THIBAULT
Eh bien?
CLAUDINE
Quoi que tu gloses ?
Regardent ce portrait, c'est encor quelqu'chose.
Le portrait, exposé au Salon, avait fait un tel scandale qu'il avait fallu te retirer. Mme Lebrun était désolée. Brogniard l'amena malgré elle au théâtre où l'on jouait une pièce de circonstance. Une artiste y portait, aux applaudissements de tous, le costume du portrait. On prétendait cependant que la suppression des robes de soie ruinait Lyon et que la nouvelle fantaisie de la reine était le résultat d'une entente avec Joseph II pour faire vendre le linon de Bruxelles (i).
Un peu avant l'ouverture du Salon, les représentations du théâtre de la reine avaient repris à Trianon. Le 1 1 avril,
(1) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 251.
LES FÊTES DE TRIANON g5
on joua un divertissement de Piis et Barré, La Matinée et la veillée villageoise ou le Sabot perdu. Une lettre du chevalier de l'Isle au prince de Ligne, écrite au lendemain de la représentation, donne ta distribution des rôles : « C'est la reine, dit-il, qui joue Babet... Mme la comtesse Diane, la mère Thomas, mesdames de Guiches, de Polignac, de Polastron, les jeunes fdles. Le comte d'Esterhary, le bailli et puis toutes les vieilles sont te baron de Bezenval, le comte de Coigny, etc. M. le comte d'Artois serait un Colin aussi parfait qu'il est joli, si la voix était toujours l'organe de l'âme, car vous savez que l'âme du jeune comte d'Artois n'est pas fausse et si je prétendais lui faire un crime de ce que sa voix l'est, ce n'est pas à votre tribunal que je porterais cette accusation. » Le Sabot perdu était une pièce amusante et spirituelle. Pour causer plus aisément avec Colin, Babet met les sabots de sa mère. Elle ouvre la porte de la maisonnette et tombe dans les bras de Colin qui rôdait alentour.
Mais j'ecrois Que j't'aperçois.
Embrassons-la vite, en tapinois.
Dans l'plaisir où qu'toncœur s'épanche, C'n'est pas agir d'eun manière franche.
Comment te pardonner, De m'prendre ainsi, c'que j 't'avions donné?
Un importun, le magister du village, autre amoureux de Babet, met en fuite le couple et, en courant, la jeune fille perd le sabot trop large pour son pied. Le soir, on joue à la main chaude, quand le magister apparaît avec le sabot accusateur. Toutes les filles présentes, invitées à l'essayer, triomphent dans cette épreuve : il ne va à aucune. Le père Thomas exige qu'on mette aussi les mères à l'épreuve. Sa femme se voit couverte de confusion, mais Babet in-
g6 LES JOURS DE TRIANON
tervenant disculpe sa mère en racontant son équipée du matin.
C'en est fait, Babet au hameau N'a pus sa renommée...
Colin l'y a fait pardre, il est clair
Que l'i seul peut la l'y rendre.
On marie donc les deux amoureux à la barbe du maître d'école dont la méchanceté est ainsi châtiée.
Le répertoire du Petit Trianon, cette année-là, fut fourni par Grétry, Favart, Marmontel, Sedaine, Audinot.
Le roi de Suède parcourait alors l'Europe sous le nom de comte de Haga. Le comte de Fersen, un habitué de Trianon, l'avait rejoint à Nuremberg et ils firent ensemble le voyage d'Italie (i). Marie-Antoinette lui avait écrit le i5 octobre i;83 : « Si, comme je t'espère, les voyages de Votre Majesté l'amènent jusqu'à Versailles, elle ne peut douter de la réception due à un bon et ancien allié de la France. Je vous prie de croire que j'aurai personnellement grand plaisir à vous témoigner combien je suis sensible aux procédés de votre amitié (2). » Cependant, à son arrivée à Versailles, il fut accueilli un peu froidement. Ce n'était évidemment pas parce qu'il portait des boucles à ses culottes, mode surannée qui faisait dire de lui : « C'est un roi de province (3). » Mais il était venu à Versailles au débotté et sans se faire annoncer. Louis XVI se présenta chaussé d'un soulier à talon rouge et l'autre à talon noir, tant il avait dû s'habiller en hâte et sans l'assistance de ses valets de chambre attitrés (4). La reine le reçut dans son petit cabinet et manda Mme Campan. « Alors elle m'ordonna de faire à l'instant appeler le contrôleur de sa bouche, de s'informer si elle avait un dîner suffisant pour l'offrir à M. le comte de Haga et de le faire augmenter si cela était
(1) Geffroy, Gustave III et la Cour de France, II, p. 17.
(2) Geflroy, Gustave III et la Cour dé France, II, p. 22.
(3) Geflroy, Gustave III et la Cour de France, II, p. 14.
(4) Geffroy, Gustave III et la Cour de France, II, p. 25.
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Ordonnancement au profit du peintre Chatelet, plus tard juré au tribunal révolutionnaire.
