soixante-quinzième année, adressait pour le !«"■ janvier 1801 à Bonaparte des vers pleins de ce sentiment :

Ainsi je l'aurai vu, le siècle qui commence Et qu'avait de si loin devancé ma naissance, Ce siècle dont mes yeux ne verront point la fin. Qui promet à la France un si brillant destin Et qui, fermant déjà les portes de la guerre, Aux vertus d'un héros recommande la terre (3).

C'était appuyé par ce nouveau tiers parti que le Premier Consul allait engager la lutte qui devait, après qu'il eût refusé le rôle de Monk, l'asseoir sur le trône impérial.

(1) M™* Campan. Correspondance, I, 139. Chanorier, interdit le 24 floréal an X, ne mourut que le 28 mai 1806, après six ans de folie.

(2) Saint -Rég-ent, lui-même, avant d'appliquer l'étincelle à la machine infernale, avait demandé à Dieu de ne faire réussir son coup que si Bonaparte n'était pas nécessaire au repos du pays. (Desmarest, op. cit., 54.)

(3) Journal de Paris, 15 nivôse an IX.

La Malmaison consulaipe.

'année 1801 s'ouvrit par des fêtes de famille pour les hôtes de la Malmaison.. Au début du Consulat, lorsque Caroline avait annoncé son désir d'épouser Murât, son frère avait d'abord résisté. C'était en Italie que sa sœur avait fait la connaissance du beau et brillant soldat. Il n'avait que vingt-neuf ans et était déjà général de division et commandant de la garde consulaire. Caroline était ravissante de jeunesse. « Sa peau, écrit la duchesse d'Abrantès, ressemblait à un satin glacé de rose. Ses pieds, ses mains et ses bras pouvaient servir de modèle, ses dents étaient charmantes comme toutes celles des Bonaparte. » Le Premier Consul, cependant, qui n'était pas, comme Caroline, ébloui par la prestance de son compagnon d'armes, protestait contre un projet d'alliance entre sa sœur et Murât. « Murât, disait-il, est le fils d'un aubergiste. Dans la situation élevée où m'ont placé la fortune et la gloire, je ne puis pas mêler mon sang à son sang (i). » Caroline était très éprise. La grâce un peu enfantine de son visage contrastait avec la décision de son caractère, sa volonté impérieuse. Elle résista aux indications de son frère et le mit aux prises avec une demande officieUe de Murât. M"« Bonaparte, Hortense, Eugène et Bourrienne firent le reste. Bonaparte faiblit devant le rappel de la belle conduite de Murât en Egypte. « Oui, j'en conviens, disait-il avec feu à Bourrienne, Murât était superbe à Aboukir. » Et le soir, il avait définitivement pris son parti : « Toute réflexion faite. Murât convient à ma sœur et puis on ne dira pas que je suis fier, que je recherche les grandes alliances. » Mais l'hostilité du Premier Consul à ce ma-

(1) Bourrienne. Mémoires. Ed. d'Alméras, III, 263.

riage se manifesta encore. « Je n'aime pas les mariages d'amourettes, disait-il à M™« Campan. Ces cervelles enflammées ne consultent que le volcan de l'imagination. J'avais d'autres vues.Qui sait l'alliance que je lui aurais procurée? Elle juge en étourdie et pèse mal ma position. Il viendra un temps où peut-être les souverains se disputeraient sa main. Elle épouse un brave : dans ma position cela ne suf(;t pas (i). » Le mariage avait été célébré le 3o nivôse an VllI ; le i'''" pluviôse an IX, M»"" Murât était mère. « Si tu étais ici, écrivait Hortense à Caroline d'Hyenville, je t'aurais fait manger des bonbons, car j'ai été marraine, avec Bonaparte, du fils de M"!" Murât que nous avons nommé Achille (2). » Quelques jours plus tard, un poète communiquait au Journal de Paris les vers que lui avait inspiré le baptême du jeune Murât.

Je suis fier et joyeux. J'ai vu le nom d'Achille Donné par Bonaparte à l'enfant de Murât : D'abord, ce nom le fait un peu de ma famille, Mais de quel grand espoir il doit flatter l'État. Il n'a pas eu pour père un Pelée, un poltron; La craintive Thétis n'a point été sa mère; Et pour peu qu'il imite ou son oncle ou son père. Il sera plus fameux que notre fier patron (2).

Quelques jours plus tard, la paix de Lunéville était signée et c'était l'occasion de belles fêtes publiques. Radet, Barré, Desfontaines et Despréaux rimaient un vaudeville que l'on jouait à la réception du ministère des Relations Extérieures. Sur l'air : Femmes, voulez-vous éprouver? on chantait :

Si nous osions nous adresser A cette aimable jeune Hortense!

Il suffit pour l'intéresser De réclamer sa bienfaisance.

Tant d'exemples lui sont donnés De bonté noble et généreuse.

En servant les infortunés, Comme sa mère, elle est heureuse.

(1) M»"'^ Campan. Journal, 29.

(2) C. d'Arjuzon. Hortense de Beauharnais, 236.

(3) Journal de Paris, 9 pluviôse, an IX. Le poète signait Achille G...

Si l'on eût demandé l'avis intime de Fontaine et si on l'eût obtenu, il eût été moins flatteur pour M™« Bonaparte. Le malheureux architecte ne pouvait se reconnaître au milieu des caprices sans cesse renouvelés qui s'agitaient dans la cervelle de Joséphine. Tout d'abord, il avait été flatté de la voir prendre un intérêt aussi vif à tout ce qu'il faisait, ordonner elle-même de nouveaux embellissements, se préoccuper de tout ce qui pouvait contribuer à rendre plus agréable une habitation qu'elle regardait comme sa propriété particulière. Mais bientôt il avait dû se rendre à l'évidence. Les projets de Joséphine variaient sans cesse. Elle désirait toujours et on ne pouvait parvenir à lui faire adopter un plan, une marche réglée pour arriver au but qu'elle se proposait d'atteindre (i). Le grand orage avait éclaté au moment des plantations du parc, quand on l'avait augmenté des terres qui se trouvaient entre la route, la maison de M"" Julien et le jardin qu'elle n'avait pas voulu vendre. Fontaine prétendait établir des allées droites. M™e Bonaparte voulait que tout fût à l'anglaise. Une avenue, plantée directement pour aller d'un lieu à l'autre, lui paraissait un barbarisme contre les préceptes du jardinage et ce ne fut qu'aux dépens de la bonne opinion qu'elle avait d'abord conçu des talents de ses architectes qu'ils parvinrent à obtenir que l'avenue d'arrivée et celle qui menait aux écuries ne seraient pas soumises aux règles qui exigent des chemins tortueux (2). Les choses s'aggravèrent encore quand, à la fin de pluviôse (commencement de février 1801), M"»" Bonaparte profita de ce que tout était à la paix pour s'assurer les services d'un jardinier anglais. Comme tous les artistes de ce genre, le jardinier trouva que les plantations de l'architecte étaient manquées (3). Joséphine était d'avance acquise à cette opinion et Fontaine et Percier en demeurèrent très morfondus. Mais, du moins, jusque-là, ils avaient la satisfaction de plaire à

(1) Journal de Fontaine, 5 vendémiaire an IX.

(2) Journal de Fo«iaj««, 19. frimaire an IX.

(3) Journal de Fontaine, 25 pluviôse an IX.

LA MALMAISON CONSULAIRE ^b

Bonaparte, et le Premier .Consul manifestait son contentement de la façon la plus propre à réjouir le cœur d'un architecte, c'est-à-dire en ordonnant des accroissements de bâtiments. Le 3o ventôse. Fontaine notait dans son journal : « Nous allons porter le corps de garde et la fermeture du parc à l'écurie sur la route. On fera un tournebride au petit moulin et l'on mettra le plus promptement possible les dépendances en état de recevoir beaucoup de monde. Des statues en marbre ont été achetées à Paris chez Dumont. Elles seront placées ainsi que plusieurs vases, sur les piliers en pierre que nous avons construits à l'intérieur pour conforter le trumeau des murs de face. » Le mois de germinal se passe dans ces derniers arrangements, d'autant plus pressés que le roi et la reine d'Étrurie allaient arriver à Paris et que le Premier Consul avait l'intention de leur donner une fête à la Malmaison. Mais au moment même où le général Bessières, envoyé audevant des hôtes illustres de la France, escortait leurs vieux carrosses traînés par des mules, qui faisaient sonner leurs clochettes à la stupéfaction des badauds parisiens ((), le désaccord le plus absolu éclatait entre le Premier Consul et ses architectes.

Depuis que les travaux de la Malmaison étaient en train, des acomptes nombreux et parfois copieux avaient été payés soit par Bourrienne, soit par l'intendant Pfister, mais jamais un compte ni un devis n'avaient été mis sous les yeux de Bonaparte. Quand les dépenses réalisées s'élevèrent à 600 000 francs et qu'on estima au double les dépenses prévues, Fontaine et Percier jugèrent à propos de prier Bourrienne de placer leurs états de dépenses sous les yeux du Premier Consul. Aussitôt, il fit appeler ses architectes, leur demandant d'une voix sévère en quoi et pourquoi une somme aussi énorme avait pu être dépensée. « Je vous avais prévenu, général, répliqua Fontaine, avant de commencer et après cela je devais obéir. » Bonaparte,

(1) Sur les détails de ce voyage du roi et de la reine d'Étrurie, voir l'Abdication de Bayonne, 99-102.

allant et venant dans l'allée où Fontaine et Percier l'avaient abordé, répéta vingt fois le même reproche. Il ne voulait pas recommencer à la Malmaison les folies de l'ancien régime. Il fallait mettre un terme à ce gaspillage (i}. Cependant, les préparatifs de la fête avaient nécessité la commande au menuisier Bouillier d'une tente de 5o pieds de large et de forme octogone. C'était sous cet immense parapluie qu'au bout du petit pont et près de la pelouse devait avoir lieu le grand repas, dont s'entretenait tout le monde officiel. Sans la moindre hésitation, le Premier Consul décommanda charpente, tente et repas, laissant les architectes se débrouiller avec le menuisier comme ils le pourraient (2). Pendant quelques mois, il ne fut plus question ni d'améliorations, ni d'agrandissements et il fallut les réclamations d'Hortense, pour que des travaux fussent recommencés à la Malmaison, sous prétexte de la construction d'un théâtre permanent.

Les représentations théâtrales faisaient partie du système d'éducation de M'"« Campan. Au moment des jours gras de 1801, elle écrivait à Hortense qui lui avait promis d'amener Bonaparte à ses représentations : « Je vous demande positivement de venir le jour où nous jouerons. Il faudra prévenir le Premier Consul, lui dire que cela me fera grand plaisir, pour qu'au dernier moment, il ne s'y refuse pas. Vous devez juger que votre présence et votre suffrage, pour une petite troupe dont vous avez fait nombre et pour une production de votre institutrice, est absolument nécessaire à mon amour-propre... Lolotte (Charlotte Bonaparte, fille de Lucien) a un petit rôle qu'elle joue à merveille, mais la petite Isabey et elle ne pouvaient jamais retenir le mot de réplique. Pour obvier à cet inconvénient, je les fais tenir par de plus grandes qui leur pincent le bout du petit doigt quand elles doivent parler. De cette manière, cela va parfaitement. » A la Malmaison, il y avait eu aussi, l'année précédente, un théâtre d'ama-

(1) Journal de Fontaine, 7 prairial an IX.

