Les jours de Trianon; d'après les documents d'archives et les mémoires
Rêve galant et enchanteur d'une cour qui jouait à la bergerie, tes jours de Trianon passèrent avec la rapidité des beaux étés.
Dans les allées du jardin anglais, entre la laiterie et le salon de musique, Marie-Antoinette, l'Autrichienne presque plantureuse, la chlorotique Lamballe, Yolande de Potignac au sourire d'ange, la délicieuse Tarente, la mordante comtesse Diane, Louis XVI maussade, d'Artois fou, Provence calculateur, la pieuse Elisabeth, les princesses insignifiantes, le hussard insolent Lauzun, te cynique Besenval, l'élégant duc de Coigny, le séduisant de Vaudreuil, le beau Dillon, le loyal Esterhazy, le chevaleresque Fersen, les gracieux babys royaux, n'est-ce point là un inoubliable défilé de types et de silhouettes?
A qui a visité le hameau suisse aux constructions légères, frêle décor au bord d'un lac créé pour Titania, on ne saurait faire prendre au sérieux la légende révolutionnaire des centaines de millions gaspillés en caprices. Si cher que les architectes puissent faire payer les fantaisies royales, il est des
bornes à leur imagination et elles se placent heureusement fort avant celles de l'imagination des pamphlétaires. Les architectes n'ont-ils pas la méchante habitude de laisser des comptes que les archivistes gardent et qui peuvent trancher des débats de ce genre ?
Cette étude, disons-le, ne doit se réclamer que d'un mérite. C'est de n'avoir volontairement accueilli aucune légende, lorsqu'elle ne résistait pas au contrôle des documents et à la précision de l'histoire. La majesté de la mort la plus tragique n'a point paru interdire les enquêtes les plus minutieuses et tes plus indiscrètes. Notre siècle irrespectueux nous ayant appris à tout dire, le lecteur trouvera dans certains de ces chapitres une documentation à la fois anecdotique et médicale un peu scabreuse et l'excusera à cause de son intérêt et de la lumière qu'elle jette sur des problèmes passionnels que n'osaient aborder de front les historiens du passé.
Enfin, nous avons encore une fois emprunté, à la Bibliothèque et aux Archives Nationales, les éléments — estampes et autographes — d'une illustration, commentaire et complément des Mémoires, des Souvenirs et des Correspondances du temps.
LaES JOURS
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Une Reine de vingt ans.
ouïs XV venait d'expirer. Le duc de Bouillon, grand chambellan, parut à la porte de l'Œilde-Bœuf et dit : « Messieurs, le roi est mort, vive le roi ! » Aussitôt, un immense remous se produisit parmi les courtisans qui encombraient les antichambres, et les gentilshommes et les dames de service aux abords des appartements du Dauphin et de la Dauphine virent arriver, avec un bruit de vague qui déferle, la foule qui se ruait pour saluer les nouveaux souverains. La comtesse de Noailles, dame d'honneur de la Dauphine, ouvrit la porte du cabinet de Marie- Antoinette et la première, l'appelant Reine et Majesté, annonça que les grands officiers de la couronne, suivis de toute la Cour, venaient offrir leurs hommages. Le Dauphin et la Dauphine étaient agenouillés. Ils se relevèrent au bruit de ta porte et, l'appartement sur la Terrasse aussitôt rempli, le roi et la reine parurent sur le seuil. Marie-Antoinette portait un mouchoir à ses yeux. Au bras de Louis XVI, elle tremblait toute, presque défaillante de l'émotion de l'avènement (i).
(1) Au sujet de Marie-Antoinette, Dauphine, voir le livre de Pierre de Nolhac.
Partout en France, l'enthousiasme fut grand. « On espérait alors que les vertus du Dauphin consoleraient la France et répareraient nos pertes : on l'aimait à la folie. La procession de la Fête-Dieu attira cette année-là toute la capitale à Passy : les croisées s'y louaient un louis, et malgré la présence du Saint-Sacrement, on cria beaucoup : Vive le roi ! (i)>> Marie-Antoinette était aux anges d'être reine de France. Sa joie mal contenue n'avait d'égale que celle de son entourage. « Elle est l'idole de la Nation, écrivait Métra. Elle joint un cœur excellent aux traits de sa beauté. » Elle avait renoncé au droit de ceinture qui pesait sur les classes les plus infortunées, les privilégiés ayant réussi à s'affranchir de cette contribution. Un poète se fit l'organe de la reconnaissance populaire :
Vous renoncez, charmante souveraine,
Au plus beau de vos revenus.
A quoi vous servirait la ceinture de reine,
Vous avez celle de Vénus.
Un bijoutier fit une fortune en vendant des tabatières de son invention. C'était une boîte noire en chagrin avec portrait de la reine. « La consolation dans le chagrin » disaient les amateurs de calembours (2). Les portraits de Marie- Antoinette encombraient les vitrines des marchands. C'était celui que Lebeau avait gravé d'après Mauperin, avec des vers de Lattaignant :
Ce Lys que la France vous donne, Princesse, était digne de vous.
Vous méritiez une couronne, Et d'avoir Louis pour époux.
C'était toute cette imagerie populaire que les collectionneurs se disputent aujourd'hui. Dans les rues, on chantait des vers en l'honneur de Marie-Antoinette :
O princesse, dans qui la France, Sous tes traits d'Hébé, voit Pallas;
(1) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 2.
(2) Gaston Maugras. Le Duc de Lauzun, p. 5.
Heureuse par ta bienfaisance, Les vrais plaisirs guident tes pas.
Ton bonheur est d'entendre dire :
« Elle fait chérir son empire, Du peuple elle comble les vœux, Et, sensible à notre misère, Elle veut, imitant sa mère, Etre celle des malheureux (i). »
La chanson populaire ne perdait pas ses droits :
Tout bon Français se choisit une dame.
Toujours Henri
En agissait ainsi :
Louis éprouve aussi
D'amour la douce flamme.
Il a donné son cœur,
On connaît son vainqueur.
Il est l'amant, oui, l'amant de sa femme (2).
Comment le populaire n'aurait-il pas vu dans le ménage royal l'idéal de l'union conjugale quand tout prêtait à lui donner cette illusion? Le roi allait-il avec Marie-Antoinette visiter Madame Louise à Saint-Denis et entendre le salut aux Carmélites? Il cheminait par les rues donnant bourgeoisement le bras à sa femme, et le peuple enchanté l'acclamait. Cependant, murmurait-on, la reine n'avait pas beaucoup de crédit auprès de lui. Du moins, son crédit était bien moindre que ne l'avaient espéré les amis du duc de Choiseul qui attendaient son retour de l'appui de Marie- Antoinette. On assurait même que Louis XVI avait dit à quelqu'un de ceux qui avaient sa confiance, avec une modestie d'ailleurs un peu exagérée. « Je ne sais ni lire ni écrire : on ne m'a rien appris; j'ai pourtant lu un peu d'histoire et, ce que j'ai vu, c'est que ce qui a toujours perdu cet État-ci, a été les femmes légitimes et les maîtresses (3). »
(1) De Reiset. Lettres de Marie-Antoinette à la Landgrave de Ilesse- Darmstadt, p. 7.
(2) Raunié. Chansonnier historique, IX, p. 25, année 1774.
(3) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 4. — Turgot, peu après, recevant Mme de Brionne rompit l'entretien par ce trait : «Sachez, Madame, que le règne des femmes est passé. — Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, mais pas celui des impertinents. »
La reine ne savait, d'ailleurs, pas encore demander. « Depuis longtemps, raconte l'ambassadeur Mercy Argenteau, elle désirait beaucoup d'avoir une maison de campagne en propre, et elle s'était formé plusieurs projets à cet égard (i). » Dès les premiers jours du nouveau règne, le comte et la comtesse de Noailles, pour lui faire leur cour, attirèrent l'attention de la reine sur le Petit Trianon et le comte de Noailles s'offrit de se charger de sonder les dispositions du roi à cet égard. « Je trouvai, racontait bientôt Mercy à Marie-Thérèse, que toutes ces démarches étaient fort déplacées et ne convenaient pas à la majesté de la reine. Je représentai à Sa Majesté que dans aucune occasion, elle ne devait admettre d'intermédiaire et je la suppliai de faire cette demande sans autre mesure préparatoire et sans le concours de personne. Sa Majesté daigna agréer mon idée et au premier mot qu'elle prononça au roi du Petit Trianon, il répondit, avec un vrai empressement, que cette maison de plaisance était à la reine et qu'il était charmé de lui en faire don (2). » Dans le public, la version qui courut était différente. « Le roi devient galant, notait, le 3i mai, l'abbé Baudeau dans sa Chronique. Il a dit à la reine : « Vous aimez les fleurs? Eh bien! J'ai un bouquet à vous donner. C'est le Petit Trianon (3). » Pour les continuateurs de Bachaumont, le langage du roi fut un peu différent : « Madame, je suis à présent en état de satisfaire votre goût, aurait-il dit, je vous prie d'accepter pour votre usage particulier te Grand et le Petit Trianon. Ces beaux lieux ont toujours été le séjour des favorites des rois ; conséquemment ce doit être le vôtre.» La reine, poursuivaient les Mémoires secrets, a été très sensible à ce cadeau et surtout au compliment galant par où l'offre en a été terminée. Elle a répondu au roi, en riant, qu'elle acceptait te Petit Trianon, à 'condition qu'il n'y viendrait que lorsqu'il y serait
(1) Correspondance secrète de Mercy avec Marie-Thérèse, II, p. 159.
(2) 7 juin 177'*.
(3) Revue rétrospective , III, p. 40.
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rait par Ducreux, gravé par Duponchel.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
invité (i). » Elle ne lui fit pas attendre l'invitation. En effet, le 6 juin, le jour du voyage à Versailles pour ta levée des scellés, Marie-Antoinette inaugura sa nouvelle maison de plaisance en offrant au roi un charmant dîner (2).
Les Trianon devaient leur naissance à Trianon-sous-Bois dont la Princesse Palatine décrivait si joliment les entours dans sa lettre du 21 juin 1705 : « Je suis bien logée, disaitelle, j'ai quatre chambres et un cabinet dans lequel je vous écris. Il a vue sur les sources, comme cela s'appelle. Les sources sont un petit bosquet si touffu qu'en plein midi le soleil n'y pénètre pas. Il y sort de terre plus de cinquante sources qui font de petits ruisselets larges d'un pied à peine... Il y a des deux côtés de larges degrés, car tout est un peu en pente. L'eau court aussi sur ces degrés... C'est, comme vous voyez, un endroit très agréable. De mon côté les arbres entrent presque dans mes fenêtres (3). » Louis XIV, après avoir acheté le fief de Trianon aux religieux de Sainte-Geneviève, en même temps qu'il faisait bâtir le Grand Trianon, sur les dessins de Mansart, pour servir de pendant à la « Ménagerie », avait créé, du côté des sources, un jardin botanique que l'on dénomma le Petit Trianon. Sous Louis XV, au jardin botanique on adjoignit une « ménagerie » où le roi et Mme de Pompadour multiplièrent par amusement tes pigeons et les poules. « Ils en ont partout, raconte te duc de Luynes, et même te roi en a dans ses cabinets, dans les combles (4). » Louis XV, enfant, avait toujours beaucoup aimé Trianon qu'il préférait à Saint-Cloud et à Vincennes. L'avocat Barbier note qu'après la mort de la duchesse de Châteauroux, il s'établit au Grand Trianon (5) et, en IJ53, il se prit à faire grand usage du château où il fit acecommoder plusieurs appartements.
