II
écrivait Mm<= Elisabeth à son ami Bombe (i), six jours après ta mort de sa nièce. La reine y viendra souper. Cela me fait un très grand plaisir, car elle est fort bien pour moi en ce moment. Nous devons aller ensemble à Saint- Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle Montreuil mon petit Trianon. J'ai été au sien, sans aucune suite, ces jours derniers, avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y ait montrée. Elle y avait fait préparer une de ces surprises dans quoi elle excelle. Mais ce que nous y avons fait le plus, c'est de pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce (2). » Quelques mois plus tard, comme Marie- Antoinette exprimait ses regrets de la mort de la petite Sophie, quelqu'un objecta que c'était une enfant bien jeune pour laisser tant de souvenir. « Elle aurait été pour moi une amie », fit doucement la reine. Maintenant qu'elle savait le chemin des larmes, elle allait voir agoniser le Dauphin pendant plus d'une année. « Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, mon cher frère, écrivait-elle à Joseph II le 20 janvier 1788, quoiqu'il ait toujours été faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise qu'il éprouve. Sa taille s'est dérangée et pour une hanche qui est plus haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont en peu déplacées ou en saillie. Depuis quelque temps, il a tous les jours la fièvre, et il est fort maigri et affaibli. Il est certain que le travail de ses dents est la principale de ses souffrances. Depuis quelques jours, elles ont beaucoup avancé. Il en a une même entièrement percée, ce qui donne un peu d'espérance. On en donne aussi pour le rétablissement de sa taille à mesure que les forces reviennent. Le roi a été très faible et maladif dans son enfance; l'air de Meudon lui a été très salutaire ; nous y allons établir mon fils ; pour le cadet, il a exactement en force et en santé tout ce que l'aîné n'a pas asser. C'est un vrai enfant de paysan, grand,
(1) Mme de Bombelles que, par abréviation amicale, Mm<î Elisabeth appelait Bombe.
(2) Dufresne de Beaucourt. Etudes sur 3/,ue Elisabeth, p. 61.
frais et gros. Il a cependant dans ce moment-ci un gros rhume avec de la fièvre. Je crains que ce ne soit la rougeole ou la coqueluche. Mais il est si fort, et en même temps si gai, quoique souffrant, que cela n'est pas inquiétant (i) .»
(1) De Beaucourt et de la Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, II, p. 112.
Les Favorites.
n septembre 1770, Louis XV donnait comme dame d'atours à Marie-Antoinette, ta duchesse de Cossé, fille du duc de Nivernais, et bellefille du nraréchal de Brissac. C'était une jeune femme qui avait la meilleure réputation, de l'élévation dans le caractère, de la gaîté, de l'agrément, à qui Mercy ne reprochait que de parler trop et trop légèrement (1). Mais, dès décembre 1774, la duchesse de Cossé songeait à se retirer. Sa santé délicate, et le genre de vie auquel elle était habituée, lui rendaient le service de la Cour trop pénible. « Ce serait, disait Mercy, une vraie perte pour la reine, et je cherche par tous les moyens possibles à en éloigner le moment. La comtesse de Noailles, par suite de son peu d'esprit et d'aptitude, remplit médiocrement sa place. Et, hors de la duchesse de Cossé, je ne pourrais citer personne des alentours du service de la reine, que l'on puisse regarder comme ayant des qualités distinguées (2). » Mais, au mois de juin de l'année suivante, la retraite de M'"» de Cossé devenait définitive. « Je le craignais depuis longtemps, écrivait Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, mais je n'ai pu le refuser au triste état de son enfant dont cette pauvre mère sèche sur pied. Il n'a que quatre ans ; elle l'a nourri elle-même. Depuis six mois, il a été inoculé, et, après cette malheureuse inoculation, il est devenu boi-
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 97.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 275.
teux. Les remèdes sans nombre qu'on lui a faits ont un peu remédié à sa boiterie, mais il maigrit et dépérit sensiblement (i). » Deux mois et demi plus tard, il était mort (2). Mme de Chimay devenait alors dame d'atours. « C'était, affirmait Mercy, sous un extérieur très doux et très séduisant, un caractère assez suspect de fausseté et de penchant à l'intrigue » et il avait mis la reine en défiance à cet égard (3). Mais ce sage mentor ne pouvait écarter de la souveraine une princesse, dont il accueillait cependant l'entrée dans la maison royale avec autant de méfiance que de regrets.
Mariée en 1767 au fils du duc de Penthièvre, qui portait le titre de prince de Lamballe, Marie-Thérèse- Louise de Savoie-Carignan était toute jeune encore en 1775. Elle avait été fort malheureuse en ménage. Cinq mois après son mariage, le prince de Lamballe entretenait M1Ic La Chassaigne, de la Comédie, dont il avait un enfant (4). Au mois de septembre, il donnait les diamants de sa femme à une autre de ses maîtresses, M1Iu Laforêt qui, épouvantée des responsabilités encourues par elle, allait se jeter aux pieds du duc de Penthièvre (5). Trois mois plus tard, par les soins du duc de Chartres, le futur Philippe-Egalité, qui en avait fait un compagnon de ses débauches, il recevait un coup de pied de Vénus et s'allait cacher dans un garni (6). Nouvelle fugue au mois d'avril pour aller rejoindre M1Ie Lacour, fort ennuyée de ta visite d'un prince aussi endommagé (7). Le duc de Penthièvre le faisait alors porter à Luciennes, où il mourut au début de mai 1768 (8). Mme de Lamballe était à peine veuve que Mme Adélaïde, l'aînée et
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 343.
(2) Lettres d'Horace Wulpoole, p. 307.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 391.
(4) Mémoires secrets, 28 juin 1767.
(5) Mémoires secrets, 4 novembre 1767.
(6) Mémoires secrets, 13 février 1768.
(7) Mémoires secrets, 7 avril 1768.
(8) Mémoires secrets, 6 mai 1768.
LES FAVORITES 123
la plus intelligente des filles de Louis XV, désireuse de remettre un peu d'ordre à la Cour de son père, formait un parti pour faire épouser à ce souverain, mûr mais trop volage, ta jolie princesse quêtait Mn,e de Lamballe. « Quoique sa taille n'eût aucune élégance, qu'elle eût des mains affreuses, qui par leur grosseur contrastaient singulièrement avec la délicatesse de son visage, » comme l'a soigneusement noté Mm8 de Genlis, son ennemie (i), la princesse de Lamballe eût été un vrai morceau de roi. Mais Louis XV était engagé dans des liaisons et des plaisirs dont il ne pouvait rompre le joug, et le projet de Mme Adélaïde n'eut pas de suite.
Durant l'hiver de 1 770-1 771, la Dauphine se prit pour la belle-fille du duc de Penthièvre d'une affection toute particulière. « Cette jeune princesse douce et aimable, jouissant ici des prérogatives des princesses du sang, écrivait Mercy à Marie-Thérèse, se trouve très à portée de faire la cour à Mme la Dauphine et de cultiver les bontés de Son Altesse royale (2). » Marie-Antoinette la voyait souvent dans ses cabinets. « Ce choix est excellent, disait une autre fois Mercy, parce que Mme de Lamballe, quoique Piémontaise, n'est nullement liée avec Madame et avec Mme d'Artois (3). » Cependant, en juillet 1774, Mercy recevait les plaintes de la comtesse de Noailles, qui se préoccupait du bruit d'après lequel la princesse de Lamballe serait créée surintendante de ta maison de la reine. Peut-être n'était-il plus aussi abusé sur les qualités de la princesse. Sans doute son visage était ravissant, depuis la mode d'établir les cheveux de manière à cacher le front, mais il sentait qu'elle était absolument dépourvue d'esprit. « Elle était hors d'état de donner un conseil utile... Sa vivacité, sa gatté et son air enfantin cachaient agréablement sa nullité... Lorsqu'on discutait sérieusement, elle ne parlait
(1) Mme de Genlis. Mémoires, II, p. 284.
(2) Correspondance secrète de Mercy, I, p. 140.
(3) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 161.
jamais et feignait de tomber en. distraction et tout à coup, paraissant sortir de sa rêverie, elle répétait mot à mot, comme d'elle-même, ce que venait de dire la personne dont elle adoptait l'opinion. Elle faisait ce petit manège avec beaucoup d'adresse (i). » D'autre part, l'arrivée en France du jeune prince de Carignan, frère de la princesse de Lamballe, à qui la reine avait fait accorder une pension de 3oooo livres et un régiment d'infanterie nationale tenu sur le pied étranger (2), avait donné à réfléchir à Mercy. Puis, le bruit courait que la princesse de Lamballe devenait sujette à des maux de nerfs qui lui occasionnaient souvent des faiblesses et des convulsions. « Si cet état ne change point, écrivait Mercy à Marie-Thérèse le 20 avril 1775, il pourrait devenir un obstacle de plus à ce que cette princesse obtienne la charge de surintendante, et je vois que la reine reste dans son indécision à cet égard (3). » La véritable cause de l'indécision de la reine, c'était la nécessité d'évincer d'abord la comtesse de Noailles qui, devenue maintenant maréchale de Mouchy, était un personnage beaucoup trop important pour se laisser infliger la direction d'une surintendante. La maréchale de Mouchy se décida à démissionner pendant l'été de 1775. Le 16 septembre, la princesse de Lamballe était surintendante; le 18, elle prêtait serment en cette qualité, et le 20 octobre, il lui était alloué 5oooo livres de traitement (4). La princesse jouissait d'une réputation intacte et les poètes, qui célébraient sa beauté, la disaient aussi la vertu même :
Lorsque Vénus donna le jour aux Grâces Elle leur dit : « Enchantez les mortels ; Les Jeux, les Ris marcheront sur vos traces Et tous lès coeurs deviendront vos autels.
(1) Mme de Genlis. Mémoires, II, 284.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 281.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 320.
(4) Bertin. Mme de Lamballe, p. 67.
Vous, Aglaé, vous aurez pour leur plaire Un joli front avec de grands yeux bleus. Sur votre taille éle'gante et légère A flots dorés joueront vos longs cheveux.
Bouche mignonne et lèvre purpurine, Perles autour, teint de rose et de lys, Seront le lot de la tendre Euphrosine Dont le cœur seul connaîtra tout le prix.
Un esprit fin, le sel de la saillie, Une voix tendre, une aimable gaîté, Le goût des arts embelliront Thalie, Car le talent ajoute à la beauté. »
Jaloux de voir la brillante fortune Du beau trio, que fit alors l'Amour ?
Il rassembla les trois Grâces en une, Belle Lamballe, et vous vîtes le jour.
Il n'est qu'un point où vous et vos modèles, Douce beauté, ne vous ressemblez pas.
La Volupté marche toujours près d'elles, C'est la Vertu qui conduit tous vos pas (i).
« J'espère, écrivait Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, le i5 septembre, que ce que ma chère maman apprendra de Mme de Lamballe lui persuadera qu'il n'y a certainement rien à craindre de sa liaison avec mes belles-sœurs. Elle a toujours eu bonne réputation et n'a pas du tout le caractère italien. Elle est établie ici pour sa vie, ainsi que son frère. Je crois qu'ils sentent bien l'un et l'autre que la France est à présent leur véritable patrie (2).» Les changements, qui venaient de !se produire à la Cour, n'allaient satisfaire personne. Madame de Chimay, ci-devant cinquième dame pour accompagner, allait trouver fort mauvais que la charge de la maréchale de Mouchy ne lui parvînt pas tout entière. La marquise de Mailly, à qui allait échoir le poste de dame d'atours qu'avait eu la
WWVWW^WWWMW^W
(1) Maxime de Lescure. La Princesse de Lamballe, p. 198.
(2) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 375.
LES FAVORITES I 2J
duchesse de Cossé, ne pouvait être satisfaite si elle n'avait point le tabouret et exigeait que son mari fût aussi duc. Enfin, le duc de Penthièvre voyait pour sa belle-fille une dérogation dans la charge de surintendante telle qu'on la proposait et ne voulait donner son consentement que si les attributions de la charge étaient les mêmes que celles qu'avaient Mlle de Bourbon, surintendante de Marie Leczinska. Il exigeait aussi un traitement de i5oooo livres. Marie- Antoinette l'obtint de M. de Maurepas qui tenait à faire sa cour. Mais alors, M mes de Chimay et de Mailly réclamèrent contre l'atteinte portée à leurs prérogatives par l'augmentation des pouvoirs de la surintendante. Marie-Antoinette dut parler ferme pour que tout rentra dans l'ordre (i).
Ces marchandages n'étaient pas pour lui plaire, et, si tendrement attachée qu'elle fût à la surintendante, elle lui en voulut un peu des efforts qu'elle avait dû faire pour l'imposer. Vers ce même temps, d'ailleurs, dans une fête à la Cour, elle avait remarqué une jeune femme qu'elle ne connaissait pas, car elle ne fréquentait point les fêtes et les bals des appartements. C'était M'»e de Polignac, née de Polastron, qu'on appelait la comtesse Jutes, pour la distinguer de sa belle-sœur, ta comtesse Diane. Ce jour-là, Mme de Polignac s'était laissé emmener par son beaupère à un des bals d'été de la reine. Il faisait une chaleur étouffante et, pénétrant dans un des cabinets, encombré d'hommes qui ne dansaient pas, la reine les invita brusquement à sortir ; mais alors, les dames qui se trouvaient là se jugèrent froissées par le ton de la reine et cessèrent de danser. La reine s'aperçut aussitôt de cette bouderie, et comme elle demandait pourquoi on ne dansait pas, une jeune femme, ayant cet air de candeur et de sensibilité touchante qu'elle prêtait dans ses rêves à une amie de cœur, s'approcha d'elle et lui dit : «Madame, Votre Majesté, en faisant à ces dames l'honneur de les admettre à ces bals,
•"^v^ww^v^wwvwrt
(1) Correspondance secrète de Merci/, II, Lettre du 19 octobre 1775.
n'a sûrement pas eu l'intention de leur donner la mortification, comme elle vient de le faire, d'en chasser leurs maris et leurs frères dont la plupart sont des danseurs. — Non, madame, je n'ai pas dit cela pour eux, mais pour beaucoup de personnes qui ne dansent pas. » Et la reine se hâta de rappeler ceux qu'elle avait si vivement expulsés quelques minutes avant. Les cabinets se remplirent de nouveau et Ton se remit à danser. Alors la reine alla à Mme de Poltgnac, et lui prenant les mains : « Je n'oublierai jamais, lui dit-elle, que vous m'avez donné une marque d'estime et d'attachement en me faisant apercevoir d'une action qu'on aurait pu interpréter contrairement à mon intention... Je désire votre amitié, faites-moi le plaisir de venir demain déjeuner avec moi (i). » Ce bal avait lieu vers le. mois de juin 1775. Avant de nommer Mm" de Mailly dame d'atours, s'il en faut croire Moreau, ta reine offrit ce poste à Mme de Polignac (2). « Je ne puis vivre à la Cour, répliqua la jeune femme, j'habite la campagne, car notre fortune ne nous permettrait pas de soutenir toute l'année le train qu'exigent Paris et Versailles ». La reine n'insista pas, mais bientôt elle l'invita, à souper dans les petits cabinets, et ce soir-là elle lui dit : « Je vous tiens, j'ai une grâce à vous demander et je veux que vous ne me la refusiez pas. — Cela me serait difficile, répondit la comtesse. — C'est que vous me permettiez de vous écrire. » Sur le geste d'étonnement que laissa échapper la favorite, la reine reprit : « Je vous entends. Eh bien, je consens même que vous ne me répondiez pas (3) ». Mme de Polignac n'avait eu garde de rien demander pour elle, et jusque là, elle ne profitait de sa faveur que pour obliger les autres. Fille devait se rattraper par la suite.