(2) Journal de Fontaine, 8 prairial an IX.

teurs. Mais ce ne fut qu'après le retour de Joséphine qui alla, avec M™" Laetitia, Hortense et M™^ La Valette, prendre les eaux de Plombières, que le théâtre improvisé, considéré comme insuffisant et incommode à dresser et à démonter pour chaque représentation, fut remplacé par une scène permanente. Bonaparte se laissa facilement convaincre par sa belle-fille, et Fontaine, désireux de rentrer en grâce, mit toute la bonne volonté du monde à trouver l'emplacement d'une salle de spectacle dans la vieille maison dont la distribution ne prêtait nullement à cette création.

Il destina au rôle de salle de spectacle une grande pièce située tout

en haut du château, presque sous les combles. Ce n'était évidemment pas l'idéal et Hortense, l'étoile de la troupe de la Malmaison, persista à espérer qu'elle aurait un jour une scène digne d'elle. Mais en attendant, grâce à Isabey, qui cumulait les emplois de décorateur et de metteur en scène, le cadre fut à peu près présentable. Quant à la troupe, elle fut recrutée sous le contrôle du Premier Consul.

< Mil" Beauharnais et M™<= Bonaparte, raconte la duchesse d'Abrantès, m'avaient prévenue que nous allions jouer la

Henry Gourmand Dugazon,

dans le rôle de Scapin.

Portrait par Duplessis-Bertaux.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

comédie et que j'aurais l'emploi de soubrette. Le colonel Savary venait de se marier et sa femme devait être aussi de notre troupe. Junot était notre plus beau talent avec Bourrienne et Eugène de Beauharnais. Lauriston était aussi bon acteur à ce que l'on disait. « Citoyen Gambacérès, dit un jour le Premier Consul, vous devriez jouer la Comédie avec nos jeunes gens. Vous feriez les pères nobles. — Ne croyez pas plaisanter, citoyen Consul, lui répliqua Cambacérès, j'ai joué et, je puis le dire, avec quelque succès le Montanciel du Déserteur. — Vraiment ! Eh bien, cela prouve, dit le Premier Consul, qu'il ne faut jamais dire : cela est impossible! » Nous avions l'honneur de faire tous les frais du spectacle de la Malmaison, et le commencement ne fut pas sans douleur. Ce n'était pas une chose de peu d'importance que de jouer non seulement devant trois cents personnes, mais devant le Premier Consul. Quant à moi, j'avoue que j'aurais mieux aimé voir doubler l'auditoire. Je ne pouvais pas supporter la censure de Bonaparte, convaincue que j'étais qu'il se trompait et que je pouvais comprendre mon affaire moimême, surtout avec le concours de Dugazon qui était mon répétiteur (i). »

Quoi qu'il en fût des critiques de Bonaparte, la troupe de la Malmaison eut son heure de célébrité parmi les troupes d'amateurs d'alors. Eugène de Beauharnais passa pour jouer parfaitement bien. Didelot eut la réputation d'un admirable Crispin, Lauriston, celle d'un fort noble Almaviva, mais le plus [habile de la troupe était M. de Bourrienne. Il jouait les rôles à manteau dans une réelle perfection. Il faisait d'autant plus de plaisir que son talent n'était pas du tout le résultat de l'étude. Il jouait bien parce qu'il comprenait et sentait son rôle. Grandmesnil et Caumont, qui alors étaient les deux manteaux de la Comédie- Française, n'auraient pu trouver à censurer dans la manière dont M. Bourrienne jouait le rôle de Bartholo, celui d'Albert dans les Folies amoureuses, celui de V Avare, d'Har-

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 283-284.

pagème dans le Florentin et peut-être bien leur offrit-il des nuances fines et délicates à saisir et à copier. « Le Premier Consul avait lui-même presque organisé notre répertoire. D'abord, il fut assez circonscrit. On n'osait pas se hasarder dans les grandes pièces, ni entreprendre un rôle au-dessus de ses forces. On jouait les Héritiers, les Étourdis, les Rivaux d'eux-mêmes, Défiant ses malices, une foule de petites pièces spirituelles et charmantes. Puis, on s'enhardit. Le Premier Consul lui-même demanda des pièces plus longues. Le répertoire s'augmenta tout à coup de cinquante pièces qu'on nous mit entre les mains,, en ayant soin de répartir les emplois selon le caractère de chacun. A cette époque, le théâtre de la Malmaison était vraiment bien monté. Plus tard, tout le monde s'en est mêlé, c'était à ne plus y tenir. La première pièce représentée à la Malmaison avec une sorte de solennité fut le Barbier de Séville. En disant que la représentation fut parfaite, je ne hasarde pas un mot que la magie des souvenirs peut me dicter. M"e Hortense de Beauharnais représentait le rôle de Rosine, M. de Bourrienne celui de Bartholo, M. Didelot, Figaro, le général Lauriston, Almaviva, Eugène, Basile, et le général Savary éternuait dans la perfection dans le rôle de V Éveillé. Finesse, gaîté, sensibilité, esprit, tout ce que Beaumarchais a voulu mettre de gracieux dans sa Rosine, Hortense l'avait compris. Elle avait deviné la jeune tïlle andalouse avec toute sa grâce native et sa gentillesse. Elle joignait à son jeu, à cette époque, une figure charmante et une tournure tout à fait remarquable, à la scène surtout, l'une par son extrême fraîcheur, l'autre par son extrême élégance. Bien des années se sont écoulées depuis ces soirées joyeuses, et je me rappelle encore les gracieuses formes de M"e Hortense, avec cette profusion de boucles blondes sous un chapeau de velours noir à grandes plumes roses et ce corset noir qui serrait sa taille mince et bien prise. Je la vois encore et je crois l'entendre. Et certes, c'est une douce et riante illusion. Et puis, ce qu'il y eut de remarquable et qui fait toujours le désespoir des directeurs de théâtre de société,

80 LES JOrRS DE LA MALMAISON

ce fut l'ensemble parfait pendant toute la durée de la pièce. Les rôles étaient bien appris, tout allait bien. Je répète que je n'ai jamais vu représenter le Barbier de Séville de manière à me faire autant de plaisir que j'en ai éprouvé ce soir-là, M^ne Murât joua quelquefois sur le théâtre de la Malmaison. Elle était bien jolie; ses bras et ses mains étaient ravissants ; sa poitrine étincelait de blancheur sous le velours noir d'une jeannette à cœur d'or. Mais il y avait un malheureux accent qui était funeste surtout dans les rôles qu'elles choisissait. Néanmoins, comme elle était la sœur du Premier Consul, tout cela passait, tandis que M"« Hortense n'eût-elle été la femme que d'un aide de camp, aurait toujours été applaudie pour la perfection de son jeu (i). »

Il y avait alors une sorte de rivalité, au point de vue théâtral, entre la société de la Malmaison et celle de Neuilly. C'était là que s'était installé Lucien depuis sa rentrée d'Espagne. Il en était revenu dans une sorte de demidisgrâce qu'il attribuait en majeure partie à Joséphine, alors qu'en bonne justice il n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même et aux négociations trop avantageuses pour ses intérêts, que lui reprochait le Premier Consul (2). Sur les conseils de Dugazon, et aidé par Félix Desportes, qui était un acteur applaudi, Lucien jouait fort souvent la comédie et la tragédie (3). « La seule chose que l'on pouvait lui reprocher et qui ne dépendait pas de lui, était la qualité du timbre de sa voix. Elle était trop claire et montée sur un diapason trop élevé pour le ton tragique. » Par malheur pour le spectacle de Neuilly, Lucien avait fait appel au talent de M""" Bacciocchi, sa sœur aînée. Élise était à proprement parler exécrable. « C'était, dit la duchesse d'Abrantès, à donner le fou rire. Le Premier Consul ne s'en fit pas faute. Il ne fit que rire pendant toute la représentation,

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 386-389.

(2) Voir l'Abdication de Bayonne, 103-104.

(3) Voir l'Assassinai de la duchesse de Praslin, 63. Félix Desportes fut, en 1839, un des signataires du procès-verbal des funérailles de la reine Hortense à Arenenberg.

chaque fois que sa sœur arrivait sur la scène, et dit après que l'on fut réuni dans le salon : « J'espère que voilà une Alzire joliment parodiée. » Il le répéta à M^e Bacciocchi elle-même qui n'en fut pas du tout contente (i). » La troupe de la Malmaison, encouragée par ses succès, eut l'idée de monter les Folies amoureuses de Regnard. D'après les premiers projets, Hortense devait faire Agathe; M™e Junot, Lisette; Bourrienne, Albert; Eugène, Eraste et Didelot Crispin. Le succès semblait assuré avec cette distribution, mais M"e Murât se mit en tête de jouer Lisette. Le rôle fut retiré à M.^" Junot à laquelle Hortense céda celui d'Agathe. Il n'était pas, assure-t-elle, dans ses cordes, et comme, l'avant-veille de la représentation, Eugène déclara ne pouvoir jouer Eraste, Junot dut le remplacer au pied levé. Dugazon annonça à M^e Junot que ce serait une représentation manquée et, les acteurs découragés, la prédiction ne manqua pas de se vérifier. Heureusement on se rattrapa en d'autres circonstances. Un autre des acteurs, Isabey, le meilleur peut-être, Hortense exceptée, cessa sa collaboration à la suite d'une mésaventure qui le plaçait dans une position fausse. « Un jour, rapporte la duchesse d'Abrantès, le Premier Consul descendait de cheval. Traversant la petite galerie qui suit le salon du milieu, il s'arrêta pour regarder un cahier de gravures qu'on avait déposé sur une table au bout de la galerie du côté du parc. Isabey entra en ce moment, venant du théâtre par la porte opposée, du côté de la cour. A cette époque, le Premier Consul était fort mince et portait l'uniforme des guides ou chasseurs à cheval de la Garde. Eugène, comme on le sait, était alors colonel de ce beau régiment. Isabey, qui n'avait pas entendu rentrer le Premier Consul, voyant au bout de la galerie un personnage petit, revêtu de l'uniforme des guides, remarquant les deurx; épaulettes, prend ce personnage pour Eugène, avec lequel il était fort lié, et se dispose à lui faire une surprise. Adroit, léger et moelleux dans ses mouvements comme un chat, il s'avance sans même

(1) Duchesse d'Abrantès. Mémoires, III, 389-390.

faire crier le parquet sous ses pas. Puis, prenant son élan, il saute d'un seul bond sur le prenxier Consul et retombe à cheval sur son cou. Napoléon croit que la maison s'écroule ou que le diable est venu Vétrangler. Il se relève, se dégage avec force de son étrange collier, qu'il jette à son tour sur le carreau, et présente avux regards~d'fsabey un visage qu'il ne s'attendait guère à trouver. « Que signifie cette plaisanterie? lui dit-il d'un ton sévère. — Je croyais que c'était Eugène, balbutia le bon jeune homme. — Et quand c'eût été Eugène, fallait-il lui briser les épaules ». Et il sortit de la galerie, (i)» Voilà pourquoi Isabey ne donna plus de pendant à cette représentation du Barbier de Séville, où il avait enchanté Constant dans le rôle de F'igaro.