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(1) Mémoires secrets, 28 mai 1774.
(2) Journal de Louis XVI, 6 juin 1774.
(3) Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, II, p. 29.
(4) Mémoires sur la Cour de Louis XIV,, X, p. 439.
(5) Journal historique et anecdotique du rèene de Louis XV. IV. p. 421. 3 '
UNE REINE DE VINGT ANS l5
On ajouta en dehors « du côté de Versailles, un nouveau potager avec des serres chaudes pour toute sorte de fruits, légumes et arbustes, tant de ces pays-ci que des pays étrangers. Au milieu de ce potager est un salon avec toutes les commodités qu'on peut désirer pour y jouer et s'y tenir pendant une belle saison (i). > C'étaient là tes serres que chantait Colardeau :
Flore rembrunie, éplorée.
S'enfuit toute décolorée
Dans tes serres de Trianon.
Le roi y recevait dans une quasi-intimité MM. de Soubise, de Luxembourg, d'Ayen, de Gontaut, de Poyanne, de La Vallière, de Meuse, de Luynes, de Chaulnes et Mme de Pompadour y attirait tes habituées de son salon, Mme de Mirepoix, la duchesse de Brancas, la marquise de Livry, Mme Je Marchais, la marquise d'Estrades, la comtesse de Pons, la marquise de Sassenage, Mme de Roure (2). Près des serres et du potager, on construisit un grand nombre de poulaillers, « aussi magnifiques qu'on peut en faire, » puis une laiterie, le laitage convenant particulièrement au tempérament de Mme de Pompadour. « Le roi, remarquait le marquis d'Argenson, prend grand goût à Trianon. Il dit que son appartement est le seul qu'il ait encore trouvé à sa fantaisie. Cet appartement communique de ptain-pied avec celui de la Marquise, qu'il voit par là à tout moment comme il souhaite (3). » A force de fréquenter le jardin botanique du Petit Trianon, Louis XV se mit en tète d'y faire construire un château dont il confia les plans à l'architecte Gabriel (1766). C'est là que travailla le serrurier Richer qui se plaisait à s'intituler le « Cyclope docile qui forgea de grand cœur quelques fers pour le palais de Vénus (4) ».
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(1) Duc de Luynes. Mémoires, XII, p. 327.
(2) De Luynes. Mémoires, XII, p. 329. Desjardins. Le Petit Trianon.
(3) Marquis d'Argenson. Journal et Mémoires, VI, p. 199.
(4) Arch. Nat. 0* 1883. Le comte d'Angivilliers, saisi en 1779 de la réclamation de Richer appuyé par le maréchal de Mouchy, qualifia la phrase d'insolente.
l6 LES JOURS DE TRIANON
Vénus, c'est-à-dire Mme du Barry était en juin 1774, à l'abbaye de Pont-aux-Dames, qu'on lui avait donnée pour lieu d'exil, et c'est dans le mobilier devenu bien mesquin, qui avait été affecté à l'usage de la dernière favorite, que Marie-Antoinette s'installa, lors de ses premières visites au Petit Trianon. Mme Campan prétend même 'que « tout fut conservé sans exception, jusqu'en 1789, et que la reine y couchait dans un lit très fané qui avait servi à la comtesse du Barry (1). » A dire vrai, le mobilier du Petit Trianon fut plusieurs fois renouvelé, mais comme l'a rapporté le comte d'Ilezecques, « l'ameublement se distinguait plutôt par l'élégance que par la magnificence, et bien des hôtels de Paris étaient plus remarquables. »
Le Petit Trianon était à un quart de lieue du château de Versailles. C'était son principal charme. La reine s'y rendait de temps en temps en cabriolet, conduisant elle-même son cheval (2). On s'habituait à qualifier sa nouvelle propriété de « Petit Vienne ou Nouveau Vienne ». Cette appellation faisait du bruit dans certaines sociétés où l'on commençait à dénigrer volontiers Marie-Antoinette. L'enthousiasme, qui avait accueilli son avènement, avait eu plus d'échos dans la bourgeoisie et dans le peuple que dans l'aristocratie. Elle s'était montrée assez hautaine visà-vis des dames de la Cour qui appartenaient à la coterie hostile aux Choiseul et, par rancune, on la chansonnait :
Petite reine de vingt ans, Vous qui traitez si mal les gens, Vous repasserez la barrière, Laire, laire, laire, lanlaire Laire lanla.
Par contre, quand elle paraissait à quelqu'un des spectacles de la capitale, Paris n'avait pas assez de fêtes pour
(1) Mme Campan. Mémoires, Coll. Barrière, p. 106.
(2) Chronique de l'abbé Baudeau. Revue rétrospective, III, p. 281. — Ces petites voitures, qui représentaient alors la dernière mode, déplaisaient fort à Mercy. « Il serait à désirer, écrivait-il le 31 juillet 1774 à Marie-Thérèse, que la reine voulût se priver de ce très mince amusement ou qu'elle en usât le moins possible. »
l8 LES JOURS DE TRIANON
lui témoigner sa joie. « La reine est venue à l'Opéra le i3, écrivait Mercy à Marie-Thérèse le i5 janvier 177b (1). Le peuple, qui se portait avec affluence sur son passage, a donné par ses acclamations tes preuves les plus extraordinaires et les plus vives de son amour pour la reine. On représentait l'opéra d'Iphp génie, de la composition de Gluck. Au second acte de cette pièce, il y a un chœur dont Achille chante le premier vers, en se tournant vers sa suite et disant :
Chantez, célébrez votre reine.
Au lieu de cela, l'acteur, s'avançant vers le parterre et tes loges, dit :
Chantons, célébrons notre reine?
L'hymen, qui, sous ses lois l'enchaîne, Va nous rendre à jamais heureux.
Cela fut saisi par le public avec une ardeur incroyable. Ce ne furent que cris et battements de mains et, ce qui n'est jamais arrivé à l'Opéra, c'est que l'auditoire fit répéter le chœur et y joignit les acclamations de « Vive la reine ! » qui suspendirent le spectacle pendant plus d'un demi-quart d'heure ». Marie-Antoinette salua, tout attendrie, couvrant de son petit mouchoir ses yeux mouillés de pleurs, et « cet aveu public de sa sensibilité, observe Mme Campan, vint encore ajouter à l'ivresse générale (2) ».
Ainsi, heureuse toutes les fois qu'elle se trouvait en contact avec la foule, Marie-Antoinettese trouvait gênée quand elle était soumise à l'étiquette. « Peut-être, a remarqué Mme de Chastenay, celle-ci étonnait-elle la simplicité allemande qui, même à la Cour de Vienne, s'allie, dans les habitudes impériales, à l'apparat des jours de représenta-
(1) Correspondance secrète de Mercy avec Marie-Thérèse. II, p. 283.
(2) Mm8 Campan. Mémoires, édit. Barrière, 105. — Mme de Chastenay. Mémoires, I, p. 87. (D'après le récit de ses parents qui avaient été témoins oculaires.)
tion (1). » Depuis son arrivée en France, Marie-Antoinette avait beaucoup souffert des exigences de la discipline à laquelle la soumettait Mme de Noailles. L'enfant gâtée, qu'elle était, n'avait pu s'habituer aux sévérités de « Madame l'Etiquette ». Elle montrait beaucoup de dédain pour les cérémonies, tandis qu'elle eût aimé à s'amuser librement, comme elle le faisait les premiers temps qu'elle était Dauphine. Alors, pendant son séjour à Fontainebleau, en 1771, elle s'était plue à se promener à dos d'âne, jusqu'à ce que, jetée à terre un beau jour, par son grison, elle s'était tordue de rire, criant au milieu de sa joie folle : « Laisser-moi à terre. Prévener Mme de Noailles. Elle vous fera voir comment il convient de relever une Dauphine qui -tombe d'un âne. » Cette plaisanterie avait valu le bannissement des ânes remplacés par des chevaux (2), et vainement, Moreau avait rimé les « Remontrances des cent pauvres grisons renvoyés à leurs chardons et jaloux des chevaux de selle :
Ce n'est pas l'art, c'est la nature
Qui doit offrir un trône à la beauté.
Elle brille sur la verdure
Et dans une riche voiture,
Son éclat paraît emprunté.
Sur notre dos, vous étier plus gentille :
Quand Vénus en naissant, sur l'onde se montra,
Son char ne fut-il pas une simple coquille ?
Et tout l'Univers l'admira. (3)
L'avocat des grisons n'avait pu gagner leur cause. On feignit même, à ce qu'il raconte, de prendre son poème badin pour une satire, et la reine, qui ne l'aimait guère, voyant en lui la créature des Noailles, des d'Aiguillon et
(1) Mme de Chastenay. Mémoires, II, p. 87.
(2) Cette chute fit également suspendre le cours de la Gazette d'Utrerht, coupable d'avoir rapporté un récit de ces promenades à âne (13 août 1771). « Après la formation de la caravane, elle s'est rendue dans la forêt. Mgr le comte d'Artois a eu le plaisir de se laisser tomber. Plusieurs dames ont été obligées d'en faire autant. Madame la comtesse de Noailles a fait aussi une culbute. »
(3) Le Pot-pourri de Ville-d'Avruy, p. 83.
de Mesdames, n'avait retenu peut-être que deux vers de
son poème :
Elle aurait, en simple bergère,
En dépit de Vénus, la pomme de Paris.
Mais tous les poètes ne l'habituaient-ils pas à ces comparaisons. Collet, l'auteur de La partie de chasse de Henri IV avait mis ces vers sous un de ses portraits :
Ce n'est ni Junon, ni Pallas.
Ce n'est point la morgue éternelle
De ces froides beautés dont l'Olympe est si las,
C'est le printemps lorsqu'il se renouvelle;
C'est Hébé souriant au plaisir qui l'appelle.
Née au-dessus des trônes ordinaires,
Elle a l'éclat de la divinité :
Née au village, elle eût été
La plus aimable des bergères.
Peut-on ne pas devenir bergère quand tous vous y invitent? Marie-Antoinette pouvait-elle avoir un autre rêve en présence de ces souhaits, que d'échapper par une retraite dans sa « ménagerie » de Trianon, à tout ce qui l'ennuyait à la Cour? Ce qui la tentait, ce n'était certes pas d'être laitière, mais d'être cher elle, sans étiquette, sans contrainte.
