‹ Les jours de la MalmaisonChapitre 6 sur 7 · I.FS AGONIES · texte numérisé non relu

I.FS AGONIES

Le 2 3 mai, Joséphine se mit en route de grand matin accompagnée des dames de son service. Elle supporta le trajet de la Malmaison à Saint-Leu sans trop de fatigue. Il y avait peu de monde autour d'Hortense, quelques invités et notamment Élisa Courtin, alors élève d'Écouen qui fut plus tard la femme de Casimir Delavigne. Après le déjeuner, on fit une promenade en calèche dans le parc. Le temps était humide et froid. Joséphine, qui n'avait fait qu'assister au déjeuner, se trouva incommodée. Eugène crut qu'elle allait s'évanouir. A sa rentrée au château, elle dut s'étendre sur une chaise longue et se livrer aux soins de Mil" Avrillon qui lui tint compagnie jusqu'au dîner. Elle se fit violence pour descendre au salon le sourire sur les lèvres et les yeux riants et faire accueil à Alexandre (i). Le Tzar était ravi des enfants d'Hortense. On leur avait dit qu'ils devaient aimer ce souverain qui, bien qu'il fût l'ennemi de leur oncle, était bon pour leur mère. A l'une des visites d'Alexandre à la Malmaison, Louis lui avait glissé une bague dans la main et s'était enfui à toutes jambes. « Je n'ai que cette bague, avait expliqué l'enfant, et j'ai voulu la donner à l'empereur Alexandre puisqu'il est bon pour maman (2). » Joséphine ne put assister au dîner. Elle remonta dans sa chambre et se coucha sur son lit. Elle eut pourtant le courage de se faire habiller et de redescendre au salon après le dîner pour assister au concert. Quand le T^ar reprit la route de Paris, Joséphine remonta dans sa chambre et, contre l'habitude, on y dressa un lit pour M"« Avrillon. La nuit fut bonne, Joséphine dormit d'un sommeil calme et le lendemain (24 mai), elle reprit la route de la Malmaison où le roi de Prusse devait venir dîner le soir (3).

(1) M»» Avrillon. Mémoires, II, 369. — Duchesse d'Abrantès. Salons de Paris, V, 272,

(2) Imbert de Saint-Amand. Les dernières années de l'Impératrice Joséphine, 370.

(3) Vainement le D"" Horeau voulut lui faire garder le lit. « Vous devriez sentir, répliqua-l-elle à ses instances, qu'il n'y a pas moyen que je suive vos avis. »

Le service de Mii« Avrillon était à son terme. Elle rentra à Paris dans la soirée après avoir demandé ses ordres à l'Impératrice. Après le départ de sa femme de chambre, exténuée par les efforts faits ces derniers jours, Joséphine eut des frissons et des nausées. Le lendemain (2 5 mai), une éruption miliaire se manifesta sur tout le corps de la malade, principalement aux bras et à la poitrine. L'état général empira. Le jeudi 26, Joséphine avait une forte fièvre, une oppression suffocante. Sur le soir, son médecin ordinaire lui trouvant la langue embarrassée, lui appliqua un vésicatoire qui produisit un bon effet. La duchesse d'Abrantès, qui était venue la voir, fut invitée par elle à déjeuner pour le 28. « Le temps est admirable, ajouta Joséphine, nous irons au Butard (i) ». Mais avant même que la duchesse ne fût rentrée à Paris, le D'- Horeau appelait en consultation le D-- Hourdois et M. Lasserre, médecin de la reine Hortense. Bien qu'il persistât à parler de catharre, l'état de faiblesse de la malade paraissait le préoccuper (2). La nuit du jeudi au vendredi fut moins agitée que celle de la veille, mais la voix de la malade était altérée, sa parole brève et son pouls faible. Le vendredi, l'oppression croissait d'heure en heure. L'arrière-bouche prenait une couleur pourpre très foncé et sur le soir, la fièvre se déchaîna. L'empereur Alexandre avait envoyé son médecin. Sir James Wylie, prendre des nouvelles de l'Impératrice. Croyant à une simple indisposition, il l'avait chargé d'annoncer sa visite pour le lendemain. Joséphine, qui ne se rendait pas compte de son état, répondit qu'elle serait heureuse de recevoir l'empereur Alexandre. Le médecin du Tzar fut frappé des symptômes que lui avait permis de constater ce court entretien. Il avertit Hortense qu'à son avis Joséphine était gravement atteinte et qu'il

(1) Duchesse d'Abrantès. 5a/ons de Paris, \, 275. « Je lui parlai de l'Empereur de Russie. — Sans doute, me dit-elle, j'ai conliance en lui, mais il n'est pas seul et mes enfants seront engloutis par la tempête comme leur mère et leur bienfaiteur. »

(2) C'est ce jour-là que, d'après Lenoir, Joséphine était attendue aux Tuileries pour être présentée à Louis XVIII.