Toutes les personnes attachées à la maison assistaient, en effet, aux représentations et Constant dit, dans ses Mémoires, des artistes de la Malmaison, et nommément d'Hortense, de Caroline Murât et des demoiselles Auguié, plus tard la maréchale Ney et M"»" de Broc, que « peu de théâtres à Paris auraient pu réunir quatre aussi jolies actrices. Elles avaient d'ailleurs beaucoup de grâce sur la scène et jouaient leurs rôles avec un véritable talent. Elles étaient là presque comme dans le salon où elles avaient un ton d'une exquise délicatesse (2) ». Le Premier Consul s'abstenait de prendre part aux représentations, mais, comme spectateur, il n'était certes pas le dernier à applaudir et à rire. Souvent aussi, il hasardait des critiques qui étaient accueillies avec plus ou moins de bonne grâce. Il se montrait très exigeant pour le choix des spectacles et c'avait été sur sa demande qu'on avait monté les Folies amoureuses de Regnard. Pendant les répétitions qui marchaient assez mal, le ménage Junot, qui avait un soir du monde à dîner, avait dû reprendre le chemin de Paris. Ils avaient hâte d'arriver. Junot pressait donc ses chevaux de la voix et du fouet et ils allaient avec la rapidité du vent. Il était six heures du soir. La nuit tombait. Au moment où le général et sa femme passaient au

(1) Duchesse d'.\brantès. Mémoires, Ifl, .397-398.

(2) ConsUnt. Mémoires, I, 31.

Chant-du-coq à Nanterre, une masse vint se jeter au-devant des chevaux. Junot apostropha celui qui s'était permis d'arrêter son tilbury. C'était un homme, vêtu d'une redingote très ample, et dont un chapeau rond cachait le visage. Deux ou trois autres individus stationnaient à droite à quelques pas de la route : « Qui êtes-vous ? » demanda Junot. Mais, sans répondre, l'homme s'écria : — « Ce n'est pas le Premier Consul. — Que lui voulez-vous ? — Lui remettre une pétition». Et là-dessus les inconnus disparurent dans les carrières. Junot appela son groom et lui ordonna de rattraper son piqueur et de lui ordonner de le rejoindre à la Malmaison où il retournait. Mais au moment où il allait faire tourner ses chevaux, il s'aperçut qu'on leur avait jeté dans les jambes une énorme bourrée. « Les misérables ! » s'écria-t-il, et, dans une grande agitation, il reprit en toute hâte la route de la Malmaison. Le Premier Consul était dans son cabinet de travail avec Duroc, Cambacérès et Bourrienfte. Junot lui raconta l'aventure. « C'est bien cela, dit le Premier Consul à Cambacérès. Et cet homme prétendait avoir une pétition à me remettre? » Puis il se fit répéter trois fois le récit par M™" Junot. « Ecoutez, lui ditil, en la menant par le bout de l'oreille à l'autre bout de la chambre. Gardez-vous bien de répéter tout cela à Joséphine et à Hortense. Ceci est une défense. Me comprenezvous ? — Je vous le promets, général. — C'est bien, allons dîner. Vous restez, Junot. — Mais, général, nous avons du monde. — Eh bien ils dîneront sans vous. » Et Junot envoya de suite deux lettres à Paris' par son piqueur. L'opinion de Bonaparte et de Cambacérès avait été en écoutant le récit de Junot, qu'il s'agissait probablement d'un plan d'enlèvement du Premier Consul que l'on savait avoir l'habitude de franchir presque seul la distance qui séparait la Malmaison de Paris. On avait d'autant plus aisément pris le tilbury de Junot pour celui de Bonaparte que piqueur et groom portaient la même livrée que les serviteurs du Premier Consul (i). D'ailleurs, les consuls savaient à merveille

(1) Duchesse d'Abrantès. Les Salons de Paris, V, 37-47.

quels complots tramaient les royalistes. Pour se défaire de Bonaparte, tous les moyens étaient bons. Ne trouva-t-on pas une tabatière pleine de tabac empoisonné sur le bureau où il travaillait ? La police ne négligea aucune précaution. Mais le perpétuel souci de Bonaparte fut sans cesse de ne pas troubler par d'inutiles inquiétudes les plaisirs que Joséphine et Horlense pouvaient se donner à la Malmaison. Pendant la belle saison, elles affectionnaient les promenades à cheval ou en barque, ou bien elles amenaient leurs visiteuses et leur société à Bougival, à Croissy, à Chatou, à Louveciennes, à Nanterre, à Colombes, dans la forêt de Saint-Germain, dans les bois de la Celle, à l'étang de Butard ou de Saint-Cucufa, au château de Buzenval, au château de Richelieu, à Rueil. On rentrait à la tombée de la fraîcheur pour passer la soirée au premier étage dans le salon de Joséphine ou dans la galerie dont les murailles étaient ornées de tableaux de Potter, de Téniers, de Berghem ou de Claude Lorrain. Le Premier Consul ne se montrait guère à ses hôtes qu'à Theure du dîner que l'on servait à six heures. Il lui arrivait même de s'oublier au travail, et un soir, malgré tous les avertissements, il ne sortit qu'à onze heures de son cabinet. « Je croyais avoir dîné, » dit-il à Joséphine pour s'excuser (i). Cependant, au sortir de table, il se promenait parfois volontiers dans l'allée des Marronniers. C'est là que, par un soir de clair de lune, comme la cloche de l'église de Rueil sonnait Tangélus, il exposa à Thibaudeau son plan premier du Concordat. « J'étais ici dimanche dernier, lui dit-il, me promenant dans cette solitude, dans ce silence de la nature, le son de la cloche de Rueil vint tout à coup frapper mon oreille. Je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes et de l'éducation. Je me dis alors : «Quelle impression cela ne doit-il pas faire sur les hommes simples et crédules?» Que vos philosophes, que vos idéologues répondent à cela. Il faut une religion au peuple (2]. » Mais le

(1) De Bausset. Mémoires, I, 377.

(2) Thibaudeau. Mémoires sur le Consulat, 151-152.

li^

plus souvent, ceux qui fréquentaient la Malmaison n'en emportaient pas des conversations révélatrices de telles préoccupations chez Bonaparte. Il semblait vouloir oublier les soucis du gouvernement.

Quand il s'était pour la première fois installé à la Malmaison, il s'était pendant près d'une semaine appliqué à en calculer les revenus. Il n'oubliait ni le foin du parc, ni les légumes du potager. Bourrienne riait de le voir si absorbé par ces évaluations. « Ce n'est pas mal, lui dit le Premier Consul, mais pour habiter ici il faudrait avoir 3oooo livres de rentes (i).» Plus tard, l'appétit lui vint et il ne songea plus qu'à arrondir son domaine comme tout bon propriétaire. « Le château de la Malmaison, note Fontaine dans son Journal (2), malgré nos dépenses, malgré l'accroissenient que nous y avons fait, est trop petit pour le Premier Consul, à qui l'habitation de la campagne est devenue un besoin. Il a projeté de prendre Saint-Cloud et de le faire mettre en état. Le général Berthier l'engage beaucoup à suivre ce parti. Il dit qu'avec 25 000 francs de dépenses, la maison peut être rendue habitable. Madame voudrait que l'on ne quittât pas la Malmaison que l'on regarde comme sa propriété particulière, dont elle dirige les embellissements, qu'elle préfère à tout autre lieu du monde. »

Depuis que M"« Julien avait refusé de vendre Boispréau, Bonaparte avait augmenté la Malmaison des bois du Butard. Il lui avait bien fallu chercher à s'agrandir du seul côté où la chose était possible. Autrefois, il avait songé à acheter l'île Chanorier, au milieu de la Seine, en face de la Malmaison, mais Fontaine l'avait fait renoncer à ce projet. Le Butard semblait combler les vœux du Premier Consul. « C'était, dit la duchesse d'Abrantès, une addition ravissante à la propriété de la Malmaison, parce que des bois ont toujours un charme à nul autre pareil, et pour Napoléon surtout, ils en avaient plus que pour nous. Le premier et le

(1) Bourrienne. Mémoires, II, 142-143.

(2) 18 fructidor an IX.

La malmaison consulaire 87

second jour de son acquisition, il en était tellement enchanté qu'il voulut absolument nous y mener pour que M™e Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. Joséphine avait une de ces affreuses migraines qui la torturaient si souvent ; alors, elle souffrait à un tel point qu'il n'y avait point d'autre remède que de la faire coucher et de la laisser dormir. — « Allons, allons, viens avec nous, dit le Premier Consul, l'air te fera du bien, c'est le remède souverain pour toutes les douleurs». Mme Bonaparte n'osa pas refuser plus longtemps. Elle fit demander un châle et un chapeau et nous montâmes, elle, M™« de La Valette et moi, dans une de ces calèches en forme de corbeille et menée par un jeune postillon à la d'Aumont. Napoléon était en avant de nous, avec Bourrienne. L'aide de camp de service n'avait même pas été demandé pour cette course, dont le Premier Consul était enchanté comme un jeune garçon en congé. Il était à cheval et galopait devant nous, puis revenait pour prendre la main de sa femme comme un enfant, courant devant sa mère, va, vient, repart, revient encore pour l'embrasser et reprend de nouveau sa course. Le postillon ne connaissait pas la route. Il arriva devant un ravin ou plutôt un ruisseau dont les deux berges, extrêmement élevées, rendaient le passage difficile pour la calèche. Dès que M°"= Bonaparte aperçut ce précipice, elle cria qu'elle défendait que l'on allât plus avant. — « Voyer-vous, s'écria-telle, je ne veux pas aller au Butard par ce chemin. Allez dire au Premier Consul que je retourne au château, à moins qu'il ne connaisse un autre chemin». Et, commandant au postillon de tourner bride, nous revînmes sur nos pas. Mais nous n'en avions pas fait dix que le Premier Consul avait rejoint la calèche : — « Qu'est-ce que ce nouveau caprice? Retourne- d'où vous venez», ajouta-t-il en touchant légèrement du bout de la cravache l'épaule du postillon. Et, donnant de l'éperon à son cheval, il repartit aussitôt. Nous le trouvâmes devant le fatal ruisseau dont il regardait les bords assez élevés. — < Allons, dit Napoléon au petit jeune homme qui conduisait la calèche, un bon

ô8 LÈS JOURS DE LA MALMaISON

coup d'élan et puis rends la main et tu passeras ! » M™» Bo* naparte jeta un cri perçant qui fît retentir la forêt : « Jamais vous ne me ferez rester dans la calèche. Laissemoi descendre. Bonaparte ! je t'en prie en grâce, laisse-moi descendre.... laisse-moi descendre». Elle joignait les mains en pleurant. Elle faisait pitié. Napoléon la regarda, mais loin d'être attendri, il leva les épaules et lui commanda assez rudement de se taire. — « C'est de l'enfantillage ! Vous passerez, et dans la calèche... Allons, m'as-tu entendu?» dit-il en jurant au postillon.