« Gabrielle-Yolande-Martine de Polastron, a écrit sa
(1) Paroy. Mémoires, p. 277.
(2) Moreau. Mes Souvenirs, p. 201, d'après son journal du 7 juillet 1775.
(3) Moreau. Mes Souvenirs, p. 201.
LES FAVORITES
belle-sœur, Diane de Polignac, rassemblait en. elle ce qui se trouve rarement réuni, la grâce et la beauté. Des yeux bleus remplis d'expression, un front élevé, un nez un peu en l'air sans être retroussé, une bouche charmante, de jolies dents petites, blanches et parfaitement rangées, formaient son agréable visage. Son regard avait quelque chose de céleste ; son sourire était rempli de grâce ; la douceur et ta modestie étaient répandues sur ses traits. De très beaux cheveux bruns ornaient cette figure à ta fois belle et jolie.
Des épaules abattues, un cou bien détaché, lui donnaient une grâce extrême et la faisaient paraître plus grande qu'elle
n'était (i) ». Chez la comtesse de Polignac, la première vue séduisait toujours. « J'étais jeune alors, raconte Tilly, elle venait de se lever dans un négligé blanc comme la neige. Elle avait une rose dans les cheveux et se trou-
Gabrielle-Yolande de Polaslron, duchesse de Polignac.
Portrait de Mme Vigée-Lebrun, tiré de la galerie
de M. le duc de Polignac (De Reiset: Livre-journal de M™« Etoffe. Didot, édit.)
(1) Comtesse Diane de Polignac. Mémoires de la Duchesse de Polignac, p. 13.
l3o LES JOURS DE TRIANON
vait devant une glace qui, en réfléchissant ses traits, en doublait pour ainsi dire le charme. Ce qui me frappa te plus, c'était l'idée que je voyais devant moi une princesse qui se préparait à jouer le rôle d'une bergère sur un théâtre d'amateur et cela dans la plus grande perfection. En même temps, je me disais en moi-même : « Si elle boitait un peu, elle aurait beaucoup de ressemblance avec la duchesse de La Vallière bien que n'ayant pas, quoique plus belle, un air aussi tendre ni aussi languissant. » Il est assez singulier que la première et vive impression que fit sur moi la comtesse de Potignac n'ait eu aucune durée. Je l'ai vue dans la suite plusieurs fois sans être touché de sa beauté. Mais je le fus toujours de son maintien enchanteur. Sa démarche portait l'empreinte d'un abandon séduisant qui la distinguait d'une manière particulière des autres femmes de la Cour, qui n'avaient que le remuant de l'orgueil et de la vanité (i) ». Mme de Polignac vivait alors dans une médiocrité qui confinait à la gêne, privée presque continuellement des choses les plus nécessaires à la vie. Le nom de Polignac, illustré par le cardinal, ne correspondait pas, en effet, à une fortune qui permît d'en supporter l'éclat. La comtesse, cependant, se laissait aller, au début, uniquement à l'affection tendre que lui inspirait Marie-Antoinette. C'était la sympathie très vive de deux femmes jeunes, s'aimant comme des particulières. — « Quand je suis avec elle, disait Marie-Antoinette, je ne suis plus reine, je suis moi-même (2). » Mais il y avait derrière Mme de Polignac toute une tribu de gens qui s'intéressaient à sa fortune et se considéraient comme engagés à conduire sa barque au port. « La reine, dit Besenval, m'honorait de ses bontés et de sa confiance, longtemps avant qu'elle connût M111C de Polignac. Je m'aperçus bien vite du goût que cette princesse prenait pour elle, et loin de le combattre, je cherchai au con-
(1) Tilly. Mémoires, I, p. 138.
(2) Baronne d'Oberkirch. Mémoires, I, p. 30l.
LES FAVORITES l3l
traire à l'augmenter, sentant du reste tous les avantages qu'elle retirerait en acquérant une telle amie (i). » C'était une femme sans présomption. On lui entendait souvent répondre : « Ce que vous me dites là est au-dessus de ma portée ». « Sa conversation, dit un contemporain, n'était point remarquable par des saillies, mais elle était raisonnable et enjouée (2). » Mercy cependant, dès septembre 1775, avait fait une enquête approfondie sur la favorite et il attendait, disait-il, le moment d'en faire usage, pour démontrer à la reine que la comtesse de Polignac n'avait ni l'esprit, ni le jugement, ni même le caractère nécessaires pour jouir de la confiance d'une grande princesse (3).
La liaison de M.me de Polignac avec M. de Vaudreuil. n'était, dès cette époque, un secret pour personne. Il est vrai qu'à la Cour on n'y regardait pas de si près. Il y avait parmi les femmes qui occupaient les grands charges, celles que leurs fonctions rapprochaient tous les jours du roi et de la reine, des femmes dont la situation n'était pas exempte de tout reproche. Par exemple, la comtesse de Tavannes, dame du Palais, qui avait été surprise par son mari, en conversation criminelle avec M. de Montmorency (4), ou la princesse de Guéménée, fille du maréchal de Soubise, qui vivait séparée de son mari et dont la liaison avec le duc de Coigny était connue et admise. Mercy voyait d'un mauvais œil l'affection que la reine prenait pour cette dernière qui venait de succéder à sa tante dans la charge de gouvernante des Enfants de France. « Elle rassemble chez elle une société bruyante et beaucoup de jeunesse, écrivait-il le 19 octobre 1879. La reine se propose d'aller souvent passer des heures de soirée chez cette princesse. Comme je me trouve assez lié avec elle, je pourrai suivre de près cette nouvelle habitude (5). » Là, la
(1) Bésenvul. Mémoires, p. 127,
(2) Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits, p. 122.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 396. 4) ïilly. Mémoires, p, 245.
(5j Correspondance secrète de Mercy, III, p. 390.
l32 LES JOURS DE TRIANON
reine prenait le goût du jeu. Le pharaon la faisait veiller jusqu'à quatre heures du matin et le roi s'abstenait de lui témoigner son mécontentement, parce qu'il était heureux de savoir qu'elle s'amusait (i).
La guerre ne tarda pas à éclater entre les deux favorites, Mme de Lamhalle et Mmede Polignac. « Très jalouses l'une de l'autre, écrivait Mercy le i5 novembre, elles ont hasardé vis-à-vis de la reine de petites plaintes respectueuses et qui sont présentées sous l'aspect de la sensibilité ta plus tendre (2). » Comment résister à la beauté de celle à qui Florian dédiait en ces termes ses Nouvelles :
Princesse, pardonnez en lisant cet ouvrage Si vous y retrouvez, crayonnés par ma main, Les traits charmants de votre image, J'ai voulu de mon livre assurer le destin. Pour embellir mes héroïnes, A l'une j'ai donné votre aimable candeur, A l'autre ce regard, ce sourire enchanteur, Ces grâces à la fois, et naïves et fines. Ainsi, partageant vos attraits, Entre ma Célestine, Elvire et Félicie, Il a suffi d'un de vos traits Pour que chacune fût jolie.
D'autre part, s'il en faut croire le duc de Lévis, Mme de Polignac avait la plus céleste figure que l'on pût voir. « Son regard, son sourire, tous ses traits étaient angéliques. Je ne dis point qu'elle ressemblât à ces anges que les Anglais représentent avec des cheveux blonds et des yeux d'un bleu clair, beautés un peu fades, comme presque toutes celles de leur pays. Elle avait une de ces têtes où Raphaël savait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie (3). » Les deux rivales avaient aussi d'autres avocats que leur beauté. « La princesse de Lamballe était soutenue par le comte d'Artois et le duc de Chartres, par tout ce qui fréquentait le Palais Royal, et cette société était connue
(1) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 420.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 397.
(3) Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits, p. 132.
LES FAVORITES l33
pour la plus intrigante de Paris. « La comtesse de Polignac, écrivait Mercy, a pour partisan le baron de Besenval, plusieurs jeunes gens de la cour, une tante d'assez mauvaise réputation (Mmo d'Andlau) et des entours également dangereux (i). » Elle était, en outre, étroitement liée avec Mmc de Guéménée. D'ailleurs, ne se sentant pas assez forte, elle avait fait appel aux conseils du comte de Maurepas. Mais celui-ci l'entraîna à une maladresse. Elle se hasarda à insinuer à la reine qu'il serait de son intérêt de déterminer le roi à le nommer premier ministre (2). ("était découvrir trop tôt son jeu.
Mme de Lamballe, elle aussi, s'était compromise par son obstination à ne point donner de bals à la famille royale et à la reine. Le duc de Penthièvre, comme tous les princes issus des Légitimés, se plongeait dans l'étude de l'étiquette, et sa belle-fille, imbue de ses principes, était à tout instant préoccupée de ne pas déroger. « La surintendante, notait Mercy, par son attachement au cérémonial, a perdu des occasions précieuses de plaire à la reine et de l'amuser. D'autres ont su en profiter et si la princesse de Lamballe ne calcule pas plus juste dans la suite, il pourrait bien se faire que la faveur dont elle a joui, et qui semble un peu diminuée, s'évanouisse à la longue (3). » Toute l'année 1776 s'écouta à la fois dans cette lutte entre les deux favorites et dans les ennuis que causaient à la reine les maladresses de la surintendante. « En multipliant ses prétentions et en voulant les soutenir avec hauteur, écrivait Mercy le 16 mai, la princesse de Lamballe met en combustion une partie de la maison de la reine qui réclame contre le despotisme de la surintendante. Il existe continuellement des disputes avec la dame d'honneur et la dame d'atours. Sans cesse la reine est dans te cas de devoir décider et d'écouter des plaintes. Sa Majesté en est excédée. Son service se fait mal et tout le
(t) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 397, <'2) Correspondance secrète de Mercy , II, p. 437. (3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 327.
monde est mécontent. La princesse de Lamballe, qui a presque toujours tort, perd insensiblement dans l'esprit de la reine, et je vois approcher le moment où Sa Majesté aura des regrets et de l'embarras d'avoir rétabli dans sa maison une place très inutile. Au reste le déchet de faveur de la surintendante, ne tombe point au profit des autres dames du service ; la reine n'a de confiance en aucune d'elles et c'est ce qui leur rend d'autant plus sensibles les préférences qu'obtiennent tes externes et particulièrement la comtesse de Polignac (i). » Quand, au milieu de l'été, la comtesse alla passer quelque temps à la campagne, son absence ne porta nulle atteinte à la préférence que lui témoignait la reine, Marie-Antoinette lui écrivit souvent. « D'après ce que la reine me dit elle-même du contenu de ces lettres, remarquait Mercy, je vois bien qu'elles contiennent des nouvelles de ce qui se passe à la Cour, et que ces nouvelles sont souvent données avec une franchise dont il pourrait résulter les plus grands abus [i). » Mme de Lamballe aussi avait été à Plombières. Elle y fut atteinte de la rougeole. A cette nouvelle, la reine fut dans la plus vive douleur, croyant qu'on lui cachait le danger de son amie (3). « J'eus lieu de voir ce sentiment beaucoup plus marqué que je ne l'aurais imaginé, écrivait Mercy. Cela ne me fait pas néanmoins changer d'opinion sur la décadence du crédit de la princesse de Lamballe, et quoiqu'elle eût de grands inconvénients, j'en suis presque à désirer que sa faveur reprît un peu plus de consistance, aux dépens de celle de la comtesse de Polignac, qui est plus dangereuse par sa tournure et ses vues (4). » L'envahissement de la tribu des Polignac n'était pourtant qu'à son aurore. En
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 444.
(2) Correspondance secrète de Merci/, II, p. 456.
(3) Lauzun. Mémoires, p. 173.
(4) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 466. — Lauzun, voyant le désespoir de la reine, lui offrit d'aller à Plombières avant de se rendre à son régiment et de lui donner les nouvelles les plus exactes. 11 emporta d'elle un gros paquet de lettres pour Mme de Lamballe. (Mémoires, p. 173.)
LES FAVORITES I 35
septembre, Marie-Antoinette annonçait à sa mère qu'elle avait pris pour survivancier de M. de Tessé, son écuyer, le comte de Polignac. « Il est, ajoutait-il, mari d'une femme que j'aime infiniment. J'ai voulu prévenir les demandes des Noailles qui sont une tribu trop puissante ici (i). » Mercy fut consterné. « Dans l'origine, expliqua-t-il à Marie-Thérèse, j'ai regardé comme dangereux à bien des égards le goût de la reine pour la comtesse de Polignac. Cette dernière a peu d'esprit, elle est dirigée par sa tante, une comtesse d'Andlau, perdue de réputation. C'est sans doute dans cette source que la nièce a puisé des travers asse; grands, entre autres celui de vouloir se mettre audessus de ce que les esprits faibles et corrompus appellent les préjugés. On a vu la jeune personne en question afficher un amant, ou pour le moins en soutenir l'apparence, sans égard pour les remarques du public. Sa conduite en matière de dogme n'est pas moins équivoque et le premier médecin Lassonne, qui la connaît, dit un jour à l'abbé de Vermond (2) qu'il craignait que la liaison dont il s'agit ne portât atteinte à la piété de la reine (3). » La nomination du comte de Polignac à la survivance du premier écuyer inquiétait encore Mercy à d'autres points de vue. Comment éviterait-on de donner des appointements à un homme d'une fortune plus que médiocre ? « Et, ajoutait-il, quand le survivancier n'aurait point d'appointements, il n'en coûterait pas moins de 60 à 80000 livres par année à raison des chevaux, des voitures, des valets de pied, vêtus et payés aux frais du roi, indépendamment des logements
(1) De Beuucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I. p. 130. D'après Moreau (Mes Souvenirs, II, p. 259), « durant toute la maladie de la reine (fièvre-tierce de 1776), la comtesse Jules ne quitta point son chevet et fit son mari écuyer de Sa Majesté en survivance de M. de Tessé ».
