‹ Les jours de la MalmaisonChapitre 2 sur 7 · LA MALMAISON IMPERIALE · texte numérisé non relu

LA MALMAISON IMPERIALE

pendant le gouvernement populaire. C'était bien l'argent de la nation qui payait ces fêtes. En a-t-elle murmuré ? La reine Marie-Antoinette a fait deux fois illuminer son jardin du Petit Trianon. Quelques centaines de malheureux fagots furent brûlés dans les fossés pour faire ressortir les différentes nuances de verdure des arbres étrangers ; mais la Cour fut seul admise à ces fêtes et il semble, à entendre les étranges propos qui furent tenus, qu'elle avait brûlé toutes les forêts nationales et épuisé les fonds publics. Pourquoi? Parce que le peuple n'était ni ne pouvait être admis à ces amusements. Occupée dans mes moments de loisir à peindre les qualités aimables et touchantes de Marie- Antoinette, je ne puis être considérée comme son détracteur et je dois dire la vérité. Cette princesse était plutôt essentiellement avare et sera désignée dans l'histoire comme prodigue, parce qu'elle n'était pas généreuse. Jamais de la vie elle n'a tiré sur le trésor royal une seule ordonnance ; et ce qui le prouve de la manière la plus évidente, c'est que l'Assemblée nationale, maîtresse de tous les états secrets du Trésor, n'a pu en trouver les preuves, quoiqu'elle eût juré sa perte. Mais jamais la reine n'a su faire un présent; je lui ai vu accorder une pension, qui lui a été sévèrement reprochée, aux chanteurs Garât et Azevedo pour n'avoir pas voulu, après avoir fait de la musique tout un hiver avec eux, leur faire à chacun un présent de 200 louis. Ces deux musiciens s'étaient présentés comme amateurs. Il fallait les payer de cette manière et ils n'auraient pas eu le front de solliciter une pension qui doit être la récompense de services distingués ou du moins très anciens (i) ».

(1) >!■"« Campan. Correspondance, I, 251. Une lettre du 28 pluviôse an X (17 février 1802) complète ces fragments : « Une des grandes fautes de la reine a été de ne servir que la musique parce qu'elle l'aimait, et les modes parce qu'elle aimait la parure. Peinture, poésie, arts, manufactures nationales, jamais on n'a pu lui faire entendre un mot de tout cela. Je suis peut-être la femme qui lui en ait le plus courageusement parlé. Un jour, après avoir reçu dans ses cabinets intérieurs une princesse russe qui lui avait raconté toutes les aventares galantes de Catherine II, la reine me peignait son mépris, son

M™8 Gampan ne peut mieux dire pour charmer Joséphine. La créole a apporté des Iles le don d'offrir qui est un trait prédominant chez ses compatriotes. Sans doute, il y a un peu d'ostentation dans tant de gentillesse. Mais il y a aussi un penchant naturel et presque une manie. Joséphine ne donnera jamais comme une souveraine qui puise dans les réserves de ses bijoutiers, de ses modistes ou à la manufacture de Sèvres, les présents qu'elle distribue. Qu'on lui présente des fleurs, des étof|'es, des bonbons, des produits du cru dans ses promenades à travers la France, jamais elle ne répondra par un présent officiel, transmis par une de ses dames ou par un de ses chambellans. La montre qu'elle donne, elle la détache de son corsage; la bague, elle la tire de ses doigts ; la tabatière, elle la tenait dans ses mains. « Ce qu'elle donne, c'est quelque chose d'elle, quelque chose qui lui appartient, qu'elle a porté une seconde et qu'elle semble avoir porté toujours. Le présent prend un air de spontanéité qui le rend plus précieux, qui le fait plus désirable. C'est sa montre, sa bague, sa tabatière, sa parure, son bracelet qu'elle a donné, non pas un bijou quelconque, un bijou anonyme, qu'on se hâte de porter chez un joaillier pour en savoir le prix. Ce n'est plus un présent, c'est un souvenir. Pour la plupart, ce sera une re-