(Archives Nationales.)
nécessaire. Le roi de Suède l'assurait qu'il y aurait toujours assez pour lui, et moi, pensant à l'étendue du menu du dîner du roi et de la reine, dont plus de la moitié ne paraissait pas quand ils dînaient dans les cabinets, je souriais involontairement. La reine me fit des yeux un signe imposant et je sortis. Le soir, la reine me demanda pourquoi j'avais paru si ébahie quand elle m'avait donné ordre de faire augmenter son dîner. « Vous auriez dû juger de suite que la trop grande confiance du roi de Suède avait besoin d'une leçon. » Je lui avouai que la scène m'avait paru si bourgeoise qu'involontairement j'avais pensé aux côtelettes sur le gril et à l'omelette qui, dans les petits ménages, viennent augmenter vin trop mince ordinaire. Elle s'amusa beaucoup de ma réponse et la conta au roi qui en rit à son tour (1). » Quelques jours plus tard, te 21 juin, une fête à Trianon montrait à Gustave III comment on savait recevoir à Versailles. « On soupa dans les pavillons du jardin, écrivait Gustave III à son frère, et, après souper, le jardin anglais fut illuminé. C'était un enchantement parfait. La reine avait permis de s'y promener aux personnes honnêtes qui n'étaient pas du souper et l'on avait prévenu qu'il fallait être habillé en blanc, ce qui formait vraiment le spectacle des Champs-Elysées. La reine ne voulut pas se mettre à table, mais fit les honneurs, comme l'aurait fait la maîtresse de maison la plus honnête. Elle parla à tous les Suédois et s'occupa d'eux avec un soin et une attention extrêmes (2). » L'on avait joué le Dormeur Eveillé. Les divertissements nocturnes furent un peu gâtés par le temps qui était froid, beaucoup plus qu'il n'est coutume en cette saison, mais il ne plut pas et le vent ne vint pas gêner les illuminations.
En 1785, le théâtre de Trianon interpréta le Barbier de Séville, de Beaumarchais, qui assistait à la représentation. Voici, d'après Mercy, la distribution des rôles : Bartholo,
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(1) M"»6 Campan. Mémoires. Edition Barrière, p. 183-184.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 256.
LES 1T I l .s hl 1 RIANON
M. le diîc de Guiches, Rosine la reine, Figaro le comte d'Artois, Almaviva le comte de Vaudreuil, Basile le chevalier de Crussol (i).
Après ij85, les spectacles devinrent rares. Quand, en
Visite des ambassadeurs de Tipoo-Sahib au nouveau cirque
du Palais Royal.
(Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)
mai 1786, la reine reçut à Trianon la visite de son frère Ferdinand, gouverneur de Lombardie, et de sa femme, qui voyageaient sous le nom de comte et comtesse de Neulembourg, il n'y eut même pas de fêtes à Trianon. Le Parlement venait d'innocenter le cardinal de Rohan et la reine était dans le deuil de la défaite (2). Elle se borna à remettre à ses visiteurs des vues de son jardin qu'avait peintes le
(1) Correspondance de Merci/ avec Joseph II, I, p. 583.
(2) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 302.
paysagiste Chatelet, à plusieurs reprises chargé depuis 1780 de semblables recueils (1). La reine cependant, à dire vrai, n'aimait pas les arts et ignorait les artistes. Un jour qu'on lui rappelait certains croquis soi-disant faits par elle avant son mariage : « Je rougirais, dit-elle, si on me présentait cette preuve de la charlatanerie de mon éducation. Je ne crois pas avoir posé une seule fois un crayon sur ce dessin [2). » Elle dessinait, mais fort mal, car Paroy, qui raconte dans ses Mémoires qu'il avait ajouté des personnages à un paysage de la reine, garde un .silence éloquent sur la valeur de l'œuvre qu'il avait retouchée (3). Si le Petit Trianon avait été rempli de peintures, c'est qu'il s'y était accumulé, sous le règne précédent, de nombreuses commandes faites aux artistes en vogue, dont beaucoup d'ailleurs ne furent payés qu'après une longue attente (4). Marie-Antoinette y avait ajouté surtout des toiles qui étaient pour elle des souvenirs de famille et, notamment, les tableaux consacrés à l'opéra et au ballet joués aux noces de l'empereur. C'était un présent que lui avait fait l'impératrice et Mme Antoine y était représentée avec ses deux frères (5).
En 1788, la reine passa encore un mois à Trianon. Le 10 août, elle y reçut tes ambassadeurs hindous de Tipoo- Sahib, qui faisaient alors courir tout Paris (6). Enfin, l'année suivante, la reine était à Trianon et le roi à la chasse à
(1) De 1780 à janvier 1784, Chatelet a touché 5 040 livres d'honoraires pour ses travaux concernant Trianon. C'est le même Chatelet qui, juré au Tribunal Révolutionnaire, fit arrêter en pleine audience Hermann sous prétexte qu'il avait donné à la reine des leçons de clavecin. (Arch. Nat., W 475.) Chatelet fut condamné à mort avec Fouquier-Tinville le 17 Floréal an III.
(2) Les Lettres et les Arts, janvier 1887.
(3) Paroy. Mémoires, p. 269.