(2) L'abbé de Vermond venait de donner sa démission à cause d'une intervention de Mme de Polignac. Marie-Thérèse le fit renoncer à ses projets de retraite «Je ne crois pas, disait-elle, que Vermond ait beaucoup d'influence sur l'esprit de Marie-Antoinette. »
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. W0.
l36 LES JOURS DE TRIANON
à Paris, Versailles, Compiègne et Fontainebleau. M. de Polignac a vingt-huit ans, peu d'esprit et nul titre que celui de colonel qu'on obtient ici à vingt-cinq ans... La feue reine n'avait que cent cinquante chevaux. Lorsque M. de Polignac aura acheté ceux qu'il doit avoir comme survivancier, l'écurie de la reine sera de trois cents chevaux (i). » Un an plus tard, la faveur de la comtesse de Polignac n'avait fait que s'accroître. « La reine, écrivait Mercy à Marie-Thérèse, ne peut plus se passer de ta société de cette jeune femme. Elle est dépositaire de toutes ses pensées (2). »
Il y avait pis, l'alliance formée par le clan Guéménée- Polignac était près de triompher. « Toute cette société était composée de jeunes gens. On y parlait avec beaucoup de liberté de ce qui se passait à la Cour. L'occasion prêtait à jeter des ridicules sur ceux auxquels on voulait nuire, à leur tendre des pièges, enfin à employer tous les petits manèges de l'intrigue, tout cela sous l'appât de la gaîté (3). » De la sorte, on avait réussi à ébranler le comte d'Artois qui n'était plus si chaud partisan de la surintendante et comme cette dernière, sous prétexte d'arrangements à faire à son logement, se proposait de ne point tenir maison de l'hiver, on lui avait fait signifier par la reine, qu'elle eût à donner à souper, pour le moins les jours où il y aurait bal (4). On exploitait, d'autre part, contre M me de Lamballe les malaises en quelque sorte périodiques qu'elle éprouvait. Les uns en parlaient avec dérision comme des maux d'une petite maîtresse grimacière. D'autres prétendaient y voir de véritables crises de haut mal ou de l'épilepsie. On essayait de démontrer à Marie-Antoinette que la retraite de la surintendante s'imposait et que ce serait le seul remède à une santé atteinte dans les sources mêmes de la vie. On
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 490.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 114.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 520.
(4) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 537.
a: c ar -5
l38 LES JOURS DE TRIANON
représentait Mme de Lamballe à Marie-Antoinette comme une malade, au voisinage compromettant à la fois pour sa santé et pour sa réputation. La reine repoussait ces insinuations malveillantes. Cependant, elle éprouvait souvent des petits embarras de maintenir une apparence d'harmonie entre la princesse de Lamballe et la comtesse de Polignac. A mesure que la faveur de cette dernière augmentait, la surintendante devenait un vrai objet de dégoût et d'ennui pour la reine. Une querelle qui éclata entre la surintendante et la première dame d'honneur, au début de 1779, mit le feu aux poudres (1).
A partir de ce moment, la reine parut se désintéresser de la princesse de Lamballe, tandis que tout le monde notait de nombreux signes manifestes de l'affection qu'elle portait à la comtesse de Polignac. Celle-ci avait eu la rougeole et l'avait transmise à la reine qui n'avait pas voulu consentir à se priver de la visiter. « Mme Jutes, notaient les Mémoires secrets le 27 avril, a écrit ces jours-ci à la reine de Clayes, où elle passait sa convalescence, qu'elle aurait l'honneur d'aller lui faire sa cour à Marly, lundi, le lendemain de son arrivée. Sa Majesté lui a répondu : « Sans doute la plus empressée de nous embrasser, c'est moi, puisque j'irai dès dimanche dîner avec vous à Paris. » En effet, dimanche à une heure, la reine s'est rendue, rue de Bourbon, chez sa favorite et y a dîné en tête à tête avec elle et est restée enfermée jusqu'à cinq heures qu'elle est repartie. Mme la princesse de Chimay, dame d'honneur de Sa Majesté, qui l'avait accompagnée, n'a même pas assisté à l'entrevue et après avoir pris ses ordres pour le départ a dû se retirer. » Quelques mois plus tard, Mercy notait que la reine était très affectée du mauvais état de santé de sa favorite. « La dite comtesse ne pouvant se rendre à Versailles, ajoutait-il, la reine vient la voir une fois la semaine, mais Sa Majesté réduit son voyage à ce
(1) De Lescure. Correspondance secrète, I, p. 155.
LES FAVORITES I 3q
seul objet, et elle ne va à cette occasion à aucun spectacle (i). » Quanta la princesse de Lamballe, qui avait passé près de trois mois aux eaux, sans trouver un soulagement à ses crises mystérieuses, « elle a dû, écrivait Mercy, s'apercevoir plus que jamais de la perte totale de sa faveur auprès de la reine. Cette surintendante est devenue pour Sa Majesté un objet d'ennui et d'embarras au point que cela tourne en déplaisance. Il en résulte, de la part de la princesse de Lamballe, des plaintes à ses confidents et confidentes qui les font transpirer dans le public. Mais il prend si peu d'intérêt à la surintendante que personne ne s'en occupe ni ne se permet des réflexions sur le changement de la reine envers son ancienne favorite (2) ».
Le roi, lui-même, s'abstenait de paraître chez la princesse de Lamballe. Peut-être trouvait-il que le monde qu'elle recevait était trop bruyant. Par contre, il allait chez la comtesse de Polignac, chez qui se réunissait une société d'élite (3). Ces visites royales n'avaient par tardé à amener pour les Polignac une véritable pluie d'or. D'abord, il avait fallu constituer une dot à Gabrielle, la fille aînée que l'on voulait marier à un âge où les autres jeunes filles jouent encore à la poupée. Et les faveurs royales s'étaient étendues jusque sur te comte de Vaudreuil. A cette nouvelle, Marie-Thérèse jugea utile de demander des explications à sa fille. « Vous ne m'avez rien répondu sur les grandes générosités que je vous ai marqué que tous les papiers donnaient que le roi avait donné à la comtesse Jules de Polignac en dot pour sa fille, 800000 livres, outre cela une terre de 2 millions et à part ses dettes payées. Il y a même une anecdote, à laquelle je ne saurais ajouter foi, qu'un certain comte de Vaudreuil que Von prétend trop intimement lié avec cette comtesse, a obtenu par son moyen 3oooo livres de pension, et un
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 379.
(2) Correspondance secrète de Mercy. III, p. 360.
(3) Correspondance secrète de Mercy. Lettre du 18 mars 1780.
domaine du comte d'Artois et cela par votre intervention. Je dois vous avertir que cela fait une très grande sensation et assez mauvaise dans le public et à l'étranger (1). » Marie- Antoinette répondit qu'elle n'avait pas besoin de solliciter le roi pour Mme de Polignac, car Louis XVI appréciait ses mérites (2).
La favorite était en train de s'installer à Passy où elle devait accoucher. La reine avait donné ordre qu'on vînt l'avertir dès les premières douleurs et tout avait été organisé pour que la Cour s'installât pendant neuf jours à La Muette, pour être à proximité de l'accouchée (3). « Je me vois obligé d'user de toutes les précautions possibles dans ce que j'ai à dire à la reine sur ce chapitre, écrivait Mercy le 17 mai, et il devient infiniment difficile de lui exposer les remarques utiles à son service, pour peu qu'elles contrastent avec l'extrême prédilection dont jouit la favorite (4). » Le lendemain de cette lettre, la comtesse de Polignac accouchait d'un garçon et la Cour s'établissait à La Muette (SK La reine allait chaque jour voir Mme de Polignac. On s'attendait chaque jour à ce que la comtesse eût le titre de duchesse avant d'être relevée de ses couches : « Je sais, écrivait Mercy, que la reine y pense. Et, dans le fond, c'est de toutes les grâces celle qui sera le moins à critiquer, attendu que la famille de Polignac est faite à tous les égards pour obtenir pareille décoration, mais il s'agit, de plus, de l'achat d'une terre de 12 à 1 400000 livres, et cet article, s'il est ajouté à tous les autres, ne peut manquer de faire une grande et fâcheuse sensation (6). » En octobre, immédiatement après le voyage de Trianon, le comte Jules de Polignac fut nommé duc héréditaire et sa femme
(1) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 415.
(2) Correspondance secrète de Mercy, 111, p. 118.
(3) Mémoires secrets, 11 mai 1780.
(4) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 431.
(5) Mémoires secrets, 29 mai 1780.
(G) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 431.
J Sepù* i*%m .
l fis QXA&-: Li**^& */
l CAmuxâi. J* L'FJarruéeï
t. ,/th— VS>«.' •
y.yjr-Fïmrms et JmH0* , JtUoêS **Afî*'-
Gravure à leau-iorte, anonyme.
(Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)
prit le tabouret à la Cour(i). Pendant son absence, la reine avait repris l'habitude de passer ses soirées chez la princesse de Guéménée. Elle s'y rendait presque tous les soirs et y jouait gros jeu (2). La princesse de Lamballe paraissait entièrement perdue dans ses bonnes grâces. « Des gens qui prennent sans doute beaucoup de part à sa disgrâce, notait la Correspondance secrète, ont charitablement répandu à ce moment où elle tient à un filrque son Altesse était enceinte. Pour détruire cette calomnie, la princesse se montre partout et va souvent à cheval (3). » La princesse de Lamballe n'était pas enceinte, mais s'il en faut croire les éclaircissements et les remarques publiées par son médecin Seiffert, veuve, et les préjugés lui interdisant de se remarier avec quelqu'un qui ne fût pas prince du sang, elle avait contracté une liaison, dont, disait-elle à ce confident, on ne saurait lui faire un grief (4). Le prince de Carignan, son frère, étant mort vers cette époque, la reine vint à Paris la voir et passer quelques moments avec elle. « Cette marque de bienveillance, écrivait Mercy, est la seule que la surintendante ait éprouvée depuis fort longtemps. Déchue de tout crédit, elle ne paraît que très rarement à la Cour et passe sa vie avec le duc de Penthièvre, son beau-père, qui habite, presque dans toutes les saisons de l'année, ses différentes maisons de campagne (5). » La duchesse de Polignac, au contraire, était comblée de menues faveurs par Marie-- Antoinette. En novembre 1780, la reine passait trois jours â La Muette pour être à portée de son amie. « Cette duchesse, note la Correspondance secrète, a donné pour
(1) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 475.
(2) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 46.
(3) Correspondance secrète, I, 388 à la date du 8 septembre 1780.
(4) Europàische Annale». 1805. Leltre de Kramer.
(5) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 475. A partir de 1782, Mme de Lamballe, qui venait d'acheter au duc de Luynes sa maison de Passy, se plut à reposer sous les frais ombrages de son parc. Sous la Kévolution, Hérault-Séchelles y abrita ses amours passagères avec la belle Morancy. C'est aujourd'hui la maison de santé du Dr Blanche.
LES FAVORITES I-p
spectacle à sa souveraine, un proverbe si gaillard, qu'aucune femme n'a osé y prendre un rôle. Les deux rôles de femmes y étaient remplis par le comte d'Artois et le duc de Polignac. Le peu de personnes qui ont assisté à ce spectacle, racontent qu'on y a ri aux larmes (1). » La même Correspondance secrète notait à la même date : « M. le comte d'Artois fait une cour très assidue à la duchesse de Guiches, qui, vous le savez, est fille de la favorite de la reine. Elle n'est pas encore nubile et son mari n'a pas encore habité avec elle. Les malins prétendent que ce n'est pas lui qui en aura les prémices et qu'elles seront réservées à Monseigneur. Convenez, monsieur, qu'il est bien extraordinaire, et quoi qu'on en dise à ta Cour, d'être cocu avant d'avoir couché avec sa femme (2). » Quand Mme de Potignac était à son château de Clayes, la reine continua ses visites et une nuit qu'à quatre heures du matin elle en revenait en voiture, une des roues de son carrosse cassa à Sèvres, et elle fut obligée de retourner à pied à Versailles (3). Tant de marques de faveur faisaient murmurer, non seulement l'entourage de Mesdames tantes, qui trouvaient, par principe, mauvais tout ce que faisait la reine, mais tous ceux qui à la Cour se trouvaient en quelque sorte lésés par les attentions de la reine pour sa favorite. On ne parlait plus guère de Mme de Lamballe. En février 1781, cependant, elle prit part à une grande tenue de Loge maçonnique et des chants, entonnés en cet honneur, lui consacraient ce couplet :
Amour, ne cherche plus ta mère
Aux champs de Gnide ou de Paphos.
Vénus abandonne Cythère
Pour présider à nos travaux.
Dans le temple de la Sagesse,
Elle vient moissonner des fleurs;
On est toujours grande maîtresse,
Quand on règne sur tous les cœurs.
1) De Lescure. Correspondance secrète, I, p. 335. - De Lescure. Correspondance secrète, I, p. 337. '3) De Lescure. Correspondance secrète, p. 334.
Quand elle tenait son salon que fréquentait l'abbé Delille, la prétendue nièce du poète, qui avait une voix assez belle, y chanta en maintes occasions et Marie- Joseph Ghénier disait plus tard à la chanoinesse de Chastenay que lorsqu'il avait écrit Charles IX à l'âge de vingt ans, c'était chez Mme de Lamballe qu'il avait fait ta lecture de sa pièce (i). Cependant, vers ce temps-là, les douleurs de la princesse devinrent plus vives. En dépit des remèdes de Tronchin, elle fut prise périodiquement d'une raideur qui ne cessait de croître, avec perte graduelle de connaissance, qui ne se dissipait qu'au bout de neuf heures, lui laissant les membres et le corps brisés. De nouveau, elle se retira à la campagne, et essaya infructueusement, jusqu'en 1785, d'y lutter avec te mal (2). Mme de Polignac, elle, s'occupait de multiplier la race des petits Polignac. Comme elle était de nouveau grosse au début du printemps de 1781, elle demanda à Mme de Bouf|lers de vouloir bien lui louer sa maison d'Auteuil, renommée pour ses jardins à t'anglaise, qu'on venait même de l'étranger voir par curiosité. Mme de Boufflers, qui n'était point disposée à déloger pour obliger la nouvelle duchesse, lui envoya les vers suivants pour s'excuser :
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs. Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs. L'empire en est pour vous l'inépuisable source, Ou si quelque chagrin en interrompt la course, Le courtisan, soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de votre souvenir. Moi je suis seule ici. Quelqu'ennui qui me presse, Je n'en vois dans mon sort aucun qui s'intéresse Et n'ai pour tout plaisir, Madame, que ces fleurs, Dont le parfum exquis vient charmer mes douleurs.
On ne pouvait écarter en termes plus gracieux des ouvertures fâcheuses. Quelqu'un à qui Mme de Polignac montra
(l)Mm<> de Chastenay. Mémoires, p. 457 et 308. Ce furent d'autre part M de Polignac et le baron de Breteuil qui patronnèrent le Mariage de Figaro. (Mémoires de Mm° Campan, p. 202.)
(2) Europdische Arinalen, 1805. Lettre de Kranier.
LES FAVORITES
ces vers les qualifia de mauvais, croyant qu'ils étaient de Mme de Boufflers et comme on rapportait à celle-ci quel jugement en avait été porté dans le cercle des Polignac : « J'en suis fâchée, dit-elle, pour le pauvre Racine. » Elle les avait, en effet, copiés dans Britannica s (i . La duchesse de Polignac dut se résignera faire ses couches dans la maison qu'elle avait louée à Passy, à M. Roy de Chaumont. « Elle se porte à faire plaisir, écrivait le chevalier de l'Isle au prince de Ligne le i? mars 1781, elle est plus jolie qu'un ange. On ne se lassait pas de la regarder hier soir (2 . » L'année suivante, sa bellesœur Diane n'avait pas plus de succès avec la comtesse La Princesse de Lamballe.
du Nord que Son Portrait de M"" Vigée-Lebrun, gravé par Vérité . , ., ( Bibliothèque Nationale. Estampes.)
salon n en avatt eu avec M">e de Bouf-
1lers. Diane de Polignac, dame d'honneur de Mme Elisabeth, reconduisait la comtesse du Nord qui venait de rendre visite à la princesse et louait son charmant visage et sa grâce. « Oui, elle a de la beauté, répliqua maladroitement Diane de Polignac, mais l'embonpoint gâte tout. »
(1) Mémoires secrets, 30 avril 1781.