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fallait la couvrir de vésicatoires (i). l.a reine provoqua aussitôt une nouvelle consultation. Cette fois, les médecins diagnostiquèrent une angine des plus dangereuses. On employa les vésicatoires, mais ils demeurèrent impuissants. Cependant aucun médecin n'osa révéler la gravité de l'état de la malade à Hortense et à Eugène. Ils se bornèrent à déclarer que la maladie serait longue. Elle touchait au contraire à l'issue fatale.

La situation s ' aggravait d'heure en heure.

Dans la matinée du samedi, on dut renoncer à bercer Hortense d'illusions. Elle

envoya un courrier au Tzar pour le prier d'ajourner sa visite. Mais ce courrier ne réussit pas à joindre Alexandre qui, arrivé à la Malmaison dans l'après-midi, y dina, y resta tard dans la soirée et ne partit que quand on lui annonça que Joséphine était mieux. On avait craint, en effet, qu'elle ne passât pas la journée. Eugène avait

Joséphine.

Portrait par Isabey.

(lîibliothequc Nationale. Estampes.)

(1) Les papiers du chevalier docteur de Caro rapportent que lors du Congrès de Vérone, sir James Wylie lui raconta tout autrement sa visite à la Malmaison. Son rapport à l'empereur Alexandre aurait relaté sa conviction de l'empoisonnement. (Adolphe Lanne. Louis XVII et Le secret de la Révolution, 40".».) Il serait à désirer que le rapport de sir .lames Wylie soit recherché dans les Archives russes.

dû s'aliter. Hortense, brisée de fatigue, s'était couchée, cédant aux invitations de sa mère. Joséphine ne paraissait pas souffrir, bien qu'elle se réveillât souvent, prononçant à voix basse des paroles sans suite où revenaient les mots : « Bonaparte... l'île d'Klbe... Marie-Louise. »

Le dimanche 29 mai, jour de la Pentecôte, dès les premières heures du matin, tout indiquait que la mort était proche. Les traits de l'Impératrice étaient sensiblement altérés. Sa respiration n'était plus qu'un sifflement douloureux. Quand Hortense et Eugène arrivèrent dans sa chambre, elle voulut leur tendre les bras et n'en eut pas la force. Sa langue embarrassée avait peine à articuler quelques paroles. Hortense se retira pour ne pas éclater en sanglots devant la mourante. En l'absence de Mgr, de Barrai, aumônier de la Malmaison, Eugène fit appeler l'abbé l^ertrand, précepteur de ses neveux, pour confesser l'Impératrice et lui administrer les derniers sacrements. Hortense s'était évanouie. Quand elle revint à elle, Joséphine venait de rendre le dernier soupir. Il était midi.

Incapable d'écrire lui-même à sa femme, Eugène chargeait le comte Mejan de lui faire annoncer le malheur qui les frappait par l'intermédiaire de la baronne de Vurbms. « A midi, la bonne et tendre mère du meilleur et du plus tendre des fils n'existait plus. Son Altesse Impériale m'a ordonnée de vous mander ce cruel événement afin que vous l'annonciez à son auguste épouse avec tous les ménagements et en employant tous les moyens de consolation que votre cœur vous suggérera. Ce ne sera pas pour notre adorable princesse une médiocre consolation que de savoir que Sa Majesté a passé dans un autre monde, qui, sans nul doute, sera meilleur pour elle, dans les sentiments de la plus parfaite, de la plus vive piété et de la plus touchante résignation et qu'elle a reçu tous les sacrements que la religion lui offrait dans ces moments fatals avec une connaissance qui lui a permis d'en apprécier les bienfaits et qui doit lui assurer l'éternelle récompense. Je ne vous parle pas. Madame, de: la douleur du prince, de la reine, de tous les serviteurs de la maison; jamais douleur