Aussi, ceux qui rêvaient pour elle la gloire du sacre, éprouvèrent-ils plus d'une désillusion. Mercy racontait à Marie-Thérèse toute la subtilité qu'il avait apportée dans ses démarches à cet effet. « Un prêtre de l'Oratoire, écrivait-il le 18 mars 177.S, en s'occupant des recherches usitées dans ce royaume, a trouvé qu'il avait été d'un usage assez, constant que, lorsque les rois se faisaient sacrer à Reims, les reines l'étaient en même temps. L'auteur cite tous les exemples parce que le plus récent est celui de Marie de Médicis, parce que Louis XIII, Louis XIV et Louis XV n'étaient point mariés lors de leur sacre. Ayant eu connaissance de l'ouvrage, qui n'est pas encore imprimé, j'ai fait en sorte que le manuscrit en fût remis à M. le duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre, de service cette année. Je m'y suis pris de façon à ne pouvoir être
Marie- Antoinette à cheval.
Portrait de Robin de Montigny. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
soupçonné de m'être mêlé de cette affaire. J'avais fait toutes mes démarches sans en prévenir la reine, mais je convins avec l'abbé de Vermond, qu'il pressentirait cette auguste princesse sur l'idée dont il s'agit. Il la trouva dans une grande indifférence à cet égard (i). » Elle s'intéressa davantage au sacre trois mois plus tard.
(1) Correspondance secrète de Merci/ et Marie-Thérèse, II, p, 313.
Le roi et la Cour partirent pour Reims le lendemain de la Pentecôte. « On annonçait de grands événements pour le retour du roi. Les partisans de M. de Choiseul semblaient avoir acquis beaucoup de courage et même de l'audace, mais n'en étaient pas plus prudents. On assurait qu'il avait obtenu que M. le comte d'Artois lui rendît les Suisses. Il n'en était rien, bien que la reine l'eût proposé à ce prince, et l'eût presque ébranlé dans un mouvement d'enthousiasme. Elle aurait aussi voulu lui faire avoir la place de grand chambellan qu'il ambitionnait. Elle le donnait pour un honnête homme, écrasé pour avoir déplu aune catin; elle oubliait que cet honnête homme avait été élevé et enrichi par une autre catin, et qu'il lui restait plus des bienfaits de la première que ne lui en avait ravi la haine de la seconde. Quoi qu'il en soit, elle lui fit au Sacre le plus bienveillant accueil, et chercha à entamer le roi sur son compte. Sa Majesté ne se prêta à rien et ne lui parla point. La reine lui avait donné l'ordre de se rendre chez elle un instant où te roi devait y être. Il y alla; on lui refusa la porte. Le duc se fit annoncer et fut introduit par ordre de la reine, mais le roi décampa aussitôt... Louis XVI détourna la tête quand M. de Choiseul vint à son rang lui baiser la main (i). » Il ne l'avait jamais aimé, sachant qu'il avait toujours parlé de lui et de ses frères avec l'insolence la plus cynique (2). Ainsi Marie-Antoinette n'avait rien pu obtenir pour celui à qui elle professait tout devoir, et qui, disait-elle, l'avait rendue la femme la plus heureuse.
Le sacre eut lieu le 1 1 juin. Au moment du couronnement et de l'intronisation, la reine, saisie d'une crise de larmes, dut se retirer de la tribune, et, s'il faut en croire Mercy, « cette sensibilité fit un tel effet sur le roi, que,
(1) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 197.
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 568. Choiseul appelait les enfants du Dauphin les figures de Saxe. D'ailleurs le duc de la Vauguyon avait toujours donné à entendre à son élève que le ministre « avait accéléré la mort » de ses parents. (Soulavie. Mémoires historiques et politiques. I, p. 43.)
pendant tout le reste de la journée, il fut, vis-à-vis de son auguste épouse, dans une contenance d'adoration qu'on ne saurait dépeindre (i) ». Le soir, la reine et lui se promenèrent sans suite, au milieu de la foule, qui les acclamait et les bénissait. « Le sacre a été parfait de toutes manières, écrivait Marie-Antoinette à Marie-Thérèse le 22 juin. Il paraît que tout le monde a été fort content du roi. Il doit bien l'être de tous ses sujets, grands et petits; tous lui ont montré le plus grand intérêt. Les cérémonies de l'église étaient interrompues, au moment du couronnement, par des acclamations les plus touchantes. Je n'ai pu y tenir. Mes larmes ont coulé malgré moi et on m'en a su gré. J'ai fait de mon mieux pendant tout le temps du voyage pour répondre aux empressements du peuple, et quoiqu'il y ait eu beaucoup de chaleur et de foule, je ne regrette pas ma fatigue qui, d'ailleurs, n'a pas dérangé ma santé. C'est une chose étonnante et bien heureuse d'être si bien reçue deux mois après la révolte (2), et malgré la cherté du pain qui malheureusement continue. C'est une chose prodigieuse dans te caractère français de se laisser emporter aux mauvaises suggestions et de revenir tout de suite au bien. Il est bien sûr que dans le malheur en voyant des gens qui nous traitent si bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur. Le roi m'a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je sais bien que je n'oublierai de ma vie, dut-elle durer cent ans, la journée du sacre. Ma chère maman, qui est si bonne, aurait bien partagé mon bonheur (3). »
Les premières impressions de joie effacées, Marie-Antoinette retrouva dans sa mémoire le souvenir des mille conflits dont le sacre avait été te prétexte. C'était Claude de Bourdeilles, évêque de Soissons, et François-Joseph de La
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(1) Correspondance secrète de Mercy. Lettre du 23 juin 1775.
(2) Il s'agit des révoltes de paysans qui éclatèrent un peu partout d'avril à mai 1775 à propos du prix du pain.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 342.
Le Sacre Composition do Girault ot Boquet, dessinée ot gravi
is XVI.
loreau jeune. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
Roche foucauld-Bay ers, évêque-comte de Beauvais, qui s'étaient disputés et coudoyés pour savoir lequel des deux irait lever le roi de dessus son lit (il; c'était la maréchale de Mouchy, — depuis le mois d'avril, la comtesse de Noailles portait ce titre du nom de la terre où était assise sa grandesse — qui disputait au grand chambellan le droit de tenir la table d'honneur. C'était la duchesse de Cossé qui allait donner sa démission de dame d'atours, paissant le champ libre à toutes les compétitions (2). Puis, c'était pour la reine la solitude, la vie isolée et sans amitiés dans cette cohue qu'était la Cour. Jamais elle ne s'était sentie aussi abandonnée, aussi privée d'appuis que depuis qu'elle occupait le rang suprême. Elle était en proie à toutes les injures et à toutes les calomnies. « On tire à boulets rouges sur la reine, notait l'abbé Baudeau dès le 1 1 juillet de l'année précédente. Il n'y a pas d'horreurs qu'on ne débite et les plus contradictoires sont admises par certaines gens. On lui donne M. le duc de Chartres et M. de Lamballe : le premier à son corps défendant, le second de bonne voglie: puis Mme de Lamballe, de Pecquigny, etc., etc. (3) » C'est qu'en dépit de ce qu'en pensait la foule, un étrange ridicule, selon l'expression de Norvins (4), s'était attaché au ménage royal. Certes, Louis XVI n'avait pas plus de maitresses que de favoris, mais, ce prince de seize ans, dévoué au bien public, laborieux, instruit, réglé dans ses habitudes, à son goût pour la chasse et à sa goinfrerie près, n'était non seulement pas un mari idéal, mais même pas un mari ■ suffisant.
Quand Marie-Antoinette, enfant de quatorze ans et demi, était partie pour ta France, elle avait reçu de Marie-Thérèse les conseils les plus profitables. Pour cette petite tête frivole et dissipée, douée de grâces naturelles et désireuse
(1) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 199.
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs II, p. 200.
(3) Revue rétrospective, III, p. 281.
(4) Norvins. Mémorial, I, p. 205.
de plaire, l'impératrice craignait les griseries et les emballements de cette Cour de Versailles dont la fâcheuse réputation n'était pas faite pour lui inspirer confiance. Elle n'ignorait pas les lacunes de l'éducation de l'archiduchesse et avait fait place, dans le petit règlement qu'elle lui recommandait de relire tous les mois, aussi bien à des avis propres à combler ces lacunes qu'à des instructions purement maternelles, tant au point de vue des devoirs religieux qu'au point de vue de la conduite conjugale de la jeune princesse. « La femme, lui disait-elle, est soumise en tout à son mari et ne doit avoir aucune autre occupation que de lui plaire et de faire ses volontés. Le vrai bonheur dans ce monde est un heureux mariage; j'en peux parler. Tout dépend de la femme, si elle est complaisante, douce et amusante. » La petite archiduchesse allait avoir besoin de tous ces conseils, car, à peine arrivée à Versailles, elle devait se trouver dans la situation la plus délicate. « Les personnes de la suite de la Dauphine, raconte Weber, tâchaient de rendre la route agréable et de multiplier ses plaisirs. Une des dames qui l'accompagnaient, lui demanda en plaisantant : « Êtes-vous bien empressée de voir Mgr le Dauphin? » A cette question indiscrète, faite à une personne sans expérience, la Dauphine fit une réponse qui donne la mesure de son esprit. « Madame, je serai dans cinq jours à Versailles. Le sixième, je pourrai plus aisément vous répondre (i). » Le 16 mai 1770, quand Marie-Antoinette vit le Dauphin, l'air 'maussade, comme gêné sous son habit brodé, personne, heureusement, ne lui posa la question du voyage. Et les neuf journées de fêtes du mariage arrivées à leur terme, au décor, aux splendeurs déployées près, il ne resta ni au Dauphin, ni à la Dauphine, un souvenir d'une émotion personnelle. Le Dauphin regrettait de ne point chasser et sur son journal intime inscrivait au mémento de sa journée : rien. La Dauphine, dans ses cabinets, était livrée aux leçons de Mme de Noailles et avait, pour unique
(1) Weber. Mémoires, I, p. 18.
distraction, de bâiller le soir, à l'opéra glacé et glacial de Quinault et Lulli (i).
Les lendemains sont plus significatifs encore. « Pendant que j'étais ce matin auprès de Mme la Dauphine, écrivait l'abbé de Vermond le 23 mai, M. te Dauphin est entré. Je me suis un peu éloigné sans sortir. M. le Dauphin a dit : « Avez-vous dormi? — Oui, » et il est sorti (2). » Ce procèsverbal de visite conjugale est suffisamment explicite. En août suivant, les surveillants, à qui Marie-Thérèse a délégué le soin de veiller sur sa fille, soulignent par leurs commentaires ce qu'a d'anormal tant de froideur. Le Dauphin fait lit à part. « Il n'y a en cela aucune cause inquiétante, écrit Mercy. La nature tardive chez le Dauphin n'agit point sur lui, probablement parce que son physique a été affaibli par la prompte croissance qu'il a prise tout à coup. D'ailleurs, sa constitution n'annonce rien qui s'oppose à acquérir une santé bonne et robuste, pourvu qu'il se ménage dans les exercices trop violents qui pourraient lui devenir funestes. Comme, dans ce pays-ci, on veut tout presser avant le temps, le roi et Mesdames tiennent des propos qui ne servent qu'à agiter Mme la Dauphine et à lui donner des inquiétudes. J'emploie l'abbé de Vermond pour la calmer et cela a cependant assez réussi pour retenir Mme la Dauphine sur le genre de langage qui, à la longue, aurait pu produire plus de mal que de bien (3). » En octobre, les alarmes de la Dauphine ont un moment de relâche. Le Dauphin lui a promis de reprendre leur essai d'intimité. Malheureusement, Marie- Antoinette en parle à Mesdames et les vieilles filles bavardent. Cela devient la nouvelle du jour et le Dauphin effarouché se dérobe (4).