(2) Barrière. Tableaux, p. 238.
La comtesse du Nord, heureusement grande, était très forte. Elle répliqua sèchement : « J'ai trouvé Mme Elisabeth on ne peut mieux (1). »
L'amitié que la reine portait à la duchesse de Polignac s'étendait jusqu'à sa fille. Quand la duchesse de Guiches accoucha à l'âge de quatorze ans et un mois, la reine vint à Passy dès le matin, et y revint l'après-diner pour y rester bien avant dans la nuit jusqu'à la délivrance. « Depuis ce temps, notaient les Mémoires secrets, il n'est pas de jour que la reine ne se donne la peine de venir voir l'accouchée (2). »
l'n événement qui allait obliger Mm^ de Guéménée à donner sa démission de la charge de gouvernante des enfants de France, allait porter à un point plus haut encore la fortune de Mme de Polignac. Le Dauphin avait un an, lorsque la banqueroute du prince de Guéménée nécessita la retraite de sa femme, bien qu'elle vécût séparée de son mari. « Destiné à devenir chef de la maison de Rohan, le prince de Guéménée, rappoi te Tilly, se faisait remarquer par une jolie figure. Très lié avec Lauzun, il s'était attaché à Mme de Dillon et ne vivait que pour elle (3). » L'hiver, il était à Paris, chez l'archevêque de Narbonne, oncle de Mme de Dillon et qui la logeait, et l'été, il exerçait l'équipage de chasse à l'anglaise de l'archevêque à Hautefontaine, terre de celui-ci. Le prince de Guéménée faisait une grande dépense. Mme de Guéménée en faisait tout autant de son côté, et, soit légèreté, soit indolence, soit confiance trop aveugle dans leur homme d'affaires, ils se trouvèrent tellement endettés que le déficit montait à trente-trois millions. « On jugea facilement qu'après un
(1) Baronne d'Oberkirch. Mémoires, I, p. 236.
(2) Mémoires secrets, 14 octobre 1782.
(3) Tilly. Mémoires, I, p. 147 en note. — Marie-Antoinette fut très affectionnée à Mme de Dillon qu'elle admit, en 1780 au nombre de ses dames d'honDeur surnuméraires. Elle mourut en 1782 de la poitrine. Gomme elle partait pour Naples, la reine, en lui accordant son congé, fut si émue qu'elle n'eut que le temps de baisser son chapeau pour dissimuler ses larmes. (Maugras. Le Duc de Lauzun, p. 291.)
LES FAVORITES 147
pareil éclat, dit Besenval, M. de Guéménée serait perdu, que Mm« de Guéménée ne pouvait garder sa charge de gouvernante des enfants de France et, d'une commune voix, le public nomma pour la remplacer la duchesse de Polignac, que plusieurs années avant, j'avais liée avec la reine (i). » Le public, dont parle Besenval, était évidemment la petite société choisie qui fréquentait à Paris et à Passy les salons de la favorite. Ce fut de là que partit l'idée que l'on voulait inculquer à la souveraine. Il fallait d'abord s'assurer le concours de Mme de Polignac. « Je lui parlai, raconte Besenval, des bruits qui couraient en lui demandant quelle était son opinion sur cet objet. Je la trouvai tellement effarouchée de la gêne et de l'assiduité qu'exigeait une charge pareille et tellement déterminée à la refuser si on la lui proposait, qu'inutilement tentài-je de la faire revenir sur sa façon de penser... Je ne la pressai pas davantage, pour cette fois... Deux ou trois jours se passèrent dans cette situation. Un soir que j'étais chez Mme de Polignac à Paris, Mme de Chalons, sa cousine, me prit à part et me dit : « Il est bien extraordinaire que tout le public cause de la retraite de Mme de Guéménée, qu'il nomme ma cousine pour ta remplacer et qu'on ne lui parle de rien. Il faudrait pourtant fondre la cloche. Vous qui ne dites que ce que vous voulez, vous devriez bien en parler à la reine, avec cette gaîté qui vous assure du succès. — Mais, lui répondisje, êtes-vous sûre que Mme de Polignac accepte? Je l'ai trouvée dans des dispositions bien indifférentes. — Ah, reprit-elle, comment voulez-vous qu'elle refuse? La chaîne l'épouvante, j'en conviens, mais, encore un coup, ce sont de ces offres qu'on ne refuse pas. — Soit, répliquai-je, je suis toujours prêt à tout pour mes amis et plus pour Mme de Polignac que pour tout autre. D'ici à quatre heures, j'aurai parlé (2). »
Le lendemain, Besenval alla souper à La Muette où était
(1) Besenval. Mémoires, p. 275.
(2) Besenval. Mémoires, p. 277.
la Cour et s'approchant de la reine, il lui demanda ce qu'il fallait penser des bruits qui remplissaient Paris. « La reine s'arrêta et me regardant comme quelqu'un à qui on présente une idée absolument neuve, elle resta quelques instants sans parler. « — Comment, Mme de Polignac? répondit-elle enfin. Je croyais que vous la connaissiez mieux. Elle ne voudrait pas de cette place. Ne m'a-t-elle pas refusé toutes celles que j'ai voulu lui donner auprès de moi. — Celle-ci est de confiance, repris-je, et bien différente des charges de Cour. Indépendamment de ce que Mme de Polignac a toutes les qualités nécessaires pour avoir la préférence, je crois que Sa Majesté dégraderait son sentiment aux yeux du public si elle ne donnait pas cette marque de confiance à son amie quand bien même elle serait sûre d'en être refusée. Il y a cependant des façons de s'y prendre qui mettent à l'abri de cette crainte et ce n'est pas à la reine qu'il faut l'indiquer. Si cependant elle craint que Mme de Polignac n'accepte pas, je puis la pressentir, et je l'offre à Votre Majesté. » La reine réfléchit encore quelques instants et me dit : « — Non, tout cela n'est pas encore mûr (1). » Quelques instants après, le duc de Polignac, qui était à La Muette, était mis au courant de la conversation de la reine. Dans un conseil qui fut tenu le jour même, la comtesse Diane, le baron de Besenval et M. de Vaudreuil résolurent de fixer coûte que coûte d'une manière invariable la faveur de la reine. « J'allai le lendemain, raconte encore Besenval, voir encore Mmede Polignac pour savoir l'effet qu'avait produit sur elle ce qui s'était passé entre ta reine et moi. Je la trouvai dans une agitation affreuse. « Je vous hais tous à mort, me dit-elle, vous voulez me sacrifier. J'ai obtenu de mes parents et mes amis que d'ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu'on me laisserait à moi-même. C'est bien assez. Baron, ne me traitez pas plus mal que les autres (2). »
(1) Besenval. Mémoires, p. 278.
(2) Besenval. Mémoires, p. 280.
LES FAVORITES
Les deux jours écoulés, un des amis de Mme Campan, qui était dans le secret du salon de Polignac, vint lui raconter que Mme de Polignac allait quitter Versailles subitement, qu'elle ne ferait d'adieux à la reine que par écrit, que la comtesse Diane et M. de Vaudreuil lui avaient dicté sa lettre et que toute cette affaire était combinée dans l'intention d'exciter l'attachement jusqu'alors stérile de Marie-Antoinette.
« Le lendemain, raconte la lectrice de la reine, quand je montai au château, je trouvai ta reine tenant une lettre qu'elle lisait avec attendrissement ; c'était la lettre de la comtesse Jules; la reine me
la montra. La comtesse y témoignait sa douleur de s'éloigner de sa princesse qui l'avait comblée de ses bontés. La médiocrité de sa fortune lui en imposait la loi, mais bien plus encore la crainte que l'amitié de la reine, après lui avoir attiré de dangereux ennemis, ne la laissât livrée à leur haine, et au regret d'avoir perdu l'auguste bienveillance dont elle était l'objet. Cette mesure eut tout l'effet
Louise-Emmanuelle de Chastillon, princesse de Tarenle.
D'après le portrait appartenant à M. le marquis
de (ialard.(DeReiset: Livre-journal de M'»» Eloff,-
Didot, éditeur.)
l5o LES JOURS DE TRIANON
qu'on en avait attendu. Une reine jeune et vive ne supporte pas longtemps l'idée d'une contradiction. Elle s'occupa plus que jamais de fixer Mme \a comtesse Jules près d'elle, ou lui faire un sort qui pût la mettre à l'abri de toute inquiétude (i). » Besenval, qui était parti pour la campagne, apprit quelques jours après par une lettre de Mrae'de Polignac « que la reine lui avait proposé d'accepter la charge de Gouvernante des enfants de France et y avait mis tant de grâce, tant de marques, d'amabilité et de sensibilité que, quoiqu'elle pensât toujours de même sur la chaîne qu'elle allait se donner, elle n'avait pu refuser (2). »
La nouvelle n'étonna pas tout le monde mais déplut beaucoup à quelques-uns. « Le choix de Mme de Polignac, écrivait Joseph II à Mercy, m'a, je l'avoue, choqué comme tous les gens sensés, mais enfin, c'est une affaire faite et je me garde bien d'en parler dans ce sens à la reine (3). » Le parti de Mesdames tantes, qui reprochait à la reine son incrédulité, renforça encore son opinion en la voyant ainsi rapprocher d'elle les Polignac. Diane ne s'intitulait-elle pas disciple zélée d'Helvétius (4)? « Mme de Polignac, a écrit Moreau, tout allié qu'il fût aux Polignac et aux d'Andtau, prit sur elle de supprimer l'ancien et immémorial usage mettant au nombre des devoirs journaliers des enfants de France l'obligation d'entendre la messe... Certainement, ajoute-t-il, ce changement fut concerté avec cette infortunée, si empressée de jouir de la liberté qu'elle promit et qu'elle permit à tout son entourage. Ce qux l'incommodait le plus, c'était la religion... On sait tout ce qu'elle avait tenté pour
(1) Mémoires de Mme Campan. Edition Barrière, p. 123.
(2) Besenval. Mémoires, p. 281.
(3) Correspondance de Mercy avec Joseph II et Kaunilz, I, p. 141.
(4) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 581 . — Moreau ajoute : « Cette Diane sans attention, sans précautions, bonne et franche, a toujours été un peu familière avec les garçons... En 1781, on la disait grosse, elle avait des obstructions terribles. « Je crèverai plutôt, disait-elle, mais je n'irai pas aux eaux. »
LES FAVORITES I 5 I
s'en affranchir. On connaît les preuves qu'elle avait données de son indifférence et même de son mépris pour les pratiques du christianisme (i). » La chanoinesse Diane de Polignac, qui était la conseillère de la famille, dictait ses résolutions à la duchesse et quand elles avaient passé par sa bouche, elles devenaient une prière exaucée par la reine. L'on avait pourvu Vaudreuil, l'on avait pourvu le comte de Polignac; le comte de Polastron, père delà favorite, était accouru de Toulouse la gueule enfarinée. En attendant mieux, il logeait à Passy chez l'abbé de Chalus ou à Paris place Vendôme chez le fermier général. Il comptait bien s'imposer à la reine. N'était-il pas le père de la favorite (2)? Elle avait aussi un frère qui ne donnait pas de grandes espérances. Il jouait du violon : c'était la seule chose dans laquelle il excellât, mais il avait épousé uned'Espagnac qui était une beauté accomplie, faite pour plaire et pour enchaîner. Il s'ajouta au groupe des Polignac, tenant sa partie dans les concerts de la reine et acquérant, comme tel, les pensions qu'il n'aurait pu se voir accorder à un autre titre (3).
Quand, en novembre iy83, le reine fit une fausse-couche à Fontainebleau, la duchesse de Polignac était à La Muette près du Dauphin. « Elle a écrit au roi une lettre où, dans l'excès de trouble que lui causait cette fâcheuse nouvelle, elle le suppliait de ne point prendre en mauvaise part si elle suspendait les exercices de sa charge pour se livrer à son zèle, envers la souveraine (4). » Le roi, fort mécontent
(1) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 578. — Ilnefautpas oublier que Moreau était du parti de d'Aiguillon contre Choiseul, et très bien accueilli chez Mesdames. Comme preuve du mépris de la reine pour le catholicisme, il ne donne que ceci : Après la naissance du duc de Normandie, la reine fit ses relevailles aux deux basiliques et alla, le soir, souper au Temple, chez le comte d'Artois, se dédommageant, «en passant une partie de la nuit dans les plaisirs, de l'ennui d'une journée sacrifiée à la religion. »
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, II, p. 400.
(3) Tilly. Mémoires, I, p. 143.
(4) Mémoires secrets, 9 novembre 1783.
en recevant cette lettre, ne donna aucune suite à sa mauvaise humeur quand il la vit accourir à Fontainebleau, y toucher et, sitôt rassurée, repartir pour La Muette. En 1786, il fut un des premiers à plaisanter, puis à étouffer le gros scandale qui atteignit les Polignac. « Une de ces nuits dernières, notaient, le 8 février 1786, les Mémoires secrets, il s'est glissé par une corde, des fenêtres du château de Versailles dans le jardin, un homme qui a été aperçu par deux sentinelles françaises et suisses; il a voulu s'échapper, mais elles Vont forcé de s'arrêter et de raisonner quoiqu'elles vissent bien que ce n'était pas un voleur. Il a été conduit au corps de garde. L'officier ayant reconnu ce jeune seigneur et instruit de son aventure l'a laissé aller. Cependant, elle à transpiré et voici ce qu'on raconte. Il s'est trouvé que c'était M. d'Archambault, un neveu de l'archevêque de Reims, qui était couché avec la duchesse de Guiches, dont le mari ne devait pas rentrer. Malheureusement, celui-ci étant revenu à l'improviste, il a fallu que l'amant cédât la place. Cette aventure, répandue à Paris et dans Versailles, très ordinaire d'ailleurs, a fait beaucoup de bruit à raison du local et des personnages. » Le lendemain, les Mémoires secrets ajoutaient : « Le mari, s'étant aperçu du cas, a dit à Mme de Guiches : « Madame, je vois bien que vous êtes la digne fille de votre mère, il fallait me prévenir, et je ne serais pas rentré. » M. le duc de Guiches n'a pas manqué de rendre compte de cette anecdote à la comtesse de Gramont, sa mère, qui a pris la chose en plaisantant et lui a répondu : « N'est-ce que cela? Il n'y a pas de quoi vous effaroucher! Il fallait vous y attendre. Est-ce que vous croyez être le fils de votre père? » Le 10 février, on parlait encore de l'aventure de la duchesse de Guiches « d'autant plus fâcheuse, qu'elle a été élevée sous les yeux de la reine » et tes Mémoires secrets ajoutaient : « Du reste M. d'Archambault a fait tout ce qu'il a pu pour te cacher. Quoi qu'il se soit un peu froissé le genou dans sa chute, il n'a pas moins affecté de se montrer le mercredi au bal de la reine et même d'y danser. On craint bien que
LES KAVOR1TI s I 33
cela n'empêche Mme la duchesse de Guiches d'avoir l'adjonction ou la survivance de gouvernante des enfants de France. »
Mais voici qu'on reparlait de Mrae de Lamballe. Lasse en 1785 de se faire traiter par des médecins qui l'avaient déclarée épileptique incurable, elle s'était adressée à un Allemand établi en France, le docteur Seiffert, médecin de la maison du duc d'Orléans, son beau-frère. Celui-ci, après l'avoir soumise à un interrogatoire minutieux (i), tint la maladie pour curable et entreprit un traitement propre à la libérer de ses léthargies chroiuco-périodiques, si elle se soumettait à observer strictement ses ordonnances. La princesse de Lamballe fut enchantée. Le lendemain, le duc de Penthièvre fit appeler Seiffert. Il craignait que les remèdes employés ne risquassent d'abréger la vie de la princesse. Seiffert s'efforça de rassurer le duc. Le lendemain, Seiffert reçut ta visite d'un grand personnage de la Cour, qui vint lui demander, avec force menaces polies et offres, quelques lignes attestant que la princesse était incurable et qu'une grossesse mettrait sa vie en danger. Seiffert mit le quidam à la porte. Le lendemain, on lui soumit de la part de la reine un questionnaire :
« La maladie de la princesse de Lamballe peut-elle se communiquer à un enfant dont elle deviendrait grosse pendant une crise? — Non.