(4) On peut voir à ce sujet une curieuse réclamation de Lépicier au comte d'Angivilliers, en date du 9 décembre 1780. Lépicier attendait depuis 12 ans. (Arch. Nat., 0*. 1883.)
(5) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 152,
(6) Desjardins. Le Petit Trianon, p. 339.
Meudon, quand on apprit la marche sur Versailles des émeutiers. Après s'être promenée seule dans ces jardins qu'elle parcourait pour la dernière fois de sa vie, elle s'était, dit-on, assise dans la grotte pour s'y reposer quelques instants, quand arriva l'envoyé de M. de Saint- Priest. Elle partit précipitamment et rentra à Versailles où elle pressa aussitôt le roi de la rejoindre (i). Par la suite, il ne pouvait plus être question de Trianon : les loups avaient envahi la bergerie.
(1) Mémoires de Mmt Campan. Comte de Semallé. Souvenirs, p. 24. Paroy. Mémoires, p. 112.
Les Joies de la Famille.
ussitôt après le mariage du Dauphin, Louis XV avait célébré les noces de ses petits-fils, le comte de Provence et le comte d'Artois. Il y avait donc eu dès lors à la Cour trois jeunes ménages, et si les princesses de Provence et d'Artois, qui étaient sœurs, vivaient en parfait accord, leurs relations avec la Dauphine avaient toujours été plutôt tendues. « Pour mes tantes, écrivait Marie-Antoinette, le 3o juillet 1774, on ne peut pas dire qu'elles me courtisent. Et quant à Monsieur et Madame, il s'en faut bien que je me confie entièrement à eux (1). » A vrai dire, la sympathie manque. « Nous vivons fort bien avec Monsieur et Madame, écrivait Marie-Antoinette à sa mère le 14 juillet 1775, ils sont l'un et l'autre fort réservés et fort tranquilles au moins en apparence. Madame est Italienne de corps et d'âme, le caractère de Monsieur y est très conforme (2).» Et, le 12 novembre 1775, elle revenait à la charge. « Il est bien certain que non seulement il n'y a point de brouillerie entre Monsieur et moi, mais ce qui est plus, c'est qu'on n'en croit pas et tout le monde remarque mes bonnes manières pour lui et sa femme. Je dirai cependant à ma chère maman qu'elle est un peu trompée sur son compte. Il est bien vrai qu'il n'a pas les inconvénients de la vivacité et turbulence
(1) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 72.
(2) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 98.
LES JOIES Dl : L.V FAMILLE IO-3
du comte d'Artois, mais, à un caractère très faible, il joint une marche souterraine et quelquefois très basse. Il emploie, pour faire ses affaires et avoir de l'argent, de petites intrigues dont un particulier honnête rougirait... Malheureusement pour Monsieur, toutes ses menées commencent à être connues et ne lui laissent ni considération ni affection publique. Il a même eu quelque temps la réputation d'esprit, qu'il a perdue par quelques-unes de ses lettres qui ont paru dans le public et qui étaient peu honnêtes et très maladroites (i). » Le mois suivant, le mécontentement de la reine contre Monsieur et Madame persistait : « Le caractère piémontais, écrivait-elle, va très bien à Monsieur et, à cet égard, il ne s'est point mésallié... Nous vivons fort bien ensemble... Il a imaginé de chercher l'intimité et pour s'y introduire il a écrit. Il y a là-dedans beaucoup de phrases de bassesse et de fausseté. Malgré cela, j'ai cru devoir en paraître ta dupe et croire à tout ce qu'il disait. Je lui en ai parlé la première, en débutant par un reproche obligeant sur ce qu'il se servait d'un tiers avec moi. Depuis, nous continuons à être sur te ton de l'amitié et de la cordialité. A vrai dire, je crois qu'elle n'est pas plus sincère d'un côté que de l'autre. Plus je vais, plus je suis convaincue que si j'avais à choisir un mari entre les trois, je préférerais encore celui que le ciel m'a donné. Son caractère est vrai et, quoiqu'il est gauche, il a toutes les attentions et complaisances possibles pour moi (2). »
Six mois plus tard, on est toujours au régime de la paix armée : « Je n'ai rien à dire contre mes belles-sœurs avec qui je suis très bien, écrit la reine le i3 juin 1776, mais si ma chère maman pouvait voir les choses de près, ta comparaison ne me serait pas désavantageuse. La comtesse d'Artois a un grand avantage, celui d'avoir les enfants,
(1) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 106.