(1) Pierre de Nolhac. Marie-Antoinette Dauphine.
(2) Arneth. Maria Theresia und M arie- Antoinette, p. 365. — L'abbé de Vermond, envoyé par Choiseul à Vienne pour y être employé à l'éducation de Marie-Antoinette, demeurait attaché à la Dauphine eu qualité de lecteur.
(3) Correspondance secrète de Mercy, I, p. 44.
(4) Correspondance secrète de Mercy, I,. p. 77 et 78.
Plusieurs mois s'écoulent. En mai 1771, Marie-Thérèse écrit à Marie-Antoinette : « J'attends la nouvelle avec grand empressement. Mais je ne saurais assez vous répéter : point d'humeur là-dessus. La douceur, la patience sont les uniques moyens dont vous devez vous servir. Il n'y a rien de perdu. Vous êtes tous deux si jeunes ! Au contraire, pour vos santés, ce n'est que mieux : vous vous fortifiez encore tous les deux (1). » Le Dauphin reviendra chez la Dauphine. « Mon cher mari, écrit Marie-Antoinette le 21 juin, a pris médecine aujourd'hui, ayant eu une indigestion. Il a beaucoup vomi mais il se porte très bien à cette heure, et il m'a promis qu'il ne sera pas longtemps à revenir coucher (2). » Il revient, mais les choses n'en vont pas mieux pour cela. Le i5 novembre, Marie- Antoinette, qui a eu une tentative d'explications, la raconte ainsi à sa mère : « Je ne crois pas avoir mal fait en me laissant aller au premier mouvement qui m'a fait dire le petit secret à M. le Dauphin. Je n'avais pas le ton de reproche; il était pourtant un peu embarrassé. J'ai toujours bonne espérance : il m'aime beaucoup; il fait tout ce que je veux et finira tout lorsqu'il aura moins d'embarras (3). » Le Dauphin ne finit rien et Marie-Thérèse en vient à s'alarmer. En juin 1772, elle écrit à Mercy. « Je touche à ma fille un mot sur le Dauphin. La situation est incompréhensible et je suis toute étonnée qu'on laisse aller les choses sans s'en occuper (4). » Quelques mois plus tard, Marie-Antoinette ne parlant plus de rien, Marie-Thérèse feint de croire au bruit des gazettes qui avaient annoncé la grossesse de sa fille. « Les gazettes n'ont pas encore raison, répond Marie-Antoinette le i5 décembre, je ne désespère pas que cela m'arrive bientôt. Je crois qu'il n'est point encore assez fort. Certainement, du moment que cela arrivera, je ne perdrai pas une minute
(1) Correspondance secrète de Merci/, I, p. 157.
(2) Correspondance secrète de Mercy, I, p. 171.
(3) Correspondance secrète de Mercy avec Marie-Thérèse, I, p. 237.
(4) Correspondance secrète de Mercy, 1, p. 317.
pour vous le mander (i). » De toute l'année 1778, elle ne mande rien qui satisfasse sa mère. Le Dauphin est dans sa vingtième année, il continue à chasser, il s'adonne à des jeux violents qui semblent indiquer qu'il a de la force à dépenser. L'impératrice se désespère et s'épanche encore une fois dans le sein de son ambassadeur. Le 3 janvier 1774, elle écrit à Mercy : « La froideur du Dauphin, jeune époux de vingt ans, vis-à-vis d'une jolie princesse, m'est inconcevable. Malgré toutes les assertions de la famille, mes soupçons augmentent sur la constitution corporelle de ce prince et je ne compte presque plus sur l'entremise de l'Empereur qui, à son arrivée à Versailles, trouvera peut-être le moyen d'engager cet indotent mari à s'acquitter mieux de son devoir (2). »
Il semble qu'au début de 1774, la situation du Dauphin, en présence surtout de ta vieillesse du roi, ait préoccupé les conseils médicaux du trône. Un examen a révélé, à n'en pas douter, qu'il n'y avait aucun défaut de constitution en cause et que l'obstacle était purement mécanique. Le remède est l'opération appelée débridement du phimosis. Il s'agit que le Dauphin consente à s'y soumettre et il paraît éprouver une grande répugnance à se confier aux chirurgiens. Louis XV, mort de la petite vérjle, l'inoculation s'impose d'urgence. Le roi s'y soumet de bonne grâce et l'abbé Baudeau note dans sa chronique, le 28 juin 1774, qu'une deuxième opération suivra : « Après l'inoculalion, les chirurgiens feront au roi, dit-on, l'opération de couper le filet qu'il a et qui lui empêcherait de faire des enfants qu'avec beaucoup de peine et de douleur (3). » Depuis leur avènement, Louis XVI et Marie-Antoinette sont un sujet de préoccupation bien plus vif pour Marie-Thérèse. Mercy qui l'a tenue au courant du don fait par Louis XVI à la reine du Petit Trianon, signale le 2 juillet la création d'un jardin
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(1) Correspondance secrète de Mercy, I, p. 382.
(2) Correspondance secrète de Mercy, I, p. 88.
(3) Revue rétrospective, III, p. 270.
UNE REINE DE VINCI ANS 3l
à l'anglaise. « Cet amusement, ajoute-t-U, serait bien innocent s'il laissait place en même temps aux idées sérieuses... Le roi avait communiqué à la reine les sollicitations du prince de Beauvau. Comme il s'agissait d'un objet contraire au bon ordre, et que le roi, par essai, consultait la reine, elle aurait pu lui insinuer quelques réflexions utiles ; elle n'en a rien fait. C'est par de semblables moyens que la reine assurerait son crédit sur l'esprit du jeune monarque, lequel, souvent embarrassé de ce qu'il a à faire, vient avec empressement chercher du secours dans l'esprit et le jugement de son auguste épouse. Si cette ressource lui manque, à la longue il s'adressera ailleurs et la reine perdra toute influence (il. »
Mais, la souveraine semble lasse de ce mari insuffisant et un peu lourdaud. « Il n'avait rien du roi, dit un observateur, rien aussi qui pût parler aux esprits et aux âmes (2) ». Evidemment, dès ce temps-là, Marie Antoinette se formait une trop mince idée du caractère et des facultés morales de son époux. Ceux qui l'entouraient parlaient du roi avec une légèreté un peu railleuse. Gauche de manières, avec une démarche lourde et un peu titubante, un embonpoint précoce qui menaçait de devenir de l'obésité, il ne pouvait inspirer à une jeune femme ni amour ni respect. C'était un homme bon mais maussade, pétri de mauvaises grâces et persuadé dès son enfance que personne ne l'aimait. « Il ne fut pas bienfaisant par goût, disait Moreau, et sa charité, comme celle que prescrit l'Evangile, ne fut que la volonté d'accomplir ce que Dieu commanda. » Il s'était habitué à vivre à part. Quand il ne chassait pas, il aimait à aller se promener, le matin, après déjeuner, dans les combles du château de Versailles où personne ne le suivait. La promenade était sans agrément, mais il avait belle vue, bon air et le plaisir de lorgner de loin tous ceux qui arri-
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 193.
(2) Norvins. Mémorial, I, p. 205.
vaient à Versailles (i). Il avait pris en amitié Duret, le serviteur qui lui préparait ses lunettes et ses télescopes et les mettait au point de sa vue, car il était myope. Duret et les autres domestiques parleront plus tard de Louis XVI avec regret, avec attendrissement, et les larmes aux yeux, même lorsqu'ils seront devenus de « bons patriotes », faisant la chasse aux cachettes à papiers et à trésors.
Sa passion dominante, c'était toujours la chasse. « Il forçait la reine de partager cet exercice fatigant et on citait ses traits de brutalité avec ses veneurs (2). » La reine avait cependant obtenu qu'il soupât avec elle dans les petits appartements où les dames étaient invitées par elle et les hommes nommés le soir par le roi. Pendant le séjour à Ghoisy, Louis XVI s'était mis à souper avec des hommes chaque mardi. Cela avait commencé le i3 septembre 1774. « Ce jour-là, raconte Moreau, les frères du roi, les trois capitaines des gardes, M. de Montmorin et quelques autres seigneurs y étaient. Cela faisait treize. Le roi demanda : « Qui de nous mourra dans l'année? » M. d'Hénin répondit : « Ma foi, Sire, c'est celui de nous qui ne soupera pas. » Ils étaient affamés et mangèrent comme des loups (4) ». Ils burent de même. Le lendemain le bruit courait que le roi avait quelque tendance au vin. Ce fut ce qui décida la reine à innover au point de vue des soupers. De la sorte, elle s'assurait quotidiennement la compagnie de Louis XVI et pensait conserver davantage d'influence sur lui, conformément aux conseils que lui faisait donner sa mère.
Elle ne pouvait, d'ailleurs, s'intéresser à ce qui occupait le premier plan dans ses goûts. Le roi aimait la mécanique et on raillait volontiers une passion aussi peu royale.
Le roi, disait le marquis de Créquy, est un serrurier. »
(1) D'Hézecques. Souvenirs d'un page, p. 159.
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 434.
(3) Norvins. Mémorial, II, p. 205.
(4) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 103.
WNE REINE DK VINGT ANS
Gamain, dont le père avait beaucoup travaillé sous Louis XV à Versailles et aux Trianons et qui s'intitulait lui-même serrurier du roi, avait été appelé à lui donner des leçons. En lui apprenant son métier, ce maître avait pris avec lui un ton d'autorité. « Le roi était bon, tolérant, timide, curieux, ami du sommeil, disaitil plus tard à Soulavie. Il aimait avec passion la serrurerie et se cachait de la reine et de la Cour pour forger avec moi (i).» Quand, plus tard, le corps des serruriers de Versailles lui fit hommage de ce qu'on appelait alors un chefd'œuvre, il voulut trouver lui-même le secret de la serrure qu'on plaçait sous ses yeux. C'était au moment de la naissance du Dauphin. Louis XVI réussit à faire jaillir de la serrure un dauphin admirablement travaillé. Le soir, il disait à qui voulait l'entendre que le cadeau de ces braves gens lui fai-
Marie-Thérèse de Savoie, comtesse d' Artois.