«J'étais enceinte et je ne voulais pas compromettre la vie de mon enfant au hasard de la réussite du passage de cette calèche. On pouvait verser et le moins qu'il pût arriver de l'entêtement de Napoléon, c'était le brisement de la calèche. « — Général, dis-je au consul en faisant signe au piqueur de venir m'ouvrir la portière, je suis responsable de la vie d'un autre, je ne puis rester ici. La secousse sera violente et pourra me faire non seulement beaucoup de mal, mais me tuer, dis-je en riant, et vous ne le voulez pas, n'est-ce pas, général? — Moi! s'écria-t-il, ah! mon Dieu ! vous faire le moindre mal à vous! Descendez, vous avez raison. Une secousse pourrait vous faire grand mal ». Et s'approchant de la calèche, il m'aida lui-même à mettre pied à terre, car depuis le commencement de la scène, il était descendu de cheval. Encouragée par l'expression toute bonne et plus que bienveillante qui était sur sa figure, je me hasardai assez ridiculement peut-être à lui dire, comme il me soutenait pour descendre : « Mais une secousse pourrait peut-être faire mal à M»'" Bonaparte, général? Car enfin, si elle était comme moi! » Le Premier Consul me regarda avec un air si plaisamment stupéfait que, au lieu de sauter à terre, je demeurai sur le marchepied en riant comme une jeune folle que j'étais. Et tout à coup, il me répondit par un éclat de rire unique, mais si bruyant, si clair que nous tressaillîmes. Enfin, je sautai à terre et Napoléon, qui avait repris son sérieux, me fit observer que j'avais commis une imprudence en sautant ainsi. Puis, comme s'il craignait de n'avoir pas été assez amer en témoignant son mécon-

go LES JOURS DE LA MALMAISON

teiitement à sa femme : « — Relevez le marchepied et que la calèche passe ! » dit-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Mme Bonaparte était si pâle, elle souffrait déjà tant au moment du départ que je ne pus m'empêcher de dire à Napoléon: « — Général, vous paraissez méchant et, cependant, vous ne l'êtes pas. M"»" Bonaparte est malade, elle a de la fièvre. Je vous en conjure, laissez-la descendre ! » Il me regarda, sans me dire une parole, mais avec une expression qui me fit froid, si je puis parler ainsi. « M™« Junot, je n'ai jamais aimé les remontrances, même étant enfant. Demandez à la sighora Laztitia, ainsi qu'à M™<' de Permont... Jugez si depuis lors, je me suis assoupli. » Et voyant que ce qu'il me disait et surtout le son de sa voix m'effrayaient presque : « — Allons, venez que je vous fasse passer ce fleuve épouvantable, ce précipice effrayant. » Bourrienne était aussi descendu de cheval. Tous deux m'aidèrent à passer le ruisseau sur quelques pierres disposées pour cela. Lorsque nous fûmes de l'autre côté. Napoléon vit que la calèche ne bougeait pas. Et, en effet, Joséphine pleurant comme elle aurait pleuré devant les apprêts de son supplice, demandait au postillon d'attendre encore une minute, comme une condamnée demande un sursis. « — Ah çà ! drôle que tu es, dit le Premier Consul, veux-tu bien exécuter mes ordres? » Et cette fois ce ne fut pas légèrement, mais de toute la force de sa belle petite main blanche et rose qu'il appliqua un coup de cravache sur le dos du postillon. Et tout aussitôt, fouettant les deux chevaux, il leur fit prendre leur élan et la calèche franchit le ruisseau, mais pour dire la vérité, avec tant de difficulté, et elle reçut une secousse si violente, que l'un des cols de cygne fut cassé, un boulon sortit de sa place et la petite caisse de la calèche fut endommagée par les roues au point de ne plus pouvoir servir. Quant à M™" Bonaparte, elle était encore plus maltraitée parce passage de malheur. Sa figure était bouleversée et on sait que les émotions ne rendent intéressants que les jeunes visages. Elle pleurait, à la vérité sans faire la lippe, grand avantage pour une femme, mais le pochement de.ses yeux, l'abattement flasque de ses joues, relom-

LA MALMAISON CONSULAIRE gï

bant après la tension forcée de la colère, tout cela enlaidit bien. Joséphine le savait sans doute, car elle s'enveloppa dans un grand voile de mousseline qu'elle avait sur la tête et nous n'entendîmes plus que des sanglots. Cela dura jusqu'à notre arrivée à Butard. Et lorsqu'en descendant Joséphine offrit à son mari une figure en pleurs, il témoigna plus que de l'humeur. C'était de la colère. Il la tira même assez brutalement de la voiture et la menant dans une partie peu éloignée du bois, il continuait à la gronder avec d'autant plus de force, que le matin en partant il se promettait de faire une course joyeuse. Il avait eu tort en forçant sa femme à passer le ruisseau, mais il paraît que Joséphine avait d'autres reproches à lui faire que celui du passage du ruisseau, car j'entendis Napoléon lui répondre : « — Tu es folle, et si tu répétais un pareil mot, j'ajouterais une folle méchante parce que tu ne penses pas ce que tu dis là. Et puis, tu sais que je hais comme la mort toutes ces jalousies n'ayant pas le sens commun. Tu finiras par m'en donner l'envie, à la fin. Allons, embrasse-moi. Tais-toi, tu es laide quand tu pleures, je te l'ai déjà dit. » Le retour fut triste malgré le raccommodement. M™^ Bonaparte me lança quelques petits mots à l'hydromel sur ma faveur spéciale d'avoir pu descendre de la calèche. Comme j'aurais fait une fausse couche en y demeurant, je ne songeai même pas à m'excuser de ne pas y être demeurée, (i) »

Le caractère autoritaire et taquin du Premier Consul reparaissait ainsi à l'occasion, surtout lorsque Joséphine, par quelque mot maladroit, semblait le heurter en face. Mais le plus souvent, elle prenait les choses avec cette douceur qui assura tant d'années son empire sur le cœur de son mari. Un après-dîner, Hortense et sa mère prenaient le frais sur la grande pelouse qui bordait la Malmaison. Tous ceux qui se trouvaient au château étaient assis en cercle et Joséphine s'extasiait sur le parfum d'un bouquet qu'elle portait à sa ceinture, lorsque le Premier Consul, ramassant une poignée de terre, sans que personne s'en aperçût, la

(1) Duchesse d'Abranlès. Mémoires, III, 293-303.

sema sur le bouquet de sa femme. Les fleurs en furentendommagées, car, voulant les secouer, elle les effeuilla toutes. Le bouquet était perdu. — « Ah! que tu es taquin, Bonaparte, dit-elle de ce ton de reproche si doux qui lui était familier. Que t'ai- je donc fait, pour abîmer mon bouquet? — Que tu es enfant, tu ne vois donc pas que c'est afin de t'en donner un de ma main. » Et le Premier Consul de s'élancer à travers les plates-bandes et de revenir bientôt avec un gros bouquet de roses qu'il offrit aussitôt à sa femme d'une manière très galante. Joséphine, ayant divisé son bouquet, partagea toutes les roses entre les dames qui l'entouraient en leur disant : « Mesdames, je vous engage à faire comme moi, à conserver ces roses le plus longtemps possible, afin de ne jamais oublier la main qui les a cueillies, (i) »

Joséphine adorait les plantes et les fleurs. Un de ses premiers soins avait été de réunir sous ses yeux à la Malmaison les plantes les plus rares du sol français. Elle avait des jacinthes et des tulipes doubles de Hollande de la plus grande beauté. Bientôt, la Malmaison égala en richesse ce que l'Angleterre, l'Allemagne et l'Espagne pouvaient offrir de plus curieux en ce genre, et Ventenat fut chargé par elle de décrire dans un splendide album les trésors du jardin de la Malmaison. Il fit précéder son travail d'une dédicace où il félicitait M™» Bonaparte d'avoir pensé que le goût des fleurs ne devait pas être une étude stérile. Il comparait ensuite ses conquêtes à celles de Bonaparte. « Plusieurs plantes, disait-il, qui n'avaient point encore quitté les déserts de l'Arabie et les sables brûlants de l'Egypte, se sont naturalisées par vos soins et maintenant, classées avec ordre, viennent présenter à nos regards, dans le beau jardin de la Malmaison, le plus doux souvenir des conquêtes de votre illustre époux et la preuve la plus aimable de vos studieux loisirs. » Elle adorait vivre parmi ses plantes et quand, bientôt après, le Premier Consul déserta la Malmaison pour Saint- Cloud, ce lui fut un vif chagrin de

(1) Mémoires sur la reine Hortense, I, 96-97.

s'éloigner de ses fleurs, pendant la belle saison, t Un jour de printemps que je me trouvais avec elle dans les jardins, raconte Lenoir, elle s'arrêta devant les plants des tulipes et des jacinthes qui étaient prêts à fleurir. Les larmes lui vinrent aux yeux et elle me dit : « — Je suis malheureuse, mon ami. Voilà deux ans que je suis privée de les voir en fleurs.

Bonaparte m'appelle toujours auprès de lui dans ce moment-là ».

Quant au Premier Consul, Bourrienne déclare ne l'avoir jamais vuplus satisfait que dans ses jardins de la Malmaison, si ce n'est sur un champ de bataille. Quand il n'était point absorbé par les graves soucis du pouvoir, il se plaisait à errer par les allées et visitait en personne les parties des jardins où l'on travaillait au.x embellissements. Il aimait à s'entretenir familièrement avec le.s jardiniers, quoiqu'il ne professât pas pour la botanique le même amour que sa femme. Il avait l'habitude d'en tutoyer quelques-uns et les questionnait tous. Se promenant un matin dans Torangerie, alors fort exiguë de la Malmaison, il aperçut un homme qu'on appelait le Père Olivier. C'était un ancien jardinier du parc de Versailles. « — Que gagnes-tu, mon vieu.x? lui demanda le général d'un ton d'intérêt. — Trente sous par jour, répondit ce brave homme, qui n'avait jamais vu le Premier Consul. — Pourquoi n'es-tu donc pas habillé comme les autres ? — Ma foi, je ne sais

Vivant Denon.

Portrait gravé par Dutertre.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

pas, M. Lucas met peut-être de côté l'argent de mon habit pour me faire des rentes quand je serai mort. — Ah! ah! tu crois cela, répliqua Bonaparte en riant de la répartie. Eh bien, voilà 200 francs pour te payer le premier trimestre de ton vivant et à l'avenir tu recevras tous les ans un habit. Tu dois-être le doyen des jardiniers. As-tu été militaire?— Non, Monsieur le général. — Eh ! pourquoi ? — Dame, parce que de mon temps on ne se battait pas comme à présent. — Ah ! c'est vrai. Mais, c'est égal, tu as dû voir bien des choses? — Oui, pas mal, comme ca, mais moi, voyez-vous, Monsieur le général, pourvu que mon orangerie ne se déplace pas et que les terrassiers ne me fassent pas trop endêver, ça m'est égal, je ne connais pas la politique. — Et tu es bien heureux, je voudrais bien pouvoir en dire autant. Adieu, mon brave homme. Au revoir. » Et le Premier Consul s'éloigna en lui faisant un signe amical de la main (i).

Dans ses promenades à travers le parc, il n'était rien qui lui fît plus de plaisir que de voir une femme d'une taille élevée et élancée, vêtue d'une robe blanche, qui errait à l'ombre d'une allée touffue. Cela était pour lui partie intégrante du décor campagnard. Il ne pouvait souffrir les, robes de couleur et surtout les robes de couleur foncée, et les femmes trop grasses lui déplaisaient souverainement (2). Tout à fait indifférent à la toilette en ce qui le concernait, il était impitoyable lorsqu'il s'agissait de relever les défauts de tenue ou d'élégance chez les femmes de Joséphine. Il s'amusait d'ailleurs à leur faire perdre la tête en leur adressant brusquement quelque question inattendue. Quand elles étaient devant lui, interdites, incapables de s'exprimer, il s'amusait de leur embarras. Si elles savaient se tirer d'affaire et ne point se troubler, il y en [avait pour quelques années avant qu'il ne leur adressât la parole (3). Tandis qu'il ne jouait pas la comédie, il ne se refusait pas

(1) Mémoires sur la reine Horlense, I, 268-269.

(2) Bourrienne. Mémoires, II, 143.

(3) M"" Avrillon. Mémoires, I, 344. M"» Avrillon était attachée à M"» Tascher de la Pagerie, parente de Joséphine.

LA MALMAISON CONSULAIRE g?

