‹ Les jours de Trianon; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 2 sur 5 · LES PROGRES DU PETIT TRIANON · texte numérisé non relu

LES PROGRES DU PETIT TRIANON

exprès, me montra tous ces arbres et arbustes en nature. C'est surtout pins, mélèzes superbes puis en s'élevant, grands sapins, sapins rabougris à petite feuille, et enfin un petit rosier et un petit genévrier rampant des Alpes qui sont les derniers avec une apparence d'aulne. M. Richard

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Arrêté de compte des dépenses d'établissement et d'entretien du jardin

du Petit Trianon pour 1186,

ordonnancé par Mercier de la Source avec le visa de la Reine.

(Archives Nationales.)

plantait une allée tournante avec de chaque coté un arbre de toutes les espèces et variétés possibles. Il en réussira bien peu, mais avec ce qu'il a déjà, si cela grandit, est remplacé et soigné, ce sera l'un des deux jardins des reines de France et d'Angleterre qui auront ce qu'il y a de mieux en grands arbres (i .. »

(1) Mémoires du duc de Croy. cités par de Xolhao. Les Consignes de Marie-Antoinette au l'élit Trianon. (Revue de l'histoire de Versai/les, 18U9.)

Les poètes chantaient à leur tour les jardins de Trianon et tout ce qu'avait créé la reine pour les orner et les embellir. L'un des plus à la mode, le chevalier Bertin s'écriait :

Quel art a rassemblé tous ces hôtes divers, Nourrissons transplantés du bout de l'Univers,

La persicaire rembrunie,

Le tulipier de Virginie Étalant dans les airs ses plus riches couleurs, Le Catappa de l'Inde orgueilleux de son ombre, L'érable précieux et le mélèze sombre

Qui nourrit les tendres douleurs ?

De cent buissons fleuris chaque route bordée Conduit obliquement a des bosquets nouveaux L'écorce où pend la cire et l'arbre de Judée, Le cèdre même y croît au milieu des ormeaux. Le cytise fragile y boit une onde pure Et le chêne étranger, sur des lits de verdure, En parasol étend de flexibles rameaux.

Mais à travers ces bois religieux

Quelle élégante colonnade En marbre blanchissant s'élève vers les cieux? C'est le temple d'amour, c'est l'enceinte sacrée Que réserve à son fils la reine de ces lieux. Deux saules chevelus en défendent l'entrée

A tout mortel audacieux.

De l'enfant sur l'autel respire la statue. C'est lui-même; on le voit foulant un bouclier Et le casque d'Alcide et sa lame rompue, Courber en arc poli sa noueuse massue Et d'un souris malin déjà nous défier.

Une voyageuse, la baronne d'Oberkirch, trouvait tes jardins délicieux, surtout la'partie anglaise. « Je fus, disaitelle, le matin de bonne heure visiter le Petit Trianon de la reine. Mon Dieu! la charmante promenade! Que ces bosquets, parfumés de lilas peuplés de rossignols, étaient délicieux. Il [faisait un temps [magnifique. L'air était plein de vapeurs embaumées. Des papillons étalaient leurs ailes d'or aux rayons de ce soleil printanier. Je n'ai de ma vie passé de moment plus enchanteur que les trois heures employées à visiter cette retraite. La reine y restait la plus

Gï LES JOURS DE TRIANON

grande partie de la belle saison et je le comprends à merveille (i). »

L'hiver suivant, Marie-Antoinette se préoccupa du projet du hameau. Mique s'attela à l'étudier et ce fut un amusement pour ta reine et son entourage pendant quelques mois. Les paysanneries, qu'on représentait sur les théâtres depuis plusieurs années, avaient mis à la mode les mœurs de village. D'abord ce furent des charades et des représentations sur le théâtre de société. Moreau a recueilli dans son Pot-pourri les souvenirs de la fête offerte en juillet 1776 par Mmes de Ghastelux et de Donissan à leur mère la duchesse de Civrac, dame d'honneur de Mme Victoire. Mme de Donissan habitait aux portes de Versailles une maison bâtie pour Binet et que Mme du Barry avait agrandie. Il y avait là un vaste jardin. Mari, enfants, amis, amies étaient devenus jardiniers, moissonneurs et gens de campagne. Les uns arrosaient les fleurs,^les autres bêchaient un parterre, les autres étalaient le foin de la prairie. Moreau en' bailli de village débita le compliment à la dame du logis :

Je suis un bailli du vieux temps, Sur de vieux airs toujours je chante, Et si vous n'aviez que trente ans, Je vous trouverais moins touchante, . Mon pauvre cœur n'a point vieilli Fiez-vous-y, fiez-vous-y.