— Les crises peuvent-elles survenir d'une façon soudaine en dehors des époques ordinaires où elles se produisent ? — Non, jamais.
— Est-on sûr que cette maladie pourra être guérie ? — Très sûr. »
(1) Seiffert interrogea en termes médicaux, c'est-à-dire brutaux, la princesse de Lamballe sur ses goûts intimes. Elle avoua qu'avant son mariage, elle s'était livrée à des plaisirs solitaires, mais pendant peu de temps, car sitôt qu'elle avait connu les rapports conjugaux, elle y avait renoncé. «Je sais, ajoutait-elle, que j'ai été accusée de certaines pratiques avec la reine. Rien ne m'empêcherait d'en convenir avec vous si c'était vrai ; je vous certifie que c'est faux». Les constatations de Seifiert confirmèrent les dires de la malade.
l54 LES JOURS DE TRIANON
Lassonne lui expliqua plus tard qu'il y avait à la Cour un parti qui cherchait à brouiller la reine et la princesse de Lamballe, pour lui substituer, comme surintendante, la fille d'un prince du sang. On faisait circuler des calomnies orales, écrites, imprimées contre la malade. Elles étaient connues dans tout Paris et trouvaient des échos à Versailles. Les appréciations des médecins antérieurs avaient beaucoup contribué à fortifier ces bruits, et c'était pour les combattre par une réponse professionnelle que la reine avait envoyé à Seiffert son questionnaire. Elle s'était fait rendre compte par Lassonne du diagnostic porté par Seiffert et encourageait « son cœur » à se livrer aux soins de l'Allemand.
Bientôt après, Seiffert fut accablé de menaces anonymes, guetté à ses sorties par des drôles qui brisèrent à coups de pierres les vitres de sa voiture. On tira sur lui des coups de pistolet; il fut l'objet d'une tentative d'empoisonnement ; on essaya aussi d'empoisonner sa malade, dont l'état s'améliorait rapidement. Au bout de quelques mois, les crises cessèrent. Seiffert, qui avait reçu de la princesse de beaux honoraires, se vit célèbre à la suite de cette cure. Un jour qu'il était chez Mme de Lamballe, la reine, qui faisait de fréquentes visites à celle-ci, s'entretint en allemand avec son médecin et lui témoigna le plus vif intérêt (i).
Il y avait alors un refroidissement entre elle et la duchesse de Polignac. L'origine en était, sans doute, la conduite de la duchesse qui avait instruit le roi, avant la reine, d'une incommodité survenue au duc de Normandie (2). Mme de Polignac s'était excusée sur ce qu'elle avait voulu ménager la sensibilité maternelle de Marie-Antoinette. Puis, prétextant le besoin d'aller aux eaux, elle avait offert sa démission. Mais, quelques semaines plus tard, ceux qui
(1) Europàische Annalen, 1805. Lettre Kramer.
(2) Mémoires secrets, G février 1787.
LES FAVORITES
voulaient passer pour être bien informés prétendaient que toute cette petite querelle avait été concertée pour ménager un voyage aux eaux de ta reine et de sa favorite (i). A la fin de février, l'accord semblait rétabli, mais c'était pour peu de temps. On constata dès lors que la reine s'éloignait insensiblement du salon de Mme de Polignac et prenait l'habitude d'aller souvent et familièrement chez la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours, dont le logement était tout près de son appartement. « Elle y venait diner avec quatre ou cinqpersonnes, raconte le comte de La Marck. Elle y arrangeait de petits concerts dans lesquels elle chantait ; enfin, elle montrait plus d'aisance et de gaîté qu'elle n'en avait jamais laissé apercevoir chez Mme de Polignac (2). » D'autres de ses dames semblaient aussi, depuis quelque temps, être devenues ses favorites. La duchesse de Fitz- James et Louise-Emmanuelle de La Trémouille, princesse de Tarente, semblaient alors mieux traitées que la duchesse de Polignac. « On voulut une fois effrayer cette dernière sur la constance de l'attachement que la reine lui témoignait, raconte Weber, et des gens officieux vinrent l'avertir que Marie- Antoinette avait accueilli favorablement et distingué quelques personnes de son cercle. Elle répondit avec calme et douceur : « J'estime trop la reine pour la soupçonner de vouloir s'éloigner d'une amie dont elle a fait choix et dont la tendresse et le dévouement lui sont connus. Je ne crains point qu'on m'enlève son cœur, mais si la reine cessait de m'aimer, je pleurerais la perte de mon amie et n'emploierais aucun moyen pour conserver les bontés particulières de celle qui ne serait plus que ma souveraine. »
Cependant, en avril 1787, un diplomate estimait que la reine et Mme de Polignac ne tenaient plus l'une à l'autre que par les liens d'une longue habitude. Quand au mois de juin, Mme de Polignac qui était allé passer quelque
(1) Lescure. Correspondance secrète, II, p. 109.
(2) Correspondance du comte de Lamarck, I, p. 41.
l36 LES JOURS DE TRIANON
temps en Angleterre, rentra à Versailles, elle parut, au contraire, jouir de la plus grande faveur. Le jour de son arrivée, la reine vint souper chez elle et y fit souper le roi. Pendant son absence, Marie- Antoinette avait fait remettre à neuf ses appartements (i). Mme de Polignac logeait dans la vieille aile du château. « On habite, disait un de ses familiers, durant les trois jours (mardi, mercredi, jeudi), outre le salon toujours comble, la serre chaude dont on a fait une galerie au bout de laquelle est un billard. Les quatre jours de ta semaine qui ne sont point ci-dessus dénommés, la porte n'est ouverte qu'à nous autres favoris. Vous y êtes attendu. Mme de Polignac couchera-t-elte avec le Dauphin ? Non, il a été spécialement énoncé qu'elle couchera avec qui elle voudra (2) ». L'appartement, qu'on venait de restaurer, était situé vers le centre à l'étage principal, avec vue d'un côté sur la cour royale où aboutissait tout le mouvement des grands appartements. Pour se rendre chez la reine, il suffisait de traverser la salle des Cent-Suisses et la grande salle des Gardes (3).
A peine Mme de Polignac rentrée à Paris, la reine se rendit un matin chez M^ de Lamballe et s'enferma avec elle. Peu de temps après, on apprit que Mme de Lamballe était partie pour l'Angleterre et le « bruit courut que la princesse allait négocier avec M. de Calonne, la suppression des mémoires dont il menaçait ta Cour (4) ». En réalité, Seiffert l'avait tout simplement envoyée aux bains de mer de Brighton qu'il jugeait utiles à l'affermissement définitif de sa santé. Comme elle avait exigé que son médecin l'accompagnât dans son voyage, le départ avait nécessité toute une négociation à laquelle fut mêlé le duc d'Orléans,
(1) Mémoires secrets, 28 juin 1787. — Lescure. Correspondance secrète, II, p. 157.
(2) Barrière. Tableaux de genre et d'histoire, p. 286.
(3) Mémoires de la Société des Sciences morales de Seine-et-Oise, 1 889, p. (19 et 80 : Pierre de Nolhac. Le Château de Versailles au temps de Marie-Antoinette.
(4) Mémoires secrets, 22 juillet 1787.
LES FAVORITES
beau-frère de la princesse. Pendant ce séjour à Brighton, les intrigues reprirent à la Cour avec une nouvelle ardeur, et Marie -Antoinette, qui s'était un instant laissé entraîner dans le jeu des ennemis de Mme de Lamballe, revint à de meilleurs sentiments sur les explications de la surintendante (i).
« Mon cher cœur, lui écrivait -elle, quelques jours après, je désirerais bien vous voir de retour, mon amitié ne peut s'accommoder de votre absence. Le Dauphin vous a demandée plusieurs fois pour planter son parterre. Il dit qu'il ne pouvait p lus retarder.
Son caractère a beaucoup gagné et il promet de se
corriger de ses petites colères. Il m'adore et je l'aime à la folie. Il m'a dit dans son petit langage qu'il voulait donner un déjeuner avec maman-reine. Revenez donc au
Portrait publié après 1789.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Ettropàischc Annalen, année 1805,'Lettre de Kramer.
ï58 LES JOURS DE TRIANON
plus tôt, je vous embrasse de toute mon âme (i) ». Ni Mercy, ni Joseph II n'avaient désarmé vis-à-vis des Polignac. Ils imputaient à cette famille « si odieuse par ses rapines et par l'abus qu'elle a fait de son crédit » le déchaînement du public contre la reine. « Ce que vous me dites de Mme de Polignac et de ses amis, écrivait Joseph II à Marie-Antoinette, est parfaitement juste, mais je ne suis pas aussi bon de croire qu'ils se sont trompés au sujet de Calonne. Au contraire, ils l'ont très bien jugé en lui arrachant nombre de concessions et d'avantages personnels sous l'apparence de le soutenir, sachant très bien que cet homme sacrifiait tout à sa convenance. Vous souvenezvous, ma chère sœur, la dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir, assise sur une pierre dans l'avenue de Trianon, ce que j'osai vous faire observer au sujet de cette soi-disant société? Et je ne pus m'empêcher de vous dire que si vous vouliez vous assurer si ces bonnes gens vous sont attachés vraiment ou s'ils ne s'aiment qu'eux-mêmes, que vous n'aviez qu'à leur refuser parfois leurs désirs, que vous verriez d'abord la valeur de leur attachement et ceux qui vraiment aiment votre honneur et réputation ou seulement leur avantage, en mettant toutes leurs voiles au bon vent qui leur soufflait, incertains et peut-être peu soigneux combien cela durerait, pourvu qu'ils accrochent pour eux, leurs parents, amis et protégés, tout ce qu'ils pouvaient (2) ».
Joseph II était vraiment trop sceptique au sujet de l'affection de Mme de Polignac pour la reine. Il ne voyait juste que sur un point, l'épouvantable déchaînement des esprits contre la souveraine et le clan des Polignac. Depuis le Procès du Collier, l'opinion s'était chaque jour prononcée davantage contre la Gamarilla qui gouvernait la Cour, et ce fut une des fautes de la monarchie expirante de n'avoir pas éloigné en temps utile les influences aussi compromet-
(1) Cabinet historique, V, p. 175.
(2) Correspondance de Mercy avec Joseph II et Kaunitz, II, p. 134.
LES FAVORITES 1 5g
tantes pour son avenir. Tout au contraire, de l'Assemblée des Notables jusqu'à la réunion des Etats-Généraux la Gouvernante des enfants de France et ses amis, régnèrent sans conteste à Versailles. « Tous les soirs, rapporte Paroy, qui était un des familiers du salon des Polignac, la reine et le comte d'Artois y venaient tenir leur cour. Dans l'appartement voisin qu'elle occupait, M,ue de Lamballe, maintenant guérie et réconciliée avec sa rivale, tenait maison ouverte et la même société allait de l'un à l'autre salon (1). » Après la mort du Dauphin, il n'y eut qu'un seul changement, c'est que les cheveux de la reine blanchirent. « La princesse de Lamballe lui ayant témoigne le plaisir de tenir d'elle son portrait, elle se fit peindre ; la reine lui donna ce portrait au bas duquel elle écrivit elle-même ces mots touchants : « Ses malheurs l'ont blanchie (2). »
Cependant, à la suite des motions du Palais-Royal, au lendemain du 14 juillet, le roi et la reine invitèrent Mme de Polignac à se soustraire à la fureur populaire en partant sur-le-champ. «Adieu, la plus tendre des amies, écrivait Marie- Antoinette, dont la douleur était inexprimable, que ce mot est affreux pour mon cœur, mais il est nécessaire. Je n'ai que la force de vous embrasser (3) ». C'était le soir du 17 juillet. Dans la nuit même, le duc et la duchesse de Polignac, la duchesse de Guiches, la comtesse Diane, l'abbé de Balivière prirent la route de Bâle. Dans son désir d'échapper aux curiosités dangereuses pour elle, la duchesse était en femme de chambre. Malgré ce déguisement, un postillon la reconnut, mais le brave homme ne lui fit comprendre que son incognito était percé à jour que quand la frontière suisse fut franchie (4). Les journaux du temps racontèrent la chose autrement. C'était, disait-on,
(1) Paroy. Mémoires, p. 22.
(2) Paroy. Mémoires, p. 6.
(3) Paroy. Mémoires, p. 42.
(4) Paroy. Mémoires, p. 43.
l'ingéniosité de t'abbé de Balivière qui avait sauvé Mme de Polignac et l'on en fit une caricature : « La noblesse tirée d embarras par le Clergé. » On s'arracha ce dessin satirique, même dans les salons de l'aristocratie.
Le départ des Polignac avait été un soulagement pour
La noblesse tirée d'embarras par le clergé, ou aventure de
la dame Polignac à Sens, Caricature de 1789. (Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)
tout le monde de la Cour qui n'était pas de la Camarilla. On y voyait presque une compensation à la prise de la Bastille et aux émeutes qui ensanglantaient Paris. En exil, s'il en faut croire les Mémoires de Paroy, Mme de Polignac fut bientôt dans un quasi-dénuement. Vaudreuil, qui était demeuré en correspondance avec Paroy, le pria de faire connaître à la reine la situation de son amie. Elle lui envoya aussitôt mille louis avec une lettre de Madame Royale. « Maman vous embrasse de tout son cœur et me charge de vous dire qu'elle a bien pris part à votre affliction. Quand
LFS FAVORITES ifil
on perd une amie, on est bien à plaindre. Je le sais par expérience, car je l'ai bien éprouvé lorsque je vous ai quittée. Mais moi, j'ai l'espérance de vous revoir (i). » Puis les mois s'écoulèrent. Le 17 mars 1792, Marie-Antoinette écrivait une dernière fois à son amie : « Le poison, non, ne le craignes pas, il n'est pas de ce siècle. Si c'est la calomnie qu'on emploie, c'est un moyen plus sûr pour tuer votre malheureuse amie. On retourne et on envenime les choses les plus simples et les plus innocentes ; on aveugle sans cesse le bon bourgeois, on enivre la populace ; on nous peint comme des êtres sanguinaires qui veulent égorger tout (2). » Elles ne s'écrivirent plus. Mme de Polignac mourut de chagrin quelques semaines après l'exécution de Marie-Antoinette. Quant à M"" de Lamballe, les sabres des assassins de la prison de la Force l'avaient déjà frappée à mort au cours des Massacres de Septembre.
