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glaive de la loi au moment où il était près de les atteindre!
« Et que serait-ce si, après avoir rappelé les obstacles dont son infatigable bienveillance a triomphé, il m'était permis d'indiquer quelques-uns de ceux qu'elle na pu vaincre et qui ont d'autant plus affligé son cœur, que ne le rencontrant pas toujours dans le caractère ou la situation de celui qu'elle intercédait elle était vainement descendue à la prière che; des instruments de sa puissance! (i) »
Napoléon avait appris par le hasard d'une lecture de journal, à l'ile d'Elbe, la mort de Joséphine. A ses yeux, elle était morte de chagrin à la pensée de ses malheurs, à la pensée de son exil. Quand, un an plus tard, revenu de l'ile d'P'lbe, il fut sur le point de partir pour la campagne de Waterloo, il voulut aller se recueillir à la Malmaison. Le prince Eugène était en Allemagne, compromis parmi les ennemis de l'Empire. Ce fut Hortense qui le reçut. Napoléon arriva, accompagné par Mole, Denon et Labédoyère. Il se promena pendant une heure dans ces allées du parc, dont tous les détours lui étaient familiers. Puis, il déjeuna en silence, parcourut la galerie que Joséphine avait formée suivant son goût, jeta un coup d'oeil à ce cabinet de travail auquel elle avait défendu de toucher, laissant toutes choses dans le désordre familier de son dernier séjour. Ensuite, il voulut entrer dans la chambre où elle était morte. .Hortense s'apprêtait à le suivre. D'un geste il l'arrêta. Il voulait pleurer seul là où l'Impératrice avait expiré.
Quelques semaines plus tard, le 25 juin, après la défaite et l'abdication, il demandait à Hortense l'hospitalité de la
(1) Cette page, citée par Frédéric Masson [Joséphine répudiée, 367 et suiv), est à rapprocher d'un document décoavert par le même écrivain, le rapport du ministre de la police à Louis XVIII, dont voici un extrait : « M™« de Beauharnais a agréablement excité des regrets. Le public était instruit des combats qu'elle livrait pour arracher des victimes à Bonaparte et lui avait sa gré d'avoir embrassé ses genoux pour sauver le duc d'Enghien. Seule, au milieu de ces Corses fastueux, elle parlait la langue des Français et devinait leur coeur. La bonne compagnie lui donna des regrets ; le peuple qui ne veut pas permettre aux personnages un peu fameux de mourir de leur mort naturelle, veut qu'elle ait été empoisonnée. »
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Malmaison. Il y arriva presque prisonnier, sous la garde du général Becker. Toute la nuit, il erra dans le parc, parlant du passé avec Hortense, avec M'"" CaffarelU, avec Bassano. Ce fut là que Las Cases vint lui offrir de suivre sa fortune. Le 28, le pont de Chatou était en flammes, mais les troupes qui défilaient sous les murailles du parc acclamaient l'Empereur. « Je puis encore arrêter l'ennemi et donner au gouvernement le temps de négocier avec les puissances, » disait-il à Becker, et il lui demandait d'aller offrir ses services à la commission du gouvernement. Pareille proposition ne pouvait satisfaire Fouché. La réponse fut énergiquement négative. Déjà à la Malmaison, les chevaux étaient sellés. Tout le monde était en tenue. L'Empereur était près à tenter une fois de plus la fortune des armes. Becker parla. « Bien, je n'ai plus qu'à partir, » conclut Napoléon. Il eut fait un signe, la troupe même, qui le gardait, arrêtait Becker et lui eût servi d'escorte. Peut-être eut-il un instant la pensée de ce dernier effort. Mais son âme fataliste la rejeta bien loin. Il dépouilla son uniforme de chasseur de la garde, déposa son épée, médita quelques instants, portes closes, dans la chambre de Joséphine ; puis faisant ses adieux à Joseph et à Hortense, qui lui remit deux cent mille francs de diamants cousus dans une ceinture, il sortit du château par le pont-levis entre les obélisques, gagna la petite porte au sud du parc et, dans une calèche sans armoiries, attelée de chevaux de poste, gagna la grande route de Paris à Rochefort.
La Malmaison avait vu, ce jour-là, se dérouler sa dernière page d'histoire. Du divorce à sa mort, malgré ses pensions, malgré les dons successifs de Napoléon, malgré le soin qu'il avait eu de combler des largesses de sa bourse ses continuelles banqueroutes, Joséphine n'avait cessé d'accumuler dettes sur dettes. La Malmaison était un gouffre insatiable par lequel trente millions avaient passé pour le plaisir de la créole, l'embellissement de son domaine, l'enjolivement de sa beauté sur le retour. Quand elle meurt, Joséphine doit près de trois millions. Elle doit à son fabricant de chocolat, à son fabricant de bougies, à
LES AGONIES
La ilalmaison : Le cabinet de travail de Napoléon.
Dessia et lithographie de Terpenne et Monthélier.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
son fabricant de confitures, à son épicier, à son boucher, à son marchand de volaille. Elle doit à ses bijoutiers, à son parfumeur, à son fabricant de rouge ; elle doit à ses marchandes de modes, à ses lingères. Sitôt que les désastres ont obligé Napoléon à suspendre les traitements de sa famille, ça a été la ruine affichée pour Joséphine. Elle a emprunté à tous les siens et, au jour de sa mort, elle n'a pas en caisse de quoi payer le deuil de ses gens, ses frais de maladie et d'enterrement (i). Quand on a inventorié ses bijoux, ses cachemires, ses dentelles, ses deux cent vingt robes, ses fichus, ses voiles, ses deux cent vingt-trois chemises de batiste, ses cent quatre chemises de mous-
(1) Frédéric Masson. Joséphine répudiée, 372 et 377.