La reine honorait de sa présence cette petite fête domestique quand il survint un orage si violent, que l'on dut quitter la salle de spectacle improvisée sur ce couplet

impromptu.

Donissan, le ciel vous seconde, Tout favorise vos désirs.

En vain sur nous la foudre gronde.

Rien ne troublera vos plaisirs.

Contemple; votre souveraine, Français, laissez mugir les vents Et dans les regards de la reine Vous retrouverez le beau temps (2).

(1) Mémoires, I, p. 205.

(2) Le Pot-pourri de Ville-cCAvray, 160-163.

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Puis, les frères du roi se firent peindre en jardiniers, l'un cueillant. une grappe de raisin pour sa belle-sœur la comtesse de Provence, l'autre offrant à la comtesse d'Artois la fameuse prune Monsieur. Les princesses étaient en bergères (i). Louise de Condé, qui habitait le château de Vanves, s'affubla d'un sarrau de toile, en 1 77 r , et de mauvais gants aux mains, aida tes maçons qui réparaient le château, portant le mortier, maniant 1a gâche et la truelle. Elle voulut construire de ses mains, dans un bosquet du parc, un temple de l'amitié que célébrèrent les poètes du

temps.

Un palais, dans tes nobles jeux, Réparé de tes mains fragiles, Nous rappelle ces temps heureux Où les dieux bâtissaient les villes.

L'année suivante, vêtue en fermière avec ses femmes déguisées en servantes de ferme elle offrit une fête champêtre à M mes Clotilde et Elisabeth et présenta aux princesses des dons rustiques : agneaux, fauvettes, etc. (2). Plus tard, à Chantilly, son père lui fit construire un hameau. Dans une grange délabrée, on avait caché un salon superbe et une masure de paysan contenait une espèce de grotte de verdure et de feuillage. Quand Louise de Condé y vint pour la première fois en juin 1777, elle trouva partout des bergers chantants, au pont des pirogues et à ta guinguette, au moulin et au rocher. Une sœur grise, un maitre d'école et des écoliers lui présentèrent un compliment de bienvenue au billard et à la bibliothèque. M. de Chastelux lui en débita un autre, en philosophe (3). Princesses et invitées en déshabillés de villageoises s'amusaient à faire le bourre (4). Souvent, Louise mandait dans sa chambre une petite bergère dont elle faisait vivre la famille. « Elle

(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 54. Ces tableaux sont de Drouais.

(2) Marquis de Ségur. La Dernière fies Coudés, p. 85.

(3) Marquis de Ségur. La Dernière des Condés, p. 415.

(4) La fie parisienne sous Louis XVI, p. 110.

m'aime à la folie, disait-elle et m'embrasse à chaque instant. Je viens de lui dire qu'il me semble qu'elle m'aimait plus qu'il y a quatre mois. — Ah! dame, c'est que quatre mois ça fait beaucoup de jours, et chaque jour je vous aime davantage (1). »

Le hameau que rêvait la reine pour Trianon était du genre de celui de Chantilly. On y travailla activement pendant l'été de 1783 où la reine ne fit qu'un court séjour à Trianon à cause du voisinage des ouvriers, qui, une fois de plus, bouleversaient le |jardin. Louis XVI avait donné, à cette occasion, un terrain situé au nord-est du jardin anglais entre tes allées de Saint-Antoine et du Rendezvous, et le bois des Onze-Arpents. Ce fut là qu'on creusa te lac et qu'on construisit les maisons rustiques qui devaient l'entourer (2). Un moulin et un boudoir, la maison de la reine, la maison du garde, ta maison du jardinier, une grange, un poulailler et une tour, la tour de Marlborough, avec des dépendances où l'on établit une laiterie et une pêcherie. Puis, à l'orée du bois des Onze-Arpents, la ferme. Chaque maison devait avoir son enclos avec ses arbres fruitiers, noyers, cerisiers, pruniers, poiriers, pêchers, abricotiers, et dans l'enclos, son jardinet. En octobre 1786, Mique écrivait au comte d'Angivilliers. « La reine veut que les maisons du hameau dans son jardin, soient garnies de fleurs dès les premiers beaux jours du printemps. Mais, pour pouvoir en élever pendant l'hiver, il faut une serre (3) ». On ajouta donc, au devis primitif de Mique, les serres qu'exigeait la reine. Le devis de Mique n'avait pas prévu non plus la nécessité de pourvoir d'eau le tac qu'on venait de créer. On s'était imaginé qu'il suffirait d'amener par des tuyaux l'eau du bassin du Trèfle qui alimentait le jardin anglais. Le débit du bassin était insuffisant et il fallut aller capter des sources à Chèvreloup. Bref, de 1784 à 1789, on ne

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(1) Marquis de Ségur. La Dernière des Condés, p. 42.