(2) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I, p. 108.
mais c'est peut-être la seule chose qui fasse penser à elle et ce n'est pas ma faute si je n'ai pas ce mérite. Pour Madame, elle a plus d'esprit, mais je ne voudrais pas changer de réputation avec elle (i). » Un jour que la maréchale de Mouchy causait avec la reine, elle lui dit : « Savez-vous bien que Mme de Provence a bien de l'esprit. — Tant mieux, répliqua la reine agacée, elle nous en donnera à tous (2). » La comtesse de Provence vivait déjà fort solitaire : « Je la crois fort malheureuse (3) », écrivait Marie-Antoinette dès 1772. Mme de Provence vivait presque tout son temps à la campagne, occupée de sa petite ferme, de ses animaux et de son jardin. Quand elle revenait à Versailles, elle y rapportait d'énormes bouquets de fleurs et des provisions de petits oiseaux qu'elle avait pris au filet. Une de ses femmes de chambre n'avait d'autre occupation que de lui en apprêter une soupe, qu'on disait délicieuse. Elle l'assaisonnait elle-même par faveur pour les membres de la famille royale qui se réunissaient chez elle à neuf heures précises pour le souper (4). D'ailleurs, peu aimable, peu jolie, comme sa sœur, elle vivait comme elle dans la retraite. La comtesse d'Artois, cependant, avait essayé, les premiers temps de son mariage, de lutter contre l'abandon du comte. Mais bientôt les grossesses l'avaient abîmée et le libertinage avait entraîné le comte d'Artois dans les aventures. On disait couramment, « qu'ayant une indigestion de biscuit de Savoie, il avait pris Duthé ». Après elle, il en prit bien d'autres et la comtesse d'Artois, d'abord gaie et un peu folle, en était arrivée à ne plus dissimuler l'abandon où son mari la laissait. En septembre 1777, Mercy écrivait à Marie-Thérèse : « Il s'était établi en dernier lieu un nouveau genre d'amusement peu conve-
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(1) De Beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, I. p. 122.
(2) Lescure. Correspondance secrète, I, p. 19, 6 février 1777.
(3) D'Arneth. Maria-Theresia und Marie-Antoinette, p. 128.
(4) De Reiset. Journal de MM Etoffe. I. Int., p. VII.
LES JOIES DE LA FAMILLE Io5
nable, mais qui heureusement doit cesser avec ta belle saison. Cet objet a été, depuis un mois, de faire établir vers
Madame, comtesse de Provence.
Portrait par Mm» Vigée-Lebrun, gravé par W. Pether.
dix heures du soir, sur la grande terrasse de Versailles, les bandes de musique de la garde française et suisse. Une foule de monde, sans en excepter le peuple de Versailles, se rendait sur cette terrasse, et la famille royale se prome-
Io6 LES .IOURS DE TRIANON
nait dans cette cohue, sans suite et comme déguisée. Quelquefois la reine et les princesses étaient ensemble, quelquefois aussi elles se promenaient séparément, prenant une seule de leurs dames sous leur bras. Le roi a été, de son côté, une fois ou deux et seul à ces promenades ; il a paru s'en amuser, et cela les a d'autant plus autorisées. Cependant, surtout pour la reine, de pareilles promenades peuvent produire de grands inconvénients parmi cette nation où la jeunesse est si étourdie et si inconsidérée, on ne saurait être trop en garde contre les occasions d'être méconnue. C'est toujours M. te comte d'Artois qui est le promoteur de ces amusements déplacés (i). » Ce qu'avait prévu Mercy se produisit. Un jour que la reine se promenait incognito avec la comtesse d'Artois, elle fut abordée par un jeune commis des guerres qui, ignorant qui elle était, lui adressa quelques mots. Le ton de politesse du jeune homme, l'amusement de n'être pas reconnue, poussèrent ta reine à lui répondre et ils causèrent un moment. Une autre fois, un garde du corps de Monsieur, reconnaissant la reine, voulut profiter de l'occasion pour lui adresser une requête. La reine se retira aussitôt. Ce furent ces aventures qui décidèrent à faire donner les concerts dans ta colonnade, entre le groupe de Proserpine et de Pluton. Dès lors, les sentinelles écartaient les curieux et ne laissaient pénétrer auprès de la reine que les intimes (2). De là naquirent de mauvais propos, qui eurent une recrudescence en 1780 quand on se mit à jouer au fameux descampativo. Mercy, sans donner à ce jeu l'importance libertine qu'on lui a prêtée, s'en préoccupa : « Il s'est introduit à Versailles, écrivait-il à Marie-Thérèse, le 18 mars 1780, des divertissements qui par leur tournure conviennent peu au recueillement du carême et encore moins à la dignité des personnes qui s'en amusent. Ce sont des jeux qui ressemblent au colin-maillard, qui aboutissent à donner des
(1) Correspondance secrète de Mercy, II, p. 115.
(2) Mma Gampan. Mémoires. Edition Barrière, p. 155.
LES JOIES DE LA FAMILLE 107
gages qu'il s'agit ensuite de racheter par quelques pénitences bizarres et te grand mouvement que cela occasionne est souvent prolongé bien avant dans la nuit. Le nombre de personnes tant de la Cour que de la ville qui sont admises à ces jeux les rend encore plus sujets à des inconvénients; on est surpris de voir que le roi y prend beaucoup de goût et qu'il se livre à de pareilles frivolités dans des conjonctures aussi sérieuses pour l'Etat que le sont celles d'à présent. La reine convient du mauvais effet que cela doit produire dans l'opinion publique. Cette auguste personne, qui d'elle-même n'est aucunement portée pour de semblables amusements, s'y prête par bonté, par complaisance, mais l'injustice du public fait retomber sur elle rétablissement de ce genre de dissipation qui est généralement désapprouvée (i). » On n'était que trop disposé à dénigrer la reine. Témoin cette chanson alors populaire :
Reine de France en apparence, Vous l'êtes plus réellement, Des ministres de la toilette, Des comédiens, des histrions, Et, bravant en tout l'étiquette, Des filles vous avez le ton.