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n'a été plus vive, mieux sentie, et aussi bien méritée. » A deux heures après-midi, le prince Eugène, la reine Hortense et ses enfants prenaient la route de Saint-Leu, obéissant ainsi à l'étiquette qui sépare brusquement les membres d'une famille royale de celui que la mort vient de frapper. La voiture qui les emmenait sortait par une grille du parc, tandis que M"<' Avrillon entrait par Vautre. Instruite indirectement le vendredi que l'Impératrice était enrhumée, elle avait été avertie le dimanche, dans la matinée, par Leroy, le marchand de modes, que le mal avait fait des progrès rapides et qu'on appréhendait un malheur. Elle était aussitôt partie en voiture pour la Malmaison. Aux environs du pont de Neuilly, comme elle demandait des nouvelles de Joséphine à une personne de sa connaissance qui se dirigeait vers Paris, elle avait su que sa maitre.sse n'existait plus, et avait continué sa route pour revoir au moins son cadavre (il. « Aussitôt que je fus descendue de voiture, raconte-t-elle, je montai dans l'appartement de l'Impératrice. Elle était sur son lit. Ses femmes l'avaient changée de linge. On lui avait mis un peignoir et un bonnet du matin et on avait étendu sur elle un couvrepied. Jamais la mort n"a plus extraordinairement ressemble à la vie. Dans cet état. Sa Majesté avait tout à fait l'air d'une personne endormie, elle était pâle, mais ses traits étaient restés les mêmes, pas la moindre contraction sur son visage, si ce n'est une légère fle.xton aux deux coins de la bouche qui rappelaient avec une incroyable vérité son sourire habituel. Je pris sa main que je baisai avec un respect religieux. Sa peau avait conserve toute son élasticité et sa chaleur naturelle n'avait pas encore tout à fait disparu. Je ne pus pas verser une seule larme en contemplant ces restes inanimés ; j'étais trop écrasée sous le poids de la douleur. Nous étions là stupéfaits, nous regardant sans avoir la force de nous parler. Il me semblait à chaque instant que le poids accablant, qui pesait sur ma poitrine, allait m'étouffer. Enfin dans la journée d'abondantes larmes se

^1) M"« Avrillon. Mémoires, U, 373-37Ô;

La reine Horlense.

Portrait j)ar Isabny. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

firent passage (i). » Les prêtres des paroisses environnantes se relayaient auprès du corps. Tous les matins, on disait dans la chapelle du château des messes auxquelles le personnel de la maison assistait avec recueillement. L'ouverture du corps fut faite par M. Béclard, chef de travaux anatomiques de la Faculté, et par M. le docteur Cadet de Gassicourt, en présence du D"- Horeau. On trouva tout l'intérieur de la trachée artère dans un état d'inflammation extrêmement prononcé. La membrane qui tapisse la surface interne de ce conduit était de couleur pourpre et se déchirait facilement; le milieu de la face intérieure de la cavité du larynx présentait un point gan-

(1) xM'ie Avrillou. Mémoires, II. 37S.

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gréneux large de quatre à cinq lignes. I.es bronches, jusque dans leurs dernières ramifications étaient remplies d'un liquide écumeux et sanguinolent. Les poumons, fortement gorgés de sang, étaient adhérents à la plèvre. Tous les autres organes étaient parfaitement sains. Les obsèques eurent lieu dans l'église de Rueil, le 2 juin. C'étaient les enfants d'Hortense qui menaient le deuil, Eugène étant trop malade pour quitter Saint-Leu. M"»» d'Arberg les conduisait. L'empereur de Russie, le roi de Prusse s'étaient fait représenter. Le clergé de Notre-Dame célébra la messe en musique.

Depuis le 3o mai, l'on vendait partout : I.a Vie et la mort de feu Vlinpératrice Joséphine première femme de Bonaparte, Le Testament de V Impératrice Joséphine trouvé ce matin dans son château de Malmaison, les Anecdotes curieuses et inédites sur la vie de l'Impératrice Joséphine. C'était la légende qui commençait (i). L'oraison funèbre, prononcée par Mgr de Barrai, allait en tracer la première page. « Son époux, reconnaissant des services qu'elle lui avait déjà rendus, disait le prélat, la conduisit aux pieds des autels pour y recevoir la couronne impériale des mains vénérables du chef de l'Église, jour mémorable où tous ceux qui assistèrent au couronnement de Joséphine purent lire dans les traits de son, visage qu'elle ne marchait pas vers le trône, mais qu'elle s'y laissait entraîner, espérant au fond du cœur que sa dignité inutile à elle-même serait utile aux autres. Combien de malheureux, que leur fidélité au sang des Bourbons condamnait à vivre loin de leur patrie, sont redevables à son opinâtre et touchante intercession d'avoir été rendus à leur famille, au sol qui les avait vu naître? Combien ont vu s'ouvrir par ses soins les] portes des prisons que des imprudences et souvent des préventions injustes avaient fermées sur eux ! Combien arrachés au

(1) Frédéric Masson. Joséphine répudiée, 370. Sur la légende et sa formation, lire les jolies pages, chef-d'œuvre de littérature malicieuse, qui servent de préface à Joséphine de Beaitharnais.

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