à faire sa partie dans les bals. On dansait fort souvent à la Malmaison. La famille militaire du Premier Consul comptait alors tout un essaim de jeunes femmes, fort jolies pour la plupart. Alors, Bonaparte dansait volontiers la Monaco et le Grand-père, sorte de farandole qui ressemblait au cotillon et qu'Hortense conduisait avec beaucoup d'entrain. Elle n'avait pas sa pareille pour imaginer des figures bigarres et drôles et conduisait, avec beaucoup d'humour, une promenade à travers les corridors, les escaliers et jusque dans les chambres. Vêtue de robes de crêpe blanc, garnies de fleurs, coiffée de guirlandes aussi fraîches que le teint de ces gracieuses et rieuses jeunes femmes, cette belle troupe emplissait de son animation et de sa joie les salles de la Malmaison. Outre que le Premier Consul aimait le bruit et le plaisir, il estimait utile, pour la remise en mouvement de la société, que le luxe donnât un élan nouveau à l'industrie. Généreux à l'égard des hommes en place, il ne voulait pas les voir thésauriser, acheter des rentes, accumuler de grosses sommes. Aussi, la première année du Consulat n'était pas écoulée que les villes manufacturières de la France refleurissaient. « Les marchands vendaient, écrit la duchesse d'Abrantès. Les domestiques étaient placés. Les ouvriers étaient occupés, parce que lorsque dans un hiver, il y avait huit ou dix mille bals à Paris, cinq ou six mille dîners, il suivait tout naturellement de cette manière de vivre que les marchands de soieries avaient vendu un million d'aunes de satin ou de florence, du crêpe et du tulle en proportion, que les cordonniers faisaient des souliers, enfin que toutes les branches du commerce se trouvaient plus heureuses. J'ai vu le bonheur du peuple des faubourgs au temps où il était occupé et lorsque dans sa laborieuse vertu, il ne demandait pour être paisible que de l'ouvrage : il lui était abondamment fourni (i). » Tous les dimanches, on dansait donc à la Malmaison. Cette vie patriarcale avait un grand attrait pour Bonaparte. < Il semblait, dit un de ses secré-

(1) Dachesse d'Abrantès. Mémoirea, l\\, 402-403.

taires (i), un père au milieu de sa famille. Cette abnégation de sa grandeur, ses formes simples et nobles, les manières séduisantes et la gracieuse familiarité de M^e Bonaparte avaient un charme inexprimable. Le Premier Consul parcourait avec moi sa bibliothèque, m'indiquant les livres dont je devais faire ma lecture. Quand il me voyait inoccupé, dans nos heures de désœuvrement, il croyait que je rêvais à la poésie et sur ce que je lui disais que j'avais reconnu que la vocation me manquait : « — Vous avez raison, disait-il, c'est de la science creuse ». En réalité, et bien qu'il ait dit plus tard qu'il aurait fait de Corneille un prince, il n'aimait pas la poésie. C'est pure flatterie que le quatrain de Saint-Ange ;

On dit que d'Apollon la lyre vous enchante, Et vous la préférez aux trésors de Plutus.

Un héros, ami des vertus,

Aime le talent qui les chante (2).

Duleyris-Bonnaud, qui lui demandait de devenir son lecteur, avait bien mieux compris ses goûts littéraires. Quand il s'engageait à lui lire Plutarque et Aurèle, il ajoute :

Puis, lorsque votre ardent génie,

Après mille travaux divers,

Voudra se reposer d'une longue insomnie.

Alors, je vous lirai mes vers.

Joséphine seule, qui avait un art si raffiné de trouver parmi les banalités courantes celles qui devaient le mieux plaire à ses interlocuteurs, savait s'entourer de gens de lettres et d'artistes. Tandis que Bonaparte gagnait les batailles, c'était elle qui était chargée de gagner les cœurs et qui s'acquittait à merveille des soins de ce département. Personne n'avait mieux appris que les suffrages des poètes, des peintres, des sculpteurs, deviennent le plus sûr garant d'une haute renommée et qu'un mot heureux répété par des gens d'esprit et de goût, qu'un trait caractéristique retracé sur la toile et sur le marbre devaient donner plus d'espoir de

(1) Menneval. Napoléon et Marie-Louise, I, 138.

(2) Journal de Paris, 26 frimaire an IX.

vivre dans l'histoire que toutes les courbettes des ambitieux et les hommages intéressés d'anciens grands seigneurs cherchant toujours à ressaisir leur empire (t). Ce que Joséphine ne pouvait empêcher, c'étaient les querelles de la race irritable des poètes. Gomment désarmer la langue caustique d'Arnault, qui se plaisait à décocher ses traits satiriques sur tous ses contemporains? Comment éviter que les victimes ne cherchassent à prendre leur revanche? N'avait-on pas vu une fois le doux et pacifique Bouilly lui-même se venger par un seul mot, murmuré à mi-voix, de toute une série de coups d'épingle? Un jour qu'Arnault récitait chez Joséphine une de ses fables avec sa grosse voix sépulcrale et ses gros yevux voilés, Bouilly.'coula, dans l'oreille d'une voisine spirituelle et asse- malicieuse pour la répéter, cette boutade : < — Lorsqu'Arnault lit ses poésies légères, il me semble voir un bœuf broutant des violettes (2).

Mais si le département des poètes était celui de José-

La comtesse Fanny de Beauharnais.

Portrait dessiné par Thomson de Tortola,

gravé par Boily, 1785.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Boailly. Mes Récapitulations, II, 162-164.

(2) Bouilly. Me$ Récapitulations, II, 171-172.

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phine, elle présidait surtout et elle y tenait davantage, au département des modes. Avec le Consulat, la mode apait repris tout son empire sur la Parisienne. Aussitôt que la paix amena des Anglais à Paris, un des collaborateurs du Courrier de Londres envoyait à cette feuille un tableau fort spirituel de la vie de la femme à la mode. Il la suivait, dès le matin, au bain qui succédait au lever. « Après le bain, disait-il, un déjeuner au chocolat sera servi et les dames, avant de s'asseoir, prendront un tablier à la créole. Le chocolat bu, on changera de vêtements. On prendra des robes à la Pomone. Elles sont aussi commodes que jolies pour monter à cheval et pour sortir le matin à pied. Le dîner aura lieu chez le meilleur restaurateur. A ce dîner de pique-nique il n'y aura pas un homme d'admis. Trois sortes de vêtements ont été adoptés pour le repas et la promenade. Le premier est la robe ronde à la Rufina; son ensemble est délicieux. Le second est la redingote à la Naxos, charmante pour le négligé. Le troisième est le surtout à la grecque. Use met par-dessus les robes blanches et est enjolivé sur les devants dont la coupe est variée. Ce dîner, composé de femmes seulement, met au désespoir les charmants, les incroyables, qui se sont coalisés contre ce pique-nique, comme contraire au bon goût et au maintien de la société. « Quoi! disait un de ces agréables, ces femmes vont dîner sans hommes? Elles vont s'ennuyer à périr et vous verrez que la migraine les empêchera d'aller à la promenade. Je le prévois d'avance, Longchamps sera effroyable cette année. » Que ces dames se promènent ou ne se promènent pas, elles ont adopté pour aller aux collations privées la parure suivante : la robe longue à la Philomèle. Le corsage, par derrière, est à l'Étrurie, les manches sont courtes et enjolivées partie à l'espagnole et partie à la grecque. A défaut delà robe à la Philomèle, la robe ronde à la Glaonia, sera seule admise. Sa coupe est partie à la romaine et partie à la française. Elle a une grâce parfaite (i). »

(1) Courrier de Londres du 12 avril 1802, cité par le Journal de Paris du 2 floréal an X.

C'était dépasser les désirs de Bonaparte, à qui tant de futilités portaient sur les nerfs. Il aimait certes les jolies femmes. Il ne lui déplaisait pas qu'elles fissent appel à la toilette pour se parer, mais rien ne l'agaçait comme un étalage de riens. Il ne pouvait souffrir les danseurs à la mode qui donnaient à la conduite d'un cotillon ou au bon ordre d'une contredanse l'importance d'un événement d'État. Il n'était, d'ailleurs, très patient à l'égard de personne et il prenait facilement les gens en grippe, pour changer d'ailleurs non moins facilement de sentiments à leur égard.

Longtemps, il avait eu une véritable antipathie pour Fanny de Beauharnais, née Mouchard, cette parente de Joséphine qui, séparée de son mari, le comte Claude, s'était fait avant la Révolution une réputation littéraire empruntée, disait-on, au portefeuille de ses divers amants. Fanny avait eu, en effet, successivement Dorât, Laus de Boissy, Guinguené et Cubières. On avait dit d'elle :

Églé, belle et poète, a deux petits travers; Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.

et ce distique était si populaire que, voulant la défendre dans VAlmanach des Muses de l'an IX, de Guérie écrivait :

Tu fais tes vers et l'art ne fit pas ton visage (i). et il ajoutait :

Le temps passe fut le bon temps.

Je le crois quand, aux riens charmants

Qu'a produit ta Muse légère,

Je compare nos longs romans,

Nos petits drames larmoyants,

Nos pantomimes grimacières,

Où l'on ne voit que des brigands,

Des gnomes, des aventurières,

Et des poignards et des mourants.

Puis, l'enfer et les revenants,

De leurs torches incendiaires

Faisant peur à de grands enfants.

Ou dansant avec des sorcières

Sur des rochers et des volcans.

(1) Almanach des Muses, an IX, p. 9.

Au lendemain de la Révolution, Fanny tenait encore table pour les gens de lettres. Restif delà Bretonne, Mercier et Vigée étaient de ses intimes. Bien que ses relations passées avec Joséphine eussent été sommaires, elle s'était souvenue d'elle avec effusion, sitôt qu'elle fut M™« Bonaparte. Elle s'était donc empressée de lui envoyer des vers, rappelant ingénieusement le débarquement en France de la jeune créole :

Quand Zéphir poussa le vaisseau Qui vous conduisit sur ces rives, Vous rappelez-vous le tableau Qu'offrirent vos grâces naïves ?

Avec les amours ingénus, Escortés du tendre Mystère, On crut voir l'aimable Vénus Descendre à l'Ile de Cythère.

A votre sourire charmant On était forcé de se rendre.

Aussi fîtes-vous pro^^ptement La conquête d'un Alexandre.

Il ne fut pas longtemps heureux.

Hélas ! on sait trop son histoire, Mais républicain vertueux, Il vit au Temple de Mémoire!

Joséphine ne pouvait qu'être reconnaissante à une parente aussi aimable. La comtesse Fanny fut donc invitée aux Tuileries et à la Malmaison où le Premier Consul lui fit un accueil plutôt froid. Un jour, cependant, Fanny trouva grâce devant lui. C'était au moment où l'on venait de voter le Consulat à vie. Fanny porta à Joséphine, à la. Malmaison, les vers qu'elle adressait en cette occasion à; Bonaparte.

Toujours mon sexe adora les héros.

Au temps jadis il en fut l'âme.

Ces temps, hélas! étaient fort beaux.

C'était régner que d'être femme.

Mars lui-même encensait la reine de Paphos Et voyait s'enrôler l'amour sous ses drapeaux.

Pourquoi n'avons-nous plus la gloire

De nous signaler à propos ?

Et d'où vient qu'en ces jours de paix et de victoire,

On nous condamne à l'indolent repos ?

Pourquoi, sans nulle politesse, Nous priver de l'honneur de donner notre voix A celui qui causa la commune allégresse,

Qui nous créa de sages lois Et qui jeune égala, par de nobles exploits. Les plus fiers conquérants de Rome et de la Grèce?

Vos plumes, à la vérité,

Sont lumineuses, éloquentes;

Elles sont mâles et savantes ;

Vous parlez avec majesté

Dans vos tribunes imposantes ; Mais, messieurs, nous avons un instinct délicat Qui, pur et vrai, jamais ne nous égare. Cher vous le sentiment est rare Et chez nous il domine et règne sans éclat. Dans notre choix, c'est le cœur qui nous guide,

Nous aimons, vous délibérez.