Portrait de Drouais, lithographie par Villain. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Soulavie. Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, p. 47.
sait un plaisir extrême et il leur fit donner une belle gratification (i). « On ne parlait que des serrures qu'il avait faites dans une petite forge attenante à son cabinet (2I. »
Tant de serrurerie n'était pas ce que Marie-Thérèse demandait à son gendre. Ce qu'elle voulait c'étaient des petits-fils et Louis XVI ne se dégourdissait que lentement. Certains jours, on espérait. « Avant de venir ici, écrivait Marie-Antoinette à sa mère de Fontainebleau le 18 octobre 1774, nous avons passé cinq jours à Choisy. Le roi y était à merveille, de la plus grande honnêteté pour tout le monde et surtout pour les dames, pour lesquelles il avait beaucoup plus d'attentions que l'on n'en espérait de son éducation. Pour la chasse, il est vrai que quelquefois elles sont bien violentes, j'en suis très fâchée, mais pourtant je dois convenir qu'il s'est modéré depuis qu'il est roi et qu'il a beaucoup diminué de ses chasses (3). » Quelques mois plus tard, le 17 avril 1775, pour répondre aux critiques qu'on avait faites à Vienne de sa conduite, elle s'adressait au comte de Rosenberg et le priait d'interposer son témoignage. « Le plaisir que j'ai eu à causer avec vous, Monsieur, doit bien vous répondre de celui que m'a fait votre lettre. Je ne serai jamais inquiète des contes qui iront à Vienne tant qu'on vous en parlera; vous connaisses Paris et Versailles, vous ave- vu et jugé. Si j'avais besoin d'apologie, je me confierais à vous; de bonne foi, j'en avouerais plus que vous ne dites; par exemple mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du roi qui n'a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous comprendreque j'aurais assez mauvaise grâce auprès d'une forge; je n'y serais pas Vulcain et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne désapprouve pas (4). »
(1) Weber. Mémoires, I, p. 59.
(2) Norvins. Mémorial, I, p. 205.
(3) De Beaucourt et de La Rocheterie. Lettres de Marie- Antoinette, I, p. 7fi.
(4) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 361.
Marie-Thorèse, certes, ne rêvait pas pour elle le rôle de Vénus près de la forge de Vulcain, mais elle jugeait que la reine ne faisait pas tout ce qu'il fallait pour assurer la succession au trône et, par suite, le maintien de son crédit et de son autorité. Marie-Antoinette se défendait de cette accusation. Elle rejetait la faute de ce relâchement des relations conjugales sur un rhume opiniâtre qu'elle avait gao"né pendant les dévotions de la semaine sainte. « Il est vrai écrivait-elle le 22 juin, que pendant qu'il a duré, le roi a couché dans son appartement; mais ma chère maman peut être rassurée sur cet article, il y a longtemps qu'il est revenu. De plus, il y avait une grande incommodité dans nos appartements. Nous ne pouvions aller l'un chez l'autre, sans être vus de tout le monde. J'ai fait faire une communication par où il peut venir chez moi et moi chez lui, sans être aperçus (1). » Mercy avait avisé l'impératrice dès le 18 décembre, que Marie-Antoinette était affectée, d'une façon très douloureuse de voir la comtesse d'Artois grosse, alors qu'elle n'avait elle-même aucune chance de le devenir. « En suite des bontés et de la confiance qu'elle daigne m'accorder et à l'abbé de Vermond, nous sommes les seuls vis-à-vis desquels ta reine puisse s'expliquer sur ce fatal article... Je ne cesse de m'occuper des moyens de représenter à la reine tout ce que je crois propre à alléger ce malheur momentané et comme certainement il doit finir un jour, il en résulte, au moins pour le moment présent cet avantage que la reine devient plus disposée à se livrer à tout ce qu'on peut lui représenter d'utile à son service et à sa position (2). » Néanmoins les couches de la comtesse d'Artois étaient, le 4 août 1775, un nouveau prétexte à intervention pour Marie-Thérèse : « J'avoue, écrivait-elle à sa fille, cet heureux accouchement de votre belle-sœur a un peu touché mon cœur par la même réflexion que vous faites; il est pourtant toujours à préférer et à souhaiter
(1) Correspondance secrète de Merci/, II, 343.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, 274.
de la succession de la famille même. Il y a un long temps que je n'entends plus rien sur cet important chapitre qui l'est bien pour vous: il me semble que vous ne le prenez pas tant à cœur et ne vous en occupez pas assez (i). » Et Marie-Antoinette répondait : « Pour l'objet important qui inquiète la tendresse de ma chère maman, je suis bien fâchée de ne pouvoir rien lui apprendre de nouveau. La nonchalance n'est sûrement pas de mon côté. Je sens plus que jamais combien cet article est intéressant pour mon sort; mais ma chère maman doit juger que ma situation est embarrassante et que je n'ai guère d'autres moyens que la patience et la douceur (2). » Marie-Antoinette se préoccupait, en efYet, de décider le roi à l'opération qu'on jugeait indispensable. Elle voulait pousser au ministère de ta Guerre M. de Castries, le choix de M. de Saint-Germain fut arrêté malgré elle. Alors on la persuada que « tant qu'elle ne pourrait enchaîner le roi par le plaisir, elle ne serait jamais ta maîtresse (3) ». Parmi tes confidents que lui avaient assurés les soins combinés de Choiseul et de Marie-Thérèse figurait en première ligne le baron de Besenval, lieutenantcolonel des Suisses, qui avait servi avec distinction pendant la Guerre de Sept Ans. C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans et à qui certaine rondeur et brusquerie de manières avaient donné une réputation de franchise et de simplicité helvétique (4). Ce fut à lui que Marie-Antoinette s'ouvrit de son désir de voir le roi se livrer aux soins de la Faculté. Dans la pensée de Marie-Thérèse, Besenval
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, 373.
(2) Voir au sujet des relations conjugales du couple royal, Cabanes : Le Cabinet secret de l'Histoire : lre série.
(3) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 232.
(4) D'après la Correspondance de Grimm, XIII, p. 532. Besenval avait le propos vert. Grimm cite un impromptu de lui à une femme de la Cour qui affectait d'oublier fort dédaigneusement les bontés qu'elle avaient eues pour lui :
A voir cette humeur sévère Et ce faux air de vertu On croirait par ma foi, ma chère, Que c'est vous qui m'avez f...
Pierre- Victor, baron de Besenval.
Portrait de Danloux. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
n'avait . jamais dû être autre chose qu'un intermédiaire politique et l'impératrice fut un peu étonnée d'apprendre que les secrets de l'alcôve royale lui avaient été dévoilés. Mercy n'avait pas attendu pour faire observer à la reine la légèreté et l'inconséquence de sa conduite. « Je ne reconnais que trop le zèle qui vous est ordinaire dans les remontrances que vous venez de faire à ma fille, écrivait
Marie-Thérèse à son ambassadeur le 5 octobre, je ne saurais cependant compter sur l'effet qu'elles peuvent avoir produit tant que ma fille continuera à se livrer à ses dissipations habituelles sans s'attacher à aucune occupation sérieuse. La confidence qu'elle a faite sur ce qui est personnel au roi est une nouvelle preuve de son peu de réflexion. Vous avez très bien fait de n'insérer ni dans votre dépêche d'office, ni dans votre rapport, le rôle que ma fille a fait jouer dans cette circonstance à Besenval. L'empereur l'aurait, d'ailleurs, appris et il aime trop à railler sur des anecdotes de cette nature. Au reste, le roi aurait mieux fait de ne pas tant différer l'opération en question, mais je ne compte plus guère sur son effet (i).
Les confidents de la reine l'avaient poussée à reparler au roi de l'opération. Il promit de s'y soumettre, et le bruit courut qu'Andouillé, son premier chirurgien, allait l'opérer à la fin d'octobre. « Un homme de la Faculté que l'on n'a pas voulu, me nommer, note Moreau, le 28 octobre, a représenté au roi que cela pouvait être dangereux, qu'il faudrait qu'il restât cinq ou six jours sans sortir, qu'il pourrait avoir conservé quelques restes du virus de la petite vérole inoculée et qu'il fallait encore attendre. Il a détruit toutes les bonnes raisons que la reine lui avait fait suggérer par d'autres et l'opération ne s'est pas faite (2). »
A partir du jour où Besenval fut dans la confidence, correspondances, mémoires secrets, nouvelles à la main s'emparèrent de la nouvelle. C'était à qui annoncerait que la Faculté avait déterminé le roi à subir l'opération convenable, à se faire couper le filet. « On espère qu'avec ce léger secours, écrivait Métra, rien ne contrariera la nature, que ce monarque et son auguste compagne deviendront parfaitement heureux et nous donneront la postérité désirée. » Et quatre jours après, le 8 novembre : « On assure, disait-on, que tout était prêt pour faire subir au roi
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 382.
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 232.
UNE REINE DE VINGT ANS 3c
l'opération différée depuis longtemps, mais que Sa Majesté, en voyant tout l'appareil, a voulu retarder encore jusqu'à son retour de Versailles et que ce jour même elle est allé à ta chasse et a forcé trois sangliers, ce qui annonce combien sa constitution se fortifie et se consolide. » Puis, le 28 novembre : « Sur le bruit qui a couru que le roi s'était fait faire la légère opération dont on a parlé, mais utile pour le rendre plus habile à la progéniture, un poète s'est enthousiasmé et a enfanté le quatrain suivant, où usant de la liberté, de ta familiarité même trop grande, que ces messieurs se donnent quelquefois, il exhale ses vœux afin que les suites de ce sacrifice soient heureuses :
D'un Priape de conséquence On vient de couper le filet Décalotez chef de la France Mais b.... avant s'il vous plaît!
Si les poètes s'en mêlaient, les salons, puis tes antichambres, puis les rues allaient suivre. Bientôt on chansonna :
Maurepas revient triomphant.
Vlà c'que c'est d'être impuissant!
Le roi lui dit en l'embrassant :
« Quand on se ressemble,
Il faut vivre ensemble.
Les mœurs vont régner à présont.
V'tà c'que c'est d'être impuissant!
ou encore :
Maurepas était impuissant, Le roi l'a rendu plus puissant.
Ce ministre reconnaissant, Dit : « Pour vous, Sire,
Que je désire.
D'en faire autant. » (1)
D'autres plus méchants, d'une satire plus acérée, préludaient aux pamphlets qui accuseront Marie-Antoinette de tous les vices :
(1) Correspondance de Métra, I, p. 4.
Chacun se demande tout bas :
Le roi peut-il, ne peut-il pas ?
La pauvre reine en désespère.
L'un dit qu'il ne peut ériger, L'autre qu'il ne peut s'y nicher, Qu'il est flûte traversière.
Ce n'est pas là que le mal gît, Dit gravement maman Mouchy; Mais il n'en vient que de l'eau claire.
Lassonne, à qui le prince écrit Sur le mal qui glace son v.., Hier m'en conta le mystère.
Le grand ménage couronné Est du mot puce enfariné, Mais chacun l'est à sa manière.