(1) Paroy. Mémoires, p. 308.
(2) De Reiset. Lettres inédites de Varie- Antoinette, p. 119.
Les Familiers.
|a Reine avait toujours eu le goût de la société privée. Avant même que le hasard la mît en contact avec Mme de Polignac, elle aimait à vivre en particulière. « J'ai établi chez moi, écrivait-elle au milieu de 1777 au comte de Rosemberg, un concert tous les lundis qui est charmant. Toute étiquette en est ôtée. J'y chante avec une société de dames choisies qui y chantent aussi. Il y a quelques hommes aimables mais qui ne sont pas de la jeunesse. Il y a M. de Duras, le duc de Noailles, le baron de Besenval, d'Esterhazy, M. de Polignac, de Guéménée et deux ou trois autres. Cela dure depuis six heures jusqu'à neuf et ne paraît long à personne (1). » Tel fut le premier germe de société que développa plus tard Mme de Polignac. Besenval a fourni des détails sur le groupement des amis de Mme de Polignac. « C'étaient, dit-il, pour la plupart, des gens aimables et honnêtes qui s'attachèrent véritablement à la reine. Ils donnèrent te spectacle rare d'une réunion d'hommes et de femmes à qui la faveur ne tournait point la tête et si sûrs que jamais rien n'a transpiré de ce qui se passait dans l'intimité et que jamais il n'y a eu l'apparence de la moindre dissension entre eux (2). » A vrai dire, cette société se réunissait plus à Versailles qu'à Trianon. Mais, c'était ce dernier cadre qui semblait le plus approprié aux goûts idylliques, derrière lesquels chacun de ceux qui la composaient masquait ses ambitions et ses visées politiques. « A Tria-
(1) De Beaucourt et de La Rooheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 88.
(2) Besenval. Mémoires, III, p. 332.
LES FAMILIERS l63
non, écrivait le prince de Ligne, on respire l'air du bonheur et de la liberté. Le gazon semble plus beau, l'eau plus claire; on se croit à cent lieues de la Cour (i). » C'était là que la société de la reine se trouvait le plus à son aise. Quand elle y séjournait parfois un mois de suite, on y avait établi tous les usages de la vie de château. C'était à proprement parler une châtelaine recevant ses hôtes et mettant à leur disposition toutes les commodités d'une existence facile et riche. Elle entrait dans un salon sans que le piano ou les métiers fussent quittés par les dames. Les hommes ne suspendaient ni leurs parties de billard ni celles de tric-trac. Le malheur, c'est qu'il y avait peu de logements. Mme Elisabeth et une seule dame d'honneur pouvaient y trouver place. Tous les autres hôtes venaient chaque jour de Versailles ou de Paris. La reine invitait à dîner. Le roi et les princes y soupaient régulièrement. Une robe de percale, un fichu de gaze, un chapeau de paille, telle était la seule parure des princesses (2). Mais Trianon n'empêchait pas certains de se souvenir des parties dans le parc de 1775, alors que tous étaient plus jeunes et plus étourdis. « Toutes ces promenades de Boulogne, de Verrières, indépendamment des chasses, a écrit l'un d'eux, étaient trop jolies pour qu'on ne les enviât pas. C'est de même qu'on nous a gâté nos charmantes et innocentes nuits de la terrasse de Versailles qui avaient l'air de bals d'opéra. Nous écoutions les conversations ; nous faisions et essuyions des méprises. Je donnais le bras à la reine; elle était d'une gaîté charmante. Nous avions quelquefois de la musique dans les bosquets de l'Orangerie, où il y a bien haut, dans une niche, le portrait de Louis XIV. M. le comte d'Artois lui disait parfois : « Bonjour, grand-papa! » Un soir, de concert avec la reine, je devais me placer derrière la statue pour lui répondre (3). »
(1) Prince de Ligne. Mémoires inédits.
(2) De Reiset. Livre-Journal de Madame Eloffe, I, p. 151.
(3) Prince de Ligne. Mémoires inédits.
A Trianon, il n'y avait qu'une chose qui rappelât l'étiquette, c'était le costume. Les hommes invités devaient porter la livrée de la reine : l'habit écarlate avec une veste de satin à fond blanc, brpdée de fil d'or (i). Quant aux gens de service, ils portaient les couleurs de la reine, rouge et argent, à moins qu'ils n'appartinssent à la maison du roi. Alors, leur livrée était tricolore : rouge, blanc et bleu (2). Ces descriptions rejettent loin des orgies scandaleuses des pamphlets de la Révolution, pour lesquels le descampativo, le colin-maillard et les parties de cachettes du Petit Trianon deviennent des jeux tubriques et comme l'écho des maisons des appareilleuses. Certes, le salon de Mn,c de Polignac avait un autre ton. On reprochait même à celle-ci d*être excessivement froide et de ne pas montrer assez d'égards à ceux qui venaient lui rendre leurs devoirs. Peut-être cachait-elle mal l'ennui que lui causaient les restes d'étiquette que l'amitié n'avait pu supprimer. Mais elle se rattrapait de la contrainte du dimanche pendant tout le reste de la semaine. Alors on menait chez Mn>e de Polignac une véritable vie de château, comme à Clayes ou à Verderonne. Chez elle, comme au Petit Trianon, il régnait une aimable liberté. « On se rassemblait, raconte le duc de Lévis, dans une grande salle de bois, construite à l'extrémité de cette aile du palais qui regarde l'Orangerie. Au fond, il y avait un billard, à droite un piano, à gauche une table de quinze. On y jouait, on faisait de la musique, on causait. Jamais il n'était question d'intrigues ou de tracasseries, pas plus que si l'on eût été à deux cents lieues de la capitale et de la Cour (3). »
Au milieu de ces réunions, Marie-Antoinette faisait son apparition à heures régulières, surpassant en éclat les femmes les plus brillantes. Elle y paraissait moins la reine
(1) Archives de Seine-et-Oise, E, 1187. Etal de la garde-robe du duc de Guiches.
(2) Comte d'Hézecques. Souvenirs d'un page, p. 18.
(3) Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits, p. 132.
LES FAMILIERS
de France que la reine de la beauté et la souveraine des cœurs. Il n'était pas un de ceux qui étaient là qui n'eût été plus ou moins épris d'elle. Elle se plaisait à recevoir tous les hommages et même à les provoquer. Un jour, après avoir beaucoup dansé, ne dit-elle pas au beau Dillon : « M. de Dillon, voyezeomme mon cœur bat. — Non, madame,
Le Salon de musique au Petit Trianon.
Dessin au Irait de Roux aine. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
fit le roi, il vous en croira sur votre parole (i). » C'était une étourderie. La reine en commit bien d'autres, comme le jour où elle se para de la plume que le beau hussard Lauzun avait eu l'audace de lui offrir (2).
Toute cette société était légère et fort indulgente sur les mœurs. C'étaient les habitudes de la Cour. Comment en aurait-il été autrement pour une société issue du règne de
(1) Tilly. Mémoires, II, p. 115.
2) Mémoires de Mm' Campan. Edition Barrière, p. 13lJ.
l66 LES JOURS DE TRIANON
Louis XV et de la grande puissance des favorites ? L'abbé de Vermond aurait voulu à Marie-Antoinette des habitudes plus sévères. « Vous êtes devenue, lui disait-il, fort indulgente sur la réputation de vos amis et de vos amies. Je pourrais vous montrer qu'à votre âge, cette indulgence surtout pour les femmes, fait mauvais effet, mais enfin, je passe que vous ne preniez garde ni aux mœurs ni à la réputation d'une femme, que vous en fassiez votre amie uniquement, parce qu'elle est aimable. Certes, ce n'est pas la morale d'un prêtre; mais quel'inconduite en tout genre soit un titre pour être admis dans votre société, voilà qui vous fait un tort infini. Depuis quelque temps vous n'avez même pas la prudence de conserver liaison avec quelques femmes qui aient la réputation de raison et de bonne conduite. » La reine écouta tout avec un sourire. « Mais Mme de Lamballe n'a-t-elle pas une bonne réputation? — Cette réputation ne durera pas, et celle de la bêtise durera et ira en augmentant (i). » C'était le temps où Marie-Antoinette se flattait que la comtesse Jules et Mme de Lamballe seraient également ses amies particulières. « Je les recevrai dans mes cabinets ou à Trianon, disait-elle, je jouirai des douceurs de la vie privée qui n'existent pas pour nous, si nous n'avons le bon esprit de nous les assurer. » Tout fut gâté, lorsque l'on vit dans le cercle de la comtesse Jules une porte ouverte pour obtenir la faveur, les grâces, les ambassades. Ceux qui n'avaient pas l'espoir d'y entrer furent irrités. Un jour, Mmc de Bombelles n'écrivait-elle pas à son mari : « En tout, cette fameuse société est composée de personnes bien méchantes et montée sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger le reste de la terre. Ils ont si peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent à leur aise. » La coterie se composa successivement, de la comtesse Jules et de Diane de Polignac, de Mmes d'Andlau et de Chalons. Le duc de Guines, le duc de
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 490.
LES FAMILIERS 167
Coigny, le comte d'Adhémar, le baron de Besenval y faisaient cortège au comte de Vaudreuil. L'on y vit souvent le prince de Ligne et lord Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Stedingk, Fersen y firent des apparitions. Lauzun, qui se prétendit desservi par Besenval et de Vaudreuil, appartenait plutôt au groupe de M"ie de Guéménée. Le comte de Vaudreuil régnait sans conteste dans la société de la comtesse Jules. Il avait fait la guerre de Sept-Ans. Il était grand fauconnier de France. Une belle fortune coloniale lui permettait de mener le train d'un grand seigneur. Il affectait de parler en toute occasion comme un homme de haute naissance. Il se montrait protecteur des arts. Il faisait des vers, des épigrammes qu'il ne communiquait qu'à des amis, et Lebrun, à qui il avait envoyé des vers pour les remettre à M'"e Vigée- Lebrun, lui répondit un jour :
Horace, avec plaisir, chez vous s'était perdu. Vous en avez si bien l'esprit et le langage Que, par un charmant badinage, Vous me l'avez deux fois rendu (1).
D'une figure charmante, que la petite vérole détruisit plus tard, dansant assez bien, chantant de même, il avait un grand succès dans les salons. Mme d'Hénin disait : que « les deux hommes qui savaient le mieux parler aux femmes étaient Lekain sur le théâtre et M. de Vaudreuil dans le monde ». Il menait tyranniquement Mme de Polignac, joignant à la douceur et à ta politesse des créoles, cette violence qui se cache chez les plus civilisés des hommes des tropiques (2). Il avait inspiré à première vue à Marie-Antoinette un éloignement qui confinait à la répugnance. L'abbé de Vermond, qui avait été fort mal traité par lui en plusieurs occasions, avait fait tout son possible pour le noircir dans l'esprit de la souveraine (3). Celle-ci lui reprochait surtout le ton despote qu'il prenait
(1) Mme Vigée-Lebrun. Souvenirs, I, p. 211.
(2) Tilly. Mémoires, I, p. 141.
(3) Tilly. Mémoires, I, p. 142.
l68 LES JOURS DE TRIANON
vis-à-vis de Mme de Polignac et l'énorme ascendant qu'il exerçait sur elle. Besenval, associé d'intérêts avec Vaudreuil, mais le jalousant en secret, a dévoilé dans ses Mémoires le manège employé pour pousser M. de Ségur au ministère de la Guerre par l'influence de Marie- Antoinette. Mais, M. de Ségur à peine ministre fut terrassé par la goutte, si bien que le roi le jugea usé et fil des reproches à la reine du choix qu'elle lui avait imposé. La reine alors s'en prit à Mme de Polignac. Il y eut entre elles une de ces scènes violentes qui finissaient toujours par la menace de la démission des charges de la favorite et sa retraite de la Cour. La reine pleura et la brouille se termina par une réconciliation qui laissait à la reine une détermination plus forte de soutenir M. de Ségur. Besenval, tout aussi bien que Vaudreuil, avait compté sur cette solution (i). Le Suisse, avec son air railleur et ses propos cyniques, savait fort bien juger les femmes et en jouer. Il n'avait aucune instruction, n'ayant jamais voulu étudier, mais il était fin, diplomate et ne disait jamais que ce qu'il voulait dire. Il fut un moment très avant dans la faveur de la reine, qui déclarait alors avoir grande confiance en lui (2).
Quand elle eut la rougeole, en 1779 « le roi, rapporte Mercy, consentit à ce que la reine fût gardée par les ducs de Coigny, de Guines, le comte Esterhazy et le baron de Besenval. Cela fit beaucoup de propos dans la Cour, et entre autres plaisanteries, on mit en question de savoir quelles seraient les quatre dames qui veilleraient le roi s'il tombait malade (3) ». Ces quatre amis de la reine, employaient leur temps, prétend Mercy, à aigrir Marie- Antoinette contre le roi. Comme, par précaution, elle avait interdit à Louis XVI de venir la voir, ils trouvèrent mau-
(1) Besenval. Mémoires, p. 363.
(2) De lieaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 96.
(3) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 306.
LES FAMILIERS
vais qu'il eût acquiescé à ce désir. Kilo prit de l'humeur contre son époux. Après avoir essuyé plusieurs refus. Mercy décida la reine à écrire au roi qu'elle avait beaucoup souffert, mais que ce qui la contrariait le plus, était de se voir privée encore plusieurs jours de l'embrasser. Louis XVI répondit très tendrement et une correspondance journalière s'établit qui atténua le mauvais effet des conversations des quatre gardesmalades. Tandis qu' Esterhazy , semble n'avoir envisagé ce rôle de garde-malade que comme une corvée, peut-être Besenval à qui ses aventures galantes avaient laissé une étrange présomption, vit-il dans la familiarité de la reine, dans ses confidences , parfois singulières, et ses
inconséquences, une invite à aller de l'avant. Un jour qu'il se trouvait seul avec Marie-Antoinette, il se précipita, parait-il, à ses genoux, en lui faisant une déclaration en forme. « Levez-vous, monsieur, lui dit la reine, le roi ignorera un tort qui vous ferait disgracier pour toujours. » Par la suite, quand elle le rencontrait dans le salon de M»>e de Polignac, elle lui parlait à peine. « Il est doux d'avoir
Charles Sacki>il/e, duc de Dorset.
Portrait de Humphrey, gravé par Singleton.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
des amis, disait-elle à Mme Campan, mais dans ma position, il est difficile que tes amis de nos amis nous conviennent autant (1). »
Le duc de Coigny ne fut un des familiers du salon des Polignac qu'après la banqueroute de Guéménée. Il avait comme Vaudreuil servi pendant la guerre de Sept Ans et en décembre 1774, il avait obtenu la charge de grand écuyer. Il avait toujours eu son franc-parler à la Cour. Ce fut lui qui annonça à Louis XV, quelques semaines avant sa mort, que Bernard, fils aîné du fameux Samuel Bernard, était devenu fou. « Quel âge avait-il, demanda le roi? — L'âge de Votre Majesté. — Et à quoi attribue-t-on sa maladie. — Sire, tout franchement, il était un peu libertin, et voyait trop de femmes pour cet âge (2). » Sous Louis XVI, il conserva la même liberté de parole, et il fut presque le favori du roi. « Frappé par les réformes, rapporte Tilly, il alla chez le roi où il s'emporta fort. Le roi éleva la voix de son côté. L'entrevue fut très vive. — Nous nous sommes fâchés, disait Louis XVI, mais je crois qu'il m'aurait battu, que je le lui aurais passé (3). » Le duc de Coigny épousa en secondes noces Mme de Châlons, cousine de Mme de Polignac. En septembre 1787, il fut fait duc et pair en compensation de la place de premier écuyer que l'on venait de supprimer. Cette faveur scandalisa au plus haut point les Mémoires secrets. « On n'est pas moins surpris, notaientils après avoir indiqué les causes de cette faveur, de voir t'arrière-petit-fils d'un marchand de bœufs à la veille de siéger au Parlement comme pair (4). »
Un autre des gardes-malades de la reine, le duc de Guines, d'abord ambassadeur à Berlin, puis à Londres, revint d'Angleterre enveloppé dans une accusation de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de jeu sur les fonds
(1) Mémoires de Mme Campan, p. 151.