Vous montrez en tout l'indécence Et tous vos goûts sont dépravés.
Au mépris des gens de naissance, Les roturiers sont préférés.
Bezenvat a votre confiance, Un Caraman est distingué Et, grâce aux talents de la danse, Un Gallifet est présenté.
S'il est vrai que La Vaupallière
Doive paraître à votre Cour,
Ma foi, dans cette pétaudière,
Faites figurer tour à tour
Ce que les comptoirs, les coulisses,
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(1) Correspondance secrète de Mercy. III, p. 411.
Nous offrent de plus séduisant.
Avec des banquiers, des actrices, Vous tiendrez votre appartement (i).
Ces 'couplets ne déplaisaient pas à Monsieur et à son entourage. Il se piquait de bel esprit et parmi les écrivains qu'il protégeait, plus d'un se signala par des pamphlets où la reine était couverte d'insultes et où ses meilleures intentions étaient défigurées. Mieux valait à coup sûr la légèreté du comte d'Artois et la nullité de la comtesse. En décembre 1781, au lendemain de la Noël, celle-ci fut si malade qu'on l'administra. Le 3o décembre, les Mémoires secrets écrivaient : « La Cour et la Ville se sont également intéressées pour cette princesse. Le compte qu'on lui a rendu de cet attachement a dû la soulager dans ses maux; mais ce qui y a surtout contribué, c'est l'affection vraiment conjugale de son auguste époux. L'excellence de son cœur s'est manifestée en cette occasion et il a rendu à la malade les soins les plus tendres, les plus constants et les plus recherchés. Elle s'est écriée dans sa joie qu'elle était bien sûre jusque là d'en être aimée, mais non à ce point et jusque dans cet état triste et repoussant. » Quelques années plus tard, il y eut un nouveau rapprochement entre les époux à la mort de leur fille. « Le comte d'Artois, écrivait Marie- Antoinette, a été affligé comme il devait l'être de la mort de sa fille; cela veut dire très touché à sa mort et pendant sa maladie. En effet, cet enfant a eu une raison et une sensibilité, jusqu'à la fin, au-dessus de son âge; mais il la connaissait trop peu pour en être au désespoir et je trouve qu'il a été très bien et surtout très naturel sur cela. Pour la comtesse d'Artois qui ne sent rien, elle n'a pas été plus affligée de la mort de sa fille que de tout autre chose (2). » Quelques années plus tard, cependant, on troubla le repos
(1) Archives de Seine-et-Oise. Recueil manuscrit de chansons provenant de la bibliothèque de la présidente de Rosambo.
(2) De beaucourt et de La Rocheterie. Correspondance de Marie- Antoinette, II, p. 31.
IIO LES JOl.'RS DE TRIANON
de la comtesse d'Artois en racontant qu'un simple officier de la garde avait réussi à lui plaire. La reine, en cette occasion, ne lui montra aucun ménagement (i) et le roi fut seul, avec le comte d'Artois, à prendre le parti de la comtesse et à persister à lui faire bon visage. « Personne ne doute aujourd'hui que les bruits répandus sur Mme |a comtesse dArtois ne soient une calomnie (2). » Tout au contraire, le comte d'Artois conservait auprès de Marie-Antoinette beaucoup de crédit. « Fait à peindre, de la véritable taille élégante française, d'une figure parfaitement agréable, -il rendait à l'imagination l'idée que tous les historiens, les poètes et les romanciers nous ont donnée d'un prince français. Il avait tout le feu, toute la vivacité de la jeunesse, toute la grâce extérieure et la galanterie qui le firent, dès son début dans le monde, surnommer Galaor, parce qu'il réalisait les traits que le romancier avait donnés à ce héros fabuleux (3). » Sa gentillesse lui faisait tout pardonner. Mercy obtint pourtant de Marie-Antoinette qu'elle renonçât à ces parties de plaisir où l'entraînait son beau-frère. « La réforme à cet égard, écrivait-il, est plus entière que je n'aurais osé l'attendre et elle se porte même sur la manière dont ce jeune prince est traité. La reine, sans lui montrer moins de bonté ou de bienveillance, en a retranché l'apparence de familiarité et n'admet plus les petites licences que prenait M. le comte d'Artois. Il est quelquefois renvoyé et souvent il attend dans tes antichambres le moment où il plaît à la reine de te laisser entrer dans ses cabinets. Ce traitement étant celui que Monsieur a toujours éprouvé, les deux frères se trouvent à cet égard au même niveau, et
(1) Mme de Chastenay. Mémoires, I, p. 92.
(2) Mémoires secrets, 15 janvier 1784.
(3) Mémoires de Montbarrey, II, p. 217. Un jour, rapporte Mercy, le comte chassait avec le roi qui tua une poule faisane. Un instant après, le comte en tua une aussi. Le roi lui en fit le reproche en plaisantant. « Mais vous en avez bien tué une, vous aussi? — Je vous demande pardon, monsieur le comte, je croyais être chez moi. » C'était ce qu'on appelait les coups de boutoir du roi.