(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 245.

(3) Arch. Nat., 0*-, 1883.

cessa de travailler à des canalisations dans la plaine de Chesnay et ce ne fut que quand la reine cessa d'aller à Trianon, que le lac fut enfin pourvu d'eau en quantité suffisante. Mais il était peuplé de 2 349 carpes et de 26 brochets. Un bateau de chêne peint en gris était amarré au pied de la tour de Marlborough et devait servir à la promenade et à la pêche (1). On était loin des primitives parties de 1781 dont les comptes de Bonnefoy du Plan nous indiquent les modestes déboursés.

a Payé pour la location de cinq ânes pendant cinq jours, lors du voyage de la reine à Trianon, à raison de 3 livres par jour j5 livres.

« Payé au sieur Dubois pour deux ânes demandés mais qui n'ont pu servir 6 livres.

« A Bellet pour deux journées de son âne 6 livres. Lesquels ânes ont resté pendant le voyage à Trianon et servi tous les jours à Mme Elisabeth et aux autres dames (2). »

Alors, quand la reine dînait à Trianon, Bonnefoy du Plan portait sur ses comptes tes faux-frais suivants : Deux filles de garde-robe et de lingerie à

vingt sols 2 livres

Deux suisses du roi 3 livres

Un suisse de la garde à la porte de la

Bouche 1 livre 10 sols

Quatre journées d'hommes de bras, re-

mueurs et laveurs à trente sols 6 livres

Au total, une soirée de la reine à Trianon coûtait 12 livres 10 sols (3). Le voyage de l'empereur en juillet 1781 amenait des frais supplémentaires :

8 porteurs de chaise pour douze jours.. 416 livres

2 frotteurs 35 livres

6 ânes 216 livres

Filles de garde-robe (4) 76 livres

(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 287.

(2) Arch. Nat., O*, 806.

(3) Arch. Nat., 01, 806.

(4) Arch. Nat., 0*, 806.

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Au mois de juin 1787, on remplaça l'ancienne porte Saint- Antoine par un arc de triomphe que le roi avait dessiné (1). La reine vint, cette année-là, se fixer en août à Trianon. Jusque là, elle s'était montrée fort disposée à accorder les autorisations de visiter son jardin. « Toutes les personnes vêtues honnêtement étaient reçues, écrit un contemporain, et surtout les bonnes et les enfants (2). «Depuis 178.% Marie- Antoinette avait imaginé de donner des bals champêtres. On dansa tous les dimanches dans les jardins de Trianon. On avait établi sur la pelouse devant le château une tente de coutil décorée de guirlandes de fleurs artificielles et éclairée par des lustres et des girandoles (3). « La reine, rapporte Vaublanc, dansait une contre-danse pour montrer qu'elle prenait part au plaisir pour lequel elle invitait les autres. Elle appelait les bonnes, se faisait présenter les enfants, leur parlait de leurs parents et les comblait de bontés (4). » C'était à qui, parmi les seigneurs de la Cour, imiterait la reine. Chacun voulait avoir son Trianon et dans toutes les campagnes des environs de Paris on dansait en plein air devant la porte des châteaux.

Le hameau était alors habité par une petite colonie : c'étaient le Suisse Jean Bercy, gardien, qui vivait dans la maison au bord de l'eau avec sa famille. Il touchait 4b livres de gages par mois. Le garçon jardinier Bréval habitait non loin de là dans une maison qui a disparu. Il avait probablement succédé à Eggleton que le comte d'Adhémar avait engagé pour le compte de la reine aux appointements de 40 guinées par an. Ce garçon, tout le temps malade, fut congédié en novembre 1784. Il avait coûté à la reine 906 livres de garde-malade et 63g livres de remèdes. « La reine m'ordonne, écrivait Mme Thibault à Mique, de vous dire, Monsieur, que vous donniez vingt-cinq louis de grati-

(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 324.

(2) De Vaublanc, cité par Bonneville de Marsangy. Autour de ta Révolution, p. 77.

(3) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 273.