(2) Jacob-Nicolas Moreau. Mes Souvenirs, I, p. 351.
(3) Tilly. Mémoires, II, p 112.
(4) Mémoires secrets, 9 septembre 1787.
LKS KAMILIKRS I / 1
publics et de gains illicites par la divulgation des secrets des affaires de l'Etat. M. de Guines rejetait toutes les responsabilités sur son secrétaire Tort de la Sonde. Celui-ci prétendait n'avoir agi que de connivence avec l'ambassadeur. Un procès scandaleux se déroula alors devant le Parlement de Paris, donnant lieu à une longue suite de mémoires, de répliques et de jugements. Tandis que la reine couvrait de sa protection M. de Guines, te duc d'Aiguillon travaillait sourdement contre lui. Au mois de juin 1775, Tort de la Sonde fut condamné comme calomniateur. M. de Guines repartit en triomphe pour Londres et presque en même temps le duc d'Aiguillon était exilé dans ses terres. Au mois de mai de l'année suivante, le roi donna le titre de duc au comte de Guines. « Cette grâce, disait le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, dans une dépêche à sa Cour, est l'ouvrage de la reine. Cette princesse s'est conduite dans cette affaire avec un secret et une habileté au-dessus de son âge. Elle n'a jamais dit un mot en public à M. de Guines pendant ce temps. On croyait qu'elle l'avait abandonné et tout d'un coup on vient de voir l'effet te plus éclatant de son crédit (i). » Deux ans après, le duc de Guines mariait sa fille avec le fils du marquis de Castries ; il obtenait pour son^gendre le titre de duc héréditaire et iooooo écus de dot pour sa fille. « Il a fallu tout le crédit de la reine pour obtenir de pareilles grâces », écrivait Mercy (2). Après l'aventure de la rougeole, Mercy se préoccupait plus que jamais de la faveur du duc de Guines. « Je suis en peine, écrivait-il le 17 juin à Marie-Thérèse, sur l'influence momentanée que prend le duc de Guines auprès de la reine. Ce personnage est dangereux à plusieurs égards. Il est assez adroit, très intrigant, d'un caractère fort équivoque, extrêmement ambitieux et frondant ouvertement le comte de Maurepas. Il a trouvé moyen de s'emparer de toute la confiance de la
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 446.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 234.
comtesse Jules de Polignac et cela ajoute fort à son crédit (il. » Mais en novembre, sur les représentations de Marie-Thérèse et de Mercy à Marie-Antoinette, le duc de Guines tomba définitivement en disgrâce. Il avait, semblet-il, donné à la reine le conseil de se mêler aux affaires politiques, avec l'espoir évidemment de lui servir d'intermédiaire. La Correspondance secrète expliquait les choses différemment : « Il a été forcé, disait-elle, de s'éloigner de la Cour, pour avoir tenté une affaire de cœur
et de corps avec la duchesse de Pol dans l'appartement
même de la reine (2). »
Mais Coigny, Besenval, Guines sont des hommes mûrs, Lauzun est jeune. Il est élégant, il est beau, il est grand seigneur. Aux jours de 1775, il papillonne autour de cette reine de vingt ans qui n'a pas de mari. C'est un de ses flirts les plus remuants. Un de ceux qui l'adulent, accueillis avec une visible complaisance. Quand il doit partir rejoindre son régiment, elle demande au ministre de faire marcher la légion royale et de la faire venir assez près de Versailles pour que Lauzun ne quitte pas la Cour (3). Il n'est pas une imprudence qu'elle ne se permette pour conserver auprès d'elle un causeur aussi brillant. Elle le présente à M'iie de Lamballe : « Je vous demande d'aimer comme mon frère l'homme du monde que j'aime le mieux et à qui je dois le plus. Que votre confiance en lui soit sans bornes comme la mienne (4). » Lauzun qui est fat se laisse faire. Il donnerait volontiers à entendre à toute la terre que la reine est amoureuse de lui. Il promène par les salons son air triste et langoureux pour qu'on le remarque et qu'on le plaisante sur la passion qu'il a dans le cœur (5). S'il va aux chasses du roi, il affecte de s'y ennuyer mortellement. Il se
(î) Correspondance secrète de Merci/, III, p. 323.
(2) Correspondance secrète, p. 297.
(3) Lauzun. Mémoires, p. 139.
(4) Lauzun. Mémoires, p. 145.
(5) Lauzun. Mémoires, p, 147.
LES FAMILIERS
fait renvoyer près de la voiture de la reine par Louis XVI qui sait que le hussard amuse Marie-Antoinette et il est ravi d'aise, quand il pense que tout Paris jase de sa faveur (1). Par malheur pour lui, il ne sait pas se soutenir dans ce rôle de patito. Au moment où la reine marque un goût très vif pour la comtesse de Polignac, il se forme une ligue parmi les familiers de son salon pour barrer la route à ce hussard qui jusqu'ici n'a pas connu d'obstacles. Ceux qu'il dénonce dans ses Mémoires pour avoir tramé contre lui cette sorte de conspiration, sont G o i g ny , Besenvat et la comtesse de Gramont(2). Alors, il s'avise de s'en prendre à Mme de Polignac. Il raconte à tout venant que des lettres de la reine
à sa favorite ont été communiquées par celle-ci à d'autres personnes. « Quoique le fait soit très possible, et que j'en ai eu moi-même de violents soupçons, écrit Mercy, le 18 décembre 1776, la tête légère et désordonnée de l'accusateur, son défaut absolu de preuves, et le caractère d'intrigue
Le comte fie Gutnex, ambassadeur de France
en Angleterre.
Gravure anonyme à l'aquatinte.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Lauzun. Mémoires, 159.
(2) Lauzun. Mémoires, p. 156.
que portait son projet l'a fait avorter (i). » Alors, se forme contre lui, une véritable coalition.
Aux amis de Mme de Polignac, se joignent Mercy et l'abbé de Vermond. Tous leurs soins s'appliquent à ouvrir les. yeux de ta reine. « Nous sommes parvenus à lui démasquer le duc de Lauzun, écrit triomphalement Mercy. et la reine s'est décidée à lui refuser désormais tout accès de confiance (2). » Lauzun n'est pas de ceux qui se laissent éconduire. Il est si persuadé qu'il tient le cœur de la souveraine, que, pour elle, il va jouer les Ruy-Blas. Vêtu de sa livrée, il la suit un jour entier, partout où elle se rend, et la nuit, comme un chien de garde, il ne quitte pas la porte de son appartement. Marie- Antoinette ne paraît point le distinguer. Au moment où elle rentre en carrosse d'une promenade à Trianon, il s'avise de mettre un genou en terre afin qu'elle pose le pied sur l'autre au lieu de se servir du marchepied de velours. La reine alors ne peut se dispenser de le voir. Elle appelle un page. « — Dites, je vous prie, monsieur, qu'on renvoie ce garçon. C'est un maladroit, il ne sait même pas ouvrir la portière d'un carrosse (3). » Un autre aurait compris. Le hussard s'acharne. Comme il a deux millions de dettes et que ses créanciers le poursuivent, il sollicite des lettres de surséance qui le mettent à couvert de toute poursuite. La reine se refuse à les demander pour lui (4). Alors, il sent bien que le conte bleu est clos et quand il écrira ses Mémoires, après son retour de ta campagne d'Amérique, il se bornera à cataloguer la reine parmi les femmes qui ont palpité sur son cœur et qu'il a fait souffrir comme un bourreau.
Ah ! l'erreur de Lauzun explique ce cri du cœur de la reine, à qui le comte de La Marck faisait un jour observer que la préférence trop marquée, qu'elle accordait à des
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 538.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 8.
(3) Mémoires de la Baronne d'Oberhirch, I, p. 248.
(4) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 32.
LES FAMILIERS 175
étrangers, pouvait lui nuire auprès des Français. « Vous avez raison, répliquait-elle avec tristesse, mais c'est que ceux-là ne me demandent rien (i). » Ils acceptent cependant, mais il y a une nuance. Valentin Esterhazy, un Hongrois, presque un exilé, élevé en France, y a pris du service. C'est un courageux. Sa carrière est brillante. Marie-Thérèse semble en faire grand cas. C'est elle qui l'adresse indirectement de Schœnbrun te 20 juin 1774, à Marie-Antoinette (2), et une année s'est à peine écoulée que Marie-Antoinette a obtenu pour lui le paiement de ses dettes [3). L'année d'après, il a succédé à Besenval dans la confiance de la reine. Mercy s'en félicite, parce qu'Esterhazy a toujours passé pour avoir le caractère honnête (4). Quand, en 1778, Marie- Antoinette accouche, elle s'est mis en tête qu'Esterhazy soit envoyé à Vienne porter la nouvelle de sa délivrance (5), et jusqu'à l'heure où il dut émigrer, la reine protège son 'quasi-compatriote et lui écrit avec une confiance dont il n'abusa jamais.
C'est encore un étranger que le prince de Ligne. Sujet autrichien, par sa naissance, et en même temps gros propriétaire en France, il est des plus qualifiés pour fréquenter la Cour. Grand, avec une extrême noblesse dans le maintien, il est séduisant au premier aspect en attendant que les qualités de son cœur attachent à lui pour toujours (6). Pas un instant, il ne cache le sentiment qu'il éprouve pour « celle qu'on ne pouvait voir sans l'adorer ». Un jour cette adoration devient gênante pour Marie- Antoinette. « Ma mère, lui dit-elle, trouve mauvais que vous soyez si longtemps ici, allez passer quelques jours à votre commandement. Ecrivez des lettres de Vienne pour
(1) Comte de Lamarck. Correspondance, I. p. 41.
(2) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 181.
(3) Correspondance secrète de Mercy, II, p, 499.
(4) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 437.
(5) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 238, 239, 246.
(6) Souvenirs de Mm» Vigée-Lebrun, I, p. 343.
qu'on sache que vous y êtes, et revenez. » «Cette bonté, cette délicatesse, dit le prince de Ligne, et plus encore l'idée de passer quinze jours sans la voir, m'arracha des larmes que sa jolie étourderie, d'ailleurs à cent lieues de la galanterie, l'empêcha de remarquer. Comme je ne crois pas aux passions qu'on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques, quinze jours me guérirent de ce que j'avoue ici à moi-même pour la première fois et que je n'aurais jamais avoué à personne de peur qu'on se moquât de moi (i). » A la place de l'amoureux qui s'effaçait, il resta l'ami très dévoué, comme en lord Dorset et en quelques autres Anglais.
Le groupe des Suédois vaut qu'on les mentionne. L'un des plus brillants, c'était le comte de Stedingk, lieutenantcolonel au service de la France et présenté à la Cour par son ambassadeur. A celui-là, sur la recommandation de Gustave III, Marie-Antoinette fit obtenir un régiment. « La reine, écrivait-il à son souverain, qui oserait entreprendre son portrait ? Elle est en femme, si j'ose exprimer cette opinion, ce que Votre Majesté est en homme. Si les bontés qu'elle daigne avoir pour moi se changeaient en disgrâces, mon sentiment là-dessus ne changerait pas. J'ai eu le bonheur de souper dans les cabinets. On dit que sous ce roi, aucun étranger n'y a soupe. On crie beaucoup contre cette prétendue nouveauté, mais ce sont les propos de l'envie. Les Dillon ne sont pas plus Français que moi et la reine a mis à cette faveur toute la grâce possible et dit publiquement que mes services m'ont naturalisé (2). » D'autres Suédois : Dobeln, le baron de Liéven, Wachtmeister, Sprengporten, le baron de Staël, sont accueillis à la Cour comme Stedingk (3). « Nos Suédois, écrit Creutz, réussissent au delà de toute expression. On les trouve instruits, aimables et de la meilleure compagnie. On m'a
(1) Prince de Ligne. Mémoires inédits.
(2) Bjornstjerna. Mémoires de Stedingk. Lettre du 25 février 1780.
(3) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 346, 366, 413.
LICS FAMILIERS
demandé récemment si le roi choisissait ceux à qui il permettait de venir en France (i). » — Mais celui qui a le plus de succès, c'est Hans Axel, comte de Fersen, celui que Von appelait le beau Fersen.
Fils du sénateur Fersen, qu'on considérait à Paris comme un des chefs du parti français en Suède (2), frère de Sophie Fersen, qui avait refusé
d'épouser le duc ;?
Frédéric, le plus jeune frère de Gustave III (3), il vint en France pour la première fois à dix -neuf ans. « Le jeune comte de Fersen vient de partir pour Londres, écrivait Creut- le 29 mai 1774. LJe tous les Suédois qui ont été ici de mon temps, c'est celui qui a été le mieux accueilli dans le grand monde. Il a été
fort bien traité de la famille royale. Il n'est pas possible d'avoir une conduite plus sage et plus décente que celte
Le duc de l.auzun.
Lithographie de Delpech.
[Bibliothèque Nationale. Estampes.
(\) Lettre du 7 mars 1779.
•J Archives des Affaires Etrangères. Correspondance du comte d Vergennes. (•'}) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, 1, p. 356.
qu'il a tenue. Votre Majesté en sera sûrement contente, mais ce qui rendra surtout M. Fersen digne de ses bontés, c'est qu'il pense avec une noblesse et une élévation singulière. » Confié à Breteuil qui l'attache à son ambassade à Naples, le jeune Suédois est préparé à se faire un avenir en France. « C'était, dit Tilly, un des plus beaux hommes que j'aie vus, quoique d'une physionomie froide, que les femmes ne haïssent pas quand il y a espérance de l'animer. Je ne crois pas qu'il eût un esprit bien distingué, mais ce qu'il en avait lui servit à se conduire avec calme et mesure dans la situation difficile dans laquelle il arriva (1). » De taille haute, de figure régulière, Fersen avait une bouche aux lèvres expressives, un nez droit bien dessiné, avec des narines minces et fines. Ses grands yeux limpides, ombragés de sourcils épais, avaient le regard calme des gens du Nord dont il reflétait la mélancolie (2). « Sa figure et son air convenaient parfaitement à un héros de roman, mais non pas d'un roman français : il n'en avait ni le brillant, ni ta légèreté (3). » En août 1778, Fersen revient à Versailles- En le voyant, la reine dit : « Ah ! c'est une ancienne connaissance (4) », et, quelques jours après, elle demande à Creutz pourquoi Fersen ne vient pas à son jeu le dimanche. « La reine, écrit-il un peu plus tard à son père, me traite avec bonté. Je vais souvent lui faire ma cour au jeu, et chaque fois, elle m'adresse des paroles pleines de bienveillance. Comme on lui a parlé de mon uniforme (son uniforme suédois), elle m'a témoigné beaucoup d'envie de me voir dans ce costume. Je dois aller, ainsi habillé, non pas à la Cour, mais chez ta reine. C'est la princesse la plus aimable que je connaisse (5). »
(1) Tilly. Mémoires, II, p. 118.