Nous sentons quand vous admirez.

A nos vœux en un mot, c'est le ciel qui préside. Lisez-vous l'Evangile? On y vante deux sœurs, Au fils de Dieu bien chères l'une et l'autre. Toutes deux de l'amour connaissaient les douceurs, Et nous les imitons sans craindre les censeurs.

La Bonne part sera la nôtre (i) .

Ce jour-là, à la visite que le Premier Consul faisait à Joséphine dans l'après-midi, elle lui communiqua les vers de Fanny de Beauharnais et quand il retourna travailler dans son cabinet avec Menneval, il en jeta le manuscrit sur le bureau. « C'est, dit-il, d'une tante de M°i« Bonaparte. L'intention de l'auteur est meilleure que l'exécution. Excellente femme que la comtesse Fanny, d'un caractère doux et bienveillant! » Dès lors, l'impression favorable, qui avait résulté pour le premier Consul de la flatterie de la poétesse, ne s'effaça plus. Il se fit un devoir de protéger cette Beauharnais et les siens (2). Le clan de Joséphine avait mis en jeu un nouveau pion. Depuis longtemps, elle était, sans le dire, hantée par le spectre du divorce. Elle sentait qu'elle avait contre elle tous les membres de la famille Bonaparte ligués pour saper sans

(1) Almanach des Muses, atn XI, 103.

(2) MennevaL Napoléon et Marie-Louise, III, 49.

relâche son bonheur et sa situation. Lucien, Joseph, Elisa, Caroline et surtout Pauline, étaient tout autant d'espions qui s'attachaient à chacun de ses actes, le notaient et se tenaient prêts à en faire valoir à l'occasion les pires conséquences à Bonaparte. Elle résolut par un coup hardi de s'assurer un partisan dans le sein mênxe de l'ennemi, en s'attachant Louis Bonaparte. Chef de brigade à vingttrois ans, Louis ne s'était pas enrégimenté dans le clan de ses frères. Quand, pendant un court séjour à Paris entre deux campagnes, il était allé voir sa sœur Caroline chez Mme Campan, il s'était épris d'Emilie de Beauharnais. Il avait éprouvé un véritable coup de foudre pour cette parente pauvre que Joséphine faisait élever avec Hortense. Il la trouvait la plus belle personne qu'il eût jamais vue. Avant de quitter Paris, il s'épancha dans le sein de Casa^ bianca avec qui il se promenait dans le jardin des Tuileries. Il voulait épouser Emilie avant de s'embarquer pour l'Egypte. Le frère du général Bonaparte épouser la fille d'un émigré ! C'était aux yeux de Casablanca le comble de l'imprudence. Il s'efforça d'arrêter Louis dans cette voie et, comme l'amoureux ne voulait rien entendre, il trahit son secret auprès de Bonaparte. Dès le lendemain, le général envoyait son frère à Toulon, sous la garde de trois aides de camp, avec ordre de l'y attendre. Quant à Emilie, qui n'avait rien su du roman ébauché dans l'imagination de Louis, on lui fit au plus tôt épouser La Valette. Quand, après la terrible nuit de la rue Chantereine, Joséphine se sentit sauvée, elle insinua au Premier Consul l'idée de marier Hortense, avec son frère. Aux premières ouvertures que lui fit le Premier Consul, Louis s'efforça de gagner du temps. Il prit part à la campagne de Marengo, voyagea, prétexta l'expédition de Portugal pour s'enfuir de la Malmaison à Bordeaux, mais, au moment de la paix générale, il lui fallut bien en venir à une explication (i).

S'il n'avait aucun amour pour Hortense, Hortense n'éprouvait pour lui l'ombre d'une sympathie. Si elle avait

(1) D'Arjuzon. Hortense de Beauharnais, 283-287.

LA MALMAISON CONSULAIRE Io3

songé au mariage, c'était du côté du charmant Aimé de Gontaut, avec lequel elle dansait beaucoup plus volontiers qu'avec aucun autre, que s'étaient portées ses vues. Les Gontaut, qui jugeaient cette alliance compromettante, éloignèrent ce charmant blondin et l'envoyèrent à Londres. Il y eut aussi un projet de mariage avec le comte de Mun, émigré radié, à qui Joséphine venait de faire rendre sa fortune. La romanesque Hortense entendait alors avoir les prémices du cœur de son mari et de Mun, disait-on, avait courtisé M™« de Staël. Aussi, en dépit des conseils de Mme Gampan, que Joséphine avait mise dans la confidence, elle ne voulut plus entendre parler de cet amoureux au cœur d'artichaut.

Il y avait, dans le proche entourage de Napoléon, un homme dont elle avait subi l'attraction. « Je me borne à vous prier, lui écrivait M™^ Gampan, de faire en sorte ■ qu'en tout votre conduite et celle d'Eugène puissent plaire au Premier Consul dans ses vues d'établissement pour vous deux. Vous êtes un des liens les plus chers entre lui et votre maman et, si vous éprouviez de la disgrâce et de l'abandon, ne croyez pas vous-même que vous vous en consoleriez. On peut se passer d'arriver à un rang élevé, sentir même que c'est un bonheur d'en vivre éloigné, mais on n'en descend pas sans douleur. » Le général Duroc, qu'avait remarqué Hortense, à peine âgé de trente ans, bien fait de sa personne, aide de camp du Premier Consul, général de division, gouverneur des Tuileries, vivait depuis longtemps dans la familiarité intime de la Malmaison. Pendant les trois mois d'absence qu'avait duré son voyage à Saint-Pétersbourg où le Premier Consul l'avait envoyé complimenter le nouveau tzar, il n'avait pas cessé d'entretenir une correspondance suivie avec son amie. Bourrienne, qui jouait tous les soirs au billard avec Hortense, recevait les lettres et les remettait à la jeune fille qui montait aussitôt les lire dans sa chambre. M™« Campan avait beau gronder et lui écrire : < Mettezvous en garde contre un sentiment que vous avez inspiré, tâchez de ne pas y répondre. Si vous vous sentiez seule-

ment disposée à accorder de la préférence au jeune homme dont nous avons parlé, peut-être pour son propre bonheur est-il convenable que vous ne vous y livriez pas. Ne lisez pas de romans et surtout n'en faites pas. Le général Bonaparte avait bien raison l'autre jour de dire : « Toutes ces jeunes têtes se persuadent qu'elles aiment ». Le devoir de toute jeune fille raisonnable est d'éviter de faire elle-même le choix d'un époux. » Le malheur, c'est qu'Hortense n'était pas raisonnable, suivant la formule de M™« Campan, et que son choix était fait.

Il y avait un autre malheur. C'est que Duroc, tout dévoué à Bonaparte, lui était encore plus soumis. « Il croyait, a écrit Mm« de Rémusat que, lorsqu'on était placé auprès de lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui paraissait du strict devoir, il ne se permettait pas même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à faire, dans le poste qu'il occupait (i). » Or, épouser Hortense ne faisait pas partie de ces choses. Les sentiments qu'il éprouvait pour elle se fussent épanouis s'il avait reçu du Premier Consul l'ordre de devenir son mari (2). A dire vrai, le Premier Consul était assez disposé à accorder à Duroc la main de sa belle-fille. « J'ai bien donné, disait-il, Caroline à Murât, Pauline à Leclerc, je peux bien donner Hortense à Duroc que j'aime et qui est un brave garçon. » Il avait, d'autre part, formé le projet de marier Louis à une nièce de Talleyrand. Mais Joséphine veillait. Elle convainquit si bien Bonaparte que, si Duroc épousait Hortense, il fallait lui donner le commandement d'une division militaire et l'éloigner de Paris, qu'il fut clair pour l'aide de camp que s'introduire dans la famille malgré Joséphine, c'était la certitude de la disgrâce. D'un caractère froid et par nature indifférent, Duroc n'était pas assez épris d' Hortense pour passer

(1) M«»« de Rémusat. Mémoires, II, 242.

(2) Les récits de Bourrienne et de Constant confirment celui à& W de Rémustit.

La malmaison consulaire

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Portrait de la reine Hortense.

Par Girodet, gravé par Laugier. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

outre. Dans le désarroi, où le pas en arrière de celui qu'elle considérait comme son fiancé jetait Hortense, Joséphine fit tant et si bien qu'elle amena sa fille à se résigner, la mort dans l'âme, à devenir la fiancée de Louis Bonaparte. Quant à Louis, invité quotidiennement à la Malmaison, harcelé par sa belle-soeur, catéchisé dans un bal par le Premier Consul, n'ayant en somme aucune raison défavorable empruntée au caractère ou à la moralité de la jeune fille à opposer, il capitula d'autant qu'il avait grand peur de son frère.

Joséphine avait si bien manœuvré qu'à Sainte-Hélène Napoléon croyait encore qu'il avait simplement sanctionné les désirs des deux jeunes gens. M"^^ Campan triomphait. « Je voyais, disait-elle à Hortense, un éloignement entre vous et le citoyen Louis, qui m'avait fait quitter à regret une idée que j'avais chérie longtemps... Le Premier Consul, qui sait trouver des remèdes à tous les maux, a choisi dans sa sagesse celle qui doit à jamais en guérir son frère... Vous serec heureuse, mon cher ange, je vous le prédis. Je vous prédis aussi que vous aimere:: beaucoup et toujours parce que le sentiment qui naît de la conviction est le seul durable. » Gomme prophète, M">^ Campan n'avait pas la même valeur que comme éducatrice. Pendant les fiançailles, Hortense ne pouvait recevoir une amie sans que des larmes montassent à ses yeux. Quant à Louis, il était aussi dépité de la voir pleurer que de sa propre méchante humeur. Ce fut bien pis après le mariage, célébré dans le grand salon des Tuileries, transformé en oratoire, par le cardinal Caprara, légat a latere du Saint-Siège et négociateur du Concordat, en même temps d'ailleurs que celui de Murât et de Caroline dont l'union n'avait pas reçu la consécration religieuse. Ni Louis ni Hortense ne conservèrent de la cérémonie autre chose qu'un souvenir de cauchemar. « Jamais époux, écrira Louis, ne reçurent plus vivement le pressentiment de toutes les horreurs d'un mariage forcé et mal assorti. »

Les dissentiments éclatèrent aussitôt. « Louis Bonaparte, raconte M^^ de Rémusat, avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour d'Egypte, il était rongé par un mal inconnu se manifestant par de fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli ses jambes et ses mains, si bien qu'il marchait avec une certaine difficulté et qu'il était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, quelque dégoûtant qu'il fût. Il supposa que peut-être une forte éruption à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à tant de remèdes. On se détermina

LA MALMAISON CONSrLAlRE IO7

donc à porter sous le dais brodé qui couronnait le lit de Louis les draps enlevés à un galeux de l'hôpital; et il fut obligé de s'en envelopper et même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fut changé dans ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même chambre sans occuper le même lit. Il avait toujours voulu qu'elle passât la nuit près de lui sur un petit lit dressé sous les mêmes rideaux. Il ordonna très impérativement que cet usage se continuât, ajoutant, dans sa dure et birarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais se départir de précautions qui empêchaient une femme de s'abandonner à son inconstance naturelle. M""^ Louis, malade elle-même, et malgré le dégoût qu'elle éprouvait, se soumit et garda le silence sur ce nouvel abus du pouvoir conjugal. Cependant Gorvisart, qui la soignait et qui était frappé de son changement, vint l'interroger sur quelques particularités de sa vie intérieure et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son époux. Il crut devoir en instruire Joséphine et ne lui dissimula pas que l'air de l'alcôve de Louis était, dans ce moment, fort malsain pour sa femme. M™*^ Bonaparte en avertit sa fille qui lui répondit qu'elle s'en était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de détails, qui prouvaient jusqu'à quel point elle était opprimée et le mérite du silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. M™e Bonaparte en parla au Premier Consul qui aimait sa belle-fille et qui montra à son frère son méconten.tement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et Bonaparte, qui n'eût pas voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea M"»" Louis à la patience, embarrassé peut-être comme les autres de l'humeur bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en vouloir

beaucoup de n'avoir pas mieux gardé le secret (i). » Tous ces tiraillements avaient eu des échos au dehors. Lorsque plusieurs mois plus tard, la nouvelle de la grossesse d'Hortense fut annoncée, des propos coururent sur les prétendues causes de son mariage avec Louis. On disait qu'il avait pour objet de couvrir une grossesse, résultat de ses relations criminelles avec son beau-père, Au moment où Hortense allait atteindre son septième mois, un journal anglais annonça qu'elle était accouchée. Bonaparte, à qui l'on traduisait tous les extraits des feuilles étrangères qui intéressaient sa politique ou sa famille fut indigné. Pour donner un démenti indirect à la nouvelle du journal britannique, il annonça un bal à la Malmaison. Hortense se récusait à cause de sa situation. Bonaparte, qui avait horreur de voir danser des femmes grosses, insista pour que sa belle-fille prît part au moins à une contredanse et quelques jours plus tard, le Journal de Paris insérait ces vers :

De la trop vive Terpsichore, Hortense, abandonne les jeux; Peuvent-ils t'amuser encore Quand nous les croyons dangereux ?