La reine a le puce inhérent, (i) Le roi le prépuce adhérent, C'est le pré qui gâte l'affaire.
Donc, pour avoir postérité, Il faut à cet amour botté Grandir la porte de Cythère.
Antoinette, qui sait cela Pour grandir cette porte-là, Fatigue plus d'une ouvrière.
Que de talents sont employés !
Mais ce n'est pas encore assez. La surintendante a beau faire (2).
(1) Le goût de la reine pour la couleur puce, datait, à en croire les Mémoires secrets, de l'été 1775. Le puce fut détrôné l'hiver suivant par la «couleur des cheveux de la reine». (Mémoires secrets, 13 novembre 1775.)
(2) Cette accusation, dont le témoignage de Saiffert cité plus loin fait justice, se renouvelait encore en 1790 dans la Galerie des dames françaises où Mme de Lamballe est portraiturée sous le nom de Balzaïs : « Balzaïs se couvrit de crêpe, et, plus belle encore qu'affligée, elle se trouva portée dans le pays des consolations. Chaque jour fut marqué par des conquêtes dont une, d'un genre tout nouveau pour elle, gêna ses penchants et embarrassa son amour-propre. Mais bientôt se familiarisant avec des faveurs inconnues, elle apprit que plus d'une route menait au bonheur et que dans tous les états une grande fortune devait être achetée par quelques sacrifices. Elle imagina que pour plaire constamment il suffisait d'être toujours
Les ris, les jeux, les petits doigts Y signalent de vains exploits, Mais N.-N. en font leur affaire.
Ces noms-là, je veux les cacher, Car je ne dois pas empêcher Qu'une reine devienne mère.
Pour apprécier mon sentiment,
J'ai la lettre de sa maman,
Qui lui mandait encore naguère :
« Ma fille, ayez un successeur.
Peu m'importe que le faiseur Soit devant te trône ou derrière.
Mais avant de faire un cocu, Tâchez de l'avoir convaincu Qu'il a le pouvoir d'être père.
Le travail, où je vous induis, Est le chef-d'œuvre de vos nuits; Pour les détails, c'est votre affaire.
Si tout cela n'arrive pas,
Certaines gens, je vois là-bas,
Qui vous tailleront des croupières. »
Comme il fut dit, il sera fait,
Et si la reine a son effet,
Que maints beaux princes ils nous vont faire (1).
Tous ces cancans de Cour étaient d'autant plus méchants qu'au courant des mois qui avaient précédé, l'on avait beaucoup jasé sur les empressements du Comte d'Artois auprès de sa belle-sœur. Mercy en avait même écrit à Marie-Thérèse, qui, feignant d'avoir recueilli cette nouvelle dans les feuilles publiques, avait semonce sa fille. « Je suis fâchée, avait repondu Marie-Antoinette, que ma chère maman juge de mes promenades au Bois de Boulogne par les papiers publics. Ils disent souvent faux et exagèrent
fidèle. Elle goûta les fruits amers de l'inexpérience et déjà le repentir succédait à des complaisances regardées par elle comme des titres immortels à l'amitié et qui n'étaient que les résultats passagers d'un caprice partagé. »
(1) Raunié. Chansonnier historique, IX, p. 79.
toujours. Les jours où j'ai été avec le Comte d'Artois, le roi faisait des chasses où il était absolument impossible que j'allasse. D'ailleurs, c'est toujours de l'aveu du roi; et, à ces promenades, il y avait toujours beaucoup d'hommes et de femmes de la Cour. Esterhazy, qui en était, pourrait bien assurer qu'il n'y avait à redire (i). »
Quoi qu'il en soit, les couplets contre la reine faisaient leur route parmi les amateurs d'anecdotes et se répandaient peu à peu. « Ce petit poème, production d'une Furie, écrivaient les continuateurs de Bachaumont, est d'un faiseur très exercé dans ce genre. La fabrique des vers est correcte, la rime est riche, et il est peu de chanson mieux faite comme pièce littéraire, mais il serait à souhaiter que la curiosité irrésistible d'un peuple volage et frivole permît de replonger dans l'oubli dont elle est sortie, cette pièce, fruit d'un délire qui mériterait le dernier supplice (2). » Quelques jours plus tard, on signalait de nouveaux couplets contre la reine plus affreux encore, s'il est possible. « M. le Lieutenant de Police est de nouveau aux aguets de ces abominables chansonniers (3). » Cette fois, on mettait en cause le baron de Besenval, mais les Mémoires secrets affirmaient que « les nouveaux couplets ne partaient pas de la même plume (4) ». Enfin, la police donnait la chasse aux colporteurs, pour mettre la main sur un prétendu Extrait de l'Almanach royal, dont l'auteur, disait-on, s'était permis les calomnies tes plus horribles contre la reine, le comte d'Artois et autres personnages de la famille royale {?).
Au mois de décembre 1776, c'était bien une autre aventure. « Un abbé, comme le roi revenait de la messe, rap-
(1) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 343.
(2) Mémoires secrets, 21 février 1776.
(3) Mémoires secrets, 29 février 1776. — La reine reprochait à M. Albert de n'en pas trouver les auteurs. «Vraiment, madame, répondit-il, Votre Majesté jug-e bien que je me suis livré à toutes les recherches puisqu'il y a un couplet contre moi ; mais je n'ai rien pu découvrir. » Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 258.
('i) Mémoires secrets, 6 mars 1776.
(.'>) Mémoires secrets, (i novembre 1776.
portaient les Mémoires secrets, a mis un genou en terre devant Sa Majesté et lui a présenté un papier. Le monarque Ta pris, et, rentré dans son appartement, l'a tu. Il en a fait part en riant à ses courtisans et leur a annoncé que c'était un mémoire où l'auteur se flatte de lui donner un secret pour perpétuer son auguste race. Le capitaine des gardes, piqué que cet abbé, oubliant les prérogatives de sa place et le costume, eût présenté son placet au roi au lieu de le lui donner, a observé à Sa Majesté que cette témérité scandaleuse méritait d'être approfondie. En sorte qu'on à donné, sur-le-champ, l'ordre de rechercher cet abbé et de l'arrêter, ce qui a été fait. Il s'est trouvé que le zèle avait un peu trop exalté cette tête-là et il a été relâché au bout de quelques heures. Par les interrogatoires qu'on lui a faits on a reconnu que le secret en question ne consistait en aucune drogue à prendre, mais dans une certaine posture par laquelle il prétendait apprendre à Sa Majesté à suppléer au défaut physique qui avait fait répandre le bruit d'une opération qu'elle devait subir. Tout cela a fait bien rire la Cour, le roi et surtout la reine (i). » Six mois plus tard, le 24 août 1777. la veille de la jeté du roi, Marie- Antoinette lui offre une fête. « Les courtisans ont remarqué des mouvements de joie, puis de tendresse entre les deux époux et on prétendait même que la fête a été terminée par une scène passionnée dont la France verra les heureux effets dans neuf mois (2). » Vains espoirs, il fallait une opération et elle n'eut point lieu avant le voyage en France de Joseph II l'année suivante. L'empereur était bien aise d'apprécier par lui-même la situation de sa sœur à la Cour. Un rapport, envoyé à Vienne au cours de l'année 1776, s'exprimait en ces termes au sujet de Marie- Antoinette. « Son maintien avec le roi est souvent un peu trop aisé et négligé et paraît annoncer qu'elle ne le regarde que comme un bon homme (expression qui doit lui être
(1) Mémoires secrets, 31 d(;cembre 1776.
(2) De Lescure. Correspondance secrète, [, p. 93.
échappée quelquefois) avec lequel elle croit pouvoir se dispenser de faire beaucoup de façons et d'user de ménagements particuliers. Elle n'a certainement pas d'amour pour lui, et il serait difficile qu'elle en eût(i). » Joseph II apporta le concours de ses conseils à sa sœur d'une part, et au roi de l'autre. Peut-être alla-t-il un peu loin dans la voie des remontrances, car il connaissait mal le milieu et jugeait inexactement des habitudes qu'il eût fallu estimer d'après les idées françaises. Marie-Antoinette se cabra sous les reproches ; puis, grâce à l'intervention de Mercy, elle entendit raison. Le roi admit la nécessité de l'opération, mais continua à tergiverser. « C'est un homme un peu faible, mais point imbécile, écrivait Joseph II ; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une apathie de corps comme d'esprit. Il fait des conversations raisonnables et il n'a aucun goût de s'instruire, ni curiosité. Enfin le fiât lux n'est pas encore venu : la matière est encore en globe (2). » Après te départ de l'empereur, Marie-Antoinette dut reprendre ses instances. Plus que jamais, elle sentait la nécessité d'affermir sa situation par la naissance d'un dauphin. « La reine, écrivait Mercy à Joseph II le 1 5 août, a eu un sujet grave de mécontentement contre le comte d'Artois, parce qu'elle a su que ce prince avait eu l'imprudence et la malhonnêteté de dire qu'il devait désirer pour son intérêt que la reine n'eût pas d'enfant et que si elle devenait veuve ce qu'elle aurait de mieux à faire serait de s'en retourner à Vienne (3). » Mais, si elle désirait être mère, elle avait trop de légèreté dans l'esprit, pour vouloir se priver d'aucun de ses passe-temps favoris. L'impitoyable Mercy rectifiait tes assertions qu'elle lançait au hasard de la plume pour se justifier, quand sa mère lui reprochait de se montrer peu avenante pour le roi. « J'observerai d'abord,
(1) Arneth. Maria Theresia und Marie-Antoinette, p. 393.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 74.
(3) Correspondance de Mercy Argenteau avec Joseph II et Kaunilz, II, p. 506.
disait-il à Marie-Thérèse le 17 octobre 1777, que c'est une échappatoire de la reine, lorsqu'elle dit que le roi n'a pas de goût à coucher à deux. Il m'est bien démontré qu'il n'y a jamais eu de répugnance et qu'il n'a interrompu cette habitude qu'à cause des veillées de la reine au jeu. Il se couche de bonne heure, pour se lever matin ; il ne sait jamais quand la reine se retirera ; il ne veut point la gêner : voilà la vraie raison qui établit le lit à part, ce qui, vu la tournure ; du [roi et celle de ce paysci, est un inconvénient très majeur pour la reine (1).» M ercy aurait
dû se faire expliquer par les médecins une situation pathologique qu'il comprenait assez mal. Lassonne et de Milly, s'il en faut croire une conversation tenue alors chez Mrae du Deffand, avaient des notions fort précises (2) et ce fut vers cette époque que le premier opéra enfin le débridement du phimosis royal (3). La convalescence fut brève, et quelques
Le comte de Provence.
Portrait anonyme.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 123.
(2) L'Espion Anglais, Y, p. 80.
(3) Cabanes. Le Cabinet secret de l'Histoire, lre série, p. 74.
|(j LES JOURS DE TRIANON
jours après, dans l'exubérance de sa satisfaction, la reine appelait Campan et Mme Campan et réclamait leurs compliments, car disait-elle, maintenant elle était vraiment reine de France (i).