(2) Paul Gaulot. Un ami de la reine, p. 10.
(3) Duc de Lévis. Souvenirs et Portraits, p. 130.
(4) Baron de Klinkomstrom. Le Comte de Fersen et la Cour de France, I. Introduction, p. XXXII.
(5) Baron de Klinkomstrom. Le Comte de Fersen et la Cour de France, I. Introduction, p. XXXII.
Li:s FAMILIERS 179
Ainsi Fersen fréquente pendant quelques mois les cercles intimes de la reine. Stedingk et lui sont de toutes les petites fêtes données à Marie-Antoinette dans leurs appartements par M1110* de Polignac et de Lamballe (1). Enfin, le 10 avril 1779, Creut: écrit à Gustave III : « Je dois confier à Votre Majesté que le comte de Fersen a été si bien vu de la reine que cela a porté ombrage à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui. J'en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu, dans cette occasion, une conduite admirable par sa modestie et sa réserve et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s'éloignant, il écartait tous les dangers ; mais il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait le quitter des yeux, les derniers jours. En le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté d'en garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. Lorsqu'on sut le départ du comte, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz-James lui dit : « Quoi ! monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête ? — Si j'en avais fait une, répondit-il, je ne l'abandonnerais pas. Je pars libre et malheureusement sans laisser de regrets. » Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une prudence et d'une sagesse au-dessus de son âge. » En Amérique, soit comme aide de camp de Rochambeau, soit à la tête d'un régiment, Fersen fait les quatre campagnes de 1780 à 1783.
A sa rentrée en France, Gustave III le recommande à Louis XVI en demandant pour lui un régiment propriétaire. « Sa naissance, sa fortune, la place qu'il occupe auprès de ma personne, la sagesse de sa conduite, les talents et l'exemple de son père, qui a joui auparavant de ta même faveur en France, tout m'autorise, écrit Gustave III, à croire que ses services seront agréables à Votre Majesté et comme il restera également attaché au mien, et
(1) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 359.
qu'il se partagera entre les devoirs qu'exige son service en France et en Suède, je vois avec plaisir que la confiance que j'accorde au comte Fersen et la grande existence dont il jouit dans sa patrie, étendront encore davantage les rapports qui existent entre les deux nations et prouveront le désir constant que j'ai de cultiver de plus en plus l'amitié qui m'unit à vous et qui me devient tous les jours plus chère (i). » C'est Marie-Antoinette qui répond : « Monsieur mon frère et cousin, je profite du départ du comte de Fersen pour vous renouveler les sentiments qui m'attachent à Votre Majesté. La recommandation qu'elle a faite au roi a été accueillie comme elle devait l'être, venant de vous et en faveur d'un aussi bon sujet. Son père n'est pas oublié ici. Les services qu'il a rendus et sa bonne réputation ont été renouvelés par le fils qui s'est fort distingué dans la guerre d'Amérique, et qui, par son bon caractère et ses bonnes qualités a mérité l'estime et l'affection de tous ceux qui ont eu l'occasion de le connaître. J'espère qu'il ne tardera pas à être pourvu d'un régiment, je n'oublierai rien pour seconder les vues de Votre Majesté (2). » En ij'Sô, Fersen quitte la France. « Le départ du comte de Fersen, Suédois, note la Correspondance secrète, a fait quelque sensation dans l'intérieur de la société de la reine, mais les nuages que cette absence y a répandus seront bientôt dissipés (3). »
L'existence du jeune colonel, propriétaire du Royal- Suédois, se partage entre la Suède, Versailles et Valenciennes où il est en garnison. Il a acheté, pour i5oooô livres payées comptant, un charmant hôtel dans la rue Matignon, ou il entretient un nombreux domestique : il a six chevaux de selle et de beaux équipages qui paradent a
(1) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, l, p. 362.
(2) De Beaucourt et La Rocheterie. Correspondance de Mûrie- Antoinette, II, p. 25.
(3) Lescure. Correspondance secrète, II, p. 37, à la date du S mai 178(i.
LES FAMILIERS
iSr
Longchamp ou galopent sur la roule de Versailles et les
années s'écoulent ainsi, jusqu'en [78g où vont commencer ses allées et venues pour le salut de la monarchie et bientôt pour l'existence même de Marie-Antoinette. D'octobre 1789 à la fin de 1793, Fersen est sans cesse en voyages par l'Euro p e . Il visite l'empereur, l'archiduchesse Marie-Christine, les électeurs allemands. Brunswick, le roi de Prusse. Il est en correspondance avec Gustave III, avec Catherine de Russie. Quand il est à Paris il siège dans les conseils secrets avec Breteuil, Bouille, Mercy-Argenteau. En 1791, il prépare ta fuite de la reine.
Une femme qui correspond avec lui de Londres, où elle est émigrée, et qui paraît
souffrir pour lui d'un amour mal guéri, lui écrit : « Mon mari m'a dit qu'on vous blâmait beaucoup de la conduite que vous tenez et que vous avez fait et faites le plus grand tort à une certaine personne que vous sacrifier au mépris général ; que tous ceux qui lui ont parlé lui ont
Charles- Joseph, prince de Ligne.
inture de Grassi, gravée par Pichler. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
lg2 LES JOURS DE TRIANON
témoigné l'étonnement qu'ils éprouvaient du peu de ménagement que vous mettiez à sa réputation et que vous la perdiez entièrement dans l'esprit de ceux qui pourraient prendre intérêt à elle, sans compter que vous exposiez sa vie même. Je me suis disputée sur cela avec mon mari, car j'envisage la chose tout différemment et je trouve que dans le moment, vous ne sauriez trop lui prouver votre attachement en ne la quittant pas et en lui donnant toutes les preuves qui dépendent de vous et ce qu'on blâme et trouve malhonnête de votre part, je le trouve sublime et ne puis que vous en estimer davantage. Je vous suis trop attachée, ainsi qu'à elle, pour pouvoir vous parler différemment (i). » La confidente de Fersen n'ignorait rien de ce qui le retenait à Paris. « Je vous prie bien, mon ami, de ménager votre santé, votre vie, de ne point l'exposer inutilement. Mme de Korf (2) m'écrit du 9 que vous partez dans une dizaine de jours. Je le désire vivement pour vous et pour moi. Tout ce qu'on m'assure ici m'effraie pour vous à l'excès. Je vous souhaite, mon cher comte, tous les bonheurs que vous méritez. Je vous les souhaite du fond de mon âme. Je désire vous voir bientôt à Stockolm comme un frère que je chéris, je n'ai plus d'autre sentiment pour vous. J'ai fait ce pénible effort pour vous obéir, je vous le devais même. Vous devez être enfin content de moi, et si le hasard veut que nous ne nous revoyions pas, je vous prie de vous souvenir quelquefois d'une femme qui vous a toujours bien tendrement aimé... mais vous êtes toujours si parfaitement honnête que vous sacrifiez toujours votre plaisir à votre devoir. M™e de Korf me mande que vous êtes parfait pour elle et que vous avez une âme brûlante sous une écorce de
(1) Lettre de Londres, 14 juin 1791. (Bimbenet. Fuite de Louis XVI à Varennes, p. 138.) Bimbenet n'a pas donné le nom de la femme qui écrivait ces lettres. Elle était alors depuis deux mois en Angleterre avec une princesse et devait partir pour la Suède avec son mari.
(2) Il s'agit évidemment de la véritable baronne de Korf et non de la reine qui quitta Paris sous le nom de baronne de Korf et avec duplicata du passeport de cette amie de Fersen.
LES FAMILIERS l83
glace. Je le pense comme elle et je trouve qu'on est plus qu'heureux quand on a le bonheur de jouir de votre intérêt et de votre amitié (i). »
A la veille du départ de la reine, elle fait remettre à l'hôtel de la rue Matignon un portefeuille en cuir vert à coins d'argent, où sont toutes ses lettres. Elle y joint le portrait en miniature peint par le célèbre Hall dont le colonel du Royal-Suédois lui a fait don (2). Puis, se produit la catastrophe de Varennes. Le 24 juin, on perquisitionne à l'hôtel de la rue Matignon. On saisit la correspondance de Fersen et d'une actrice connue pour ses fredaines galantes. C'est en quelque sorte un alibi que le comte Axel a laissé derrière lui. On le traduit, cependant, devant la Haute-Cour d'Orléans qui ne pourra le juger que par contumace, si elle devait arriver à un arrêt, car Fersen est à Bruxelles. Alors te comte Esterhazy reçoit une dernière lettre de Marie- Antoinette où elle lui parle de Fersen dont elle ignore le sort. « Si vous lui écrivez, dites-lui bien que bien des lieues et bien des pays ne pourront jamais séparer les cœurs; je sens cette vérité tous les jours davantage (3). » Elle joint à sa lettre deux anneaux avec cette légende : Domine salvos fac regem et reginam (4). L'un est pour Esterhazy, l'autre
(1) Lettre du 18 juin 1891. (Bimbenet. Fuite de Louis XVI à Varennes, p. 138.)
(2) Une descendante d'une des sœurs de Fersen décrit ainsi la miniature de Hall : « L'ensemble n'est point du style Scandinave. On devine plutôt un jeune Allemand de grande maison, mais l'expression a je ne sais quel charme français. Il y a plus de finesse et d'aristocratie dans ses traits que de vigueur impérieuse. Les tempes serrées rétrécissent le cerveau. La boucbe est d'un arc parfait, son pli volontaire semble expliquer les longs silences; un demi-sourire un peu triste erre sur les lèvres. Il y a de la douceur dans le regard des yeux bleu d'acier, enfoncés dans l'orbite, grands et beaux, bien que les paupières tombantes les recouvrent à moitié. »
(3) Ernest Daudet. Mémoires du Comte Valentin Esterhazy. Introduction p. XXXIX.
(4) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, II, p. 458. — Stedingk, qui a eu connaissance de la lettre de la reine au comte Esterhazy, l'analyse ainsi : « Le comte Esterhazy a reçu une lettre de la reine de France qui fait le plus grand honneur à son cœur et à
pour Fersen. « Celui qui est entouré de papier est pour lui. Faites-le lui tenir pour moi. Il est juste à sa mesure. Je l'ai porté deux jours avant de l'emballer. Mandez-lui que c'est de ma par!. Je ne sais où il est : c'est un supplice affreux
de n'avoir aucune nouvelle et de ne savoirmême pas où habitent les gens qu'on aime (i). » Puis, comme elle a fini par savoir où est Fersen, elle lui envoie ce billet : « Je peux vous dire que je vous aime et je n'ai même le temps que de cela. Je me porte bien, ne soyer pas inquiet de moi. Je voudrais bien vous savoir de même. Ecrivez-moi en chiffre par la poste à l'adresse de M. Brown, une double enveloppe à M. Gougeno. Faites mettre les adresses par votre valet de chambre. Mander-moi à qui je pourrais adresser celles que je pourrais vous écrire, car je ne peux plus vivre sans cela. Adieu le plus aimé et le plus aimant des hommes. Je vous embrasse
Le comte llarts Arel île Fersen.
Lithographie anonyme, 1808.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
son esprit. Elle emploie ses premiers moments de liberté à s'occuper de ses amis et à les encourager. Elle dit que tout ce qu'elle a fait, elle a été forcée de le faire pour éviter de plus grandes horreurs. Elle veut que l'on ne s'occupe que du salut de la France et non de sa sûreté personnelle. Elle demande ce qu'est devenu le comte de Fersen. Elle n'en a aucune nouvelle. On voit que l'espoir n'est pas éteint dans son cœur et que son courage égale son infortune. (Lettre de Stedingk à Gustave III. Pétersbourg, 21-10 octobre 1791.)
(1) Ernest Daudet. Mémoires du Comte Valentîn Esler/iazu. Introduction, p. XXXV.
LES FAMILIERS I s 5
de tout mon cœur (i). » Est-ce un premier aveu encouragé par tes circonstances du dévouement et de la distance? Est-ce la preuve d'une intime et ancienne liaison? L'histoire ne le saura jamais.
Après la mort de Fersen, le baron de Taube a brûlé son journal de 1788 à 1791 qu'il lui avait confié. Le baron de Klinkomstrom héritier des papiers de Fersen, qui a publié incomplètement les lettres de Marie-Antoinette, en a démit les originaux en 189(5 (2).
L'histoire ne saura donc rien. Qu'importe d'ailleurs? Pour la postérité, longtemps, la vie de Marie-Antoinette tiendra en quelques scènes et quelques portraits. C'est le joli croquis de François Cognel. En simple robe de linon' avec une coiffe de dentelles, elle s'avance seule dans la direction de ta laiterie. Sous ses habits modestes, elle parait encore plus majestueuse que dans ses grands costumes de Versailles. On ne distingue point ses pas. Elle glisse avec une incomparable grâce et tes curieux qui la contemplent ont comme un désir de fléchir le genou au moment où elle passe, se sentant partagés entre l'espérance d'être aperçus et la crainte d'être surpris (3). Les âmes romanesques rêveront au beau Fersen, aux entretiens prolongés au bal de l'Opéra, aux regards échangés pendant tes soirées intimes de Trianon, à la reine qui, chantant au piano les couplets de l'opéra de Didon :
Ah! que je fus bien inspirée,
Quand je vous reçus dans ma Cour (4).
cherche des yeux Fersen et dissimule mat son trouble. Puis voici Kocharsky, la peignant à la veille du 10 août, avec
(1) Revue Bleue, avril 1907. (Article de M. Maury sur les Mémoires de la comtesse de Boigne, d'après une copie prise aux archives du château de Stafsund (Suède).
(2) Revue Bleue, avril 1907, et article du Gaulois, publié par la comtesse de XXX.
(3) La Vie Parisienne sous Louis XVI, p. 84.
(<i) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 359.
ses cheveux blanchis. Bientôt, c'est la tête émaciée dessinée par Prieur qui se détachera sur les murailles de la prison. Après, c'est l'atroce, l'inoubliable pochade saisie en trois coups de fusain par David au passage de la charrette. Plus rien ne reste de la beauté passée, en cette Marie-Antoinette au visage creusé par les émotions de la délivrance possible et les désillusions plus cruelles. Les yeux jadis faibles et un peu tendres ont perdu le regard, laissant une borgnesse à la place de la majestueuse souveraine. Seule, la lèvre dédaigneuse, comme crachant son mépris à la populace en rut, rappellera faîtière fdle de Lorraine, l'archiduchesse autrichienne.
Et pour dernière page du roman, c'est Fersen, vieilli avant l'âge, que lesémeutiers de Stockolm jettent à bas de sa voiture, qu'on assomme au coin d'une borne, lui arrachant ses anneaux d'oreille avec des lambeaux de chair, et le foulant aux pieds jusqu'à ce qu'il expire en demandant par pitié un peu d'eau à boire !
Le Petit Trianon, après la Révolution.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)