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seline, ses cent cinquante-huit paires de bas, l'évaluation des experts n'arrive pas à un total qui atteigne celui de ses dettes. Hortense n'a pu accepter la succession que sous bénéfice d'inventaire. C'est Eugène, plus riche, plus libre, qui a affronté seul les charges par une acceptation pure et simple. Mais une liquidation s'impose. Eugène ne garde que la Malmaison primitive, avec Boispréau et les bois de Garches. Il vend tout le reste. La galerie est dispersée. Partie va en Bavière, partie émigré en Russie, achetée par Alexandre, partie aboutit au Louvre. Quand, en 1824, Eugène meurt, il y a des mineurs. Il faut vendre à l'encan et le 3i juin 182g, les terres et le château sont mis aux enchères, tandis que le mobilier et la bibliothèque ont déjà été lotis sans catalogue, comme du bric-à-brac sans valeur.
Beaucoup de gens visitent la Malmaison à la faveur des circonstances. Musset- Pathay inventorie ce qu'il a vu : la chambre à coucher de Joséphine au premier, entre un boudoir et une petite salle de bains, qui ne sont que d'une élégante propreté. Le plafond est formé d'un beau tnbleau au milieu, autour duquel règne une magni|ique draperie d'un drap rouge parsemé de broderies d'or en bosse. Les plis sont fixés à des bâtons d'or qui figurent les soutiens de la tente (i). Au moment où l'on fait les préparatifs de la vente, une fidèle des souvenirs impériaux se présente à la Malmaison et cherche vainement quelque chose qui évoque les jours d'autrefois. « Parvenue dans la cour, dit-elle, je fus presque étonnée de ne trouver qu'un concierge mal vêtu, assis sur un banc dégradé, fumant sa pipe tranquillement, en attendant le voyageur qui devait le dédommager de l'ennui qu'il semblait éprouver. Je lui demandai de me faire voir les appartements. — Oh! Madame, me réponditil, ce ne sera pas long. Il n'y a plus rien. — Quoi, rien ? m'écriai- je d'un ton si affligé que cet homme en fut
(1) Musset-Pathay. Nouveaux Mémoires secrets. C'est la restauration même qu'a parfaite M. Jean Ajalbert, le conservateur actuel de la Malmaison.
étonné. — Rien, prononça-t-il tristement. » Je le suivis sans proférer une parole, je vis qu'il avait raison... Nous montâmes dans la chambre où Joséphine avait rendu le dernier soupir. Je ne saurais dire ce que j'ai regardé, car mes yeux obscurcis de larmes ne pouvaient rien voir de ce qui m'entourait dans cet appartement. Il m'était impossible, sans passer pour folle, de pleurer tout à mon aise, en approchant de cette place où fut un lit de mort, qui eût dû être consacré par quelque signe de deuil. Je sortis donc vite, et me précipitai dans le jardin, espérant que l'air me remettrait et que j'y ^serais moins affligée, entourée d'une verdure semblable à celle que j'admirais lorsque j'habitais la Malmaison. Les arbres, grandis ^ devaient être plus beaux que dans le temps que je regrettais. Aussi la nature allait me dédommager de tout ce que je venais de souffrir. Ce fut donc avec avidité que je parcourus ce parc que je m'imaginais devoir être embelli. Je ne le reconnus pas. Les arbustes rares qui s'y trouvaient à chaque pas avaient été vendus sur pied. A la place d'un bel ombrage de rhododendrums, je ne trouvais plus qu'un trou profond, plein de mauvaises herbes. Au lieu de ces jolis massifs de fleurs, je voyais de hautes luzernes; des eaux vertes et croupissantes exhalaient une odeur infecte. Enfin je fus contrainte de préférer le château au parc, car du moins les murs étaient tels que je les avais laissés ! Jamais destruction ne fut si prompte et si complète (i). »
Quand, cinq ans plus tard, la reine Hortense traverse la France, elle va porter des fleurs à la petite église de Rueil où est enterrée Joséphine. Elle s'arrête à la porte de la Malmaison. Elle tiendrait à entrer au château, mais il lui est impossible de triompher des consignes qu'a données le nouveau propriétaire. C'est un M. Haguermann, banquier suédois, qui, jaloux de ses droits, a fait défense de laisser visiter sans billet. A peine peut-elle jeter un coup d'œil sur le parc, mais elle ne le reconnaît pas. Morcelés, dépecés,
(1) Cité par Jacquin et Duesberg. Rueil, Le Château de Richelieu, La Malmaison, p. 288.
LES AGONIES
déshonorés par les palissades des lotisseurs, elle ne peut croire que ce soient là ces jardins qu'elle a laissés si beaux, où elle a vécu si heureuse, où elle a été reçue avec tant de joie (i). Les Jours de la Malmaison ne sont plus ! (2)
(1) La Reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant Vannée 183i, fragments de ses Mémoires inédits, 265-267.
(2) La Malmaison, après avoir appartenu à la reine Christine qui y vécut avec le duc de Rianzarès , et à divers propriétaires, a été achetée par M Osiris etoflerte par lui à l'Elat. On y forme un musée napoléonien, autant que le permet un maigre budget.