« A partir de ce moment heureux, si longtemps attendu, rapporte Mme Campan, l'attachement du roi pour la reine prit tout le caractère de l'amour. Le bon Lassonne, premier médecin du roi et de la reine, me parlait souvent de ta peine que lui avait faite un éloignement dont il avait été si longtemps à vaincre ta cause et ne me paraissait plus avoir alors que des inquiétudes d'un genre tout différent (2). » Au mois de janvier 1778, Mercy Argenteau écrivait à Joseph II et, après s'être plaint de divers torts qu'il trouvait à la reine, ajoutait : « En revanche, il est constant que la reine se conduit très bien vis-à-vis du roi, et, qu'à cet égard, les avis de V. M. ont considérablement fructifié. L'ascendant de la reine sur son époux a infiniment augmenté et rien ne résisterait au crédit de cette princesse, si elle en voulait faire un usage plus réfléchi et mieux adapté. La reine a avec le roi des conversations nocturnes où elle lui parle de toutes les matières, les plus sérieuses et les plus frivoles, en le ramenant toujours à son avis sur chaque objet (3). » De ces conversations de la nuit, ne tardèrent pas à naître Madame Royale, puis te Dauphin, Mme Sophie et le duc de Normandie. La succession au trône semblait assurée. La politique était satisfaite. Le cœur le fut-il de même? Sûrement, il ne le fut jamais. La vie conjugale, aux débuts retardés sous de si fâcheux auspices, inaugurée au milieu des indiscrétions et des quolibets, n'en avait-elle pas été empoisonnée dans ses sources vives? Louis XVI eut beau être bon mari et bon père, honnête et vertueux époux, incapable de chercher hors du mariage la satisfac-
(1) Mme Campan. Mémoires, lre édition, I, p. 185.
(2) Mme Campan. Mémoires, lie édition, I, p. 186.
(3) Correspondance de Mercy Argenteau avec Joseph II et Kaunilz, II. p. 521.
tion Je ses sens (1), il ne fut jamais l'idéal de sa femme. L'infidélité du conjoint eût mieux valu peut-être que tant de correction. Rien n'est plus capable d'éveiller la tendresse dans le cœur des femmes que de leur laisser penser qu'on aime ailleurs. Elles ne s'attendrissent que pour les cœurs qu'elles ont conquis, razzié sur le terrain d'une rivale. La jalousie ventile parfois une petite flamme jusqu'à en faire un véritable incendie, mais, jamais Marie-Antoinette n'eut pour Louis XVI l'étincelle. D'ailleurs, les calomnies semées au début du règne devaient engendrer leurs fruits. Elles avaient eu de l'écho jusque dans la famille royale. Le comte d'Artois seul se montra beau joueur. « La reine, rapportaient les Mémoires secrets le i3 juin 1781, avance heureusement dans sa grossesse et en plaisante agréablement. Quelques courtisans rapportent que Sa Majesté disait l'autre jour au comte d'Artois : « Votre neveu me donne de furieux coups dans le ventre. — Et à moi, des coups de pied au cul, reprit son Altesse Royale avec beaucoup de gentillesse et de vivacité. » Le comte de Provence avait une autre attitude. Ils étaient loin ces jours de 1774 où ayant cassé par mégarde un éventail de la reine, Monsieur lui en adressait un autre avec ces vers empruntés à Lemière :
Doux instrument de vos plaisirs,
Heureux d'amuser vos loisirs,
Au temps des chaleurs trop extrêmes,
Je saurai près de vous ramener lescéphyrs;
Les amours y viendront d'eux-mêmes (2).
(1) En 1779, Mercy soupçonna des tentatives faites pour pousser le roi à la galanterie. Il en avisa Marie-Antoinette, et au début de juin, Louis XVI lui dit « qu'il l'aimait de tout son cœur, et qu'il pouvait bien jurer n'avoir éprouvé de sensation ni de sentiment pour aucune femme hors d'elle seule. » (Correspondance secrète de Merci/, III, p. 322.) Trois mois plus tard, M. de Duras, rapporte Moreau (Mes Souvenirs, II, p. 153), fit donner part entière à Mlle Courval de la Comédie, en invoquant le désir du roi. Le bruit se répandit dans le public qu'il avait du g-oùt pour elle. Louis XVI. l'apprenant, dicta pour le maréchal une lettre sévère à Thierry de Ville-d'Avray.
(2) Mémoires secrets, 7 et 16 septembre 1774.
Monsieur, excité par Mesdames tantes, ne désarmait pas, et la reine le savait. La naissance de ces enfants, calomniée avec une infernale méchanceté au Luxembourg, ne laissait pas d'exercer même après plusieurs années la malignité de certains courtisans. Et on préludait ainsi, dans la plus haute société aux atroces accusations qui, plus tard, devinrent le cri des Halles contre l'infortunée reine (1). De là ce sentiment de solitude qui jeta Marie-Antoinette à la recherche des amitiés ; de là ce besoin d'activité fiévreux, ce désir de se dépenser et de fuir le tête à tête avec soimême, qui dévorait la pauvre femme, lui faisait entasser les caprices et les fantaisies, car sitôt que le rêve réalisé cessait d'être rêve, il cessait aussi de la charmer et de la distraire.
(1) Norvins. Mémorial, I, p. 205
Les Progrès du Petit Trianon.
uand la reine prit, en juin 1774, possession de son domaine, le palais du Petit Trianon n'était pas très différent de ce qu'il est aujourd'hui. « Le prix de ce château que l'on a tant exagéré, a écrit le comte d'Hézecques dans ses Souvenirs, n'avait pas, tant s'en faut, dépassé les bornes des dépenses permises à un grand roi. C'était un pavillon carré, décoré d'un ordre corinthien et trop exigu pour qu'on ait pu y trouver plus de logement qu'il n'en fallait à une reine de France (1). » A la nouvelle du don fait à sa fille par Louis XVI, Marie-Thérèse lui avait écrit le 16 juillet 1774 : « Ne menez pas le roi dans des dépenses extraordinaires; que ce charmant premier don du roi ne serve pas à faire de trop grandes dépenses et encore moins de dissipation (2). » Les projets de Marie-Antoinette étaient modestes ; elle répondit avec une pointe de raillerie : « Le roi ne pense pas à dépenser des millions en bâtiments (3). »
Il n'était pas question, en effet, de transformer le château en palais, mais aux jardins créés par Louis XV, la reine avait songé tout de suite à substituer un jardin à la mode du temps. Les jardins anglais remplaçaient maintenant les créations qui avaient fait la gloire de Le Nôtre et de ses successeurs. On citait, comme les merveilles du genre, les jardins d'Horace Walpole en Angleterre, ceux du prince
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(1) D'Hézecques. Souvenirs d'un page, p. 239. De la Rocheterie. Histoire de Marie-Antoinette . I 300.
(2) Arneth. Maria Theresia und Marie Antoinette, 122.
(3) De Beaucourt et de La Rochetterie. Correspondance de Maric- Antoinette, I, p. 72.
5o LES JOURS DE TRIANON
de Ligne en Belgique, Monceau qui appartenait au duc d'Orléans, Tivoli qui était la folie édifiée par Boutin, Méréville caprice de Laborde, et Ermenonville qui appartenait à M. de Girardin (i). Marie-Antoinette ne pouvait rivaliser avec aucune de ces créations. Même en ajoutant au domaine de Trianon, tel qu'il se comportait au moment de la donation que lui en avait fait le roi, le terrain qui lui paraissait indispensable à l'exécution de ses rêves, elle ne . pouvait disposer que de soixante arpents. Pourrait-on imiter en petit les modèles que se donnait Marie-Antoinette? On l'assura que la chose n'était pas impossible. Le comte de Caraman, lieutenant général, homme de beaucoup de goût, ne venait-il pas de faire arranger un jardin de ce genre en son hôtel, rue Saint-Dominique-Saint- Germain? Le comte ne pouvait qu'être flatté d'en faire les honneurs à la reine. Mais la souveraine, en promettant sa visite, insista pour qu'on ne dérangeât personne et pour être reçue comme si elle se présentait à l'improviste. Arrivée à l'hôtel de la rue Saint-Dominique, elle réclama néanmoins que la comtesse lui fût présentée, et alors, la plus jeune des fillettes de Caraman, habillée en petite paysanne, lui offrit un bouquet (2). La reine fut très satisfaite de cette partie impromptue et, le comte de Caraman lui ayant offert les secours de son expérience, il fut décidé qu'elle y ferait appel (3).
Le malheur était que Trianon qui avait déjà deux architectes, Gabriel en titre et Mique en survivance, avait aussi deux jardiniers, Richard père et Richard fils qui avaient été les créateurs du jardin botanique et dont il fallait ménager les susceptibilités. On demanda donc aux Richard, par l'intermédiaire de Mique, un plan de jardin anglais. Son établissement devait remplacer la collection considérable de plantes et de simples, qu'on allait transporter à Paris au
(1) De La Rocheterie. Histoire de Marie-Antoinette, I, p. 287.
(2) Correspondance de Mm* du Deffand, II, p. 319-320.
(3) Mémoires secrets, 23 juillet 1774.
LES PROGRÈS DU "PETIT TRIANON 5l
Jardin du roi (i). Richard, excellent jardinier, mais architecte inexpérimenté en matière de jardins anglais, produisit un plan que Marie-Antoinette trouva trop compliqué. Le comte de Caraman fut donc avisé que son plan avait les faveurs de la reine. Le molif principal en était une rivière descendant du point te plus élevé du jardin et faisant le tour de l'enceinte en arrosant de vastes pelouses ornées de corbeilles de fleurs sous les fenêtres du château, tandis que trois groupes de ;bosquets étaient disposés de manière à former des points de vue (2). Un nouveau concurrent venait d'entrer en lice. C'était le jardinier du Grand Trianon, Belleville, qui prétendait que le rôle des Richard était terminé par ta suppression du jardin botanique dont ils avaient été spécialement chargés. Le comte de Noailles intervint en faveur des Richard qui, d'autre part, se déclarèrent prêts à suivre les plans du comte de Caraman. « Je vous envoie, monsieur, le billet de M. Richard fils, écrivait le comte de Noailles à Mique. Il sera très soumis à vos ordres et a assez d'intelligence pour les bien exécuter... J'envoie la copie du billet à M. le comte de Caraman. Vous garderez l'original (3). »
Il semblait qu'il n'y eût plus qu'à se mettre au travail. Mais les choses n'allaient pas toutes seules. Dès juillet, le roi avait bien donné l'ordre que l'on fît tout ce que pouvait désirer la reine au Petit Trianon (4), mais, Turgot, qui n'était pas un homme de Cour, ne mit pas beaucoup d'empressement à la satisfaire. Il se fit rappeler à l'ordre par la comtesse de [Noailles qui lui expliquait, le 28 septembre 1774, que ta dépense s'élevait à 3910 livres, et qu'il fallait 4000 livres pour continuer les travaux. Turgot renvoya la note de Mme de Noailles à M. d'Angivilliers, directeur des bâtiments, qui demanda des explications à Mique.