Songe bien qu'à la jeune mère Que l'on doit doublement aimer, Il ne reste aucun pas à faire Pour nous séduire et nous charmer.

Ah! lorsque la vive cadence Te fait voltiger ou courir, J'éprouve en t'admirant, Hortense, Plus de crainte que de plaisir (2).

M""* Louis Bonaparte fut très contrariée de la publication de cette pièce. Elle se plaignit au Premier Consul de l'indiscrétion des poètes. Bonaparte accueillit ces plaintes avec un sourire. C'était par ses ordres que ces vers avaient été composés et publiés. Il ne l'avait tant

(1) M™» de Rémusat. Mémoire», II. 304-307.

(2) Journal de Paris, 13 fructidor an X.

priée de danser que pour en justifier le contenu et mettre fin aux bruits infâmes qu'on faisait courir de sa liaison avec sa belle-fille et belle-sœur (i). Quelques mois plus tard, naissait le petit Napoléon, au lendemain du mariage du général Ney et d'Eglé Auguié.

M-ne Campan, toujours optimiste, adressait quelques jours plus tard ces lignes à Hortense : « Le général Ney m'écrit qu'il est enchanté de sa femme : elle Test de lui.

Voilà deux êtres heurevix par vous et votre famille, mais qu'ils le savent et le sentent bien ! On m'a dit que M. Louis avait fêté avec grâce et sensibilité la mère de son cher petit. J'en ai été ravie. Elle l'aura été aussi sûrement. Son coeur est sensible, il aura été très ému:

mais je la connais

bien, cette maman du cher Napoléon au berceau; l'aurat-elle témoigné ? Voilà une question qui sent bien son institutrice, j'oserai ajouter la mère bien tendre (2). »

La naissance de Napoléon n'avait, on le sait, que momentanément rapproché Louis et Hortense. Dans le fait, ils ne s'entendirent jamais. Elle ne mit pas fin non plus aux calomnies qui indignaient le Premier Consul.

Louis Bonaparte.

Portrait gravé par Dutertre.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Bourrienne. Mémoires, III, 147-148.

(2) M™* Campan. Correspondance, I, 214.

Seulement, ces calomnies ne tardèrent pas à changer d'objectif. Après Hortense, ce fut Caroline Murât qu'on lui donna pour maîtresse. Il n'avait jamais pu souffrir ni la femme du général Moreau ni Mm« Hulot, sa bellemère. Leur esprit d'intrigue était pour beaucoup dans sa brouille avec le général. M™" Hulot ne se permit-elle pas un jour à la Malmaison de plaisanter sur l'intimité de Bonaparte et de Caroline. Le Premier Consul ne put laisser passer de pareils discours sans les relever vertement. Moreau, qui vivait dans la retraite, aigri et entouré d'un cercle qui l'irritait journellement, se plaignit de l'attitude du Premier Consul vis-à-vis de sa femme et de sa bellemère. D'autre part, Murât, monté par sa femme, et chef d'une police secrète et intime, apportait sans cesse aux Tuileries des rapports malveillants. On en vint de la sorte à une rupture à peu près complète, longtemps avant les événements de 1804 (i). D'autre part, les menées vendéennes, les trames royalistes dont Fouché, triomphant depuis l'affaire de la machine infernale, mettait sans cesse les preuves sous les yeux du Premier Consul, révélaient à Bonaparte les dessous d'une situation qui n'était pacifiée qu'en apparence. C'est à ce moment que l'enlèvement du duc d'Enghien à Ettenheim et la fusillade des fossés de Vincennes vinrent dévoiler à tous la pensée secrète du futur Empereur.

Le 18 mars, dimanche de la Passion, M™"^ Bonaparte, qui allait assister à la messe à la chapelle des Tuileries, annonça après sa réception qu'elle allait passer la semaine à la Malmaison. « J'en suis charmée, dit-elle à M™"^ de Rémusat, Paris me fait peur en ce moment. » « Quelques heures après, raconte celle-ci, nous partîmes. Bonaparte était dans sa voiture particulière, M"i« Bonaparte dans la sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai qu'elle était silencieuse et fort triste. Je lui en témoignai de l'inquiétude. Elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me dit : « Je vais vous confier un grand

(1) m™ de Rémusat. Mémoires, I, 192.

secret. Ce matin Bonaparte m'a appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Gaulaincourt pour s'y saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici. — Ah ! mon Dieu, Madame, m'écriai-je, et que veut-on en faire ? — Mais il paraît qu'il le fera juger ». Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie jamais, je crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que M™« Bonaparte crut que j'allais m'évanouir et elle baissa toutes les glaces. < J'ai fait ce que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que le prince ne périrait pas, mais je crains fort que son parti ne soit pris. — Quoi donc? Vous pensez qu'il le fera mourir? — Je le crains. » A ces mots, les larmes me gagnèrent et. dans l'émotion que j'éprouvais, je me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil événement : cette souillure de sang royal qui ne satisferait que le parti des Jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines qui se ranimeraient. J'abordai toutes ces questions dont M™« Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui l'avait frappée le plus. Je parvins à l'épouvanter réellement et elle me promit de tout tenter pour faire changer cette résolution.

« Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans ma chambre où je pleurai amèrement. Il n'y avait à la Malmaison personne à qui je pouvais m'ouvrir entièrement. Mon mari n'était point de service et je l'avais laissé à Paris. Il fallut me contraindre et reparaître avec un visage tranquille, car M™e Bonaparte m'avait positivement défendu de rien laisser échapper qui indiquât qu'elle m'en eût parlé. Quand je descendis au salon vers sLx heures, je trouvai le Premier Consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme; son visage paisible me fit mal à regarder. Depuis deux heures, en pensant à lui, mon esprit avait été tellement bouleversé que je ne pouvais plus reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa présence ; il me semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent avec lui; tout le temps se

passa d'une manière insignifiante. Après le dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses polices. Le soir, quand je quittai M^^e Bonaparte, elle me promit encore de renouveler ses sollicitations.

« Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible. Elle était entièrement découragée, Bonaparte l'avait repoussée sur tous les points : les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes d'affaires; sa politique demandait ce coup d'Etat; il acquerrait, par là, le droit de se rendre clément par la suite. Il lui fallait choisir ou de cette action décisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il lui faudrait punir journellement. L'impunité encourageait les partis. Userait donc obligé de persécuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de revenir sur ce qu'il avait fait pour les émigrés, de se mettre dans les mains des Jacobins. Les royalistes l'avaient déjà plus d'une fois compromis à l'égard des révolutionnaires. Cette action-là le dégageait vis-à-vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, après tout, entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble en France, il servait la vengeance des Anglais. Puis, sa réputation militaire pouvait peut-être à Vavenir agiter l'armée. Lui mort, nos soldats auraient tout à fait rompu avec les Bourbons. En politique, une mort qui devait donner du repos n'était point un crime. Les ordres étaient donnés. Il n'y avait plus à reculer. Dans cet entretien, M™« Bonaparte apprit à son mari qu'il aggravait l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M. de Caulaincourt dont les parents avaient été autrefois attachés aux Gondé. « Je ne le savais pas, répondit Bonaparte, et puis, qu'importe ! Si Gaulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal. Il ne m'en servira que mieux. Le parti opposé lui pardonnera d'être gentilhomme. » Il ajouta que, du reste, M. de Gaulaincourt n'était instruit que d'une partie de son plan et qu'il pensait que le duc d'Enghien allait demeurer ici en prison. Le courage me manqua à toutes ces paroles. J'avais de l'amitié pour M. de Gaulaincourt. Je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais. Il me semblait

L' Impératrice Joséphine.

Portrait par Prud'hoo, gravé par Blanchard. (Bibliothèque Nationale. Estampes.]

qu'il aurait dû refuser la mission dont on l'avait chargé. « La journée entière se passa tristement. Je me rappelle que M™e Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie du parc nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté ^de ses mains. « Mon Dieu, dis-je, Madame, c'est bien l'arbre qui convient à une pareille journée. » Depuis ce temps, je n'ai jamais passé devant ce cyprès sans éprouver un serrement de cœur. Ma profonde émotion troublait M°i« Bonaparte. Légère et mobile, d'ailleurs confiante dans la supériorité des vues de Bonaparte, elle craignait à l'excès les impressions pénibles et prolongées; elle en éprouvait de vives mais infiniment passagères. Convaincue que la mort du duc d'Enghien était résolue, elle eut voulu se détourner d'un regret inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du jour à la harceler sans cesse. Elle m'écoutait avec une douceur extrême, mais avec découragement. Elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je pleurais en lui parlant, je lui conseillais de ne point se rebuter et, comme je n'étais pas sans crédit sur elle, je parvins à la déterminer à une nouvelle tentative. < Nommez-moi, s'il le faut, au Premier Consul, lui disais-je, je suis bien peu de chose, mais enfin, il jugera par l'impression que je reçois de celle qu'il va produire; car enfin, je lui suis plus attachée que beaucoup d'autres. Je ne demande pas mieux que de lui trouver des excuses et je n'en trouve pas une à ce qu'il va faire. » Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée. Le grand juge, le préfet de police, Murât vinrent et eurent de grandes conférences. Je trouvai à tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rêves étaient affreux. Je croyais entendre des mouvements continuels dans le château et qu'on tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais pressée tout à coup du désir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte pour lui demander qu'il eût pitié de sa gloire, car

alors, je trouvais qu'il en avait une bien pure et, de bonne foi, je pleurais sur elle.