L1CS JOIES DE LA FAMILLE III
cela n'en est que mieux pour la tranquillité intérieure. Cependant, dans le particulier, le comte d'Artois conserve l'avantage d'une prédilection décidée et ce n'est que pour l'extérieur qu'il y a quelques changements dans la faveur dont il jouit (i). » N'était-il pas un compagnon agréable et, d'ailleurs, la sympathie que pouvait lui témoigner la reine n'était-elle pas générale? On voulait voir en lui un nouvel Henri IV, et il ne déplaisait à personne, sauf au roi, qu'il fit des dettes, qu'il s'associât à des orgies et qu'il eût des liaisons bruyantes et scandaleuses. Ses aventures avec Mne Contât, qui avaient fait grand tapage, n'avaient nullement nui à sa réputation. Sa petite ruse, quand il lui avait obtenu un arrêt de surséance d'un an pour le paiement de ses dettes, alors qu'elle lui avait joué la comédie d'une assignation sur papier timbré, n'avait pas paru le fait de la lésinerie, mais une plaisanterie ingénieuse et la digne punition de la supercherie de l'artiste (2). « Plus amateur de plaisir que d'étude, il avait cette aisance du grand monde, cette amabilité légère qui plaît aux femmes. Aussi, s'il en faut croire la chronique, peu de beautés lui furent cruelles. Outre Mme de Polastron, qui fut pendant de longues années sa maîtresse déclarée, qui le suivit dans ses malheurs et que la mort seule lui a enlevée, M'«c de Guiches fut une de celles que le public regarda longtemps comme une de ses plus faciles conquêtes. Le sentiment de Mme de Polastron pour M. le comte d'Artois était aussi public que vrai, car le cœur de son amant était l'unique lien qui l'attachât à lui, et elle ne fut jamais ni intrigante, ni avide (3). » Ceux qui voyaient le comte d'Artois, suivi d'une troupe nombreuse de courtisans chamarrés, croyaient apercevoir le prince Charmant des contes de fée. « Il était, a écrit dans ses Mémoires Moreau de Jonnès, d'une taille élancée et haute. Il avait le teint blanc et animé, les che-
(1) Correspondance secrète de Merci/, \l\, p. 328.
(2) Mémoires secrets. 24 novembre 1781.
(3) D'Hézecques. Souvenirs d'un page, p. 61.
veux poudrés à frimas. Son habit tout brodé et pailleté était surmonté de son large cordon bleu du Saint-Esprit. Sa tête était couverte d'un petit chapeau triangulaire Louis XV avec des bords galonnés d'or et rabattus sur la cuve ( i ) . »
A coup sûr Monsieur était beaucoup moins séduisant : « Il est devenu gros comme un tonneau, » écrit en novembre 1779, la comtesse de Noailles-Lamarck à Gustave III (2)» Joseph II, qui l'a vu avec curiosité, le juge « un être indéfinissable >,le trouve « plus froid que le roi (3) ». Lui-même, en juin 1772, explique en ces termes sa position à Gustave III : « Ma position dans ce pays-ci estasses singulière. Je suis assez bien avec le roi, pas mal avec la reine, mais la Cour est divisée entre deux factions auxquelles je suis à peu près également suspect. La première est celle qui inclinerait le plus volontiers vers moi, c'est celle de M. de Maurepas, mais, tout en me faisant les plus belles protestations du monde, actuellement qu'ils craignent l'autre faction, c'est eux qui m'ont empêché d'entrer au Conseil et s'ils prenaient tout à fait le dessus, ils essaieraient une seconde fois de me perdre. La seconde est celle de M. de Choiseul. Je ne sais si vous en connaissez le chef, mais il est impossible de se détester plus cordialement que nous ne le faisons. Ainsi, s'il prend l'avantage, je serai encore pis qu'avec les autres (4). » Très soutenu par Mesdames tantes, nourrissant des projets ambitieux, Monsieur mène une vie sédentaire. C'est un esprit grave, posé. Au rebours du comte d'Artois, il n'aime point les plaisirs bruyants. Il passe régulièrement plusieurs heures par jour dans son cabinet, où il se dit occupé d'études. La comtesse de Noailles-Lamarck le traite cependant de paresseux (5). Pour d'autres, c'est un savant
(1) Mémoires de Moreau de Jonnès, p. 357.
(2) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 391.
(3) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 57. Lettre de Joseph II à son frère Léopold.
(4) Geffroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 291.
(5) Lettre de novembre 1779, citée par Geffroy.
LES JOIES DE LA FAMILLE
Il3
et un lettré. « J'ai vu, dit l'auteur de la Correspondance secrète, de jolis vers faits par ce prince, et |en ce moment il travaille à un ouvrage de longue haleine sur l'histoire physique. Une fois par semaine, Monsieur assemble dans son cabinet quelques gens de lettres avec lesquels il s'entretient plusieurs heures sur ce qui concerne [les beaux arts (i). » Depuis qu'au début du règne, il s'est éloigné de la reine par haine de Choiseul, c'est de ce cabinet du
Luxembourg que part le signal de toutes les attaques qui
représentent Louis XVI comme impuissant, la reine comme une femme de
mauvaise vie et leurs enfants comme des bâtards. Le comte de Provence n'a-t-il pas enrégimenté dans ses bureaux toute une bande d'écrivains dont le chœur mercenaire souffle à son gré, tantôt le froid et tantôt le chaud?