aversion pour une femme aussi perdue dans ses habitudes et dans ses goûts. Elle avait raison certainement. Cependant, je m'avisai de lui dire que toutes ces aventures galantes ne seraient que des histoires de garde-robes, parce qu'elle a pris soin de mettre dans ses intérêts les grands faiseurs de réputation, les historiens, les philosophes, les artistes, et qu'elle, dont la vie intérieure méritait l'estime de ceux qui la connaissaient bien, son dédain pour les grandes choses la livrerait à la calomnie, aux libellistes, sans qu'aucun athlète de premier rang vînt relever son nom pour le porter dans la postérité, où il méritait d'être placé. Que serait-ce, ajoutai-je, madame, s'ils avaient à célébrer des vertus réelles ? Je vous dirai encore que, dans ce moment, presque tous les artistes de premier rang ont été chefs dans le parti que Bonaparte comprime pour maintenir l'ordre, l'harmonie et la marche égale et digne d'un bon gouvernement; mais si ce n'est pas une raison pour les flatter, moyen au-dessous de la vraie dignité, c'en est une au moins pour ne pas les abandonner, surtout au moment où par une belle et grande raison, on vient de leur enlever l'asile que Louis XIV leur avait donné. [Correspondance de Af°» Campan, I, 199.)

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Ugion"(i). » M^ne Campan sait bien que sur ce point, Joséphine réussira à être populaire mieux que Marie-Antoinette, la dédaigneuse fille des Habsbourg, et elle sait bien aussi que l'on n'aime à imiter que les modèles que l'on peut surpasser. Les conseils qu'elle donne sont donc sûrs de plaire.

S'agit-il de se défendre, elle le fait avec le même tact, la même adresse. « Les gens qui m'ont cru de l'ambition, écrira- t-elle à la reine de Hollande, m'ont bien mal jugée. J'ai servi de marchepied à la fortune dans r ancien gouvernement , comme dans celui-ci. Il y a des êtres qui inspirent un certain

effroi aux courtisans par quelques qualités extérieures qu'une âme franche, plus que l'orgueil, les empêche de dissimuler. Ils plaisent à coup sûr à quelques membres des familles augustes auxquels ils sont attachés ; mais on a soin d'en effaroucher les autres ou les grands de l'Empire. Sans avoir de qualités dont je puisse être vaine, relativement à mon sexe, j'en ai apparemment eu assez, pour éprouver cette destinée. La reine Marie-Antoinette m'aimait comme son égale la plus intime. La France entière le

Pierre Jean Garrai. Portrait par Vigneron. Lithographie Engelmann.

(1) Frédéric Masson. Joséphine impératrice et reine, 257.

savait; je ne faisais rien pour ma fortune. Je servais sans cesse les infortunés, je ne désobligeais personne et cette pure et simple amitié me faisait épouvantait pour une foule de personnages qui ne connaissaient que mes traits et me calomniaient pour m'amoindrir. Voilà le monde et surtout les cours (i). »

C'est elle qui peuple la Cour de tout ce qu'elle peut recruter de femmes qui ont été attachées à la reine, à Mesdames. « Mon cher ange, écrit-elle un jour à Hortense, permettez-moi de vous faire présenter par M""* Charles (2), Mme Marco de Saint-Hilaire que l'Impératrice a daigné accepter pour première femme. Votre bon esprit, que vous appelez modestement du tact, vous fera discerner en elle bon maintien, figure intéressante. Elle a une excellente éducation, est très adroite, pleine de dévouement et de respect pour l'auguste maîtresse que le sort lui réservait. Votre chère maman va être servie avec dextérité, soumission et bon ton. Dans quelques mois elle vous dira combien ce genre est agréable. La personne que je lui procure, puisqu'elle veut bien la recevoir de ma main, est une des femmes les plus recommandables que j'aie jamais rencontrées. Recevez, mon cher ange, l'assurance des tendres sentiments que je dois à l'élève chérie et ceux du respect qui sont dus à cette aimable princesse. Nous avons bien causé l'autre jour, et cependant il m'est revenu mille choses dont quelques-unes peuvent être utiles. Je prendrai la liberté de vous les écrire. Ce que j'avais prévu de la préférence accordée à quelques-uns des officiers de service les plus distingués de l'ancienne famille régnante a produit l'effet que je pensais. Pour M™" Marco, sa nombreuse et estimable famille et tous ses amis sont ravis de sa nomination (3). » Mme Marco de Saint-Hilaire est une âme subalterne. Elle appréciera les avis de son chef de file et ne se permettra pas de les devancer. Mais, sur combien de points

(1) M"»e Gampan. Correspondance, I, 326.

(2) M"« Bayeux. Voir page 48.

(3) M™« Gampan. Correspondance, I, 206.

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