« Cette nuit ne s'effacera jamais de mon souvenir. Le mardi matin, M°»« Bonaparte me dit : < Tout est inutile, le duc d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes et jugé celte nuit. Murât se charge de tout. Il est odieux dans celte affaire. C'est lui qui pousse Bonaparte. Il dit qu'on prendrait sa clémence pour de la faiblesse et les Jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui trouve mauvais qu'on n'ait pas eu égard à l'ancienne gloire de Moreau et qui demanderait pourquoi on ménagerait davantage un Bourbon. Enfin, Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous, ajouta-t-elle ensuite. Je lui ai avoué que je vous avais tout dit; il avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre. » Ma tête était montée alors. « Ah ! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! Il m'importe peu, madame, je vous assure, s'il me demande pourquoi je pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui. » Et en parlant ainsi, je pleurais en effet. Mme Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères et quand elle cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais que répondre par ces mots : « Ah! madame, vous ne me comprenez pas. v Elle assurait qu'après cet événement, Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce n'était pas l'avenir qui m'inquiétait. Je ne doutais pas de sa force sur lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement intérieur qui m'était tout personnel. Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage. Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me disant de le conseiller. Je n'étais pas en état de prononcer quatre mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui et me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille. Il semblait qu'il prît à tâche de m'étourdir, de m'empêcher de penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris. On

Il6 LES JOURS DE LA MALMAISON

le plaça au milieu de la table et son oncle parut beaucoup s'amuser de voir cet enfant toucher à tous les plats et renverser tout autour de lui. Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant et affecta une gaîté qui me parut forcée. Mme Bonaparte, quj craignait qu'il ne fût demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit de moi, me regardait en souriant et semblait me dire : « Vous voyez qu'il n'est pas si méchant et que nous pouvons nous rassurer. » Pour moi, je ne savais plus où j'en étais. Je croyais dans certains moments faire un mauvais rêve. J'avais sans doute l'air effaré, car, tout à coup, Bonaparte me regardant fixement me dit : « Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous êtes trop pâle. » Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre. « Comment, reprit-i!, une femme qui oublie son rouge? » Et en éclatant de rire : « Cela ne t'arriverait jamais à toi, Joséphine. » Puis il ajouta : « Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien, le rouge et les larmes. » Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter. Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaîté. Alors, il prenait des manières qui se ressentaient des habitudes de garnison. Il fut encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de décence. Puis, il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs. Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des pièces. Je le laissais faire, ce qui lui plaisait. Tout le monde gardait le silence. Alors il se mit à chanter. Puis, tout à coup, il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix :

Soyons amis, Cinna...

Puis le vers de Guzman dans Alzire :

Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner.

Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et continua. En vérité, je crus en ce moment qu'il était possible qu'il eût trompé sa femme et tout le monde et qu'il préparait une grande scène de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai longuement, me donna du calme; mon imagination était bien jeune alors et d'ailleurs, j'avais

Joséphine.

Portrait de Gérard (1802).

un tel besoin d'espérer: < Vous aimez les vers? » me dit Bonaparte ; j'avais bien envie de répondre : o Surtout quand ils font application. » Je n'osai jamais. Nous continuâmes

notre partie et de plus en plus je me confiai à sa gaîté. Nous jouions encore lorsque le bruit d'une voiture se fit entendre. On annonça le général Hullin. Le Premier Consul repoussa la table fortement, se leva et entrant dans la galerie voisine du salon, il demeura le reste de la soirée avec Murât, Hullin et Savary. Il ne reparut plus et cependant je rentrai chez moi plus tranquille. Je ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince demandât à le voir et c'est ce qu'il fit, en effet, en répétant ces paroles : « Si le Premier Consul consentait à me voir, il me rendrait justice et comprendrait que j'ai fait mon devoir. » Peut-être, me disais-je, il ira lui-même à Vincennes et accordera un éclatant pardon. A quoi bon sans cela rappeler le vers de Guzman.

« La nuit, cette terrible nuit se passa. Le lendemain de bonne heure, je descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle et, je lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient en me parlant et, cependant, il ne m'adressa que des mots insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours été des paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent sans qu'on le leur demande ce qu'ils veulent dire et ne répondent jamais. M^e Bonaparte entra dans le salon. Elle me regarda tristement et s'assit en disant à Savary : « Eh bien! c'est fait? — Oui, madame, il est mort ce matin et, je suis forcé d'en convenir, avec un beau courage. » Je demeurai atterrée... Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un souvenir, des généraux, dont je ne citerai pas le nom qui exaltaient cette action, si bien que M™« Bonaparte, toujours un peu effrayée quand on parlait haut et fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse en répétant: « Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me donne envie de pleurer. » Dans la matinée, il vint une foule de monde, les Consuls, les ministres, Louis Bonaparte et sa femme, le premier renfermé dans un silence qui paraissait désapprobateur, M™" Louis, effarouchée, n'osant point sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser.

... En rejoignant M"« Bonaparte avant le dîner, je la trouvai dans la galerie avec sa fille et M. de Caulaincourt qui venait d'arriver. Il avait surveillé l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je reculai dès que je l'aperçus : « Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous allez me détester et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le suis beaucoup. Pour prix de mon dévouement, le Consul vient de me déshonorer. J'ai été indignement trompé. Me voilà ainsi perdu. » Il pleurait en parlant et me fit pitié (i). »

Le lendemain, c'était Bourrienne qui arrivait à la Malmaison. Connaissant les sentiments de Joséphine pour les Bourbons, il s'attendait à la trouver dans une profonde affliction : « A mon arrivée, raconte-t-il, je fus promptement introduit dans son boudoir où elle était seule avec Hortense et M™« de Rémusat. Je les trouvai toutes les trois accablées : « Ah! Bourrienne, s'écria Joséphine en m'apercevant, quel malheur ! Si vous saviez comme il est depuis quelque temps. Il évite, il craint la présence de tout le monde. Qui a pu lui inspirer une action comme celle-là? » Je rapportai à Joséphine les détails que je tenais d'Harel. « Quelle cruauté ! reprit Joséphine, du moins on ne dira pas que c'est ma faute, car j'ai tout tenté pour le détourner de ce sinistre projet. Il ne me l'avait pas confié. Mais vous savez comme je sais le deviner et il est convenu de tout. Mais, avec quelle dureté il a repoussé mes prières. Je me suis attachée à lui, je me suis jetée à ses genoux. « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'est-il écrié avec fureur, ce ne sont pas là des affaires de femme. Laissez-moi. » Et il m'a rejeté avec une violence dont il n'avait pas donné d'exemple depuis notre première entrevue à votre retour d'Egypte. Mon Dieu! qu'allons-nous devenir? (2) »

Elle allait devenir impératrice. Le 18 rriai 1804, les pouvoirs publics décernaient à Bonaparte la dignité impériale. Il n'y eut que deux protestations : celle de Carnot au Tribunal, celle de Grégoire au Sénat. Quant aux émigrés,

(1) M°" de Rémusat. Mémoires, I, 312-325.

(2) Bourrienne. Mémoires, III, 240-241.

rentrés, radiés, asservis, ce fut à qui, parmi eux, témoignerait le mieux de son oubli des serments anciens et de son dévouement au régime nouveau (i).

(1) Voici en quels termes M™^ de Rémusat raconte à son mari l'audience du matin de Joséphine (21 septembre 1805) : « Depuis dix heures du matin, l'impératrice a reçu tant de monde que je n'ai pas eu le loisir de la voir un moment, j'ai donc passé tout mon temps avec des visages inconnus, dont je ne me souciais guère, entre autres M™* de Coigny, que je voyais pour la première fois et qui m'a complètement étourdie par l'abondance de ses paroles et la manière criarde dont elle les lance. Elle me faisait l'honneur de m'adresser tous ses bons mots, mais elle n'aura pas remporté grande idée de moi, car j'étais si étonnée de sa manière, que je ne sentais aucune envie de lui répondre. Je ne sais comment l'impératrice a la patience d'écouter tant de monde. Pour moi, ce serait au-dessus de mes forces, et j'admire toujours la douceur inaltérable qui lui fait accueillir avec la même bonté la dernière comme la première sollicitation. » {Lettres de M"» de Rémusat, l, 261.)

La Malmaison impériale.

I la Malmaison rappelle le Consulat, le souvenir de l'Empire serait plutôt évoqué par Saint-Cloud. Pendant ses cinq ans de règne, c'est à peine si Joséphine habita la Malmaison pendant huit mois. Mais en réalité, elle ne l'habitait pas, elle y résidait comme elle résidait à Fontainebleau, à Rambouillet, à Marracq. Nulle part elle ne vécut à poste fixe : ses séjours ont eu lieu par acomptes de quelques jours ou de quelques semaines, coupés par des voyages. Ainsi, à Saint-Cloud où elle vit treize mois, ces trei:re mois se décomposeraient en sept séjours différents (i).

De ses divers châteaux, celui qu'elle préfère, c'est la Malmaison, la Malmaison, qui est son domaine, la Malmaison, qu'elle a organisée à sa guise, d'après l'idéal qu'elle portait au fond de soii cœur et de sa mémoire. Joséphine ne suivra pas la mode du jour; elle sacrifiera aux modes de sa jeunesse. Quand elle est arrivée des Iles, c'était Trianon qui représentait tout ce que la fin du xyiii^ siècle avait imaginé de fantaisie raffinée. C'est Trianon qui sera le modèle sur lequel elle voudra calquer ses créations. Joséphine est une arrivante. Les arrivants ont toujours à réaliser un rêve qui correspond à leur jeunesse et aux goûts qui sévissaient alors. C'est ce qui les distingue des parvenus, âmes inférieures, esclaves de la mode du jour où ils parviennent et qui, privés de toute conception personnelle, même inculquée, obéissent uniquement aux oracles de leur tapissier ou de leur architecte. Joséphine trouvera, d'ailleurs, auprès d'elle, aussi bien directement que par

(1) Frédéric Masson. Jotéphine impératrice et reine, 2.

l'intermédiaire d'Hortense, une influence qui ne la laissera pas s'égarer loin de cette reconstitution de l'ancienne Cour, qui est aux yeux de Napoléon la meilleure preuve que les Bourbons sont morts, puisqu'il couche dans leur lit et qu'il place ses abeilles là où jadis ils plaçaient leurs lis.

Dans ce chœur des serviteurs de Louis XVI et de Marie- Antoinette, dont Mme Campan est chargée de battre le rappel pour leur faire endosser des livrées rajeunies, elle tient, elle-même, le premier rang (i). A la fois professeur d'étiquette, chargée de la démonstration de ce que fut l'ancienne Cour qu'il s'agit de faire revivre, elle s'applique de son mieux à canaliser, au profit de ses amis et de ses relations, le Pactole qui va couler des caisses impériales. Nulle, mieux qu'elle, ne travaillera à prouver que jamais on ne gaspilla à Trianon. Elle n'hésite même pas à affirmer que Marie-Antoinette était avare, qu'elle ne savait pas reconnaître les services, qu'elle ne savait pas donner. C'est à M™e Louis Bonaparte que s'adresse la leçon, mais elle doit passer par-dessus sa tète et arriver à Joséphine qui ne demande pas mieux que de se laisser convaincre. « Pourquoi range-t-on, dit M™" Campan, parmi les princes et les princesses prodigues des caractères qui n'étaient vraiment qu'avares? C'est qu'ils dépensaient pour eux et point pour les autres. Le peuple est si fortement imbu de cette idée vraie que toute la magnificence des grands est puisée dans ses trésors, qu'il ne murmure jamais contre les choses auxquelles il peut prendre part et est toujours prêt à s'irriter contre celles où il n'est point admis. Jamais on n'a tant tiré de feux d'artifices ou illuminé de monuments publics que

(1) M™* de la Rochefoucauld est à la tête de la maison de Joséphine. « Elle n'aimait ni ne haïssait personne à la Cour, dit M™» de Bémusat, vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait avoir fait honneur à Bonaparte en rentrant dans la Cour ef, à force de le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu'on eut pour elle des égards. Elle s'occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune qui était fort délabrée. Elle obtint plusieurs ambassades pour son mari et maria sa fille au cadet des princes de la maison de Borghèse. »

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