Le Comte d'Arlois.
Peinture de Danloux, gravé en 1804 par Freschi. d'après l'original appartenant au comte des Cars.
(1) De Lescure. Correspondance secrète, p. 25.
Plus tard, ils feront leur med culpâ du concours qu'ils ont apporté à l'œuvre révolutionnaire par ta création de la légende anti-royale. Aujourd'hui, ils chansonnent, ils satirisenl et Métra recueille quatrains et chansons :
Louis, si tu veux voir Bâtard, cocu, putain, Regarde ton miroir, La reine et le Dauphin,
s'écrie une de ces sentinelles perdues :
En 1786, un autre poète lance ces couplets :
La déesse de Cythère, Un beau jour, du haut des cieux Sur la plaine de la terre Ayant baissé ses beaux yeux, Aperçut près de la Seine Berger dont l'éclat divin Valait bien, dit-on, la peine Qu'on laissât pour lui Vulcain.
Toutes les nuits, dit l'histoire, La friponne doucement Quitte le sein de la Gloire Pour le sein de son amant.
Quoi, j'excuse sa faiblesse, N'avait-elle pas raison?
Berger qui nous intéresse Vaut bien mieux qu'un forgeron.
Quand, en 1787, le roi réunit l'assemblée des notables, le comte de Provence s'avise de charger le duc de Fits James d'un mémoire qui a pour objet de déclarer que Louis XVI étant impuissant et ses enfants bâtards, le Dauphin est inhabile à lui succéder, et qu'à la mort du roi, la couronne doit revenir de droit, à lui, Monsieur, et après lui, au comte d'Artois et à ses fils. « L'indignation générale accueillit la nouvelle de ce message secret (1). » Alors, les calomnies et les diffamations redoublent. On fait dire à la reine, dans un poème qui circule sous le manteau :
(1) Général Thiébault. Mémoires, I. p. 212. — Norvins. Mémorial, I, p.
LES JOIES DE LA FAMILLE Il5
Calonne n'est pas ce que j'aime
Mais c'est l'or qu'il n'épargne pas.
Quand je suis dans quelque embarras,
Alors, je m'adresse à lui-même.
Ma favorite en fait de même
Et puis nous en rions tout bas, tout bas! (i).
Les satisfactions que Marie-Antoinette n'a eues ni dans son ménage, ni dans la famille de son mari, elle les trouve dès 1778, dans la pensée de la maternité. « Ma chère maman est bien bonne de vouloir bien s'inquiéter de ce petit enfant futur, écrit-elle à Marie-Thérèse, j'ose l'assurer que j'en aurai le plus grand soin. A la manière dont on les élève à cette heure, ils sont bien moins gênés. On ne les emmaillote pas; ils sont toujours dans une barcelonnette ou sur les bras et du moment qu'ils peuvent être à l'air, on les y accoutume petit à petit. Et ils finissent par y être presque toujours. Je crois que c'est la manière la plus saine et la meilleure de les élever. Le mien logera en bas, avec une grille qui le séparera du reste de la terrasse, ce qui même pourra lui apprendre à marcher plus tôt que sur les parquets (2). » Ce fut, en effet, ce qui arriva pour la petite Marie-Thérèse. « On va bientôt la sevrer, écrivait Marie- Antoinette. Elle est grande et forte, on la prendrait pour une enfant de deux ans. Elle marche toute seule, se baisse et se relève sans qu'on la tienne, mais elle ne parle guère. J'ose confier au tendre cœur de ma chère maman un bonheur que j'ai eu il y a quatre jours. Etant plusieurs personnes dans la chambre de ma fille, je lui ai fait demander où était sa mère. Cette pauvre petite, sans que personne lui dise mot, m'a souri et m'a. tendu les bras. C'est la première fois qu'elle a marqué me reconnaître. J'avoue que cela m'a fait une grande joie et je crois que je l'aime bien mieux depuis ce temps (3). »
L'année suivante, Marie-Antoinette est grosse. « Cette
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(1) L'Assemblée des Notables, 1787.