(1) Mémoires secrets, 23 juillet 1774.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, 67.
(3) Arch. Nat., 0*, 1883.
(4) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 208.
« Monsieur le comte, répondait l'architecte, il n'y a eu de spéculations (devis) faits sur le jardin de la reine à Trianon que pour les objets les plus nécessaires : i° Pour les plantations de gazons de différentes espèces estimées par M. le comte de Caraman à 5oooo livres; 2° pour un objet de construction qui est un rocher d'où les eaux coulent et qui porte des ruines, projeté et estimé par moi à 9400 livres. On s'est borné à cette dépense pour cette année en attendant les autres objets de construction que je vais mettre en projet. » Là-dessus, M. d'Angivilliers demanda des chiffres précis pour satisfaire Turgot. Mique répondit que le projet primitif de M. de Caraman montait à 200000 livres et qu'il l'avait réduit de 3oooo livres. Ni Turgot ni M. d'Angivilliers ne furent satisfaits. Ils demandèrent un devis complet avant d'ouvrir un crédit, et les travaux furent suspendus jusqu'à la fin de 1775 (1). La reine alors se plaignit au roi de la lenteur que mettait Turgot à lui fournir les fonds nécessaires à la création de son jardin anglo-chinois. Louis XVI donna des ordres formels et à l'automne, les travaux purent être repris (2).
On se livra d'abord à des transports considérables de terre et de rochers. Puis, au commencement de 1776, la reine eut fantaisie d'avoir à Trianon un jeu de bagues chinois comme celui de Monceau. C'était un vaste parasol autour duquel tournait une plateforme. Les hommes montaient deux chimères caparaçonnées, les dames s'asseyaient sur deux sièges que des Chinois à demi couchés tenaient de côté à bras tendus. Mique établit à Trianon le jeu de bagues de la reine, reproduction amplifiée et embellie du jeu de Monceau (3). Les travaux qui s'exécutèrent tant à ce sujet que pour le jardin, amenèrent une dépense de plus •de 25oooo livres (4), et le 17 septembre, Mercy écrivait à
(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 70.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 75.
(3) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 7li.
(4) Arch. Nat., CM, 1875.
Le Temple de l'Amour, Dessin du capitaine Batty, gravé par Ch. Healh. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
Marie-Thérèse : « Le public a vu d'abord avec plaisir que le roi donnât Trianon à la reine. Il commence à être inquiet et alarmé des dépenses que Sa Majesté y fait. Par son ordre, on a culbuté les jardins, pour y faire un jardin anglais qui coûtera au moins i5oooo livres (i). » Mique n'était pas homme à endormir les goûts de construction de Marie-Antoinette. Quel eût été son rôle à lui, architecte, s'il s'était laissé mettre au second plan par les jardiniers? Il n'avait pu placer ses ruines sur le rocher. Mais du moins, il eut la satisfaction de faire édifier le Temple de l'Amour confié au sculpteur Deschamps. Au centre d'une coupole soutenue par douze colonnes corinthiennes, Deschamps eût voulu placer un amour dont il avait modelé l'ébauche en cire blanche, mais Marie-Antoinette préféra une statue de Bouchardon qui datait de 1746 : L'Amour adolescent se taillant un arc dans la massue d Hercule. Quand la construction du Temple de l'Amour fut terminée en juillet 1778, Richard planta, tout autour, des pommiers paradis et des rosiers petotte de neige (2). Enfin, en 1780, le rocher du jardin anglais était à peu près terminé. « La reine, écrivait Fontanieu, m'a ordonné de meubler le petit pavillon du rocher à Trianon. J'ai répondu à Sa Majesté qu'il fallait que je vous voie et que nous arrangerions cela ensemble. Ainsi, mon cher ami, voyez si vous voulez me donner un moment pour prendre un parti, car vous connaissez notre maîtresse : elle aime bien à jouir promptement (3). »
La décision qu'on eut ensuite à prendre pour la grotte ne fut pas mûrie avant l'établissement de sept modèles. On choisit une grotte obscure, tapissée de mousse, avec un lit de mousse. A gauche, on avait commencé les travaux du Belvédère dès j 778. Cette fois, on étudia sept modèles
(1) Correspondance secrèle de Merci/, II, p. -iî)5.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 107,
(3) A.rch. Nut., O», 1883,
LES PROGRÈS Dl PETIT TRIANON 55
différents. Le devis montaità près de 26000 livres, on y dépensa plus de 65 000 livres(i). Mais, quand le Belvédère fut terminé, en 1781, Marie-Antoinette put y venir chaque matin prendre son déjeuner, sur une table de marbre gris reposant sur trois pieds de bronze dorés (2). Le Belvédère avait plutôt un décor de salle à manger avec ses frontons, représentant la chasse au canard, un faisceau d'instruments de jardinage et un trophée de gibiers. Pendant l'été, une dernière fantaisie absorba encore plus de 80000 livres. Au jeu de bagues, la reine fit ajouter trois pavillons que reliaient une galerie circulaire. L'ornementation de ces pavillons était tout à fait chinoise. Les toits étaient en écaille de poisson et des dragons, des dauphins et des clochettes de couleurs éclatantes rappelaient les pagodes de l'Extrême-Orient (3). C'était le dernier embellissement que l'on put rêver pour le jardin anglais et si le système de la construction lente permettait d'imputer la dépense sur un certain nombre d'exercices, il avait par contre l'inconvénient de ne satisfaire une fantaisie que quand elle était passée. Quand le jardin de la reine fut terminé, la mode qui imposait, quelques années auparavant, les jardins mythologiques, était maintenant aux paysanneries et de nouvelles fantaisies allaient naître.
D'ailleurs, le jardin anglais avait coûté et coûtait encore très cher. On était fort loin des 200000 livres prévues par le comte de Caraman. Le mystère est aisé à comprendre. La reine n'était pas une cliente ordinaire. Outre les tâtonnements que les architectes, les jardiniers et tes artistes de tout genre avaient soin de prolonger, et qui s'ajoutaient à la note des frais, elle payait tout beaucoup plus cher que ne l'eût payé un particulier. On l'avouait tout crûment. Ainsi, les fleuristes de Harlem, Woorhelem et
(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 1%.
(2) La Rocheterie. Histoire de Marie- Antoinette, I, p. 292, (:{) Desjardins. Le Vêtit Trianon, p. 225.
Schmewogh écrivaient au vieux Richard le 17 septembre 1781 : « Nous vous avons expédié une caisse il y a quinze jours, qui comprend tout ce que vous désirez selon la note ci-incluse (600 livres) ; si c'est la reine qui la doit payer, de grâce renvoyez-nous la note et nous en dresserons une autre dont le montant sera de 1 5oo livres (1) ». Si l'on attendait parfois assez longtemps le montant de sa facture, il y avait, on le voit, des compensations et l'argent gaspillé à Trianon, n'était en somme pas perdu pour tout le monde. D'ailleurs, quel joli jardin et comme la reine était heureuse d'en faire les honneurs! Quand elle recevait la visite de quelque princesse étrangère, de quelque personnage marquant, elle était toute fière de les conduire à son jardin. « J'accepte avec grand plaisir votre proposition, Madame, écrivait-elle à une princesse allemande en mai 1780, je vous prierai seulement de me faire dire de bouche, par l'homme que j'envoie, lequel des jours vous aimez mieux, de demain ou de vendredi, si vous voulez venir à mon jardin tout de suite. Il fait si beau que je serai charmée de vous le montrer ainsi qu'à MM. les princes héréditaires et Frédéric. Pour la princesse Charlotte, j'espère qu'elle me connaît assez pour ne pas douter du plaisir que j'ai toutes tes fois que je la vois ainsi que vous, Madame, que j'embrasse de tout mon cœur. Comme il fait plus beau le matin que le soir, si vous voulez venir à midi je vous donnerai à déjeuner. Je serai toute seule. Ainsi je vous demande en grâce de ne point venir parée mais comme on est à la campagne et ces messieurs en frac (2) ». La reine s'intéressait à ses plantations. « Mon cher Bonnefoy (3), écrivait-elle à son intendant, je vous recommande M. de Jussieu, qui visitera mes jardins. Au milieu de ces plantes il est chez lui. Je me rencontrerai avec plaisir avec
(1) Areh. Nat., 01, 18"7.
(2) De Reiset. Lettres de Marie-Antoinette à la Landgrave, p. 15.
(3) Pierre Bonnefoy du Plan, plus tard baron de Gbarmel (1782), avait été attaché à Marie Leczinska. Il passait l'été à Trianon. La reine était marraine de son enfant.
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lui dans une heure. Je veux montrer la grande serre moimême. Dites cela au jardinier. C'est bien dommage que Joseph soit malade. » Et un autre jour elle écrivait à M. Boutroux : « Je serai à Versailles à une heure aprèsdemain. J'ajoute à ce que M. Campan a déjà dit à M. Bonnefoy qu'il faut réunir tous les jardiniers pour choisir les plans de tous les arbres que M. de Jussieu a pu choisir. Une collation d'en-cas sera prête pour M. de Jussieu qui arrosera le cèdre devant moi (i). »
Ceux-là même qui n'avaient pas pour le jardin du Petit Trianon les yeux de la reine, en étaient fort contents. « Je n'y avais pas été depuis l'avant-veille de la mort du roi où j'avais été prendre congé de lui le cœur si gros, raconte le duc de Croy. Richard et son fils me menèrent et je crus être fou ou rêver de trouver à la place de la grande serre chaude, qui était la plus savante et chère de l'Europe, un grand rocher et une rivière. Jamais deux arpents de terre n'ont tant changé de forme ni coûté tant d'argent ; ta reine y faisait finir un grand jardin anglais du plus grand genre, et ayant de grandes beautés, quoiqu'il me paraissait choquant de mêler le style grec à l'art chinois. A cela près, la grande montagne, des fontaines, te superbe palais de l'Amour en rotonde, de la plus belle architecture grecque, et tes parties de gazon sont parfaits. Les ponts, les rochers, et quelques parties me parurent manquées. C'était un genre mêlé auquel les amateurs de jardins anglais auront grand peine à se prêter. Mais, ce qui est superbe, c'est que M. Richard, se livrant à son goût et à son talent y mettait de grands arbres de toute sorte, et comme je lisais en ce moment le cahier de l'admirable M. Besson sur les arbres et arbustes qui sont par gradation sur les Alpes jusqu'où cesse la végétation, M. Richard, qui a fait le voyage tout
(1) De Lescure. La vraie Marie- Antoinette, 85 et 86. M. Desjardins ni< l'authenticité de ces lettres. De Lescure, qui en a beaucoup accueilli d'apocryphes ou de douteuses, tenait celles-ci des descendants de Bonnefoy du Plan. Les Souvenirs de M. de Paroy, (p. 269Ï prouvent que Marie-Antoinette jardinait elle-même à l'occasion.