(4) Souvenirs de Vaublanc, I, p. 231.

fication au jardinier anglais. Sa Majesté pense que c'est bien assez pour lui donner le temps de se replacer dans son pays (i). » A la ferme logeait Valy Bussard, le bouvier, qui avait 125 livres par mois. Dans le hameau, c'étaient Morel et Bruneau, garçons jardiniers, le taupier Lecourt, Samuel Hirsch, destructeur des rats, le furetier Chartier et Riaux, faucheur appointé à l'année. Il y avait encore au hameau Kerckove, commissionnaire et Vassant dit Leroy, gardebosquet, qu'aidait un invalide. En outre, Valy Bussard abritait sous le toit de la ferme un valet de ferme, un garçon et une servante. Du i*»' juillet 1785 au ieroctobre 1791 la ferme coûta 3(3 523 livres, personnel et animaux compris. Pour la même période le rendement fut de 3o 170 livres (2).

Depuis 1785, l'attention delà reine s'était détournée de Trianon. Habité d'une façon presque constante sous les règnes précédents, le palais de Versailles avait besoin de nombreuses réparations. Le roi avait demandé à Mique un plan de restauration. « Il me consulta, rapporte Mme Campan, sur quelques distributions analogues au service de la reine, et demanda en ma présence à M. Mique ce qu'il fallait d'argent pour exécuter la totalité de ses plans et combien d'années il emploirait à cet ouvrage. J'ai oublié le nombre de millions qui furent indiqués; mais je me souviens que M. Mique répondit que six années suffiraient pour terminer toute l'entreprise, si le trésor royal pouvait effectuer les paiements sans aucun retard. « Et combien d'années demander-vous, dit le roi, si les paiements ne sont pas aussi exacts? — Dix ans, Sire, répondit l'architecte. — Il faut alors compter sur dix années, reprit Sa Majesté, remettre cette grande entreprise à 1790, cela occupera le reste du (3) siècle. » Dès lors, on dut prévoir la nécessité d'abandonner Versailles pendant les travaux. Mais le roi se souvenait que lorsque le Régent avait transporté la Cour

(1) Arch. Nat., 0*, 1880.

(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 289.

(:{) Mémoires de i>/'"e Campan. Edition Barrière, p. 199.

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de Louis XV aux Tuileries, il en était résulté une crise terrible pour la propriété bâtie et non bâtie à Versailles. Il se proposa donc de maintenir dans cette ville les ministères et les bureaux, les pages et une grande partie de ses écuries. La reine, qui était allé visiter Saint-Cloud au cours d'une promenade en calèche avec ta duchesse de Polignac et la comtesse Diane, proposa d'acquérir ce château qui appartenait au duc d'Orléans. On établirait ainsi la Cour à mi-route entre Versailles et Paris. Ceux des courtisans qui avaient leurs hôtels à Versailles les conserveraient, puisque l'installation de Saint-Cloud ne serait que provisoire. Messieurs de Breteuil et de Calonne furent chargés de traiter de l'acquisition avec le duc d'Orléans. Le projet primitif était de faire échange. Le duc d'Orléans recevrait le château de Choisy, celui de La Muette et une forêt, mais, au cours des négociations, on renonça à l'échange et des millions en numéraire remplacèrent la valeur de Choisy et de La Muette. En réalité, c'était une sorte de remploi que l'on faisait, car le roi avait vendu Château-Trompette à Bordeaux et d'autres domaines (1). En outre, comme il donnait Saint-Cloud à la reine, on employa pour son acquisition sa dot d'archiduchesse (2), mais l'opposition faite au Parlement par la Chambre des Enquêtes, l'attitude violente de d'Eprémesnil contribuèrent à créer la légende du déficit causé par les dilapidations de Marie-Antoinette. Deux ans plus tard, on la désignait sous le nom de Mme Déficit (3).

En faisant choix de Saint-Cloud, Marie-Antoinette s'était surtout préoccupée d'assurer une résidence d'été à ses enfants. Maintenant que sa famille croissait en nombre, le

(1) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, II, p. 49.

(2) Capefigue. La Duchesse de Polignac, p. 142.

(3) Au salon de 1787, le portrait de la reine, entourée de ses enfants, avec le berceau vide delà princesse Sophie qui venait de mourir, ne put être exposé, car Mme Vigée-Lebrun ne put le terminer en temps utile. La place resta vide. «Voilà le déficit» dit un facétieux. C'est de là que résulta le nom de Mme Déficit. (Lescure. Correspondance secrète, II, p. 168.)

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