(2) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 213,
(3) Correspondance secrète de Mercy, III, p. 406.
lift LES JOURS DE TRIANON
fois-ci, écrit de l'Isle au prince de Ligne, la reine ne doute pas que ce ne soit un Dauphin (i) ». C'est en effet un Dauphin qui naît le 21 octobre 1781. Dans une lettre de Stedingk à Gustave III, on lit un récit complet de cette journée mémorable : « On avertit Mme ia duchesse de Polignac à onze heures et demie. Le roi était au moment de partir pour la chasse, avec Monsieur et M. le comte d'Artois. Les carrosses étaient déjà montés et plusieurs personnes parties. Le roi passa chez la reine. Il la trouva souffrante quoiqu'elle n'en voulût pas convenir. Sa Majesté contremanda ta chasse. Les carrosses s'en allèrent. Ce fut le signal pour tout le monde de courir chez la reine, les femmes pour la plupart dans le plus grand négligé, les hommes comme on était. Le roi cependant s'était habillé. J'allai chez la duchesse de Polignac. Elle était chez la reine, mais j'y trouvai la duchesse de Guiches, Mrae de Polastron, Mme la comtesse de Gramont la jeune, Mme de Deux- Ponts, et M. de Châlons. Après un cruel quart d'heure, une femme de la reine, toute échevelée, toute hors d'elle, entre et nous crie : « Un Dauphin, mais défense d'en parler encore. » Notre joie était trop grande pour être contenue. Nous nous précipitons hors de l'appartement qui donne dans la grande salle des gardes de la reine. La première personne que je rencontre est Madame qui courait chez la reine au grand galop. Je lui crie : « Un Dauphin ! Madame ! Quel bonheur! » Ce n'était qu'un effet du hasard et mon excessive joie, mais cela parut plaisant et on le raconte de tant de manières que cela ne contribuera pas à me faire aimer de Madame (2). L'antichambre de la reine était charmante à voir. La joie était au comble. Toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire et pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient presque pas sau-
(1) Barrière. Tableaux, p. 238.
(2) Dans une lettre de Mercy à 'Joseph II, du 11 novembre 1781, l'ambassadeur écrit: «Les frères du roi et les princesses leurs épouses ont eu une bonne contenance à la naissance du Dauphin. »
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taient au cou les uns des autres, et les gens les moins attachés à la reine étaient entraînés par l'allégresse générale. Mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux battants de la chambre de la reine s'ouvrirent et qu'on annonça : M. le Dauphin! Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le tint dans ses bras et traversa dans son fauteuil les appartements pour le conduire chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la reine et certainement jusque dans son cœur. C'était à qui toucherait l'enfant, la chaise même. On l'adorait, on le suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on te décorât d'abord du cordon bleu, mais le roi dit qu'il Jallait qu'il soit chrétien premièrement (i). »
Le soir même, à la Comédie-Italienne, Mmc Belloni, qui jouait un rôle de fée, ajouta un couplet :
Je suis fée et veux vous conter
Une grande nouvelle.
Un fils roi vient d'enchanter
Tout un peuple fidèle,
Ce Dauphin que l'on va fêter
Au trône doit prétendre.
Qu'il soit tardif pour y monter,
Tardif pour en descendre! (2)
Le lendemain, on chantait au coin des rues une complainte en style poissard : le Compliment des Dames de la Halle sur la naissance du Dauphin.
Si le roi z'est not' père à tous
La reine z'est aussi not' mère.
Mes gas, réjouissons-nous,"
A viant d'nous bailler un p'tit frère.
N'sra pas du pied qui s'mouchera.
Messieurs les Anglais, vous verrez ça.
(1) Gefiroy. Gustave III et la Cour de France, I, p. 351.
(2) Mémoires de Mme Campan, p. 106.
Il8 LES JOURS DE TRIANON
I' s'ra hiau corn' sa maman.
Corn' ell' sera sensible
Corn' son papa bienfaisant.
De Henri sera le portrait vivant :
Chantons du soir au matin
Viv' VDauphin, viv' VDauphin! (i)
L'abbé Delille mettait alors la dernière main à son poème des Jardins : il y ajouta quelques vers relatifs à la naissance de l'héritier du sceptre de nos rois. Enfin, disaitil à la reine.
... Enfin la destinée Joint au deuil du trépas les fruits de Vhyménée Et mêlant dans tes yeux les larmes et les ris, Quand tu perds une mère, elle te donne un fils . D'autres dans les transports que ce beau jour inspire Animeront la toile ou le marbre, ou la lyre; Moi, l'humble ami des champs, j'irai dans ce séjour Où Flore et les Zéphirs composent seuls ta cour, J'irai dans Trianon. Là pour unique hommage Je consacre à ton fils des arbres de son âge, Un bosquet de son nom, ce simple monument, Ces tiges, de tes bois les plus doux ornements. Tes yeux les verront croître et croissant avec elles Ton fils viendra chercher leurs ombres fraternelles.
Le poète avait vu juste. Soucieuse d'assurer à ses enfants un air plus pur et des ébats plus libres, Marte-Antoinette emmena de bonne heure ses enfants à son cher Trianon. Là, elle avait, près des maisons du hameau, fait tracer pour Madame Royale, un petit parterre. L'enfant eut bientôt aussi un troupeau de dix chèvres et moutons que soignait un berger. Elle et son frère se roulaient librement sur les gazons, jouaient au milieu des pigeons et des moutons de la ferme et buvaient le lait des vaches suisses que Valy trayait pour eux. Quand, en 1787, Marie-Antoinette perdit sa fille Sophie, âgée de onze mois dix jours, ce fut encore à Trianon qu'elle alla pleurer en liberté. « Je vais demain à la chasse à Rambouillet avec les duchesses de Duras,
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(1) Raunié. Chansonnier historique, X, p. 17.
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